LlBRAfîT
UNIVERSITY OF CALIFORNtA
RIVFRSIDF
/
LIBRARY
UNfVERSITY or CALIFORNIÂ
RIVFRSIO'
Ex Libris
ISAAC FOOT
MÉMOIRES
D'OUTRE-TOMBE
TOME VI
Digitized by the Internet Archive
in 2009 with funding from
University of Ottawa
Iittp://www.archive.org/details/chateaubriand06fran
CIIATEAUBRIANI»
MÉMOIRES
D'OUTRE-TOMBE
NOUVELLE ÉDITION
Avec une Introdactioa* des Notes et des Appeudices
PAR
Edmond BIRÉ
TOME VI
PARIS
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 i.
MÉMOIRES
LIVRE ni'
Infirmerie de Mario-Thérèse. — Lettre de Madame la duchesse
« Berry, de la citadelle de Blaye. — Départ de Paris. —
Calèche de M. de Talleyrand. — Bâie. — Jouraal de Paris i
Prague, du 14 au 24 mai 1833, écrit au crayon dans la voi-
tore, à l'encre dans les auberges. — Bords du Rhin. — Saut
du Rhin. — Moskirch. — Orage. — Le Danube. — Ulm. —
Blenheim. — Louis XIV. — Forêt hercynienne. — Les Bar-
bares. — Sources du Danube. — Ratisbonne. — Fabri.jue
d'empereurs. — Diminution de la Tie sociale à mesure qu'on
s'éloigne de la France. — Sentiments religieux des Allemands.
— Arrivée à Waldmûnchen. — Douane autrichienne. — L'en-
trée en Bohême refusée. — Séjour à WaldmQnchen. — Lettres
au comte de Choteck. — Inquiétudes. — Le viatique. — Char
pelle. — M» chambre d'auberge. — Description de Waldmûa-
chea. — Lettre du comte de Choteck. — La paysanne. '—
Départ de Waldmûnchen. — Douane autrichienne. — Entrée
en Bohfime. — Forêt de pins. — Conversation avec la luae.—
Pilsea. — Grands chemins du nord. — Vue de Prague.
Paris, rue d'Enfer, 9 mai 1833.
J'ai amené la série des derniers faits jusqu'à ce
jour; pourrai-je reprendre enfin mon travail? Ce tra-
vail consiste dans les» diverses parties de ces Mémoires
non encore achevées, et j'aurai quelque difficulté à m'y
1. Ce livre a été écrit, d'abord à Paris le 9 mai 1833 et joan
•oivants, — puis, du 14 au 24 mai, sur U route ds Pans à
Prague.
VI. 1
s MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE
remettre ex abrupto, car j'ai la tête préoccupée des
choses du momônt; je ne suis pas dans les dispositions
convenables pour recueillir mon passé dans le calme
oti il dort, tout agité qu'il fut quand il était à l'état de
vie. J'ai pris la plume pour écrire; sur quoi et à pro-
pos de quoi, je l'ignore.
En parcourant du regard le journal dans lequel,
depuis six mois, je me rends compte de ce que je fais
et de ce qui m'arrive, je vois que la plupart des pages
sont datées de la rue d'Enfer.
Le pavillon que j'habite près de la barrière pouvait
monter à une soixantaine de mille francs; mais, à l'é-
poque de la hausse des terrains, je l'achetai beaucoup
plus cher, et je ne l'ai pu jamais payer : il s'agissait
de sauver l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les
soins de madame de Chateaubriand et contiguë au
pavillon ; une compagnie d'entrepreneurs se proposait
d'établir un café et des montagnes russes dans le sus-
dit pavillon, bruit qui ne va guère avec l'agonie.
Ne suis-je pas heureux de mes sacrifices? sans
doute ; on est toujours heureux de secourir les mal-
heureux; je partagerais volontiers aux nécessiteux le
peu que je possède ; mais je ne sais si ceKe disposition
s'élève chez moi jusqu'à la vertu. Je suis bon comme
un condamné qui prodigue ce qui ne lui servira plus
dans une heure. A Londres, le patient qu'on va pendre
vend sa peau pour boire : je ne vends pas la mienne,
je la donne aux fossoyeurs.
Une fois la maison achetée, ce que j'avais de mieux
à faire était de l'habiter; je l'ai arrangée telle qu'elle
est. Des fenêtres du salon on aperçoit d'abord ce que
les Anglais appellent pleasure-ground, avant scène
KÉMOIRES d'outre-tombe 3
formée d'un gazon et de massifs d'arbustes. Au delà
de ce pourpris, par-dessus un mur d'appui que sur-
monte une barrière blanche losangée, est un champ
variant de cultures et consacré à la nourriture des
bestiaux de V Infirmerie. Au delà de ce champ vient
un autre terrain séparé du champ par un autre mur
d'appui à claire-voie verte, entrelacée de viornes et
de rosiers du Bengale ; cette marche de mon État con-
siste en un bouquet de bois, un préau et une allée de
peupliers. Ce recoin est extrêmement solitaire, il ne
me rit point comme le recoin d'Horace, angulus ridet .
Tout au contraire, j'y ai quelquefois pleuré. Le pro-
verbe dit : // faut que jeunesse se passe. L'arrière-
saison a aussi quelque frasque à passer :
Les pleurs et la pitié,
Sorte d'amour ayant ses charmes.
(La Fontaine.)
Mes arbres sont de mille sortes. J'ai planté vingt-
trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides :
ils font les cornes à leur maître de peu de durée, bre-
vem dominum. Un mail, double allée de marronniers,
conduit du jardin supérieur au jardin inférieur; le
long du champ intermédiaire, la déclivité du sol est
rapide.
Ces arbres, je ne les ai pas choisis comme à la
Vallée aux Loups en mémoire des lieux que j'ai par-
courus : qui se plaît au souvenir conserve des espé-
rances. Mais lorsqu'on n'a ni enfants, ni jeunesse, ni
patrie, quel attachement peut-on porter à des arbres
dont les feuilles, les fleurs, les fruits ne sont plus les
cbiffres mystérieux employés au calcul des époque?
4 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBS
d'illusion? En vain on me dit : « Vous rajeunissez »,
croit-on me faire prendre pour ma dent de lait ma
dent de sagesse? encore celle-ci ne m'est venue que
pour manger un pain amer sous la royauté du 7 août.
Au reste mes arbres ne s'informent guère s'ils servent
de calendrier à mes plaisirs ou d'extraits mortuaires
à mes ans; ils croissent chaque jour, du jour que je
décrois : ils se marient à ceux de l'enclos des Enfants
trouvés et du boulevard d'Enfer qui m'enveloppent. Je
n'aperçois pas une maison; à deux cent lieues de Pa-
ris je serais moins séparé du monde. J'entends bêler
les chèvres qui nourrissent les orphelins délaissés.
Ah! si j'avais été comme eux dans les bras de saint
Vincent de Paul! né d'une faiblesse, obscur et inconnu
comme eux, je serais aujourd'hui quelque ouvrier
sans nom, n'ayant rien à démêler avec les hommes,
ne sachant ni pourquoi ni comment j'étais venu à la
vie, ni comment ni pourquoi j'en dois sortir.
La démolition d'un mur m'a mis en communication
avec l'Infirmerie de Marie-Thérèse; je me trouve à la
fois dans un monastère, dans une ferme,un verger et
un parc. Le matin, je m'éveille au son de V Angélus;
j'entends de mon lit le chant des prêtres dans la cha-
pelle; je vois de ma fenêtre un calvaire qui s'élève
entre un noyer et un sureau : des vaches, des poules,
des pigeons et des abeilles; des sœurs de charité en
robe d'étamine noire et en cornette de basin blanc,
des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques
vont errant parmi les lilas, les azaléas, les pompadou-
ras et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers,
les groseilliers, les framboisiers et les légumes du po-
tager. Quelques-uns de mes curés octogénaires élaieat
HÉHOIRES d'outre-tombe B
exilés avec moi : après avoir mêlé ma misère à la
leur sur les pelouses de Kensington, j'ai offert à leurs
derniers pas les gazons de mon hospice ; ils y traînent
leur vieillesse religieuse comme les plis du voile du
sanctuaire.
J'ai pour compagnon un gros chat gris-roux à
bandes noires transversales, né au Vatican dans la
loge de Raphaël : Léon Xll l'avait élevé dans un pan
de sa robe, où je l'avais vu avec envie, lorsque le pon-
tife me donnait mes audiences d'ambassadeur. Le
successeur de saint Pierre étant mort, j'héritai du
chat sans maître, comme je l'ai dit en racontant mon
ambassade de Rome. On l'appelait Micetto, surnommé
le chat du pape. Il jouit en cette qualité d'une extrême
considération auprès des âmes pieuses. Je cherche à
lui faire oublier l'exil, la chapelle Sixtine et le soleil
de cette coupole de Michel-Ange sur lac^uelle il se pro-
menait loin de la terre.
Ma maison, les divers bâtiments de V Infirmerie Ay&c
leur chapelle et la sacristie gothique, ont l'air d'une
colonie ou d'un hameau. Dans les jours de cérémonie,
la religion cachée chez moi, la vieille monarchie à
mon hôpital, se mettent en marche. Des processions
composées de tous nos infirmes, précédés des jeunes
filles du voisinage, passent en chantant sous les arbres
avec le Saint-Sacrement, la croix et la bannière. Ma-
dame de Chateaubriand les suit, le chapelet à la main,
fière du troupeau objet de sa sollicitude. Les merles
sifflent, les fauvettes gazouillent, les rossignols luttent
avec les hymnes. Je me reporte aux Rogations dont
j'ai décrit la pompe champêtre; de la théorie du chris-
tianisme, j'ai passé à la pratique.
6 MÉMOIRES d'outre-tombe
Mon gfte fait face à l'occident. Le soir, la cime dea
arbres éclairés par derrière grave sa silhouette noire
et dentelée sur l'horizon. Ma jeunesse revient à cette
heure; elle ressuscite ces jours écoulés que le temps
a réduits à l'insubstance des fantômes. Quand les
constellations percent leur voûte bleue, je me souviens
de ce firmament splendide que j'admirais du giron
des forêts américaines, ou du sein de l'Océan. La nuit
est plus favorable que le jour aux réminiscences du
voyageur; elle lui cache les paysages qui lui rapelle-
raient les lieux qu'il habite ; elle ne lui laisse voir que
les astres, d'un aspect semblable, sous les différentes
latitudes du même hémisphère. Alors il reconnaît ces
étoiles qu'il regardait de tel pays, à telle époque; les
pensées qu'il eut, les sentiments qu'il éprouva dans
les diverses parties de la terre, remontent et s'atta-
chent au même point du ciel.
Nous n'entendons parler du monde à V Infirmerie
qu'aux deux quêtes publiques et un peu le dimanche :
ces jours-là, notre hospice est changé en une espèce
de paroisse. La sœur supérieure prétend que de belles
dames viennent à la messe dans l'espérance de me
voir; économe industrieuse, elle met à contribution
leur curiosité : en leur promettant de me montrer, elle
les attire dans le laboratoire; une fois prises au trébu-
chet, elle leur cède, bon gré, mal gré, pour de l'argent,
des drogues en sucre. Elle me fait servir à la vente
du chocolat fabriqué au profit de ses malades, comme
La Martinière m'associait au débit de l'eau de gro-
seilles qu'il avalait au succès de ses amours. La sainte
femme dérobe aussi des trognons de plume dans l'en-
crier de madame de Chateaubriand; elle les négocie
MÉMOIRES d'outre-tombe 7
parmi les royalistes de pure race, affirmant que ces
trognons précieux ont écrit le superbe Mémoire sur la
captivité de madame la duchesse de Berry.
Quelques bons tableaux de l'école espagnole et ita-
lienne, une vierge de Guérin, la Sainte Thérèse, der-
nier chef-d'œuvre du peintre de Corinne*, nous font
tenir aux arts. Quand à l'histoire, nous aurons bientôt
à l'hospice la sœur du marquis de Favras et la fille de
madame Roland : la monarchie et la république m'ont
chargé d'expier leur ingratitude et de nourrir leurs
invalides.
C'est à qui sera reçu à Marie- Thérèse. Les pauvres
femmes obligées d'en sortir quand elles ont recouvré
la santé se logent aux environs de V Infirmerie, se
flattant de retomber malades et d'y rentrer. Rien n'y
sent l'hôpital : la juive, la protestante, la catholique,
l'étrangère, la Française y reçoivent les soins d'une
délicate charité qui se déguise en affectueuse parenté;
chacune des affligées croit reconnaître sa mère. J'ai
1. La Sainte- Thérèse du baron Gérard décorait depuis 1828
la chapelle de l'Infirmerie de Marie-Thérèse. Le 5 mars de cette
année 1828, Chateaubriand, à l'occasion de ce tableau, avait
adressé à l'éditeur du Globe la lettre suivante :
Monsieur,
Je viens de lire dans votre excellent journal l'article oti vons avez aa-
noncé la Sainte -Thérèse de M. Gérard, ouvrage véritablement incom-
parable et destiné par ce grand peintre à l'hospice qui doit son établis-
sement au zèle et à la charité de M"" de Chateaubriand.
M"* de Chateaubriand et moi, Monsieur, loin d'être avares du chef-
d'œuvre que l'on nous confie, désirons qu'il soit communiqué à tous. C'est
dans ce sens que j'ai répondu à une lettre que le comte de Forbin
m'avait fait l'honneur de m'écrire. Je me reprocherais trop de soustraire
à sa juste renommée le nouveau chef-d'œuvre de M. Gérard : la gloire,
en France, est une de nob libertés publiques ■ tout le monde est appelé A
en jouir at à l'admirer.
Agréez, etc.
CHÀTBÀQBaiàjn.
8 MÉMOIRES d'outre-tombe
TU une Espagnole, belle comme Dorothée, la perle de
Séville, mourir à seize ans de la poitrine, dans le dor-
toir commun, se félicitant de son bonheur, regardant
en souriant, avec de grands yeux noirs à demi éteints,
une figure pâle et amaigrie, madame la Dauphine, qui
lui demandait de ses nouvelles et l'assurait qu'elle
serait bientôt guérie. Elle expira le soir même, loin
de la Mosquée de Cordoue et des bords du Guadal-
quivir, son fleuve natal : « D'où es-tu? — Espagnole.
— Espagnole et ici! » (Lope de Véga.)
Grand nombre de veuves de chevaliers de Saint-
Esprit sont nos habituées ; elles apportent avec elles
la seule chose qui leur reste, les portraits de leurs ma-
ris en uniforme de capitaine d'infanterie : habit blanc,
revers roses ou bleu de ciel, frisure à l'oiseau royal.
On les met au grenier. Je ne puis voir leur régiment
sans rire : si l'ancienne monarchie eût subsisté, j'aug-
menterais aujourd'hui le nombre de ces portraits, je
ferais dans quelque corridor abandonné la consolation
de mes petits-neveux. « C'est votre grand-oncle Fran-
« çois, le capitaine au régiment de Navarre : il avait
« bien de l'esprit I il a fait dans le Mercure le logo-
« griphe t^ui commence par ces mots : Retranchez ma
« tête, et dans l'Almanach des Muses la pièce fugitive :
le Cri du cœur. »
Quand je suis las de mes jardins, la plaine de Mont-
fouge les remplace. J'ai vu changer cette plaine : que
n'ai-je pas vu changer! Il y a vingt-cinq ans qu'en
allant à Méréville, au Marais, à la Vallée aux Loups,
je passais par la barrière du Maine ; on n'apercevait à
droite et à gauche de la chaussée que des moulins,
les roues des grues aux trouées des carrières et la
HÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE 9
pépinière de Cels, ancien ami de Rousseau. Desnoyers
bâtit ses salons de cent couverts pour les soldats de la
garde impériale, qui venaient trinquer entre chaque
bataille gagnée, entre chaque royaume abattu. Quel-
ques guinguettes s'élevèrent autour des moulins, de-
puis la barrière du Maine jusqu'à la barrière du Mont-
parnasse. Plus haut était le Moulin janséniste et la
petite maison de Lauzun pour contraste. Auprès des
guinguettes furent placés des acacias, ombrage des
pauvres, comme l'eau de Seltz est le vin de Champagne
des gueux. Un théâtre forain fixa la population no-
made des bastringues; un village se forma avec une
rue pavée, des chansonniers et des gendarmes, Am-
phions et Cécrops de la police.
Pendant que les vivants s'établissaient, les morts
réclamaient leur place. On enferma, non sans opposi-
tion des ivrognes, un cimetière dans une enceinte où
fut enclos un moulin ruiné, comme la lour des Abois :
c'est là que la mort porte chaque jour le grain qu'elle
a recueilli; un simple mur la sépare des danses, de
la musique, des tapages nocturnes; les bruits d'un
moment, les mariages d'une heure les séparent du
silence sans terme, de la nuit sans fin et des noces
éternelles.
Je parcours souvent ce cimetière moins vieux que
moi. où les vers qui rongent les morts ne sont pas
encore morts; je lis les épitaphes : que de femmes de
seize à trente ans sont devenues la proie de la tombe!
heureuses de n'avoir vécu que leur jeunesse ! La du-
chesse de Gèvres, dernière goutte du sang de Du
Guesclin, squelette d'un autre âge, fait son somme au
milieu des dormeurs plébéiens.
10 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Dans cet exil nouveau, j'ai déjà d'anciens amis :
M. Lemoine y repose. Secrétaire de M. de Montmorin,
il m'avait été légué par madame de Beaumont. Il
m'apportait presque tous les soirs, quand j'étais à
Paris, la simple conversation qui me plaît tant quand
elle s'unit à la bonté du cœur et à la sûreté du carac-
tère. Mon esprit fatigué et malade se délasse avec un
esprit sain et reposé. J'ai laissé les centres de la
noble patronne de M. Lemoine au bord du Tibre.
Les boulevards qui environnent V Infirmerie parta-
gent mes promenades avec le cimetière; je n'y rêve
plus : n'ayant plus d'avenir, je n'ai plus de songes.
Étranger aux générations nouvelles, je leur semble
un besacier poudreux, bien nu; à peine suis-je recou-
vert maintenant d'un lambeau de jours écourtôs que
le temps rogne, comme le héraut d'armes coupait la
jaquette d'un chevalier sans gloire: je suis aise d'être
à l'écart. Il me plait d'être à une portée de fusil de
la barrière, au bord d'un grand chemin et toujours
prêt à partir. Du pied de la colonne milliaire, je re-
garde passer le courrier, mon image et celle de la
vie.
Lorsque j'étais à Rome, en 1828, j'avais formé le
projet de bâtir à Paris, au bout de mon ermitage une
serre et une maison de jardinier; le tout sur mes
économies de mon ambassade et les fragments d'anti-
quités trouvés dans mes fouilles i\ Torre Vergala.
M. de Polignac arriva au ministère; je fis aux liber-
tés de mon pays le sacrifice d'une place qui me char-
mail ; retombé dans mon indigence, adieu ma serre :
fortuna vitrea est.
La méchante habitude du papier et de l'encre fait
MÉMOIRES d'outre-tombe 11
qu'on ne peut s'empêcher de griffonner J'ai pris la
plume, ignorant ce que j'allais écrire, et j'ai bat-
bouillé cette description, trop longue »n moins d'uo
tiers : si j'ai le temps, je l'abrégerai.
Je dois demander pardon à mes amis de l'amer-
tume de quelques-unes de mes pensées. Je ne sais
rire que des lèvres; j'ai le spleen, tristesse physique,
véritable maladie; quiconque a lu ces Mémoires a vu
quel a été mon sort. Je n'étais pas à une nagée du
sein de ma mère que déjà les tourments m'avaient
assailli. J'ai erré de naufrage en naufrage ; je sens
une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour
cette cahute de roseaux. Que ceux que j'aime ne se
croient donc pas reniés ; qu'ils m'excusent, qu'ils
laissent passer ma fièvre : entre ces accès, mon cœur
est tout à eux.
J'en étais là de ces pages décousues, jetées pêle-
mêle sur ma table et emportées par le vent que lais-
sent entrer mes fenêtres ouvertes, lorsqu'on m'a re-
mis la lettre et la note suivantes de madame la du-
chesse de Berry : allons, rentrons encore une fois
dans la seconde partie de ma double .vie, la partie
positive.
« De la citadelle de Blaye, 7 mai 1833.
« Je suis péniblement contrariée du refus du gou-
« vernement de vous laisser venir auprès de moi,
« après la double demande que j'en ai faite. De toutes
« 'es vexations sans nombre qu'il m'a fallu éprouver,
t( celle-ci est sans doute la plus pénible. J'avais tant
« de choses à vous dire! tant de conseils à vous récla-
« mer ! Puisqu'il faut renoncer à vous voir, je vais du
12 HÉHOIRES d'outre-tombe
« moins essayer, par le seul moyen qui me reste, de
« vous remettre la commission que je voulais vous
« donner et que vous accomplirez : car je compte
« sans réserve sur votre dévouement pour mon fils.
« Je vous charge donc, monsieur, spécialement d'al-
« 1er à Prague et de dire à mes parents que, si je me
« suis refusée jusqu'au 22 février à déclarer mon ma-
« riage secret, ma pensée était de servir davantage la
«< cause de mon fils et de prouver qu'une mère, une
« Bourbon, ne craignait pas d'exposer ses jours. Je
«t comptais seulement faire connaître mon mariage à
« la majorité de mon fils ; mais les menaces du gou-
«f vernement, les tortures morales, poussées au der-
« nier degré, m'ont décidée à faire ma déclaration.
« Dans l'ignorance où je suis de l'époque à laquelle
« la liberté me sera rendue, après tant d'espérances
« déçues, il est temps de donner à ma famille et à l'Eu-
« rope entière une explication qui puisse prévenir des
« suppositions injurieuses. J'aurais désiré pouvoir la
« donner plus tôt ; mais une séquestration absolue et
« les difficultés insurmontables pour communiquer
« avec le dehors m'en avaient empêchée jusqu'ici.
« Vous direz à ma famille que je suis mariée en Italie
«au comte Hector Lucchesi-Palli, des princes de
* Campo-Franco.
« Je vous demande, 6 monsieur de Chateaubriand,
« de porter à mes chers enfants l'expression de toute
« ma tendresse pour eux. Dites bien à Henri que je
« compte plus que jamais sur tous ses efforts pour
e devenir de jour en jour plus digne de l'admiration
« et de l'amour des Français. Dites à Louise combien
« je serais heureuse de l'embrasser et que ses lettres
MÉMOIRES d'outre-tombe 13
« ont été pour moi ma seule consolation. Mettee mes
« hommages aux pieds du roi et offrez mes tendres
« amitiés à mon frère et à ma bonne sœur. Je vous
« demande de me rapporter partout où je serai les
« vœux de mes enfants et de ma famille. Renfermée
« dans les murs de Blaye, je trouve une consolation
« à avoir un interprète tel que monsieur le vicomte
« de Chateaubriand ; il peut à tout jamais compter
« sur mon attachement.
« Marie -Carouns. •
KOTB.
« J'ai éprouvé une grande satisfaction de l'accord
« qui règne entre vous et M. le marquis de La Tour-
« Maubourg, y attachant un grand prix pour les inté-
« rets de mon fils.
« Vous pouvez communiquer à madame la dau-
« phine la lettre que je vous écris. Assurez ma sœur
« que, dès que je serai mise en liberté, je n'aurai rien
« de plus pressé que de lui envoyer tous les papiers
« relatifs aux affaires politiques. Tous mes vœux au-
« raient été de me rendre à Prague aussitôt que je
« serai libre ; mais les souffrances de tout genre que
« j'ai éprouvées ont tellement détruit ma santé, que
« je serai obligée de m'arrêter quelque temps en Ita-
« lie pour me remettre un peu et ne pas trop effrayer,
« par mon changement, mes pauvres enfants. Étudiez
« le caractère de mon fils, ses qualités, ses penchants,
• ses défauts même ; vous direz au roi, à madame la
« dauphine et à moi-même ce qu'il y a à corriger, à
14 MÉMOIRES d'outre-tombe
<< changer, à perfectionner, et vous ferez connaître à
«la France ce qu'elle a à espérer de son jeune roi.
« Par mes divers rapports avec l'empereur de Rus-
«sie, je sais qu'il a fort bien accueilli à diverses re-
« prises des propositions de mariage de mon fils avec
« la princesse Olga. M. de Cboulot vous donnera les
« renseignements les plus précis sur les personnes
« qui se trouvent à Prague.
« Désirant rester Française avant tout, je vous de-
« mande d'obtenir du roi de conserver mon titre de
« princesse et mon nom. La mère du roi de Sardaigne
« s'appelle toujours la princesse de Carignan^ malgré
« qu'elle aitépousé M. de Montléar, auquel elle a donné
a le titre de prince. Marie-Louise, duchesse de Parme,
« a conservé son titre d'impératrice en épousant le
« comte de Neipperg, et elle est resiée tutrice de son
« fils : ses autres enfants s'appellent Neipperg.
« Je vous prie de partir le plus promptement possi-
« ble pour Prague, dé^rant plus vivement que je ne
« puis vous le dire que vous arriviez à temps pour
« que ma famille n'apprenne tous ces détails que par
^<: VOUS.
« Je désire le plus possible qu'on ignore votre dé-
« part ou que du moins l'on ne sache point que vous
« êtes porteur d'une lettre de moi, pour ne pas faire
1. Marie-Christine-Albertine-Charlotte, fille dxx duc Charles-
Chrétien de Saxe et Gourlande, née le 9 décembre 1779, mariée
d'abord à Charles-Emmanuel-Ferdiridnd, prince de Carignan.
Elle en avait eu deux enfants : Charles-Amédée-Albert, né le 2
octobre 1798 et devenu roi de Sardaigne le 27 avril 1831, et
Marie-Elisabeth-Charlotte, née le 13 avril 1800. Le prince de
Carignan étant mort le 16 août 1800, sa veuve épousa plus tard
M. de Montléar. Elle est morte en 1851,
HÉMOIRES d'outre-tombe 1A
« découvrir mon seul moyen de correspondance qui
1 est si précieux, quoique fort rare. M. le comte Luc-
M chesi, mon mari, est descendant d'une des quatre
« plus anciennes familles de Sicile, les seules qui res-
« lent des douze compagnons de Tancrède. Cette fa-
• mille s'est toujours fait remarquer par le plus noble
« dévouement à la cause de ses rois. Le prince de
« Campo-Franco, père de Lucchesi, était le premier
« gentilhomme de la chambre de mon père. Le roi de
« Naples actuel', ayant une entière confiance en lui,
« l'a placé auprès de son jeune frère, le vice-roi de
« Sicile. Je ne vous parle pas de ses sentiments ; ils
« sont en tous points conformes aux nôtres.
« Convaincue que la seule manière d'être com-
M prise par les Français, c'est de leur parler tou-
« jours le langage de l'honneur et de leur faire envi-
.( sager la gloire, j'avais eu la pensée de marquer
« le commencement du règne de mon fils par la réu-
« nion de la Belgique à la France. Le comte Luc-
« chesi fut chargé par moi de faire à ce sujet les
« premières ouvertures au roi de Hollande * et au
1. Ferdinand II. Il était monté sur le trône en 1830 et étràit
régner jusqu'en 1859.
2. Guillaume 1<"", roi des Pays-Bas depuis 1815, réunissait
sous son sceptre la Belgique et la Hollande. Mais, à la suite de
l'insurrection de Bruxelles (25 août 1830), le Congrès belge avait
voté la déchéance de la maison d'Orange-Nassau. Le 21 juillet
1831, le prince Léopold de Saxe-Cobourg avait été élu et pro-
clamé roi des Belges. Guillaume I*' toujours maître de la cita-
delle d'Anvers, avait refusé de reconnaître le nouveau royaume,
et, même après le siège d'Anvers et la capitulation de la cita-
delle (23 décembre 183'2), il s'obstinait encore dans sa résistance.
A la date où la duchesse de Berry écrivait sa note (7 mai 1833),
il n'avait pas encore cédé. Ce fut seulement le 21 mai qu'il
•ouscrivit à une convention pour la suspension des hostilités et
16 MÉMOIRES d'outre-tombe
« prince d'Orange* ; il avait puissamment contribué à
« les faire bien accueillir. Je n'ai pas été assez heu-
« reuse pou? terminer ce traité, l'objet de tous mes
« vœux ; mais je pense qu'il y a encore des chances
« de succès; avant de quitter la Vendée, j'avais donné
« à M. le maréchal de Bourmont des pouvoirs pour
« continuer cette afiFaire ; personne n'est plus capable
« que lui de la mener à bien, à cause de l'estime
« dont il jouit en Hollande.
« M.-C.
« Blaye, ce 7 mai 1833. »
« Dans l'incertitude où je suis de pouvoir écrire au
« marquis de La Tour-Maubourg, tâchez de le voir
« avant votre départ. Vous pouvez lui dire tout ce que
« vous jugerez convenable, mais sous le secret le plus
« absolu. Convenez avec lui de la direction à donner
« aux journaux. »
Je fus ému à la lecture de ces documents. La fille
de tant de rois, cette femme tombée de si haut, après
avoir fermé l'oreille à mes conseils, avait le noble
courage de s'adresser à moi, de me pardonner d'avoir
prévu le mauvais succès de son entreprise : sa con-
fiance m'allait au cœur et m'honorait. Madame de
Berry m'avait bien jugé; la nature même de cette en-
pour le rétablissement de la navigation de l'Escaut et de la Meuse .
Il n'accéda défiaitiTement à la séparation de la Belgique et de la
Hollande que cinq ans plus tard, en 1838. Il abdiqua la couronne
de Hollande en 1840 et se retira à Berlin, où il mourut subi-
tement.
1. Guillaume-Georges-Frédéric, fils du précédent. Il succéda
à son père «a 1840. sous le nom de Guillaume II, «t mourut
en 1848.
MEMOIRES d'outre-tombe 17
treprise qui lui faisait tout perdre ne m'éloignait pas.
Jouer un trône, la gloire, l'avenir, une destinée, n'est
pas chose vulgaire : le monde comprend qu'une prin-
cesse peut être une mère héroïque. Mais ce qu'il faut
vouer à l'exécration, ce qui n'a pas d'exemple dans
l'histoire, c'est la torture impudique infligée à une
faible femme, seule, privée de secours, accablée de
toutes les forces d'un gouvernement conjuré contre
elle, comme s'il s'agissait de vaincre une puissance
formidable. Des parents livrant eux-mêmes leur fille
à la risée des laquais, la tenant par les quatre mem-
bres afin qu'elle accouche en public ; appelant les au-
torités du coin, les geôliers, les espions, les passants,
pour voir sortir l'enfant des entrailles de leur prison-
nière, de même qu'on avait appelé la France à voir
naître son roi I Et quelle prisonnière? la petite-fille
de Henri IV 1 Et quelle mère ? la mère de l'orphelin
dont on occupe le trône ! Trouverait-on dans les ba-
gnes une famille assez mal née pour avoir la pensée
de flétrir un de ses enfants d'une telle ignominie?
N'eût-il pas été plus noble de tuer madame la du-
chesse de Berry que de lui faire subir la plus tyran-
nique humiliation ? Ce qu'il y a eu d'indulgence dans
cette lâche affaire appartient au siècle, ce qu'il y a eu
d'infamant appartient au gouvernement.
La lettre et la note de madame la duchesse de
Berry sont remarquables par plus d'un endroit : la
partie relative à la réunion de la Belgique et au ma-
riage de Henri V montre une tête capable de choses
sérieuses ; la partie qui concerne la famille de Prague
est touchante. La princesse craint d'être obligée de
8'arrêter en Italie pour se remettre un peu et ne pas
i8 MÉMOIRES D'OUTKE-TOMBE
trop enrayer de son changement ses pauvres enfanu.
Quoi de plus triste et de plus douloureux ! Elle ajoute :
« Je vous demande, ô monsieur de Chateaubriand !
« de porter à mes chers enfants l'expression de toute
« ma tendresse, etc. »
0 madame la duchesse de Berry ! que puis-je pour
vous, moi faible créature déjà à moitié brisée ? Mais
comment refuser quelque chose à ces paroles : « Ren-
« fermée dans les murs de Blaye, je trouve une con-
« solation à avoir un interprèle tel que monsieur de
« Chateaubriand ; il peut à jamais compter sur mon
« attachement. »
Oui : je partirai pour la dernière et la plus grande
de mes ambassades ; j'irai de la part de la prison-
nière de Blaye trouver la prisonnière du Temple; j'irai
négocier un nouveau pacte de famille, porter les em-
brassements d'une mère captive à des enfants exilés,
et présenter les lettres par lesquelles le courage et le
malheur m'accréditent auprès de l'innocence et de la
vertu.
Une lettre pour madame la Dauphine et un billet
pour les deux enfants étaient joints à la lettre qui
m'était adressée.
11 m'était resté de mes grandeurs passées un coupé,
dans lequel je brillais jadis à la cour de George IV,
et une calèche de voyage, autrefois construite à
l'usage du prince de Talleyrand. Je fis radouber celle-
ci, afin de la rendre capable de marcher contre na-
ture : car, par son origine et ses habitudes, elle est
peu disposée à courir après les rois tombés*. Le 14
1. Un jour, montrant à M. de Marcellas, la calèche de M. de
MÉMOIRES d'outre-tombe 19
iTiKi, à hdit heures et demie du soir, anniversaire de
l'assassinat de Henri IV, je partis pour aller trouver
Henri V enfant, orphelin et proscrit.
Je n'étais pas sans inquiétude relativement à mon
passe-port : pris aux affaires étrangères, il était sans
signalement, et il avait onze mois de date ; délivré
pour la Suisse et l'Italie, il m'avait déjà servi à
sortir de France et à y rentrer; différents visas attes-
taient ces diverses circonstances. Je n'avais voulu ni
le faire renouveler ni en requérir un nouveau. Toutes
les polices eussent été averties, tous les télégraphes
eussent joué ; j'aurais été fouillé à toutes les douanes
dans ma vache, dans ma voiture, sur ma personne.
Si mes papiers avaient été saisis, que de prétextes de
persécution, que de visites domiciliaires, que d'arres-
tations ! Quelle prolongation de la captivité royale 1
car il demeurait prouvé que la princesse avait des
moyens secrets de correspondance au dehors. H m'é-
tait donc impossible de signaler mon départ par la
demande d'un passe-port; je me confiai à mon étoile.
Évitant la route trop battue de Francfort et celle de
Strasbourg qui passe sous la ligne télégraphique, je
pris le chemin de Bâle avec Hyacinthe Pilorge, mon
secrétaire, façonné à toutes mes fortunes, et Baptiste,
valet de chambre, lorsque j'étais monseigneur, et re-
devenu valet tout court à la chute de ma seigneurie :
nous montons et nous descendons ensemble. Mon
cuisinier, le fameux Monmirail, se retira à ma sortie
du ministère, me déclarant qu'il ne reviendrait aux
Tallejrand, Chateaubriand disait à son jeune ami : « Que ufe
Tai-je laissée coorir toute seule, elie m'eOt naené d elle-même k
la fortone. »
20 MÉMOIRES d'outre-tombe
affaires qu'avec moi. Il avait été sagement décidé, par
Tintroducteur des ambassadeurs sous la Restauration,
que tout ambassadeur mort rentrait dans la vie pri-
vée ; Baptiste était rentré dans la domesticité.
Arrivé à Altkirch, relais de la frontière, un gen-
darme se présenta et me demanda mon passe-port.
A la vue de mon nom, il me dit qu'il avait fait, sous
les ordres de mon neveu Christian, capitaine dans les
dragons de la garde, la campagne d'Espagne en 1823.
Entre Altkirch et Saint-Louis je rencontrai un curé et
ses paroissiens ; ils faisaient une procession contre
les hannetons, vilaines bêtes fort multipliées depuis
les journées de Juillet. A Saint-Louis, les préposés
des douanes, qui me connaissaient, me laissèrent
passer. J'arrivai joyeux à la porte de Bâle où m'at-
tendait le vieux tambour-major suisse qui m'avait
infligé au mois d'août précédent un bedit garantaine
fun quart d'Aire; mais il n'était plus question de cho-
léra et j'allai descendre aux Trois-Rois, au bord du
Rhin ; c'était le 17 mai, à dix heures du matin.
Le maître d'hôtel me procura un domestique de
place appelé Schwartz, natif de Bâle, pour me servir
d'interprète en Bohême. Il parlait allemand, comme
mon bon Joseph, ferblantier milanais, parlait grec en
Messénie en s'enquérant des ruines de Sparte.
Le même jour, 17 mai, à 6 heures du soir, je dé-
marrai du port. En montant en calèche, je fus ébahi
de revoir le gendarme d' Altkirch au milieu de la
foule ; je ne savais s'il n'était point dépêché à ma
suite : il avait tout simplement escorté la malle-poste
de France. Je lui donnai pour boire à la santé de son
ancien capitaine.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOKBE îl
Un écolier s'approcha de moi et me jeta un papier
avec cette inscription : « Au Virgile du xix* siècle ; »
on lisait écrit ce passage altéré de l'Enéide : Macte
animo, generose puerK Et le postillon fouetta les che-
vaux, et je partis tout fier de ma haute renommée à
Bâle, tout étonné d'être Virgile, tout charmé d'être
appelé enfant, generose puer.
Je franchis le pont, laissant les bourgeois et les
paysans de Bâle en guerre au milieu de leur répu-
blique 2, et remplissant à leur manière le rôle qu'ils
sont appelés à jouer dans la transformation générale
de la société. Je remontai la rive droite du Rhin et
regardais avec une certaine tristesse les hautes col-
lines du canton de Bâle. L'exil que j'étais venu cher-
cher l'année dernière dans les Alpes me semblait une
fin de vie plus heureuse, un sort plus doux que ces
affaires d'empire où je m'étais réengagé. Nourrissais-
je pour madame la duchesse de Berry ou son fils la
plus petite espérance ? non ; j'étais en outre convaincu
que, malgré mes services récents, je ne trouverais
point d'amis à Prague. Tel qui a prêté serment à
Louis-Philippe, et qui loue néanmoins les funestes
1. Le vers de l'Enéide (Livre IX, vers 641) est celui-ci :
Macte nova virtnte, poer ! sic itur ad astra.
C'est Stace qui a dit, en modifiant légèrement le vers de Virgile :
Macte animo, generose puer ! sic itur ad astra.
2. Des troubles graves venaient d'éclater dans le canton de
Bâle, entre les paysans de Bâle-Campagne et les bourgeois de
Bâle- Ville. Les premiers réclamaient le droit de se constituer et
de s'administrer séparément, les conditions d'union offertes par
la tîIIp n* leur ayant pas semblé équitables, les deux parties al-
iUUif.ni en Tonir bientôt à une lutte armée et sanglante.
22 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
ordonnances, doit être plus agréable à Charles X que
moi qui n'ai point été parjure. C'est trop auprès d'un
roi d'avoir deux fois raison : on préfère la trahison
flatteuse au dévouement sévère. J'allais donc à Prague
comme le soldat sicilien, pendu à Paris du temps de
la Ligue, allait à la corde : le confesseur des Napo-
litains cherchait à lui mettre le cœur au ventre et lui
disait chemin faisant : « Allegramente ! allegrameiite ! n
Ainsi voguaient mes pensées tandis que les chevaux
m'emportaient ; mais quand je songeais aux malheurs
de la mère de Henri V, je me reprochais mes regrets.
Les bords du Rhin fuyant le long de ma voiture me
faisaient une agréable distraction : lorsqu'on regarde
un paysage par une fenêtre, quoiqu'on rêve à autre
chose, il entre pourtant dans la pensée un reflet de
l'image que l'on a sous les yeux. Nous roulions parmi
des prairies peintes des fleurs de mai ; la verdure
était nouvelle dans les bois, les vergers et les haies.
Chevaux, ânes et vaches, porcs, chiens et moutons,
poules et pigeons, oies et dindons, étaient aux champs
avec leurs maîtres. Le Rhin, fleuve guerrier, semblait
se plaire au milieu de cette scène pastorale, comme
un vieux soldat logé en passant chez des laboureurs.
Le lendemain matin, 18 mai, avant d'arriver à
Schafifouse, je me fis conduire au saut du Rhin ; je
dérobai quelques moments à la chute des royaumes
pour m'instruire à son image. Je me serais bien ar-
rangé de finir mes jours dans le castel qui domine le
chasme. Si j'avais placé à Niagara le rêve d'Atala non
encore réalisé, si j'avais rencontré à Tivoli un autre
songe déjà passé sur la terre, qui sait si, dans le donjon
de la chute du Rhin, je n'aurais pas trouvé une vision
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 23
plus belle, naguère errante à ses bords, et qui m'eût
consolé de toutes les ombres que j'avais perdues !
De Schaffouse j'ai continué ma route pour Ulm. Le
pays ofiFre des bassins cultivés, où des monticules
couverts de bois et détachés les uns des autres plon-
gent leurs pieds. Dans ces bois qu'on exploitait alors,
on remarquait des chênes, les uns abattus, les autres
debout ; les premiers écorcés à terre, leurs troncs et
leurs branches nus et blancs comme le squelette d'un
animal bizarre ; les seconds portant sur leurs ra-
meaux hirsutes et garnis d'une mousse noire la
fraîche verdure du printemps : ils réunissaient ce qui
ne se trouve jamais chez l'homme, la double beauté
de la vieillesse et de la jeunesse.
Dans les sapinières de la plaine, des déracinements
laissaient des places vides ; le sol avait été converti
en prairies. Ces hippodromes de gazon au milieu des
forêts ardoisées ont quelque chose de sévère et de
riant, et rappellent les savanes du Nouveau Monde.
Les cabanes tiennent encore du caractère suiiSse ; les
hameaux et les auberges se distinguent par cette
propreté appétissante ignorée dans notre pays.
Arrêté pour dîner entre six et sept heures du soir
à Moskirch, je musais à la fenêtre de mon auberge :
des troupeaux buvaient à une fontaine, une génisse
sautait et folâtrait comme un chevreuil. Partout où
l'on agit doucement envers les animaux, ils sont gais
et se plaisent avec l'homme. En Allemagne et en An-
gleterre, on ne frappe point les chevaux, on ne les
maltraite pas de paroles ; ils se rangent d'eux-mêmes
au timon ; ils partent et s'arrêtent à la moindre émis-
sion de voix, au plus petit mouvement de la bride.
24 MEMOIRES D'OUTRE-TÛMBE
De tous les peuples, les Français sont les plus inhu-
mains : voyez nos postillons atteler leurs chevaux?
ils les poussent aux brancards à coups de botte dans
le flanc, à coups de manche de fouet sur la tête, leur
cassant la bouche avec les mors pour les faire reculer,
accompagnant le tout de jurements, de cris et d'in-
sultes au pauvre animal. On contraint les bêtes de
somme à tirer ou à porter des fardeaux qui sur-
passent leurs forces, et, pour les obliger d'avancer,
on leur coupe le cuir à virevoltes de lanières : la fé-
rocité du Gaulois nous est restée : elle est seulement
cachée sous la soie de nos bas et de nos cravates.
Je n'étais pas seul à béer ; les femmes en faisaient
autant à toutes les fenêtres de leurs maisons. Je me
suis souvent demandé en traversant des hameaux in-
connus : « Voudrais-tu demeurer là ? » Je me suis
toujours répondu : « Pourquoi pas? » Qui, durant les
folles heures de la jeunesse, n'a dit avec le troubadour
Pierre Vidal* :
Don n'ai mais d'un pauc cordo
Que Na Raymbauda me do.
Quel reys Richartz ab Peitieus
Ni ab Tors ni ab Angieus.
« Je suis plus riche avec un ruban que la belle
« Raimbaude me donne, que le roi Richard avec Poi-
« tiers, Tours et Angers. » Matière de songes est par-
tout ; peines et plaisirs sont de tous lieux : ces femmes
de Moskirch qui regardaient le ciel ou mon chariot de
1. Pierre Vidal, de Toulouse, troubadour du xn« siècle, mort
en 1229. L'académicien Raynouard a reproduit quelques-unei
de ses pièces dans son Choix de poésiet des Troubadours, t III
et IV.
MÉMOIRES d'outre-tombe 26
poste, qui me regardaient ou ne regardaient rien,
û'avaient-elles pas des joies et des chagrins, des inté-
rêts de cœur, de fortune, de famille, comme on en a
à Paris ? J'aurais été loin dans l'histoire de mes voi-
sins, si le dîner ne s'était annoncé poétiquement au
fracas d'un coup de tonnerre : c'était beaucoup d^
bruit pour peu de chose.
19 mai 1833.
A dix heures du soir, je remontai en voiture ; je
m'endormis au grignotement de la pluie sur la capote
de la calèche. Le son du petit cor de mon postillon me
réveilla. J'entendis le murmure d'une rivière que je
ne voyais pas. Nous étions arrêtés à la porte d'une
ville ; la porte s'ouvre ; on s'enquiert de mon passe-
port et de mes bagages ; nous entrions dans le vaste
empire de Sa Majesté wurtembourgeoise. Je saluai de
ma mémoire la grande-duchesse Hélène*, fleur gra-
cieuse et délicate maintenant enfermée dans les serres
du Volga. Je n'ai conçu qu'un seul jour le prix du
haut rang et de la fortune : c'est à la fête que je don-
nai à la jeune princesse de Russie dans les jardins de
la villa de Médicis. Je sentis comment la magie du ciel,
le charme des lieux, le prestige de la beauté et de la
puissance pouvaient enivrer ; je me figurais être à la fois
Torquato Tasso elAlfonso d'Esté ; ie valais mieux que
le prince, moins que le poète ; Hélène était plus belle
que Léonore. Représentant de l'héritier de François I"
et de Louis XIV, j'ai eu le songe d'un roi de France.
On ne me fouilla point : je n'avais rien contre les
1. La grande-duchesse Hélène était une princesse de Wurtem-
toerg. Voir sur elle, tome V, la note de la page 19c.
26 MÉMOIRES D OUTRE -TOMBE
droits des souverains, moi qui reconnaissais ceux d'uo
jeune monarque, quand les souverains eux-mêmes ne
les reconnaissaient plus. La vulgarité, la modernité de
la douane et du passe-port contrastaient avec l'orage,
la porte gothique, le son du cor et le bruit du torrent.
Au lieu de la châtelaine opprimée que je me pré-
parais à délivrer, je trouvai, au sortir de la ville, un
vieux bonhomme ; il me demanda six cruches (kreu-
tzer), haussant de la main gauche une lanterne au
niveau de sa tête grise, tendant la main droite à
Schwartz assis sur le siège, ouvrant sa bouche comme
la gueule d'un brochet pris à l'hameçon : Baptiste,
mouillé et malade, ne s'en put tenir de rire.
Et ce torrent que je venais de franchir, qu'était-ce?
Je le demandai au postillon, qui me cria : « Donau
(le Danube). » Encore un fleuve fameux traversé par
moi à mon insu, comme j'étais descendu dans le lit
des lauriers-roses de l'Eurotas sans le connaître ! Que
m'a servi de boire aux eaux du Meschacébé, de TÉri-
dan, du Tibre, du Céphise, de l'Hermus, du Jourdain,
du Nil, du Bétis, du Tage, de l'Èbre, du Rhin, de la
Sprée, de la Seine et de cent autres fleuves obscurs
ou célèbres ? Ignorés, ils ne m'ont point donné leur
paix ; illustres, ils ne m'ont point communiqué leur
gloire : ils pourront dire seulement qu'ils m'ont vu
passer comme leurs rives voient passer leurs ondes.
J'arrivai d'assez bonne heure, le dimanche, 19 mai,
àUlm, après avoir parcouru le théâtre des campagnes
de Moreau et de Bonaparte.
Hyacinthe, membre de la Légion d'honnenr, en
portait le ruban : cette décoration nous attirait des
respects incroyables. N'ayant à ma boutonnière qu'une
MÉMOIRES d'outre-tombe tl
petite fleur, selon ma coutume, je passais, avant qu'on
sût mon nom, pour un être mystérieux : mes Mame-
lucks, au Caire, voulaient, bon gré, mal gré, que je
fusse un général de Napoléon déguisé en savantasse;
ils n'en démordaient point et s'attendaient de quart
d'heure en quart d'heure à me voir mettre l'Egypte
dans la ceinture de mon cafetan.
C'est pourtant chez les peuples dont nous avons brûlé
les villages et ravagé les moissons que ces sentiments
existent. Je jouissais de cette gloire ; mais si nous
n'avions fait que du bien à l'Allemagne, y serions-
nous tant regrettés? Inexplicable nature humaine !
Les maux de la guerre sont oubliés ; nous avons
laissé au sol de nos conquêtes le feu de la vie. Cette
masse inerte mise en mouvement continue de fer-
menter, parce que l'intelligence y commence. En
voyageant aujourd'hui, on s'aperçoit que les peuples
veillent le sac sur le dos ; prêts à partir, ils semblent
nous attendre pour nous mettre à la tête de la colonne.
Un Français est toujours pris pour l'aide de camp qui
apporte l'ordre de marcher.
Ulm est une petite ville propre, sans caractère par-
ticulier; ses remparts détruits se sont convertis en
potagers ou en promenades, ce qui arrive à tous les
remparts. Leur fortune a quelque chose de pareil à
celle des militaires ; le soldat porte les armes dans sa
jeunesse ; devenu invalide, il se fait jardinier.
J'allai voir la cathédrale, vaisseau gothique à
flèche élevée. Les bas côtés se partagent en deux
voûtes étroites soutenues par un seul rang de piliers,
de manière que l'édifice intérieur tient à la fois de la
cathédrale et de la basilique.
28 MÉMOIRES d'outre-tombe
La chaire a pour dais un élégant clocher terminé
tu pointe comme une mitre ; l'intérieur de ce clo-
cher se compose d'un noyau autour duquel tournt
une voûte hélicoïde à filigranes de pierres. Des
aiguilles symétriques, perçant le dehors, paraissent
avoir été destinées à porter des cierges; ils illumi-
naient cette tiare quand le pontife prêchait les jours
de fêle. Au lieu de prêtres officiant, j'ai vu de petits
oiseaux sautillants dans ces feuillages de granit ; ils
célébraient la parole qui leur donna une voix et des
ailes le cinquième jour de la création.
La nef était déserte ; au chevet de l'église, deux
troupes séparées de garçons et de filles écoutaient
des instructions.
La réformation (je l'ai déjà dit) a tort de se mon-
trer dans les monuments catholiques qu'elle a enva-
his ; elle y est mesquine et honteuse. Ces hauts por-
tiques demandent un clergé nombreux, la pompe des
solennités, les chants, les tableaux, les ornements,
les voiles de soie, les draperies, les dentelles, l'argent»
l'or, les lampes, les fleurs et l'encens des autels. Le
protestantisme aura beau dire qu'il est retourné au
christianisme primitif, les églises gothiques lui répon-
dent qu'il a renié ses pères : les chrétiens, architectes
de ces merveilles, étaient autres que les enfants de
Luther et de Calvin.
19 mai 1833.
Le 19 mai, à midi, j'avais quitté Ulm. A Dillingen,
les chevaux manquèrent. Je demeurai une heure dans
la grande rue, ayant pour récréation la vue d'un nid
de cigogne planté sur une cheminée comme sur un
minaret d'Athènes ; une multitude de moineaux
MEMOIRES d'outre-tombe 29
avaient fait insolemment leurs nids dans la couche de
la paisible reine au long cou. Au-dessous de la cigo-
gne, une dame, logée au premier étage, regardait les
passants à l'ombre d'une jalousie demi-relevée ; au-
dessous de la dame était un saint de bois dans une
niche. Le saint sera précipité sur le pavé, la femme
de sa fenêtre dans la tombe : et la cigogne ? elle s'en-
volera: ainsi finiront les trois étages.
Entre Dillingen et Donawert, on traverse le cliamp
de bataille de Blenheim. Les pas des armées de Mo-
reau sur le même sol n'ont point effacé ceux des
armées de Louis XIV; la défaite du grand roi domine
dans la contrée les succès du grand empereur.
Le postillon qui me conduisait était de Blenheim ;
arrivé à la hauteur de son village, il sonna du cor:
peut-être annonçait-il son passage à la paysanne qu'il
aimait; elle tressaillait de joie au milieu des mêmes
guérets où vingt-sept bataillons et douze escadrons
français furent faits prisonniers, oii le régiment de
Navarre, dont j'ai eu l'honneur de porter l'uniforme,
enterra ses étendards au bruit lugubre des trom-
pettes : ce sont là les lieux communs de la succession
des âges. En 1793, la République enleva de l'église de
Blenheim les guidons arrachés à la monarchie en
1704 : elle vengeait le royaume et immolait le roi ;
elle abattait la tête de Louis XVI, mais elle ne per-
mettait qu'à la France de déchirer le drapeau blanc.
Rien ne fait mieux sentir la grandeur de Louis XIV
que de trouver sa mémoire jusqu'au fond des ravines
creusées par le torrent des victoires napoléoniennes.
Les conquêtes de ce monarque ont laissé à notre
pays des frontières qui nous gardent encore. L'écolier
30 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBB
de Brienne, à qui la légitimité donna une épée, en-
ferma un moment l'Europe dans son antichambre;
mais elle en sortit : le petit-fils de Henri IV mit cette
même Europe aux pieds de la France ; elle y est res-
tée. Cela ne signifie pas que je compare Napoléon à
Louis XIV : hommes de divers destins, ils appar-
tiennent à des siècles dissemblables, à des nations
différentes : l'un a parachevé une ère, l'autre a com-
mencé un monde. On peut dire de Napoléon ce que dit
Montaigne de César: « J'excuse la victoire de ne
s'être pu dépêtrer de lui. »
Les indignes tapisseries du château de Blenheim,
que je vis avec Peltier, représentent le maréchal de
Tallart* ôtant son chapeau au duc de Marlborough,
lequel est en posture de rodomont. Tallart n'en
demeura pas moins le favori du vieux lion : prison-
nier à Londres, il vainquit, dans l'esprit de la reine
Anne, Marlborough qui l'avait battu à Blenheim, et
mourut membre de l'Académie française : « C'était,
selon Saint-Simon, un homme de taille médiocre avec
1. Camille d'Bostim, duc de Tallart (1652-1728). Lieutenant-
général en 1693, maréchal en 17U3, à la suite de la bataille de
Spire, qu'il arait gagnée sur les Impériaux, il fut à son tour,
Tannée suivante, défait à Hochstœdt par le prince Eugène et
Marlborough, qui appela sa victoire la victoire de Blenheim, du
nom d'un village voisin de Hochstœdt, et qui reçut en récom-
pense, par un vote du Parlement, un superbe château qu'on
nomma Blenheim. Fait prisonnier et conduit à Londres, le maré-
chal de Tallart resta huit ans captif en Angleterre, où il avait
été précédemment ambassadeur, et où il prit sa revanche contre
le dac de Marlborough, qu'il contribua ik faire disgracier. A son
retour en France, il fut nommé duc et pair ; pois membre du
conseil de Régence, et enfin, sous Louis XV, ministre d'Etat. —
11 était membre de l'Académie des sciences, et non de l'Académi*
française, comme Chateaubriand le dit par erreur.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE 91.
des yeux un peu jaloux, plein de feu et d'esprit, mais
sans cesse battu du diable par son ambition. »
Je fais de l'histoire en calèche : pourquoi pas? César
en faisait bien en litière ; s'il gagnait les batailles
qu'il écrivait, je n'ai pas perdu celles dont je parle.
De Dillingen à Donawert est une riche plaine d'iné-
gal niveau où les champs de blé s'entremêlent aux
prairies : on se rapproche et on s'éloigne du Danube,
selon les courbures du chemin et les inflexions du
fleuve. A cette hauteur, les eaux du Danube sont
encore jaunes comme celles du Tibre.
A peine étes-vous sorti du village que vous en
apercevez un autre ; ces villages sont propres et
riants : souvent les murs des maisons ont des
fresques. Un certain caractère italien se prononce
davantage à mesure que l'on avance vers l'Autriche :
l'habitant du Danube n'est plus le paysan du Danube.
Son menton nourrissait une barbe touffue ;
Toute sa personne velue
Représentait un ours, mais un ours mal léché. *
Mais le ciel d'Italie manque ici : le soleil est bas et
blanc; ces bourgs si dru semés ne sont pas ces
petites villes de la Romagne qui couvent les chefs-
d'œuvre des arts cachés sous elles ; on gratte la terre,
et ce labourage fait pousser, comme un épi de blé,
quelque merveille du ciseau antique,
A Donawert, je regrettai d'être arrivé trop tard
pour jouir d'une belle perspective du Danube. Lundi
20, même aspect du paysage ; cependant le sol
devient moins bon et les paysans paraissent plus
1. Lft Fontaine, le Paysan du Danube.
')2 MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE
pauvres. On commence à revoir des bois de pma et
des collines. La forêt Hercynienne débordait jusqu'ici ;
les arbres dont Pline nous a laissé la description sin-
gulière furent abattus par des générations malatenant
ensevelies avec les chênes séculaires.
Lorsque Trajan jeta un pont sur le Danube, l'Italie
ouït pour la première fois le nom si fatal à l'ancien
monde, le nom des Goths. Le chemin s'ouvrit à des
myriades de sauvages qui marchèrent au sac de
Rome. Les Huns et leur Attila bâtirent leurs palais
de bois en regard du Colisée, au bord du fleuve rival
du Rhin, et comme lui ennemi du Tibre. Les hordes
d'Alaric franchirent le Danube en 376 pour renverser
l'empire grec civilisé, au même lieu où les Russes
l'ont traversé en 1828 avec le dessein de renverser
l'empire barbare assis sur les débris de la Grèce.
Trajan aurait-il deviné qu'une civilisation d'une
espèce nouvelle s'établirait un jour de l'autre côté
des Alpes, aux confins du fleuve qu'il avait presque
découvert? Né dans la forêt Noire, le Danube va
mourir dans la mer Noire. Où gît sa principale
source? dans la cour d'un baron allemand, lequel
emploie la naïade à laver son linge. Un géographe
s'étant avisé de nier le fait, le gentilhomme proprié-
taire lui a intenté un procès. 11 a été décidé par arrêt
que la source du Danube était dans la cour dudit
baron et ne saurait être ailleurs. Que de siècles il a
fallu pour arriver des erreurs de Ptolémée à cette
importante découverte ! Tacite fait descendre le
Danube du monde Abnoba, montis Abnobœ. Mais les
barons hermondures, chérusques, marcomans et
quades, qui sont les autorités sur lesquelles s'appuia
MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 33
rhistorien romain, n'étaient pas si avisés que mon
baron allemand. Eudore n'en savait pas tant, quand
je le faisais voyager aux embouchures de l'Ister, où
l'Euxin, selon Racine, devait porter Mithridate en
deux jours. * « Ayant passé l'Ister vers son embou-
« chure, je découvris un tombeau de pierre sur lequel
« croissait un laurier. J'arrachai les herbes qui cou-
« vraient quelques lettres latines, et bientôt je par-
« vins à lire ce premier vers des élégies d'un poète
« infortuné :
« Mon livre, vous irez à Rome, et vous irez à Rome sans moi. »
(Martyrs.) »
Le Danube, en perdant sa solitude, a vu se repro-
duire sur ses bords les maux inséparables de la so-
ciété : pestes, famines, incendies, saccagements de
villes, guerres, et ces divisions sans cesse renais-
santes des passions ou des erreurs humaines.
Déjà nous avons vu le Danube inconstant.
Qui, tantôt catholique et tantôt protestant,
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui, comptant après pour rien
Le Romain et le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n'être pas même chrétien. •
L Dontez-vons que l'Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours.
• On rapporte, dit La Harpe, qu'à ces vers de Mithridate, an
vieux militaire, qui avait fait la guerre dans ces contrées, dit
assez haut: Oui assurément, j'en doute. Il n'avait pas tort. »
{Cours de littérature, II" partie, liv. I, ch. III.)
2. Les Martyrs, livre VII.
3. C«s vers sont du vieil académicien Régnier-Desmaraiti
vr 3
34 MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE
Après Donawert, on trouve Burkheim et Neu-
bourg. Au déjeuner, à Ingolstadt, on m'a servi du
chevreuil : c'est grand'pitié de manger cette char-
mante bête ♦. J'ai toujours lu avec horreur le récit de
la fête d'installation de George Neville, archevêque
d'York, en 1466 : on y rôtit quatre cents cygnes chan-
tant en chœur leur hymne funèbre ! Il est aussi ques-
tion dans ce repas de deux cent quatre butors : je le
crois bien !
Regensburg, que nous appelons Ratisbonne, offre,
en arrivant par Donawert, un aspect agréable.
Deux heures sonnaient, le 21, lorsque je m'arrêtai
devant l'hôtel de la poste. Tandis que l'on attelait, ce
qui est toujours long en Allemagne, j'entrai dans une
église voisine appelée la Vieille chapelle, blanchie et
dorée tout à neuf. Huit vieux prêtres noirs, à cheveux
blancs, chantaient les vêpres; j'avais prié autrefois
dans une chapelle de Tivoli pour un homme qui priait
lui-même à mes côtés*; dans une des citernes de Gar-
(Poétits françoitet, nouTelle édition, 1716, terne I, p. 216-217).
Dans le poèmo de Régnier-Desraarais, qui a pour titre : Voyage
de Munik, la tirade citée par Chateaubriand s'achève par cea
d«az Ters, qui sont devenus proverbe :
Rarement à courir le monde
On devient plus homme de bien.
1. Lamartine a fait écho à ces lignes dts Àfémoires dans cette
page des EntretUiu, où il nous peint le chevreuil innocent qu'il
vient de blesser d'une balle : « Le pauvre et charmant animal
n'était pas mort, il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec
des yeux où nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce re-
gard, auquel l'étonnement, la douleur, la mort inattendue, sem-
blaient donner des profondeurs humaines de sentiment, aussi
intelligibles que des paroles. Car l'œil a son langage, surtout
Snand il s'éteint. » (III" Entretien, p. 214.)
S. Chateaubriand fait ici allusion k un passage de ta lettre à
MEMOIRES d'outre-tombe Vi
«<sage, j'avais oflfert des vœux à Saint-Louis, mort
non loin d'Utique, plus philosophe que Caton, plus
sincère qu'Annibal, plus pieux qu'Enée : dans la cha-
pelle de Ratisbonne, j'eus la pensée de recommander
au ciel le jeune roi que je venais chercher ; mais je
craignais trop la colère de Dieu pour solliciter une
couronne ; je suppliai le dispensateur de toutes grâces
d'accorder à l'orphelin le bonheur, et de lui donner
le dédain de la puissance.
M. de Fontanes. C'est une des plus belles pages qu'il ait écrites : —
« En traversant le bois des rieux oliviers dont je viens de votu
parler, j'aperçus une petite chapelle blanche dédiée à la Madone
Quintilanea, et bâtie sur les ruines de la villa de Varus. C'était
un dimanche; la porte de cette chapelle était ouverte, j'y entrai.
Je vis trois petits autels disposés en forme de croix ; sur celui
du milieu s'élevait un grand crucifix d'argent devant lequel brû-
lait une lampe suspendue à la voûte. Un seul homme, qui avait
l'air très malheureux, était prosterné au pied d'un banc; il
priait avec tant de ferveur, qu'il ne leva pas même les yeux sui
moi au bruit de mes pas. Je sentis ce que j'ai mille fois éprouvé
•n entrant dans une église, c'est-à-dire un certain apaitemtnt
des troubles du cœur (pour parler comme nos vieilles bibles), et
je ne sais quel dégoût de la terre. Je me mis k genoux à quel-
que distance de cet homme, et, inspiré par le lieu, je prononçai
cette prière: « Dieu du voyageur, qui avez voulu que le pèlA-
« rin vous adorât dans cet humble asile b&ti sur les ruines da
« palais d'un grand de la terre I Mère de douleur, qui avez éta-
« bli votre culte de miséricorde dans l'héritage de ce Romain
■ infortuné, mort loin de son pays dans les forâts de la Germa-
« nie 1 nous ne sommes ici que deux fidèles prosternés au pied
« de votre autel solitaire. Accordez à cet inconnu, si profondé-
• ment humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous demanda;
• faites que les prières de cet homme servent à leur tour à
« guérir mes infirmités, afin que ces deux chrétiens qui sont
« étrangers l'un à l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant
« dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus se revoir ici-
« bas, soient tout étonnés, en se retrouvant au pied de TOtM
« trône, de se devoir mutueliement unt parti* de leur bonlMor
• par les miracles de la charité i »
'i6 MÉMOIRES d'outre-tombe
je courus de la Vieille chapelle à la cathédrale.
Plus petite que celle d'Ulm, ellle est plus religieuse et
d'un plus beau style. Ses vitraux coloriés renténèbrent
de cette obscurité propre au recueillement. La blanche
chapelle convenait mieux à mes souhaits pour l'inno-
cence de Henri ; la sombre basilique me rendit tout
ému pour mon vieux roi Charles.
Peu m'importait l'hôtel dans lequel on y élisait
jadis les empereurs, ce qui prouve du moins qu'il y
avait des souverains électifs, même des souverains
que l'on jugeait. Le dix-huitième article du testament
de Charlemagne porte : « Si quelques-uns de nos
« petits-fils, nés ou à naître, sont accusés, ordonnons
« qu'on ne leur rase pas la tête, qu'on ne leur crève
« pas les yeux, qu'on ne leur coupe pas un membre,
« ou qu'on ne les condamne pas à mort sans bonne
« discussion et examen. » Je ne sais quel empereur
d'Allemagne, déposé, réclama seulement la souve-
raineté d'un clos de vigne qu'il affectionnait.
A Ratisbonne, jadis fabrique de souverains, on
monnayait des empereurs, souvent à bas titre ; ce
commerce est tombé : une bataille de Bonaparte et le
prince Primat, plat courtisan de notre universel gen-
darme, n'ont pas ressucité la cité mourante. Les
Regensbourgeois, habillés et crasseux comme le
peuple de Paris, n'ont aucune physionomie particu-
lière. La ville, faute d'un assez grand nombre d'habi-
tants, est mélancolique ; l'herbe et le chardon assiè-
gent ses faubourg : ils auront bientôt haussé leurs
plumets et leurs lances sur ses donjons. Kepler, qui
1 fait tourner la terre, de même que Copernic, repose
à jamais à Ratisbonne.
MEMOIRES d'outre-tombe 97
flous sommes sortis par le pont de la route de
Prague, pont très vanté et fort laid. En quittant le
bassin du Danube, on gravit des escarpements. Kirn,
le premier relais, est perché sur une rude côte, du
sommet de laquelle, à travers les nues aqueuses, j'ai
découvert des collines mortes et de pâles vallées. La
physionomie des paysans change ; les enfants, jaunes
et bouffis, ont l'air malade.
Depuis Kirn jusqu'à Waldmilnchen, l'indigence de
la nature s'accroît : on ne voit presque plus de ha-
meaux ; des chaumières en rondins de sapin, liés
avec un gâchis de terre, comme sur les cols les plus
maigres des Alpes.
La France est le cœur de l'Europe ; à mesure qu'on
s'en éloigne, la vie sociale diminue : on pourrait juger
de la distance oti l'on est de Paris par le plus ou moins
de langueur du pays où l'on se retire. En Espagne et
en Italie, la diminution du mouvement et la progres-
sion de la mort sont moins sensibles : dans la pre-
mière contrée, un autre peuple, un autre monde, des
Arabes chrétiens vous occupent ; dans la seconde, le
charme du climat et des arts, l'enchantement des
amours et des ruines, ne laissent pas le temps vous
opprimer. Mais en Angleterre, malgré la perfection de
la société physique, en Allemagne, malgré la moralité
des habitants, on se sent expirer. En Autriche et en
Prusse, le joug militaire pèse sur vos idées, comme
le ciel sans lumière sur votre tête ; je ne sais quoi
vous avertit que vous ne pouvez ni écrire, ni parler,
ni penser avec indépendance ; qu'il faut retrancher de
votre existence toute la partie noble, laisser oisive en
vous la nremière des facultés de l'homme, comme un
39 MÉMOIRES D'OUTR£-TOHB£
inutile don de la divinité. Les arts et la beauté de la
nature ne venant pas tromper vos heures, il ne voua
reste qu'à vous plonger dans une grossière débauche
ou dans ces vérités spéculatives dont se contentent les
Allemands. Pour un Français, du moins pour moi,
cette façon d'être est impossible ; sans dignité, je ne
comprends pas la vie, difficile même à comprendre
avec toutes les séductions de la liberté, de la gloire et
de la jeunesse.
Cependant une chose me charme chez le peuple al-
lemand, le sentiment religieux. Si je n'étais pas trop
fatigué, je quitterais l'auberge de Nittenau où je
crayonne ce journal ; j'irais à la prière du soir avec
ces hommes, ces femmes, ces enfants qu'appelle à
l'église le son d'une cloche. Cette foule, me voyant à
genoux au milieu d'elle, m'accueillerait en vertu de
l'union d'une commune foi. Quand viendra le jour où
des philosophes dans leur temple béniront un philo-
sophe arrivé par la poste, offriront avec cet étranger
une prière semblable à un Dieu sur lequel tous les
philosophes sont en désaccord ? Le chapelet du curé
est plus sûr : je m'y tiens.
2i mai.
Waldmiinchen, où j'arrive le mardi matin 21 mai,
est le dernier village de Bavière, de ce côté de la Bo-
hême. Je me félicitais d'être à même de remplir
prompteme.Mt ma mission; je n'étais plus qu'à cin-
quante lieues de Prague. Je me plonge dans l'eau gla-
cée, je fais ma toilette à une fontaine, comme un am-
bassadeur qui se prépare à une entrée triomphale; je
pars et, à une demi-Ueue de Waldmiinchen, j'aborde
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBI 30
plein d'assurance la douane autrichienne. Une barrière
abaissée ferme le chemin; je descends avec Hyacinthe,
dont le ruban rouge flamboyait. Un jeune douanier, ar-
mé d'un fusil, nous conduit au rez-de-chaussée d'une
maison, dans une salle voûtée. Là, était assis à son
bureau, comme à un tribunal, un gros et vieux chef de
douaniers allemands ; cheveux roux, moustaches rous-
ses, sourcils épais descendant en biais sur deux yeux
verdâtres à moitié ouverts, l'air méchant; mélange
de l'espion de police de Vienne et du contrebandier
de Bohême.
Il prend nos passe-ports sans dire mot; le jeune
douanier m'approche timidement une chaise, tandis
que le chef, devant lequel il a l'air de trembler, exa-
mine les passe-ports. Je ne m'assieds pas et je vais
regarder des pistolets accrochés au mur et une cara-
bine placée dans l'angle de la salle ; elle me rappela
le fusil avec lequel l'aga de l'isthme de Corinthe tira
sur le paysan grec. Après cinq minutes de silence,
l'Autrichien aboie deux ou trois mots que mon Bâlois
traduisit ainsi : « Vous ne passerez pas. » Gomment,
je ne passerai pas, et pourquoi?
L'explication commence :
« Votre signalement n'est pas sur le passe-port. —
* Mon passe-port est un passe-port des aflaires étran-
« gères. — Votre passe-port est vieux. — Il n'a pas un
« an de date; il est légalement valide. — Il n'est pas
« visé à l'ambassade d'Autriche à Paris. — Vous vous
« trompez, il l'est. — Il n'a pas le timbre sec. — Ou-
« bli de l'ambassade; vous voyez d'ailleurs le uwades
« autres légations étrangères. Je viens de traverser le
« canton de Bâle, le grand-duché de Bade, le royaume
40 MÉMOIRES d'outre-tombe
a de Wurtemberg, la Bavière entière, on ne m'a pas
« fait la moindre difficulté. Sur la simple déclaration
« de mon nom, on n'a pas même déployé mon passe-
« port. — Avez-vous un caractère public? — J'ai été
« ministre en France, ambassadeur de Sa Majesté
« très-chrétienne à Berlin, à Londres et à Rome. Je
« suis connu personnellement de votre souverain et
« du prince de Metternich. — Vous ne passerez pas.
« — Voulez-vous que je dépose un cautionnement?
« Voulez-vous me donner une garde qui répondra de
« moi? — Vous ne passerez pas. — Si j'envoie une
a estafette au gouvernement de Bohème? — Comme
« vous voudrez. »
La patience me manqua; je commençai à envoyer
le douanier à tous les diables. Ambasseur d'un roi sur
le trône, peu m'eût importé quelques heures de per-
dues; mais ambassadeur d'une princesse dans les
fers, je me croyais infidèle au malheur, traître envers
ma souveraine captive.
L'homme écrivait : le Bâlois ne traduisait pas mon
monologue, mais il y a des mots français que nos
soldats ont enseignés à l'Autriche et qu'elle n'a pas
oubliés. Je dis à l'interprète : « Explique-lui que je me
c rends à Prague pour offrir mon dévouement au roi
« de France. » Le douanier, sans interrompre ses
écritures, répondit : « Charles X n'est pas pour l'Au-
« triche le roi de France. » Je répliquai : « Il l'est
« pour moi. » Ces mots rendus au Cerbère parurent
lui faire quelque effet; il me regarda de côté et en
dessous. Je crus que sa longue annotation serait en
dernier résultat un visa favorable. Il barbouille encore
quelque chose sur le passe-port d'Hyacinthe, et rend le
MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE 41
tout à l'interprète. Il se trouva que le visa était une
explication desmotifs qui ne lui permettaient pas de me
laisser continuer ma route, de sorte que non seule-
ment il m'était impossible d'aller à Prague, mais que
mon passe-port était frappé de faux pour les autres
lieux ou je pourrais me présenter. Je remontai en ca-
lèche, et je dis au postillon : « A Waldmiinchen. »
Mon retour ne surprit point le maître de l'auberge.
Il parlait un peu français, il me raconta que pareille
chose était déjà arrivée ;• des étrangers avaient été
obligés de s'arrêter à Waldmiinchen et d'envover leurs
passe-ports à Munich au visa de la légation d'Autriche,
Mon hôte, très brave homme, directeur de la poste
aux lettres, se chargea de transmettre au grand bur-
grave de Bohême* la lettre dont suit la copie :
u WaldmQnchen, 21 mdi 1833.
« Monsieur le gouverneur,
« Ayant l'honneur d'être connu personnell'inent de
« Sa Majesté l'empereur d'Autriche et de M. le prince
« de Metternich, j'avais cru pouvoir voyager dans les
« États autrichiens avec un passe-port qui, n'ayant
« pas une année de date, était encore légalement va-
« lide et lequel avait été visé par l'ambassadeur d'Au-
1. Le comte de Choteck, dont il sera parlé plus loin. Le mar-
quis de Villeneuve en parle ainsi dans ses Mémoires sur
Charles X en exil : « Son titre de grand burgraye peut s'assimi-
ler aux fonctions de nos préfets, avec moins de surchage dan»
les détails et de diversité dans les matières. Mais sa préfecture
à lui était tout un royaume. Il administrait quatre million»
d'habitants. Bien que sa fortune fût immense, il occupait un
hôtel sans splendeur. Ses opinions politiquos étaient fortomoat
•mpreintes de libéralisme. •
42 MÉMOIRES d'outre-tombe
« triche & Paris pour la Suisse et l'Italie. En effet,
« monsieur le comte, j'ai traversé l'Allemagne et mon
a nom a suffi pour qu'on me laissât passer. Ce matin
tt seulement, M. le chef de la douane autrichienne
« de Haselbach ne s'est pas cru autorisé à la même
« complaisance et cela par les motifs énoncés dans son
« visa sur mon passe-port ci-joint, et sur celui de
« M. Pilorge, mon secrétaire. Il m'a forcé, à mon
« grand regret, de rétrograder jusqu'à Waldmiinchen,
« où j'attends vos ordres. J'ose espérer, monsieur le
« comte, que vous voudrez bien lever la petite diffi-
« culte qui m'arrête, en m'envoyant. par l'estafette
« que j'ai l'honneur de vous expédier, le permis
« nécessaire pour me rendre à Prague, et de là à
« Vienne.
« Je suis avec une haute considération, monsieur
« le gouverneur, votre très-humble et très-obéissant
« serviteur.
« CHATEAUBRIA^■D. »
« Pardonnez, monsieur le comte, la liberté que je
« prends de joindre un billet ouvert pour M. le duc de
« Blacas. »
Un peu d'orgueil perce dans cette lettre : j'étais
blessé; j'étais aussi humilié que Cicéron, lorsque,
revenant en triomphe de son gouvernement d'Asie,
ses amis lui demandèrent s'il arrivait de Baies ou de
sa maison de Tusculum. Gomment, mon nom, qui
volait d'un pôle à l'autre, n'était pas venu aux oreilles
d'un douanier dans les montagnes d'Haselbach! chose
d'autant plus cruelle qu'on a vu mes succès à Bâle.
En Bavière, j'avais été salué de Monseigneur ou d'Ex-
MÉMOIRES d'outre-tombe 43
cellence; un officier bavarois, à Waldraunchen, disait
hautement dans l'auberge que mon nom n'avait pas
besoin du visa d'un ambassadeur d'Autriche. Ces con-
solations étaient grandes, j'en conviens; mais enfin
une triste vérité demeurait : c'est qu'il existait sur la
terre un homme qui n'avait jamais entendu parler de
moi.
Qui sait pourtant si le douanier d'Haselbach ne me
connaissait pas un peu! Les polices de tous les pays
sont si tendrement ensemble 1 Un politique qui n'ap-
prouve ni n'admire les traités de Vienne, un Français
qui aime l'honneur et la liberté de la France, qui
reste fidèle à la puissance tombée, pourrait bien être
à l'index à Vienne. Quelle noble vengeance d'en agir
avec M. de Chateaubriand comme avec un de ces
commis voyageurs si suspects aux espions 1 Quelle
douce satisfaction de traiter comme un vagabond dont
les papiers ne sont pas en règle, un envoyé chargé de
porter traîtreusement à un enfant banni les adieux
de sa mère captive !
L'estafette partit de Waldmiinchen le 21, à onze
heure du matin; je calculais qu'elle pourrait être de
retour le surlendemain 23, de midi à quatre heures ;
mais mon imagination travaillait : Qu'allait devenir
mon message ? Si le gouverneur est un homme ferme
et qu'il sache vivre, il m'enverra le permis ; si c'est
un homme timide et sans esprit, il me répondra que
ma demande n'étant pas dans ses attributions, il s'est
empressé d'en référer à Vienne. Ce petit incident
peut plaire et déplaire tout à la fois au prince de Met-
ternich. Je sais combien il craint les journaux ; je
l'ai vu à Vérone quitter les affaires les plus impor-
44 uÉMOiRES d'outre-tombe
tantes, s'enfermer tout éperdu avec M. de Gentz *,
pour brocher un article en réponse au Constitutionnel
et aux Débats. Combien s'écoulera-t-il de jours avant
la transmission des ordres du ministre impérial?
D'un autre côté, M. de Blacas" sera-t-il bien aise
de me voir à Prague? M. de Damas ^ ne croira- t-il pas
1. Frédéric de Gentx (1764-1832), célèbre publiciste allemand.
D avait été secrétaire des Conférences de Vienne en 1814 et 1815.
2. Sur le duc de Blacas, voir au tome III la note 1 de la page
493. — M. de Blacas avait suivi en exil le roi Charles X et
il exerçait sur la petite cour de Prague une influence prépondé-
rante. Il mourut à Prague le 17 novembre 1839.
3. Damas (Anne-Hyacinthe-Maxence, baron de), né à Paris le
30 septembre 1785. Il n'avait que six ans lorsqu'il quitta la
France avec sa famille, au milieu des sinistres menaces de la
Révolution. A dix ans, il entra à l'école des cadets de l'artillerie,
à Saint-Pétersbourg, sur la recommandation de son oncle, le duc
de Richelieu. Il aurait pu s'appuyer aussi du comte Roger de
Damas, qui, sous le drapeau moscovite, s'était si brillamment
battu contre les Turcs. Il servit avec distinction dans l'armée
russe ; en 1813, il était général major (maréchal de camp). A la
première Restauration, il fut attaché au duc d'Angoulème comme
gentilhomme et comme aide de camp. Louis XVIII le nomma
lieutenant général, le 10 août 1815. Lors de la campagne d'Es-
pagne en 1823, à la tête d'une division de l'armée de Catalogne,
il manœuvra si bien qu'à Llers et à Llado (15 et 16 septembre)
il fit prisonnière toute la colonne ennemie. La reddition de Fi-
guières suivit de près cette défaite des Espagnols. Le petit corps
étranger, qui venait de combattre contre nous, et dont faisaient
partie Armand Carrel et plusieurs autres Français, fut en grande
partie détruit. « Les quelques débris survivants, dit Sainte-
Beuve (CauseHes du lundi, t. VI, p. 73), n'échappèrent que
grâce à une capitulation généreusement offerte par le général
baron de Damas, et qui garantissait la vie et l'honneur des capi-
tules. « Quant à ceux des étrangers qui sont Français, était-il
dit dans la convention rédigée le lendemain, le lieutenant-géné-
ral s'engage à solliciter vivement leur grâce ; le lieutenant- géné-
ral espère l'obtenir. » En récompense des services qu'il venait de
rendre, le baron de Damas fut nommé pair de France le 9 et
ministre de la guerre le 19 octobre 1823. L'année suivante, il fot
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 45
que je viens le détrôner? M. le cardinal de Latil
n'aura-t-il aucun souci ? Le triumvirat ne profitera-t-il
pas de la raalencontre pour me faire fermer les
portes au lieu de me les faire ouvrir? Rien de plus
aisé : un mot dit à l'oreille du gouverneur, mot que
j'ignorerai toute ma vie. Dans quelle inquiétude seront
mes amis de Paris? quand Taventure s'ébruitera, que
n'en feront point les gazettes? que d'extravagances ne
débiteront-elles pas?
Et si le grand burgrave ne juge pas à propos de
me répondre? s'il est absent? si personne n'ose le
remplacer? que deviendrai-je saiia passe-port? où
pourrai-je me faire reconnaître? à Munich? à
Vienne? quel maître de poste me donnera des chevaux?
Je serai de fait prisonnier dans Waldmiinchen.
Voilà les dragons qui me traversaient la cervelle; je
songeais de plus à mon éloignement de ce qui m'était
appelé an ministère des affaires étrangères, où il remplaçait Cha-
teaubriand, qui, je crois bien, lui en a toujours gardé rancune. Le
4 janvier 1828, il fut enveloppé dans la chute du cabinet de M. de
Villèle. Le 23 avril 1827, après la mort du duc de Rivière, il
avait été choisi par le roi pour être gouverneur du duc de Bor-
deaux. Il suivit son élève en exil, et continua ses fonctions jus-
qu'au mois de novembre 1833. La retraite du baron de Damas
dans sa terre d'Hautefort, en 1834, fut pour lui le commencement
d'une vie nouvelle. « Quelque chose de l'apôtre, dit M. Poujou-
lat, apparaissait dans ce gentilhomme possédé de la passion du
bien. Il voulait rendre meilleurs et plus heureux les hommes au
milieu desquels devait s'écouler le reste de sa vie. » Il mourut
l« 6 mai 1862. Ses dernières paroles furent celles-ci : « Priez,
mes enfants, pour que je âoisse sans lâcheté, mais aussi, sans
confiance exagérée. »
1. Sur le cardinal de Latil, voir an tome V la note 1 de la
page 158. — Premier aumônier du roi Charles X, il l'accom-
pa^-na sur la terre étrangère et ne revint en France qu'en 1836,
après la mort de son maître. Il monmt en 1839, la même année
que M. (U bla,ciu.
46 MEMOIRES D*OUTR£-TOMbB
cher : j'ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce
peu. Horace a dit : « Carpe diem, cueillez le jour. »
Conseil du plaisir à vingt ans, de la raison à mon âge.
Fatigué de ruminer tous les cas dans ma tête, j'en-
tendis le bruit d'une foule au dehors; mon auberge
était sur la place du village. Je regardais par la fenê-
tre un prêtre portant les derniers sacrements à un
mourant. Qu'importaient à ce mourant les affaires des
rois, de leurs serviteurs et du monde? Chacun quittait
son ouvrage et se mettait à suivre le prêtre; jeunes
femmes, vieilles femmes, enfants, mères avec leurs
nourrissons dans leurs bras, répétaient la prière des
agonisants. Arrivé à la porte du malade, le curé donna
la bénédiction avec le saint viatique. Les assistants se
mirent à genoux en faisant le signe de !a croix et bais-
sant la tête. Le passe-port pour l'éternité ne sera
point méconnu de celui qui distribue le pain et ouvre
l'hôtellerie au voyageur.
Quoique j'eusse été sept jours sans me coucher, je
ne pus rester au logis; il n'était guère plus d'une
heure : sorti du village du côté de Ratisbonne, j'avisai
adroite, au milieu d'un blé, une chapelle blanche;
j'y dirigeai mes pas. La porte était fermée; à travers
une fenêtre biaise on apercevait un autel avec une
croix. La date de l'érection de ce sanctuaire, 1830,
était écrite sur l'architrave : on renversait une mo-
narchie à Paris et l'on construisait une chapelle à
Waldmunchen. Les trois générations bannies devaient
venir habiter un exil à cinquante lieues du nouvel
asile élevé au roi crucifié. Des millions d'événements
l'accomplissent à la fois : que fait au noir endormi
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBK 47
SOUS un palmier, au bord du Niger, le blanc qui
tombe au même instant sous le poignard au rivage
du Tibre ? Que fait à celui qui pleure en Asie celui qui
rit en Europe? Que faisait au maçon qui bâtissait cette
chapelle, au prêtre bavarois qui exaltait ce Christ en
1830, le démolisseur de Saint-Germain-FAuxerrois,
rabatteur des croix en 1830? Les événements ne
comptent que pour ceux qui en pâtissent ou qui en
profitent; ils ne sont rien pour ceux qui les ignorent,
ou qu'ils n'atteignent pas. Telle race de pâtres, dans
les Abruzzes, a vu pas9«r, sans descendre de la mon-
tagne, les Carthaginois, les Romains, les Goths, les
générations du moyen âge, et les hommes de l'âge
actuel. Cette race ne s'est point mêlée aux habitants
successifs du vallon, et la religion seule est montée
jusqu'à elle.
Rentré à l'auberge, je me suis jeté sur deux chaises
dans l'espoir de dormir, mais en vain ; le mouvement
de mon imagination était plus fort que ma lassitude.
Je rabâchais sans cesse mon estafette : le dîner n'a
rien fait à l'aflFaire. Je me suis couché au milieu de la
rumeur des troupeaux qui rentraient des champs. A
dix heures, un autre bruit ; le watchman a chanté
l'heure ; cinquante chiens ont aboyé, après quoi ils
sont allés au chenil comme si le watchman leur eût
donné l'ordre de se taire : j'ai reconnu la discipline
allemande.
La civilisation a marché en Germanie depuis mon
voyage à Berlin : les lits sont maintenant presque
assez longs pour un homme de taille ordinaire ; mais
le drap de dessus est toujours cousu à la couverture,
et le drap de dessous, trop étroit, finit par se tordra
48 uÉMoiRES d'outre-tohbe
et se recoquiller de manière à vous être très incom-
mode ; et puisque je suis dans le pays d'Auguste La-
fontaine S j'imiterai son génie; je veux instruire la
dernière postérité de ce qui existait de mon temps
dans la chambre de mon auberge à Waldmiinchen
Sachez donc, arrière-neveux, que cette chambre était
une chambre à Titalienne, murs nus, badigeonnés en
blanc, sans boiseries ni tapisserie aucune, large plinthe
ou bandeau coloré au bas, plafond avec un cercle à
trois filets, corniche peinte en rosaces bleues avec une
guirlande de feuilles de laurier chocolat, et au-dessous
de la corniche, sur le mur, des rinceaux à dessins
rouges sur un fond vert américain. Çà et là, de petites
gravures françaises et anglaises encadrées. Deux fe-
nêtres avec rideaux de coton blanc. Entre les fenêtres
un miroir. Au milieu de la chambre, une table de
douze couverts au moins, garnie de sa toile cirée à
fond élevé, imprimé de roses et de fleurs diverses.
Six chaises avec leurs coussins, recouverts d'une toile
rouge à carreaux écossais. Une commode, trois cou-
chettes autour de la chambre ; dans un angle, auprès
de la porte, un poêle de faïence vernissée noir, et
dont les faces présentent en relief les armes de Ba-
vière ; il est surmonté d'un récipient en forme de
couronne gothique. La porte est munie d'une machine
de fer compliquée, capable de clore les huis d'une
geôle et de déjouer les rossignols des amants et des
1. Lafontaine (Auguste-Henri-Jules), né à Brunswick, le 10
octobre 1759, mort à Halle le 20 avril 1831. Ses romans, au
nombre d'une cinquantaine, ont eu un succès considérable, et
plusieurs ont été traduits en français. Le plus célèbre de ses
ouvrages, publié k Berlin, de 1797 à 1804, sous le titre d'Eu-
toirea de famille, ne forme pas moins de 12 volumes.
MÉMOIRES d'outre-tombe 49
▼oleurs. Je signale aux voyageurs l'excellente chambre
où j'écris cet inventaire qui joute avec celui de l'Avare ;
je la recommande aux légitimistes futurs qui pour-
raient être arrêtés par les héritiers du bouquetin roux
de Haselbach. Cette page de mes i/emofre^ fera plaisir
à l'école littéraire moderne.
Après avoir compté, à la lueur de la veilleuse, les
astragales du plafond, regardé les gravures de la. jeune
Milanaise, de la belle Belvétienne, de la jeune Fran-
çaise, de la jeune Russe, du feu roi de Bavière, de la
feue reine de Bavière, qui ressemble à une dame que
je connais et dont il m'est impossible de me rappeler
le nom, j'attrapai quelques minutes de sommeil.
Délité le 22 à sept heures, un bain emporta le reste
de ma fatigue, et je ne fus plus occupé que de ma
bourgade, comme le capitaine Cook d'un îlot décou-
vert par lui dans l'océan Pacifique.
Waldmiinchen est bâti sur la pente d'une colline;
il ressemble assez à un village délabré de l'État romain.
Quelques devants de maison peints à fresquo. une
porte voûtée à l'entrée et à la sortie de la principale
rue, point de boutiques ostensibles, une fontaine à
sec sur la place. Pavé épouvantable mêlé de grandes
dalles et de petits cailloux, tels qu'on n'en voit plus
que dans les environs de Quimper-Coreniin.
Le peuple, dont l'apparence est rustique, n'a point
de costume particulier. Les femmes vont la tête nue
ou enveloppée d'un mouchoir, à la guise des laitières
de Paris ; leurs jupons sont courts ; elles marchent
jambes et pieds nus, de même que les enfants. Les
hommes sont habillés, partie comme les gens du
peuple de nos villes, partie comme nos anciens pay-
VI. 4
60 MÉMOIRES D*OUTR£-TOMfiE
sans. Dieu soit loué I ils n'ont que des chapeaux, et
les infâmes bonnets de coton de nos bourgeois leur
sont inconnus.
Tous les jours ii j «, ut mos, spectacle à Waldmun-
chen, et j'y assistais à la première place. A six heures
du matin, un vieux berger, grand et maigre, parcourt
le village à différentes stations ; il sonne d'une trompe
droite, longue de six pieds, qu'on prendrait de loin
pour un porte-voix ou une houlette. Il en tire d'abord
trois sons métalliques assez harmonieux, puis il fait
entendre l'air précipité d'une espèce de galop ou de
ranz des vaches, imitant des mugissements de bœufs
et des rires de pourceaux. La fanfare finit par une
note soutenue et montante en fausset.
Soudain débouchent de toutes les portes des vaches,
des génisses, des veaux, des taureaux ; ils envahissent
en beuglant la place du village ; ils montent ou des-
cendent de toutes les rues circonvoisines, et, s'étant
formés en colonne, ils prennent le chemin accoutumé
pour aller paître. Suit en caracolant l'escadron des
porcs, qui ressemblent à des sangliers et qui grognent.
Les moutons et les agneaux placés à la queue, font
en bêlant la troisième partie du concert ; les oies
composent la réserve : en un quart d'heure tout a
disparu.
Le soir, à sept heures, on entend de nouveau la
trompe ; c'est la rentrée des troupeaux. L'ordre de la
troupe est changé : les porcs font l'avant-garde, tou-
jours avec la même musique ; quelques-uns, détachés
en éclaireurs, courent au hasard ou s'arrêtent à tous
les coins. Les moutons défilent ; les vaches, avec leurs
flis. leurs filles et leurs maris, ferment la marche ; les
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB SI
oies dandinent sur les flancs. Tous ces animaux re-
gagnent leurs toits, aucun ne se trompe de porte;
mais il y a des cosaques qui vont à la maraude, des
étourdis qui jouent et ne veulent pas rentrer, de
jeunes taureaux qui s'obstinent à rester avec une
compagne qui n'est pas de leur crèche. Alors viennent
les femmes et les enfants avec leurs petites gaules ;
ils obligent les traînards à rejoindre le corps, et les
réfractaires à se soumettre à la règle. Je me réjouis-
sais de ce spectacle, comme jadis Henri IV à Chauny
s'amusait du vacher nommé Tout-le-Monde qui ras-
semblait ses troupeaux au son de la trompette.
Il y a bien des années qu'étant au château de Fer-
vacques, en Normandie, chez madame de Custine,
j'occupais la chambre de ce Henri IV : mon lit était
énorme : le Béarnais y avait dormi avec quelque Flo-
rette : j'y gagnai le royalisme, car je ne l'avais pas
naturellement. Des fossés remplis d'eau environnent
le château. La vue de ma fenêtre s'étendait sur des
prairies que borde la petite rivière de Fervacques.
Dans ces prairies j'aperçus un matin une élégante
truie d'une blancheur extraordinaire ; elle avait l'air
d'être la mère du prince Marcasssin. Elle était couchée
au pied d'un saule sur l'herbe fraîche, dans la rosée :
un jeune verrat cueillit un peu de mousse fine et den-
telée avec ses défenses d'ivoire, et la vint déposer sur
la dormeuse ; il renouvela cette opération tant de fois
que la blanche laie finit par être entièrement cachée :
on ne voyait plus que des pattes noires sortir du du-
vet de verdure dans lequel elle était ensevelie.
Ceci soit dit à la gloire d'une bête mal famée dont
je rougirais d'avoir parlé trop longtemps, si Homère
5Î MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
ne l'aTait chantée. Je m'aperçois en efifet que ceria
partie de mes Mémoires n'est rien moins qu'une odys-
sée : Waldmiinchen est Ithaque ; le berger est le fidèle
Eumée avec ses porcs ; je suis le fils de Laërte, revenu
après avoir parcouru la terre et les mers. J'aurais
peut être mieux fait de m'enivrer du nectar d'Évan-
théeS de manger la fleur de la plante moly, de m'a-
languir au pays des Lotophages, de rester chez Circé
ou d'obéir au chant des Sirènes qui me disaient :
« Approche, viens à nous. »
22 mai 1833.
Si j'avais vingt ans, je chercherais quelques aven-
tures dans Waldmiinchen comme moyen d'abréger
les heures ; mais, à mon âge, on n'a plus d'échelle de
soie qu'en souvenir, et l'on n'escalade les murs qu'a-
vec les ombres. Jadis j'étais fort lié avec mon corps ;
je lui conseillais de vivre sagement, afin de se montrer
tout gaillard et tout ravigoté dans une quarantaine
d'années. Il se moquait des sermons ^ de mon âme,
s'obstinait à se divertir et n'aurait pas donné deux
patards pour être un jour ce qu'on appelle un homme
bien conservé: « Au diable ! disait-il: quegagnerais-je
« à lésiner sur mon printemps, pour goûter les joies
1. Chateaubriand se délecte ici aux souvenirs de l'Odyssée.
Evanthée {le bien fleuri), que l'auteur emprunte au 197» vers da
IX» chant, y figure en qualité de père de Maron. C'est un sui»-
nom de Bacchus, ce que confirme Euripide dans le Gyclopê
(vers 141). Nous sommes un peu brouillés aujourd'hui arec tout
ces noms et surnoms, à travers lesquels me sert de guide l'excel-
lent M. de Marcellus, non moins familier que ChateaabrUnd
•Tce tous les souvenirs homériques.
2. Dans les éditions précédentes, on a imprimé : « Il se m»-
qnait des serments de mon âme ». M. de Marcellus propose dft
lire sermons. Sa ieçoD m'a paru bonne, et je l'ai suivie.
MâMOIKES O'OUTBE-XOUBB 53
i de la vie quand personne ne voudra plus les par-
« tager avec moi ?» Et il se donnait du bonheur par-
dessus la tête.
Je suis donc obligé de le prendre tel qu'il est main-
tenant : je le menai promener le 22 au sud-est du
village. Nous suivîmes parmi les molières un petit
courant d'eau qui mettait en mouvement des usines.
On fabrique des toiles àWaldmiinchen ; les lés de ces
toiles étaient déroulés sur les prés; de jeunes filles,
chargées de les mouiller, couraient pieds nus sur les
zones blanches, précédées de l'eau qui jaillissait de
leur arrosoir, comme les jardiniers arroseraient une
plate-bande de fleurs. Le long du ruisseau je pensais
à mes amis, je m'attendrissais à leur souvenir, puis
je demandais ce qu'ils devaient dire de moi à Paris :
« Est-il arrivé ? A-t-il vu la famille royale? reviendra-
« t-il bientôt ? » Et je délibérais si je n'enverrais pas
Hyacinthe chercher du beurre frais et du pain bis,
pour manger du cresson au bord d'une fontaine sous
une cépée d'aunes. Ma vie n'était pas plus ambitieuse
que cela : pourquoi la fortune a-t-elle accroché à sa
roue la basque de mon pourpoint avec le pan du
manteau des rois ?
Rentré au village, j'ai passé près de l'église , deux
•anctuaires extérieurs accolent le mur ; l'un présente
saint-Pierre es Liens, avec un tronc pour les prison-
niers ; j'y ai mis quelques kreutzer en mémoire de la
prison de Pellico et de ma loge à la Préfecture de
police. L'autre sanctuaire offre la scène du jardin des
Oliviers : scène si touchante et si sublime qu'elle n'est
pas même détruite ici par le grotesque des person-
oageâ.
64 MÉMOIRES d'outre-tombe
J'ai hâté mon dîner et couru à la prière du soir que
j'entendais tinter. En tournant le coin de l'étroite rue
de l'église, une échappée de vue s'est ouverte sur des
collines éloignées : un peu de clarté respirait encore
à l'horizon, et cette clarté mourante venait du côté de
la France. Un sentiment profond a poigne mon cœur.
Quand donc mon pèlerinage finira-t-il ? Je traversai
les terres germaniques bien misérable lorsque je re-
venais de l'armée des princes, bien triomphant lors-
que, ambassadeur de Louis XVIII, je me rendais à
Berlin ; après tant et de si diverses années, je péné-
trais à la dérobée au fond de cette même Allemagne,
pour chercher le roi de France banni de nouveau.
J'entrai à l'église : elle était toute noire ; pas même
une lampe alhimée. A travers la nuit, je ne reconnais-
sais le sanctuaire, dans un enfoncement gothique,
que par sa plus épaisse obscurité. Les murs, les au-
tels, les piliers, me semblaient chargés d'ornements
et de tableaux encrêpés; la nef était occupée de bancs
serrés et parallèles.
Une vieille femme disait à haute voix en allemand
les Pater du chapelet ; des femmes jeunes et vieilles,
que je ne voyais pas, répondaient des Ave Maria. La
vieille femme articulait bien, sa voix était nette, son
accent grave et pathétique ; elle était à deux bancs de
moi; sa tête s'inclinait lentement dans l'ombre, toutes
les fois qu'elle prononçait le mot Christo, en ajoutant
quelque oraison au Pater. Le chapelet fut suivi des
litanies de la Vierge ; les ora pro nobis, psalmodiés en
allemand par les priantes invisibles, sonnaient à mon
oreille comme le mot répété espérance, espérance, es-
pérance ! Nous sommes sortis pêle-mêle ; je suis allé
KÉHOIRES d'outre-tombe 55
me coucher avec l'espérance ; je ne l'avais pas serrée
dans mes bras depuis longtemps ; mais elle ne vieillit
point, et on l'aime toujours, malgré ses infidélités.
Selon Tacite, les Germains croient la nuit plus an-
cienne que le jour ; nox ducere diem videtur. J'ai
pourtant compté de jeunes nuits et des jours sempi-
ternels. Les poètes nous disent aussi que le Sommeil
est le frère de la Mort : je ne sais, mais très certaine-
ment la Vieillesse est sa plus proche parente.
' 23 mai 1833.
Le 23, au matin, le ciel mêla quelques douceurs à
mes maux : Baptiste m'apprit que l'homme considé-
rable du lieu, le brasseur de bière, avait trois filles,
et possédait mes ouvrages rangés parmi ses cruchons.
Quand je sortis, le monsieur et deux de ses filles me
regardaient passer : que faisait la troisième demoi-
selle? Jadis m'était tombée une lettre du Pérou, écrite
de la propre main d'une dame, cousine du soleil, la-
quelle admirait Atala ; mais être connu à Waldmiin-
chen, à la barbe du loup de Haselbach, c'était une
chose mille fois plus glorieuse : il était vrai que ceci
se passait en Bavière, à une lieue de l'Autriche, nargue
de ma renommée. Savez-vous ce qui me serait arrivé
si mon excursion en Bohême n'eût été entreprise que
de mon chef? (Mais que serais-je allé faire pour moi
seul en Bohême?) Arrêté à la frontière, je serais re-
tourné à Paris. Un homme avait médité un voyage à
Pékin ; un de ses amis l'aperçoit sur le pont royal à
Paris : « Eh comment I je vous croyais en Chine ? —
« Je suis revenu : ces Chinois m'ont fait des difficul-
« tés à Canton, je les ai plantés là. »
56 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBË
Comme Baptiste me racontait mes triomphes, le glas
d'un enterrement me rappelle à ma fenêtre. Le curé
passe, précédé de la croix ; des hommes et des femmes
afQuent, les hommes en manteaux, les femmes en
robes et en cornettes noires. Enlevé à trois portes de
la mienne, le corps est conduit au cimetière : au bout
d'une demi-heure, les cortégeants reviennent, moins le
cortège. Deux jeunes femmes avaient leur mouchoir
sur les yeux, l'une des deux poussait des cris ; elles
pleuraient leur père ; l'homme décédé était celui qui
reçut le viatique le jour de mon arrivée.
Si mes if^moirej parviennent jusqu'à Waldmûnchea,
quand moi-même je ne serai plus, la famille en deuil
aujourd'hui y trouvera la date de sa douleur passée.
Du fond de son lit, l'agonisant a peut-être ouï le bruit
de ma voiture ; c'est le seul bruit qu'il aura entendu
de moi sur la terre.
La foule dispersée, j'ai pris le chemin que j'avais
ru prendre au convoi dans la direction du levant
d'hiver. J'ai trouvé d'abord un vivier d'eau stagnante,
^ l'orée duquel s'écoulait rapidement un ruisseau,
comme la vie au bord de la tombe. Des croix au
revers d'une butte m'ont indiqué le cimetière. Je
gravis un chemin creux, et la brèche d'un mur m'in-
troduisit dans le saint enclos.
Des sillons d'argile représentaient les corps au-
dessus du sol; des croix s'élevaient çà et là: elles
marquaient les issues par lesquelles les voyageurs
étaient entrés dans le nouveau monde, ainsi que les
balises indiquent à l'embouchure d'un fleuve les
passes ouvertes aux vaisseaux. Un pauvre vieux creu-
sait la tombe d'un enfant; seul, en sueur et la tête
MEMOIRES t'OUTRE-TOMBE 67
nue, il n« chaniait pas, il ne plaisantait pas à Tinstar
des clowns d'Hamlet. Plus loin était une autre tosse,
près de laquelle on voyait une escabelle, un levier et
une corde pour la descente dans l'éternité.
Je suis allé droit à cette fosse qui semblait me dire :
« Voilà une bonne occasion I » Au fond du trou gisait
le récent cercueil recouvert de quelques pelletées de
poussière blanche en attendant le reste. Une pièce de
toile blanchissait sur le gazon : les morts avaient soin
de leur linceul.
Loin de son pays, le chrétien a toujours moyen de
s'y transporter subitement : c'est de visiter autour des
églises le dernier asile de l'homme: le cimetière est le
champ de famille, et la religion la patrie universelle.
Il était midi quand je suis rentré ; d'après tous les
calculs, l'estafette ne pouvait être revenue avant trois
heures ; néanmoins chaque piétinement de chevaux
me faisait courir à la fenêtre : à mesure que l'heure
approchait, je me j^ersuadais (jue le permis n'arrive-
rait pas.
Pour dévorer le temps je demandai la note de ma
dépense ; je me mis à supputer les poulets que "avais
mangés: plus grand que moi n'a pas dédaigné ce
soin. Henri Tudor, septième du nom, en qui finirent
les troubles de la Rose blanche et la Rose rouge, comme
je vais unir la cocarde blanche à la cocarde tricolore,
ï'enri Vil a paraphé une à une les pages d'un livret
de comptes que j'ai vu : « A une femme pour trois
pommes, 12 sous; pour avoir découvert trois lièvres,
f) schellings 8 sous ; à maître Bernard, le poète aveu-
gle, 100 schillings (c'était mieux qu'Homère) ; à un
petit homme, Utile tnarit à Shaftesbury, 20 schel-
58 MÉMOIRES d'OUTR£-TOMBE
lings. » Nous avons aujourd'hui beaucoup de petits
hommes, mais ils coûtent plus de 20 schellings.
A trois heures, heure à laquelle l'estafette aurait pu
être de retour, j'allai avec Hyacinthe sur la route
d'Haselbach. Il faisait du vent, le ciel était semé de
nuages qui passaient sur le soleil en jetant leur ombre
aux champs et aux sapinières. Nous étions précédés
d'un troupeau du village, qui élevait dans sa marche
la noble poussière de l'armée du grand-duc de Qui-
rocie, combattue si vaillamment par le chevalier de
la Manche. Un calvaire pointait au haut d'une des
montées du chemin; de là on découvrait un long
ruban de la chaussée. Assis dans une ravine, j'inter-
rogeais Hyacinthe : « Sœur Anne, ne vois-tu rien
« venir ? » Quelques carrioles de village aperçues de
loin nous faisaient battre le cœur; en approchant,
elles se montraient vides, comme tout ce qui porte
des songes. Il me fallut retourner au logis et dîner
bien triste. Une planche s'offrait après le naufrage :
la diligence devait passer à six heures ; ne pouvait-
elle pas apporter la réponse du gouverneur? Six
heures sonnent : point de diligence. A six heures un
quart, Baptiste entre dans une chambre : « Le cour-
« rier ordinaire de Prague vient d'arriver; il n'y a
« rien pour Monsieur. » Le dernier rayon d'espoir
s'éteignit.
A peine Baptiste était-il sorti de ma chambre, que
Schwartz paraît, agitant en l'air une grande lettre, à
grand cachet, et criant : « Foilà le bermis. » Je saute
sur la dépèche ; je déchire l'enveloppe ; elle contenait,
avec une lettre du gouverneur, le permis et un billet
MÉMOIRES d'outre-tombe 59
de M. de Blaeas. Voici la lettre de M. le comte de
Choteck :
« Prague, 33 mai 1833.
« Monsieur le vicomte,
« Je suis bien fâché qu'à votre entrée en Bohême
« vous ayez éprouvé des difficultés et des retards
« dans votre voyage. Mais, vu les ordres très sévères
« qui existent à nos frontières pour tous les voya-
« geurs qui viennent de France, ordres que vous
« trouverez vous-même bien naturels dans les cir-
« constances actuelles, je ne puis qu'approuver la
« conduite du chef de la douane de Haselbach. Malgré
« la célébrité tout européenne de votre nom, vous
« voudrez bien excuser cet employé, qui n'a pas
« l'honneur de vous connaître personnellement, s'il
« a eu des doutes sur l'identité de la personne, d'au-
• tant plus que votre passe-port n'était visé que pour
« la Lombardie et non pour tous les États autri-
« chiens. Quant à votre projet de voyage pour Vienne,
a j'en écris aujourd'hui au prince de Metternich, et
« je m'empresserai de vous communiquer sa réponse
« dès votre arrivée à Prague.
« J'ai l'honneur de vous envoyer ci-jointe la réponse
« de M. le duc de Blaeas, et je vous prie de vouloir
« bien recevoir les assurances de la haute considéra-
« tion avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.
« Le comte de Choteck. »
Cette réponse était polie et convenable ; le gouver-
nement ne pouvait pas m'abandonner l'autorité infé-
rieure, qui après tout avait fait son devoir. J'avais
60 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMB»
moi-même prévu à Paris les chicanes dont mon vieux
passe-port pourrait devenir la cause. Quant à Vienne,
j'en avais parlé dans un but politique, afin de rassu-
rer M. le comte de Choteck et de lui montrer que je
ne fuyais pas le prince de Metternich.
A huit heures du soir, le jeudi 23 mai*, je montai
en voiture. Qui le croirait? ce fut avec une sorte de
peine que je quittai Waldmûnchen 1 Je m'étais déjà
habitué à mes hôtes; mes hôtes s'étaient accoutumés
à moi. Je connaissais tous les visages aux fenêtres et
aux portes ; quand je me promenais, ils m'accueil-
laient d'un air de bienveillance. Le voisinage accou-
rut pour voir rouler ma calèche, délabrée comme la
monarchie de Hugues Capet Les hommes ôtaient
leurs chapeaux, les femmes me faisaient un petit signe
de congratulation. Mon aventure était l'objet des con-
versations du village ; chacun prenait mon parti :
les Bavarois et les Autrichiens se détestent ; les pre-
miers étaient fiers de m'avoir laissé passer.
J'avais remarqué plusieurs fois, sur le seuil de sa
chaumière, une jeune Waldmiinchenienne à figure de
vierge de la première manière de Raphaël : son père,
& prestance honnête de paysan, me saluait jusqu'à
terre avec son feutre à larges bords, il me donnait en
allemand un bonjour que je lui rendais cordialement
en français : placée derrière lui, sa fille rougissait en
me regardant par-dessus l'épaule du vieillard. Je
retrouvai ma vierge, mais elle était seule. Je lui fis un
adieu de la main ; elle resta immobile ; elle semblait
étonnée ; je voulais croire en sa pensée à je ne sais
1. Et non la jeudi 24, comme 1» jioneac les précédenMf idi*
lions.
MÉMOIRES D'oUTRE-TOMBS 81
quels vagues regrets : je la quittai comme une fleur
sauvage qu'on a vue dans un fossé au bord d'un che-
min et qui a parfumé votre course. Je traversai les
troupeaux d'Eumée ; il découvrit sa tête devenue grise
au service des moutons. Il avait achevé sa journée ;
il rentrait pour sommeiller avec ses brebis, tandis
qu'Ulysse allait continuer ses erreurs.
Je m'étais dit avant d'avoir reçu le permis: c Si je
« l'obtiens, j'accablerai mon persécuteur. » Arrivé à
Haselbach, il m'advint, comme à Georges Dandin,
que ma maudite bonté me reprit; je n'ai point de
cœur pour le triomphe. En vrai poltron, je me blottis
dans l'angle de ma voiture, et Schwartz présenta
l'ordre du gouverneur; j'aurais trop souffert de la
confusion du douanier. Lui, de son côté, ne se mon-
tra pas et ne fit pas même fouiller ma vache. Paix lui
soit I qu'il me pardonne les injures que je lui ai dites,
mais que par un reste de rancune je n'effacerai pas
de mes Mémoires.
Au sortir de la Bavière, de ce côté, une noire et
vaste forêt de sapins sert de portique à la Bohême.
Des vapeurs erraient dans les vallées, îe jour défail-
lait, et le ciel, à l'ouest, était couleur de fleurs de
pêcher ; les horizons baissaient presque à toucher la
terre. La lumière manque à cette latitude, et avec la
lumière la vie ; tout est éteint, hyémal, blêmissant ;
l'hiver semble charger l'été de lui garder le givre jus-
qu'à son prochain retour. Un petit morceau de la luna
qui entreluisait me fit plaisir ; tout n'était pas perdu,
puisque je trouvais une figure de connaissance. Elit
avait l'air de me dire : « Comment ! te voilà ? te sou-
« vient-il que je t'»i tu dans d'autres forèLs ? te »ou-
6!2 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE
« viens-tu des tendresses que tu me disais quand tu
« étais jeune? vraiment tu ne parlais pas trop mal
« de moi. D'où vient maintenant ton silence? Oùvas-
« tu seul et si tard? Tu ne cesses donc de recommen-
« cer ta carrière ? »
0 lune ! vous avez raison ; mais si je parlais bien
de vos charmes, vous savez les services que vous me
rendiez ; vous éclairiez mes pas, alors que je me pro-
menais avec mon fantôme d'amour ; aujourd'hui ma
tête est argentée à l'instar de votre visage, et vous
vous étonnez de me trouver solitaire! et vous me
dédaignez I J'ai pourtant passé des nuits entières
enveloppé dans vos voiles ; osez-vous nier nos ren-
dez-vous parmi les gazons et le long de la mer? Que
de fois vous avez regardé mes yeux passionnément
attachés sur les vôtres I Astre ingrat et moqueur,
vous me demandez où je vais si tard : il est dur de
me reprocher la continuation de mes voyages. Ah ! si
je marche autant que vous, je ne rajeunis pas à votre
exemple, vous qui rentrez chaque mois sous le cercle
brillant de votre berceau ! Je ne compte pas des lunes
nouvelles, mon décompte n'a d'autre terme que ma
complète disparition, et, quand je m'éteindrai, je ne
rallumerai pas mon flambeau comme vous rallumez
le vôtre !
Je cheminai toute la nuit; je traversais Teinitz,
Stankau, Staab. Le 24 au matin, je passai à Pilsen, à
la belle caserne, style homérique. La ville est em-
preinte de cet air de tristesse qui règne dans ce
pays. A Pilsen, Wallenstein espéra saisir un spectre :
j'étais aussi en quête d'une couronne, mais non pour
moi.
MÉMOIRES d'outre-tombe 63
La campagne est coupée et hachée de hauteurs,
dites montagnes de Bohême ; mamelons dont le bout
est marqué par des pins, et le galbe dessiné par la
verdure des moissons.
Les villages sont rares. Quelques forteresses affa-
mées de prisonniers se juchent sur des rocs comme de
vieux vautours. De Zditzà Beraun, les monts à droite
deviennent chauves. On passe un village, les chemins
sont spacieux, les postes bien montées ; tout annonce
une monarchie qui imite l'ancienne France.
Jehan l'Aveugle, sous Philippe de Valois, les am-
bassadeurs de George*, sous Louis XI, par quelles
laies forestières passèrent-ils? A quoi bon les che-
mins modernes de l'Allemagne ? ils resteront déserts,
car ni l'histoire, ni les arts, ni le climat n'appellent
les étrangers sur leur chaussée solitaire. Pour le
commerce, il est inutile que les voies publiques soient
aussi larges et aussi coûteuses d'entretien ; le plu"
riche trafic de la terre, celui de l'Inde et de la Pers»,
s'opère à dos de mulets, d'ânes et de chevaux, par
d'étroits sentiers, à peine tracés à travers les chaînes
de montagnes ou les zones de sable. Les grands che-
mins actuels, dans des pays infréquentés, serviront
seulement à la guerre ; voraitoires à l'usage de nou-
veaux Barbares qui, sortant du nord avec l'immense
train des armes à feu, viendront inonder des régions
favorisées de l'intelligence et du soleil.
A Beraun passe la petite rivière du même nom,
assez méchante comme tous les roquets. En 1748,
elle atteignit le niveau tracé sur les murs de l'hôtel
de la poste. Après Beraun, des gorges contournent
1. Oeorg* Podiebrad. roi de Bohâme (1458-1468^.
M MÉMOIRES d'outre-tombe
quelques collines, et s'évasent à l'entrée d'un plateau.
De ce plateau le chemin plonge dans une vallée à
lignes vagues, dont un hameau occupe le giron. Là
prend naissance une longue montée qui mène à Dus-
chnick, station de la poste et dernier relais. Bientôt,
descendant vers un tertre opposé, à la cime duquel
s'élève une croix, on découvre Prague aux deux bords
de la Moldau. C'est dans cette ville que les fils aînés
de saint Louis achèvent une vie d'exil, que l'héritier
de leur race commence une vie de proscription, tan-
dis que sa mère languit dans une forteresse sur le sol
d'où il est chassé. Français I la fille de Louis XVI et
de Marie-Antoinette, celle à qui vos pères ouvrirent
les portes du Temple, vous l'avez envoyée à Prague ;
rous n'avez pas voulu garder parmi vous ce monu-
ment unique de grandeur et de vertu ! 0 mon vieux
roi, vous que je me plais, parce que vous êtes tombé,
à appeler mon maître ! 0 jeune enfant, que j'ai le pre-
mier proclamé roi, que vais-je vous dire? comment
oserai-je me présenter devant vous, moi qui ne suis
point banni, moi libre de retourner en France, libre
de rendre mon dernier soupir à l'air qui enflamma
ma poitrine lorsque je respirai pour la première fois,
moi dont les os peuvent reposer dans la terre aatalei
Captive de Blaye, je vais voir votre fiiâ '
LIVRE IV
Château des rois de Bohême. — Première entrevue avec
Charles X. — Monsieur le Dauphin. — Les Enfants de France,
— Le duc et la duchesse de Guiche. — Triumvirat. — Made-
moiselle. — Conversation avec le roi. — Henri V. — Diiier et
soirée à Hradschin. — Visites. — Musée. — Général Skrzy-
necki. — Dîner cher le comte de Choteck. — Pentecôte. — Le
duc de Blacas. — Incidences. — Tycho-Brahé. — Perdita, suite
des incidences. — De la Bohême. — Littérature slave et néo.
latine. — Je prends congé du roi. — Adieux. — Lettres des
enfants à leur mère, — Un juif. — La servante saxonne. —
Ce que je laisse à Prague. — Le duc de Bordeaux. — Madame
la Dauphine. — Incidences. — Sources. — Eaux minérales. —
Souvenirs historiques. — Vallée de U Tèple. — Sa flore. ^
Dernière conversation avec la Dauphine. — Départ.
Entré à Prague le 24 mai, à sept heures du soir, je
descendis à l'hôtel des Bains, dans la vieille ville
bâtie sur la rive gauche de la Moldau. J'écrivis un
billet à M. le duc de Blacas ^ pour Tavertir de mon
arrivée ; je reçus la réponse suivante:
1. Ce livre a été écrit à Prague, da 24 au 30 mai 1833, — et
à Garlsbad le l'^juin.
2. Dans ses Mémoires sur Charles X et le dac d'Angoa-
léme en exil, le marquis de Villeneuve a tracé dn doc de Bla-
cas ce vivant portrait :
« Il avait fréquenté la plupart des rois et des ministres d'Eu-
rope, il jouissait d'une fortune immense. A ces deux avantages,
dont l'adversité tctuelle rehaussait le prix, il joignait un esprit
assez délié, un caractère ferme, des principes absolus, an godt
naturel de despotisme. Bien de graves défauts altéraient ses qav
VI. 5
66 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBB
« Si VOUS n'êtes pas trop fatigué, monsieur le
•( vicomte, le roi sera charmé de vous recevoir dès ce
* soir, à neuf heures trois quarts ; mais si vous dési-
« rez vous reposer, ce serait avec grand plaisir que
« Sa Majesté vous verrait demain matin, à onze
« heures et demie.
« Agréez, je vous prie, mes compliments les plus
« empressés.
« Ce vendredi 24 mai, à sept heures.
« Blacas d'Aulps. »
litép... Point d'éloquence, point d'idées, mais un silence imper-
turbable qui déconcertait les paroles d'autrui ; une gravité qui
prenait l'apparence des pensées réfléchies. A cette grave tacitur-
nité s'unissaient une figure noble, belle, glaciale, un regard fixe
et hautain, une stature élevée et raide, des formes aigiles et
sèches. Il aimait, cultivait, connaissait très bien les beaux-arts,
les antiquités, les livres et leurs éditions. Ces goûts honorables
décelaient en lui moins un amateur qui suit son instinct qu'un
protecteur éclairé qui use noblement de son opulence, et il en
était fier; sa fortune avait surgi de l'humilité au comble. Or-
gueilleux comme gentilhomme, comme favori, comme ministre,
comme beau, il avait soulevé la haine et l'envie de Paris, de la
cour et de presque tous ceux qui croisaient ou suivaient sa route.
Mais il n'en tenait nul compte, ne croyait qu'en sa bonne étoile,
aspirait à être tout n'importe où, ministre de l'adversité, ne
pouvant l'être sous Louis XVIII, roi lui-même à Prague, ne pou-
vant l'être à Saint-Cloud.
« Toutefois, il est juste d'adoucir ces traits rigoureux et vrais,
par d'autres remarques non moins sinières. Son ambition fut
sans proportion avec ses talents : mais il la dévoua à la famille
royale dont tant d'autres amis désertaient le triste et lourd dra-
peau. Sa richesse était colossale : mais, à l'imitation de tant
d'opulents serviteurs du trône, ne pouvait-il pas en jouir soit
dans ses terres de Provence, soit dans son hôtel de Paris ? Son
cabinet d'antiques et de médailles, objet de ses soins assidus,
l'avait-il suivi en Ecosse, en Bohême ? Et si des goûts ambi-
tieux étaient satisfaits, d'autres goûts plus doux et plus complet!
n'étaient-Us pas immolés?... »
MEMOIRES d'outre-tombe 67
Je ne crus pas pouvoir profiter de l'alternalive qu'on
me laissait : à neuf heures et demie du soir, je me
mis en marche; un homme de l'auberge, sachant
quelques mots de français, me conduisit. Je gravis
des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jus-
qu'au pied de la haute colline que couronne l'im-
mense château des rois de Bohême. L'édifice dessinait
sa masse noire sur le ciel ; aucune lumière ne sortait
de ses fenêtres: il y avait là quelque chose de la soli-
tude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du
temple de Jérusalem vu de la vallée de Josaphat. On
n'entendait que le retentissement de mes pas et de
ceux de mon guide: j'étais obligé de m'arrêter par
intervalles sur les plates-formes des pavés échelonnés,
tant la pente était rapide.
A mesure que je montais, je découvrais la ville au-
dessous. Les enchaînements de l'histoire, le sort des
hommes, la destruction des empires, les desseins de
la Providence, se présentaient à ma mémoire, en s'iden-
tifjant aux souvenir de ma propre destinée . après avoir
exploré des ruines mortes, j'étais appelé au spectacle
des ruines vivantes.
Parvenu au plateau sur lequel est bâtie Hradschin %
1. Lors de son arrivée en Angleterre, au mois d'août 1830,
Charles X accepta l'hospitalité d'une famille catholique et jaco-
bite, la famille Weld, qui payait ainsi aux Bourbons la dette des
Stuarts. Le chef de cette famille, le cardinal Weld, fit offrir au
roi de France, qui l'accepta, le château de Lulworth, situé dans
le Dorsetshire, non loin de la petite ville de Warcham. Après
un séjour de deux mois à Lulworth, la famille royale alla s'éta-
blir au château d'Holy-Rood, à Edimbourg, où elle devait rester
drux ans. Le 25 octobre 1832, Charles X arrivait à Prague, au
château du Hradschin, que l'empereur d'Autriche avait mis à sa
ÔJfDOsition. en attendant qu'il trouvât une résidence oariiculière
68 MÉMOIRES D*OUTRE-T0MBB
nous traversâmes un poste d'infanterie dont le corps
de garde avoisinait le guichet extérieur. Nous péné-
trâmes par ce guichet dans une cour carrée, environ-
« C'est de la place du Hradschin, dit ua des risitears de l'exil,
le ricomte de Nagent, qu'il faut contempler la ville de Pragae :
les dômes et les clochers des égliseï, la rieille rille avec ses
tourelles élancées, le pont et ses trente-deux statues, les Iles ver-
doyantes qui se baignent dans la Moldau, le Laurenzberg entouré
de remparts crénelés, tout cela forme un admirable panorama.
J'ai TU Naples, Edimbourg et Messine, et je n'hésite point à dire
que Prague est un des lieux les plus pittoresques et les plus
poétiques qu'il y ait au monde. » Charles X passa trois ans et
demi à Prague; au mois de mai 1836, il loua an comte Coronini
le château de GrafTenberg, situé à l'une des extrémités de la Tilia
de Goritz, sur un terrain élevé qui la domine. — Les Mémoires
du marquis de Villeneuve, contiennent d'intéressants détails sur
l'installation de la famille royale au Hradschin : « ~C'est, dit-il,
un édifice colossal formé de pierres immenses élevées on ne sait
par quelle force à une telle hauteur. Extérieurement, il a plutôt
l'aspect citadelle que palais. Intérieurement, il est superbe. Le
premier étage se compose de onze salles, très richement décorées.
Six croisées éclairent quelques-unes de ces vastes divisions.
Une pièce était destinée aux Etats de Bohftme ; Charles-Quint y
avait, dit-on, présidé... Tout près de cette vaste salle se trou-
vait la chambre à coucher des empereurs... En offrant l'hospi-
talité du Hradschin à Charles X, l'empereur François II s'était
réservé, pour son usage personnel, le premier étage du monu-
ment. Mais la famille impériale d'Autriche n'y venait que rare-
ment, pendant la belle saison, de sorte que ces appartements
somptueux demeuraient inhabités la majeure partie de l'année.
Le deuxième étage, plus sobre de décoration, mais non moins
vaste que l'étage inférieur, avait été mis à la disposition de
Charles X. C'était donc li qu'étaient éparpillés, et non entas-
sés, comme on s'est permis de le dire, les exilés de France... Le
train de maison, au Hradschin, offrait un pâlereâetdel'ancienna
splendeur des Tuileries. Aux grilles du palais, Charles X
avait sa garde d'honneur, son factionnaire aux portes de
son appartement. L'étiquette officielle n'y perdait pas ses
droits. Tout était réglé et ordonné comme à Paris. Pour obtenir
une audience do Roi, il fallait écrire au premier ministre, le da4
de Blacas : celui-ci répondait : et l'on éictit admis. •
HÉMOIRES d'outre-tombe 69
aée de bâtiments uniformes et déserts. Nous enfilâmes
à droite, au rez-de-chaussée, un long corridor qu'é-
clairaient de loin en loin des lanternes de verre accro-
chées aux parois du mur, comme dans une caserne
ou dans un couvent. Au bout de ce corridor s'ouvrait
un escalier, au pied duquel se promenaient deux sen-
tinelles.
Comme je montais le second étage, je rencon-
trai M. de Blacas qui descendait. J'entrai avec lui
dans les appartements de Charles X; là étaient encore
deux grenadiers en faction. Cette garde étrangère,
ces habits blancs à la porte du roi de France, me
faisaient une impression pénible : l'idée d'une prison
plutôt que d'un palais me vint.
Nous passâmes trois salles anuitées et presque
sans meubles : je croyais errer encore dans le terrible
monastère de l'Escurial. M. de Blacas me laissa dans
la troisième salle pour avertir le roi, avec la même
étiquette qu'aux Tuileries. Il revint me chercher,
m introduisit dans le cabinet de Sa Majesté, et se re-
tira.
Charles X s'approcha de moi, me tendit la main
avec cordialité en me disant : « Bonjour, bonjour,
« monsieur de Chateaubriand, je suis charmé de vous
« voir. Je vous attendais. Vous n'auriez pas dû venir
« ce soir, car vous devez être bien fatigué. Ne restez
« pas debout; asseyons-nous. Comment se porte votre
« femme? »
Rien ne brise le cœur comme la simplicité des pa-
roles dans les hautes positions de la société et les
grandes catastrophes de la vie. Je me mis à pleurer
comme un enfant; j'avais peine à étouffer avec mon
70 liÉMOIRES d'outre-tombe
mouchoir le bruit de mes larmes». Toutes les choses
hardies que je m'étais promis de dire, toute la vaine
et impitoyable philosophie dont je comptais armer
mes discours, me manqua. Moi, devenir le pédagogue
du malheur 1 Moi, oser en remontrer à mon roi, à mon
roi en cheveux blanc, à mon roi proscrit, exilé, prêt à
déposer sa dépouille mortelle dans la terre étrangère !
Mon vieux prince me prit de nouveau par la main en
voyant le trouble de cet impitoyable ennemi, de ce dur
opposant des ordonnances de Juillet. Ses yeux étaient
humides; il me fit asseoir à côté d'une petite table de
bois, sur laquelle il y avait deux bougies; il s'assit
auprès de la même table, penchant vers moi sa bonne
oreille pour mieux m'entendre, m'avertissant ainsi de
ses années qui venaient mêler leurs infirmités com-
munes aux calamités extraordinaires de sa vie.
Il m'était impossible de retrouver la voix, en regar-
dant dans la demeure des empereurs d'Autriche le
soixante-huitième roi de France, courbé sous le poids
de ces règnes et de soixante-seize années : de ces
années, vingt-quatre s'étaient écoulées dans l'exil,
cinq sur un trône chancelant ; le monarque achevait
1. « On se sent pleurer avec l'auteur, écrit M. de Marcellus,
en assistant à son entrevue avec « ce soixante-huitième roi de
France, courbé sous le poids de tant de règnes et de soixante-
seize années ». La lecture de ce fragment des Mémoires qui ra-
conte la visite à Prague mouilla de larmes aussi les yeux d'un
nombreux auditoire réuni chez madame Récamier. La comtesse
de Nesselrode y assistait et partageait notre émotion. « Eh quoi !
madame, • lui dit M. Brifaut, « serier-vous donc de notre pa-
roisse? — Oh ! oui, » répondit-elle ; et à ce récit des nobles in-
fortunes de l'exil, deux grosses larmes descendirent sur un visage
que la diplomatie rendait presque toujours impassible, comme
il convient sans doute à l'épouse d'an premier ministre. • {Cha-
teaubriand et ton temps, p. 411.)
MÉMOIRES d'outre-tombe 71
g«s derniers jours dans un dernier exil, avec le petit-
fUs dont le père avait été assassiné et de qui la mère
était captive. Charles X, pour rompre ce silence, m'a-
dressa quelques questions. Alors j'expliquai briève-
ment l'objet de mon voyage : je me dis porteur d'une
lettre de madame la duchesse de Berry, adressée à
madame la dauphine, dans laquelle la prisonnière de
Blaye confiait le soin de ses enfants à la prisonnière du
Temple, comme ayant la pratique du malheur. J'ajou-
tai que j'avais aussi une lettre pour les enfants. Le
roi me répondit : « Ne la leur remettez pas ; il ignorent
ot en partie ce qui est arrivé à leur mère ; vous me
« donnerez cette lettre. Au surplus, nous parlerons
■ de tout cela demain à deux heures : allez vous cou-
« cher. Vous verrez mon fils et les enfants à onze
« heures et vous dînerez avec nous. » Le roi se leva,
me souhaita une bonne nuit et se retira.
Je sortis; je rejoignis M. de Blacas dans le salon
d'entrée; le guide m'attendait sur l'escalier. Je retour-
nai à mon auberge, descendant les rues sur les pavés
glissants, avec autant de rapidité que j'avais mis de
lenteur à les monter.
Prague, 25 mai 1833.
Le lendemain, 25 mai, je reçus la visite de M. le
comte de Cossé, logé dans mon auberge. lime raconta
les brouilleries du château relatives à l'éducation du
duc de Bordeaux. A dix heures et demie je montai à
Hradschin; le duc de Guiche* m'introduisit chez M. le
1. Né aa château de Versailles, le dac de Guiche, fils da duo
de Gramonl, capitaine des gardes-da-corps du Roi, était à peine
âgé de trois semaines, lorsqu'il suirit sa famille en émigration,
parcourant successivement avec elle toutes les contrées de l'Eu-
72 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBB
dauphin. Je le trouvai vieilli el amaigri ; il était vêtu
dun habit bleu râpé, boutonné jusqu'au menton et
qui, trop large, semblait acheté à la friperie : le pau-
vre prince me fit une extrême pitié.
M. le dauphin a du courage; son obéissance à
Charles X l'a seule empêché de se montrer à Saint-
Cloud et à Rambouillet. tel qu'il s'était montré à Chi-
clana : sa sauvagerie en est augmentée. Il supporte
avec peine la vue d'un nouveau visage. Il dit souvent
au duc de Guiche : « Pourquoi êtes-vous ici ? Je n'ai
« besoin de personne. 11 n'y a pas de trou de souris
« assez petit pour me cacner. »
rope. Il servit en Portugal et en Espagne dans Tarmée de Wel-
lington. A la suite de la bataille de Vitoria, il pénétra en
France, se mit en relations avec les royalistes du Midi et fut dé-
pêché par eux auprès de Louis XVIII, en Angleterre, pour lui
demander un prince de son sang qui pût être placé à la tête du
mouvement que l'on organisait. Il réussit dans sa mission et
revint à Bordeaux, précédant de quelques jours dans cette ville
le duc d'Angoulême. Jusqu'à cette époque, il n'avait été connu
que sous son nom de comte de Gramont. Par ordre de
Louis XVIII, il prit, en rentrant en France, le nom et le titre
de ^uc de Guiche, qui avaient été autrefois portés dans la fa-
milli oar les fils aînés. Le duc de Guiche devint, à la Restaura-
tion, premier écuyer du duc d'Angoulême, fit sous ses ordres, la
campagne du Midi pendant les Cent-Jours, et plus tard, ea
1823, la campagne d'Espagne. Au mois d'août 1830, il accompa*
gna la famille royale de Rambouillet à Cherbourg, d'où il fut
renvoyé k Paris pour mettre ordre aux affaires personnelles dn
duc d'Angoulême. Cette mission terminée, il alla, avec toute sa
famille, rejoindre ce prince à Edimbourg, et il le suivit ensuite
à Prague. Le duc de Guiche rentra en France à la fin de 1^33,
et, à la mort de son père (28 août 1836), prit le titre et le nom
de duc de Gramont. — L'un de ses fils (Antoine-Agénor- Alfred,
prince de Bidache, duc de Guiche, puis duc de Gramont) a été,
sous le second Empire, ambassadeur à Turin, à Rome et à
Vienne, puis, da 15 mai sa 9 août 1870, ministre des affairet
étrangères.
PKilappot-
£;^Ê EUTriEVUE AVEC CHAIBLES
A PraS-ue
Garnier frères, Editeurs
MÉMOIRES d'outre-tombe 73
11 a dit encore plusieurs fois : « Qu'on ne parle pas
c de moi; qu'on ne s'occupe pas de moi; je ne suis
cf rien; je ne veux rien être. J'ai 20,000 francs de
« rente, c'est plus qu'il ne me faut. Je ne dois songer
« qu'à mon salut et à faire une bonne fin. » 11 a dit
encore : « Si mon neveu avait besoin de moi, je le
« servirais de mon épée; mais j'ai signé, contre mon
« sentiment, mon abdication pour obéir à mon père;
c je ne la renouvellerai pas; je ne signerai plus rien;
o qu'on me laisse en paix. Ma parole suffit : je ne mens
« jamais. »
Et c'est vrai : sa bouche n'a jamais proféré un men-
songe. Il lit beaucoup; il est assez instruit, même
dans les langues; sa correspondance avec M. de Vil-
lèle pendant la guerre d'Espagne' a son prix, et sa
correspondance avec madame ladauphine, interceptée
et insérée dans le Moniteur, le fait aimer. Sa probité
est incorruptible; sa religion est profonde; sa piété
filiale s'élève jusqu'à la vertu; mais une invincible
timidité Ole au dauphin l'emploi de ses facultés.
Pour le mettre à l'aise, j'évitai de l'entretenir de
politique et ne m'enquis que de la santé de son père;
c'est un sujet sur lequel il ne tarit point. La difTérence
du climat d'Edimbourg et de Prague, la goutte pro-
longée du roi, les eaux de Tœplitz que le roi allait
prendre, le bien qu'il en éprouverait, voilà le texte de
notre conversation. M. le dauphin veille sur Charles X
comme sur un enfant; il lui baise la main quand il
s'en approche, s'informe de sa nuit, ramasse soa
mouchoir, parle haut pour s'en faire entendre, l'em-
1. Cette corres^pondance a été publiée dans les Mémoires et
Correspondance du comie de Villéle, tomes III et IV.
74 MBHOIRES U'OUTRE-TOMBB
pêche de manger ce qui l'incommoderait, lui fait
mettre ou ôter une redingote selon le degré de froid
ou de chaud, l'accompagne à la promenade et le ra-
mène. Je n'eus garde de parler d'autre chose. Des
journées de Juillet, de la chute d'un empire, de l'ave-
nir de la monarchie, mot. « Voilà onze heures, me dit-
• il : vous allez voir les enfants ; nous nous retrouve-
« rons à dîner. »
Conduit à l'appartement du gouverneur, les portes
s'ouvrent: je vois le baron de Damas avec son élève;
madame de Gontaut avec Mademoiselle, M. Barrande',
M. la Villate* et quelques autres dévoués serviteurs;
1. M. Barrande éuit le principal professeur du dac de Bor-
deaux. Sans avoir le titre de précepteur, il réunissait dans ses
mains toutes les branches de l'enseignement ; ce qui lui permit
d'imprimer aux études du prince une impulsion précieuse.
M. Barrande avait alors de trente à trente-cinq ans ; c'était un
homme de la génération nouvelle, élève distingué de l'Ecole
polytechnique, d'un caractère ferme et sévère. Il se retira à la
fin de 1833, lorsque M. le baron de Damas cessa de remplir les
fonctions de gouverneur.
2. M. de la Villate avait servi dans les grenadiers de la garda
royale à l'époque de la Restauration. C'était un brave et loyad
officier, ce qu'on appelle en style militaire un grognard. Le duc
de Bordeaux lui montra de bonne heure une vive afl'ection. Si
M. de la Villate n'eut point de part a son éducation proprement
dite, puisqu'il ne lui enseigna aucune branche des connaissanceg
humaines, il exerça une action réelle sur son caractère, en lai
faisant aimer la vérité dite hautement et quelquefois rudement,
sans apprêt et sans art. Le jeune prince l'aimait pour sa fidé-
lité, pour sa franchise militaire, — et aussi pour ses cheveux
blancs. Ce n'était point l'âge qui avait ainsi blanchi sa tête. Il
avait du-huit ans, lorsque son père, en 1794, fut jeté en prison.
Résolu à mettre tout en œuvre pour le sauver, il réussit à péné-
trer près de lui. Après une longue lutte, vaincu par ses larmes
et ses instances, le prisonnier consentit à revêtir les vêtemeatd
de son fils et à le laisser prendre sa place. Il ne se pouvait pxs,
erovait-il, que le tribunal révolutionnaire fit mont«r à i •ic^*-
MÉMOIRES d'outre-tombe 75
tout le monde debout. Le jeune prince, effarouché,
me regardait de côté, regardait son gouverneur comme
pour lui demander ce qu'il avait à faire, de quelle
façon il fallait agir dans ce péril, ou comme pour obte-
nir la permission de me parler. Mademoiselle souriait
d'un demi-sourire avec un air timide et indépendant;
elle semblait attentive aux faits et gestes de son frère.
Madame de Gontaut se montrait fière de l'éducation
qu'elle avait donnée*. Après avoir salué les deux en-
faud, sous les traits de ce courageux enfant, la piété filiale elle-
même. Il arriva, ea effet, que les bourreaux, qui ne reculaient
pourtant devant aucun crime, reculèrent devant celui-là. 11 fut
sursis à l'exécution ; le 9 thermidor survint et rendit le jeune la
Villate à sa famille. Mais les émotions poignantes de cette nuit
terrible, pendant laquelle il avait lutté contre les refus do son
père, avaient fait en quelques heures blanchir ses cheveux et
avaient donné cette couronne à ses dix-huit ans.
1. Sur Madame deGontaut, voir au tome II la note 2 de la paga
162. — Madame de Gontaut avait oté nommée, en 18L9, gouver-
nante de la fille du duc de Berry, M ade^noiselle, la future
duchesse de Parme. En 1820, le duc de Bordeaux lui fut égale-
ment confié, et elle reçut à cette occasion le litre de gouver-
nante des enfants de France. Lorsque le duc de Bordeaux eut
«ix ans et que M. de Rivière lui fut donné pour gouverneur,
Charles X écrivit à Madame de Gontaut une lettre remplie de
bonté, lui recommandant d'avoir courage pour le jour de la
séparation. Le roi lui annonçait en même temps qu'il lui don-
nait le titre et le rang de duchesse. Elle restait chargée de l'édu-
cation de MademoiselU. Le 16 août 1830, elle s'embarqua à
Cherbourg avec la famille royale, à bord du navire américain
le Great-Britain. Avec le vieui roi, avec le duc d'Angoulèm*
et Madame la Dauphine, elle reprenait, comme aux jours de sa
jeunesse, le chemin de l'exil. Elle les suivit en Angleterre, en
Ecosse et en Bohême, à Lulworih, à Holy-rood et au Hradschin.
L'éducation de Mademoiselle une fois terminée, et il n'en tut
jamais de plus parfaite, madame de Gontaut aurait pu rentrer
en France, puisque sa tâche était remplie; mais se séparer de
éo» élèves, de ses maîtres proscrits, lui paraissait impossible :
elle a'j songaa paa un instant. < J'avais ma plaça, dit-elio daaa
76 MÉMOIRES d'outre-tombe
fants, je m'avançai Ter«i rorphelin et je lui dis :
« Henri V me veut-il permettre de déposer à ses pieds
« l'hommage de mon respect? Quand il sera remonté
« sur son trône, il se souviendra peut-être que j'ai eu
« l'honneur de dire à son illustre mère : Madame, votre
a fis est mon roi. Ainsi j'ai le premier proclamé Henri V
« roi de France, et un jury français, en m' acquittant,
« a laissé subsister ma proclamation. Vive le roil »
L'enfant, ébouriflFé de s'entendre salué roi,dem'en-
tendre lui parler de sa mère dont on ne lui parlait
plus, recula jusque dans les jambes du baron de Da-
mas, en prononçant quelques mots accentués, mais
presque à voix basse. Je dis à M. de Damas :
« Monsieur le baron, mes paroles semblent étonner
« le roi. Je vois qu'il ne sait rien de sa courageuse
o mère et qu'il ignore ce que ses serviteurs ont quel-
« quefois le bonheur de faire pour la cause de la
« royauté légitime. »
Le gouverneur me répondit : « On apprend à Mon-
« seigneur ce que de fidèles sujets comme vous, mon-
« sieur le vicomte » Il
n'acheva pas sa phrase.
M. de Damas se hâta de déclarer que le moment
des études était arrivé. Il m'invita à la leçon d'équi-
tation à quatre heures.
J'allai faire une visite à madame la duchesse de
Guiche *, logée assez loin de là dans une autre partie
ces Mémoires, page 385, k cette coar de exil, et cette place, je
pois le dire sans Tanité, obtenue tout naturellement, s'était
agrandie par la dignité de ma conduite, plus encore peut-êtr*
que par la scrupuleuse exactitude de mon dévouement. »
\. Sur la duchesse de Guiche, voir au tome lY la note 2 d« U
F^age 256.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOUBE 77
du château; il fallait près de dix minutes pour s'y
rendre de corridor en corridor. Ambassadeur à
Londres, j'avais donné une petite fête à madame de
Guiche, alors dans tout Téclat de sa jeunesse et sui-
vie d'un peuple d'adorateurs ; à Prague, je la trouvai
changée, mais l'expression de son visage me plaisait
mieux. Sa coifiFure lui seyait à ravir: ses cheveux,
nattés en petites tresses, comme ceux d'une odalisque
ou d'une médaille de Sabine, se festonnaient en ban-
deau des deux côtés de son front. La duchesse et le
duc de Guiche représentaient à Prague la beauté en-
chaînée à l'adversité.
Madame de Guiche était instruite de ce que j'avais
dit au duc de Bordeaux. Elle me raconta qu'on vou-
lait éloigner M. Barrande ; qu'il était question d'ap-
peler des jésuites ' ; que M. de Damas avait suspendu,
mais non abandonné ses desseins.
Il existait un triumvirat composé du duc de filacas,
du baron de Damas et du cardinal de Latil ; ce trium-
virat tendait à s'emparer du règne futur en isolant le
jeune roi, en l'élevant dans des principes et par des
hommes antipathiques à la France. Le reste des habi-
tants du château cabalait contre le triumvirat; les
enfants eux-mêmes étaient à la tête de l'opposition.
1. A la fin de 1833, après la retraite de M. Barrande, deux
jésuites, les Pères Etienne Déplace et Julien Druilhet, forent
appelés à Prague et attachés à l'éducation du duc de Bordeaux.
Ils avaient occupé l'un et l'autre des postes importants au col-
lège de Saint-Âcheul. u Le père Druilhet, dit 1* marquis de
Villeneuve {Mémoires, p. 51), possédait la grâce et l'aménité du
langage, le père Déplace, l'art et la vivacité de l'enseignement. »
Us ne restèrent que trois mois à Prague et furent remplacés par
réréque d'Hermopolis, M. Fiaysainous, qui dirigea l'édacatioD
du prince de 1833 à 1838.
78 MÉMOIRES d'outre-tombe
Cependant ropposition avait différentes nuances; le
parti Gontaut n'était pas tout à fait le parti Guiche ;
la marquise de Bouille, transfuge du parti Berry, se
rangeait du côté du triumvirat avec l'abbé Moligny *.
Madame la dauphine, placée à la tête des impartiaux,
n'était pas précisément favorable au parti de la jeune
France, représenté par M. Barrande ; mais comme
elle gâtait le duc de Bordeaux, elle penchait souvent
de son côté et le soutenait contre son gouverneur.
Madame d'Agoult *, dévouée corps et âme au trium-
1. L'abbé de Moligny était un intime ami de Tabbé Dupanloup
et son collègue dans les catéchismes de la Madeleine et auprès
de Madame la Dauphine ; tous deux étaient attachés à l'aumô-
nerie de la princesse. L'abbé Dupanloup avait en outre été choisi,
dans les dernières années de la Restauration, pour être le caté-
chiste et le confesseur du jeune duc de Bordeaux. Il résolut de
ie suivre en exil, après les journées de Juillet, et de lui consa-
crer son dévouement, sa vie. Lorsqu'il en fit la demande, il
apprit que le choix de la famille royale s'était déjà porté sur
l'abbé de Moligny. Il cessa dès lors toute démarche et écrivit à
son ami: «.... Je viens de lire une lettre que tu écris à Emma-
nuel (M. l'abbé de Borie), et qui m'apprend que ton sort est
heureusement fixé ; je dis heureusement, car bien que tout soit
et me paraisse malheur aujourd'hui, j'appelle volontiers bon-
heur la fidélité agréée et le dévouement possible à Celui qui
seul sur la terre représente en ce moment la vérité, la religion
et la justice... Il m'a paru que je devais à notre amitié (et c'est
à peu près le plus grand sacrifice que je puisse lui faire) de ne
pas oflrir une concurrence et un choix à faire, dont sans contre-
dit tu étais plus digne que moi, mais qu'enfin j'ai cru ne devoir
embarrasser par aucun obstacle... Adieu, mon cher ami, j'envie
ton sort : la Providence l'a permis et l'a fait. Je ne puis m'en
plaindre. Duo curruut discipuli ; Joannes apostolus cucurrit
Petro citius ; venit prius. C'est tout simple : Heureux celui à
qui cela arrive, voilà tout ; que l'autre fasse ensuite de son
mieux ». (Vie de Mgr Dupanloup, par l'abbé Lagrange,
1. 1, p. 115).
?. La vicomtesse d'Agoult était la compagne habituelle de
Madame la Dauphine.
MÉMOIRES d'outre-tombe 79
virât, n'avait d'autre crédit auprès de la dauphine
que celui de la présence et de rimportunité.
Après avoir fait ma cour à madame de Guiche, je
me rendis chez madame de Gontaut. Elle m'attendait
avec la princesse Louise.
Mademoiselle rappelle un peu son père : ses che«
veux sont blonds ; ses yeux bleus ont une expression
fine ; petite pour son âge, elle n'est pas aussi formée
que la représentent ses portraits. Toute sa personne
est un mélange de l'enfant, de la jeune fille et de la
princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec
une coquetterie naïve mêlée d'art; on ne sait si on
doit lui dire des contes de fées, lui faire une déclara-
tion, ou lui parler avec respect comme à une reine.
La princesse Louise joint aux talents d'agrément
beaucoup d'instruction : elle parle anglais et com-
mence à savoir bien l'allemand ; elle a même un peu
d'accent étranger, et l'exil se marque déjà dans son
langage.
Madame de Gontaut me présenta à la sœur de mon
petit roi ; innocents fugitifs, ils avaient l'air de deux
gazelles cachées parmi des ruines. Mademoiselle Va-
chon, sous-gouvernante, fille excellente et distinguée,
arriva. Nous nous assîmes et madame de Gontaut me
dit: « Nous pouvons parler, Mademoiselle sait tout;
« elle déplore avec nous ce que nous voyons. »
Mademoiselle me dit aussitôt : « Oh 1 Henri a été
« bien bête ce matin : il avait peur. Grand-papa nous
« avait dit : Devinez qui vous verrez demain : c'est
« une puissance de la terre 1 Nous avioos répondu :
* Eh bien 1 c'est l'empereur. Non, a dit grand-papa»
m Nous avons cherché ; nous n'avons pas pu deviner
80 HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBZ
« Il a dit : C'est le vicomte de Chateaubriand. Je ma
« suis tapé le front pour n'avoir pas deviné. » Et la
princesse se frappait le front, rougissant comme une
rose, souriant spirituellement avec ses beaux yeux
tendres et humides ; je mourais de la respectueuse
envie de baiser sa petite main blanche. Elle a re-
pris :
« Vous n'avez pas entendu ce que vous a dit Henri
« quand vous lui avez recommandé de se souvenir
« de vous? Il a dit : Oh ! oui, toujours ! mais il l'a dit
« si bas 1 II avait peur de vous et il avait peur de son
« gouverneur. Je lui faisais des signes, vous avez
« vu ? Vous serez plus content ce soir ; il parlera :
€ attendez. »
Cette sollicitude de la jeune princesse pour son
frère était charmante ; je devenais presque criminel
de lèse-majesté. Mademoiselle le remarquait, ce qui
lui donnait un maintien de conquête d'une grâce
toute gentille. Je la tranquillisai sur l'impression que
m'avait laissée Henri. « J'étais bien contente, me
« dit-elle, de vous entendre parler de maman devant
€ M. de Damas. Sortira-t-elle bientôt de prison? »
On sait que j'avais une lettre de madame la du-
chesse de Berry pour les enfants, je ne leur en parlai
point, parce qu'ils ignoraient les détails postérieurs à
la captivité. Le roi m'avait demandé cette lettre; je
crus qu'il ne m'était pas permis de la lui donner, et
que je devais la porter à madame la dauphine, à
laquelle j'étais envoyé, et qui prenait alors les eaux
de Carlsbad.
Madame de Gontaut me redit ce que m'avaient dit
M. de Cossé et madame de Guiche. Mademoiselle
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 81
gémissait avec un sérieux d'enfant. Sa gouvernaate
ayant parlé du renvoi de M. Barrande et de l'arrivée
probable d'un jésuite, la princesse Louise croisa les
mains et dit en soupirant : « Ça sera bien impopu*
« laire I » Je ne pus m'empêcher de rire ; Mademoi-
selle se prit à rire aussi, toujours en rougissant.
Quelques instants me restaient avant l'audience du
roi. Je remontai en calèche et j'allai chercher le
grand burgrave, le comte de Choteck. Il habitait une
maison de campagne à une demi-lieue hors de la
ville, du côté du château. Je le trouvai chez lui et he
remerciai de sa lettre. Il m'invita à dtner pour le
lundi 27 mai.
Revenu au château à deux heures, je fus introduit
comme la veille auprès du roi par M. de Blacas.
Charles X me reçut avec sa bonté accoutumée et cette
élégante facilité de manières que les années rendent
plus sensible en lui. Il me fit asseoir de nouveau à la
petite table. Voici le détail de notre conversation:
« Sire, madame la duchesse de Berry m'a ordonné
« de venir vous trouver et de présenter une lettre à
« madame la dauphine. J'ignore ce que contient
« cette lettre, bien qu'elle soit ouverte ; elle est écrite
« au citron, ainsi que la lettre pour les enfants. Mais
« dans mes deux lettres de créance, Tune ostensible,
« l'autre confidentielle, Marie-Caroline m'explique sa
« pensée. Elle remet, pendant sa captivité, comme je
« l'ai dit hier à Votre Majesté, ses enfants sous la
«< protection particulière de madame la dauphine.
« Madame la duchesse de Berry me charge en outre
« de lui rendre compte de l'éducation de Henri V.
VI. 8
82 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBE
« que l'on appelle ici le duc de Bordeaux. Enfin,
« madame la duchesse de Berry déclare qu'elle a
« contracté un mariage secret avec le comte Hector
« Lucchesi Palli, d'une famille illustre *. Ces mariages
i. Le second mari de la duchesse de Berry appartenait, en
effet, à la plus Tieille noblesse italienne. Sa famille, originaire
du pays de Lucques, émigra au XI* siècle et vint se fixer en
Sicile, où elle prit une situation importante : un de ses membres
fut créé vers 1699 duc délia Grazia; un autre joignit à ce titre
celui de prince de Campofranco.
Hector, comte Lucchesi-Palli était le fils cadet d'Antoine, duc
délia Grazia, prince de Campofranco, qui fut deux fois lieute-
nant-général en Sicile (1822 et 1835), et devint conseiller d'État,
ministre des finances, de l'intérieur, des afl'aires étrangères et
de la guerre, puis en dernier lieu, président de la Consulte gé-
nérale du royaume.
Né vers 1808, il entra dans la diplomatie, à l'exemple d'un de
ses oncles, qui fut ambassadeur à Madrid. Attaché d'abord à la
légation du Brésil, puis à l'ambassade d'Espagne, il conquit à la
cour du roi Très Catholique une telle faveur qu'il excita la
jalousie d'un ministre et que ce dernier obtint son rappel. Il
était désigné pour continuer sa carrière à la Haye, lorsque fut
conclu et célébré à Rome, le 14 décembre 1831, son mariage
morganatique avec la Teuve du duc de Berry. Le comte Lucchesi-
Palli rentra alors dans la vie privée et se consacra à ses devoirs
de famille.
Il avait un frère aîné, Emmanuel, qui en 1856 renonça en sa
faveur à ses titres. Le roi de Naples concéda à Hector celui de
duc délia Grazia, maintenant à son frère pendant sa vie celui de
prince de Campofranco. Hector Lucchesi-Palli, duc délia Gra-
lia, est mort à Venise le l»"" avril 1864. La duchesse de Berry
lui a survécu jusqu'au 16 avril 1870.
Plusieurs enfants sont nés de leur mariage. L'Annuario délia
nobiltà italiana de 1895, (17* année, p. 726 et suiv.) signale
comme vivant encore à cette date :
1» Mario Adinolpho Lucchesi-Palli, prince de Campofranco,
duc délia Grazia (titres reconnus à lui et à ses descendants par
décret du roi d'Italie du 27 juin 1892), né le 10 mars 1840, marié
à Brunsée, en Styrie, le 7 septembre 1860, à Lucrèce Rutlo,
fille de Vincent Roffo, prince de Saint-Antimo, duc de b*"
guara.
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 83
« secrets de princesses, dont il y a plusieurs exemples,
«t ne les privent pas de leurs droits. Madame la du-
« chesse de Berry demande à conserver son rang de
« princesse française, la régence et la tutelle. Quand
« elle sera libre, elle se propose de venir à Prague
« embrasser ses enfants et mettre ses respects aux
« pieds de Votre Majesté. »
Le roi me répondit sévèrement. Je tirai ma réplique,
tant bien que mal, d'une récrimination.
« Que Votre Majesté me pardonne, mais il me
« semble qu'on lui a inspiré des préventions : M. de
« Blacas doit être l'ennemi de mon auguste cliente. »>
Charles X m'interrompit: « Non; mais elle l'a traité
« mal, parce qu'il l'empêchait de faire des sottises,
« de folles entreprises. » — « Il n'est pas donné à
« tout le monde, répondis-je, de faire des sottises de
M cette espèce : Henri IV se battait comme madame
« la duchesse de Berry, et comme elle, il n'avait pas
« toujours assez de force.
« Sire, continuai-je, vous ne voulez pas que madame
« de Berry soit princesse de France; elle le sera mal-
M gré vous ; le monde entier l'appellera toujours la
« duchesse de Berry, l'héroïque mère de Henri V ;
« son intrépidité et ses souffrances dominent tout ,
a vous ne pouvez pas, à l'instar du duc d'Orléans,
'< vouloir flétrir du même coup les enfants et la mère :
« vous est-il donc si difficile de pardonner à la gloire
« d'une femme? »
2o Clémentine, née le 19 novembre 1835, mariée le 30 octobre
1856 au comte Camille Zéleri délia Verme, de Parme ;
3« Françoise de Paule, née à Gratz, le 12 octobre 1836, mariée
k Brunsée, le 21 juin 1860, à Cam'lle Massimo, prince d'Arsoli,
patricien romain.
84 MÉMOIRES d'outre-tombe
« — Eh bien, monsieur r ambassadeur, dit le roi
« avec une emphase bienveillante, que madame la
« duchesse de Berry aille à Palerme ; qu'elle y vive
« maritalement avec M. Lucchesi, à la vue de tout le
« monde; alors on dira aux enfants que leur mère
« est mariée; elle viendra les embrasser. »
Je sentis que j'avais poussé assez loin l'affaire; les
principaux points étaient aux trois quarts obtenus,
la conservation du titre et l'admission à Prague dans
un temps plus ou moins éloigné : sûr d'achever mon
ouvrage avec madame la dauphine, je changeai la
conversation. Les esprits entêtés regimbent contre
l'insistance ; auprès d'eux, on gâte tout en voulant
tout emporter de haute lutte.
Je passa à l'éducation du prince dans l'intérêt de
l'avenir : sur ce sujet, je fus peu compris. La religion
a fait de Charles X un solitaire ; ses idées sont cloî-
trées. Je glissai quelques mots sur la capacité de
M. Barrande et l'incapacité de M. de Damas. Le roi
me dit : « M. Barrande est un homme instruit, mais
« il a trop de besogne ; il avait été choisi pour ensei-
« gner les sciences exactes au duc de Bordeaux, et il
« enseigne tout, histoire, géographie, latin. J'avais
« appelé l'abbé Mac-Carthy *, afin de partager les
« travaux de M. Barrande ; il arrivera bientôt. »
1. Mac-Carthy (Nicolas de), né à Dublin le 19 mai 1769. Soa
père, bibliophile distingué, ne tarda pas à se fixer en France.
Destiné à l'état ecclésiastique avant la Rérolution, Nicolas de
Mac-Carthy ne reçut la prêtrise qu'en 1814 et entra en 1818
dans la Compagnie de Jésus. Son talent lui acquit une prompte
réputation, et dès 1819 11 prêcha l'Avent aux Tuileries, arec an
succès extraordinaire. Doué d'une éloquence chaleureuse et péné-
trante, il brillait surtout par son improvisation. L'action da
MEMOIRES b'OUTRE-TOMBE 85
Ces paroles me firent frémir, car le nouvel institu-
teur ne pouvait être évidemment qu'un jésuite rem-
plaçant un jésuite. Que, daus l'état actuel de la société
en France, l'idée de mettre un disciple de Loyola
auprès de Henri V fût seulement entrée dans la tête
de Charles X, il y avait de quoi désespérer de la race.
Quand je fus revenu de mon étonnement, je dis :
« Le roi ne craint-il pas sur l'opinion l'effet d'un
* instituteur choisi dans les rangs d'une société
« célèbre, mais calomniée? »
Le roi s'écria : « Bah ! en sont- ils encore aux jé-
« suites? »
Je parlai au roi des élections et du désir qu'avaient
les royalistes de connaître sa volonté. Le roi me
répondit : « Je ne puis dire à un homme : Prêtez ser-
« ment contre votre conscience. Ceux qui croient
« devoir le prêter agissent sans doute à bonne inten-
« tion. Je n'ai, mon cher ami, aucune prévention
« contre les hommes; peu importe leur vie passée,
« lorsqu'ils veulent sincèrement servir la France et la
« légitimité. Les républicains m'ont écrit à Édim-
« bourg ; j'ai accepté, quant à leur personne, tout ce
p. Mac-Carthy ajoutait beaucoup au mérite de ses discours.
Plusieurs des prédicateurs de l'époque s'attachaient à l'imiter
et allaient jusqu'à prendre en chaire cette attitude particulière
qu'une infirmité contractée au service des pauvres lui faisait
prendre à lui-même. On disait prêcher à la Mac-Carthy. Il avait
un jour, dans un hiver rigoureux, porté une lourde charge de
bois à une pauvre femme abandonnée dans un grenier. Le far-
deau, disproportionné à ses forces, lui causa dans les reins un«
faiblesse dont il souffrit jusqu'à sa mort, arrivée le 3 mai 1833,
précisément quelques jours avant l'entretien de Chateaubriand
»Tec Charles X. — Ses Sermons (Paris, 1834, trois volumes
in-S") sont remarquables par le «ijle, la logique et les mouve-
ments oratoires.
86 HÉMOIRES d'OUTRE-TOUBS
« qu'ils me demandaient ; mais ils ont voulu m'im-
« poser des conditions de gouvernement, je les ai
« rejetées. Je ne céderai jamais sur les principes ; je
« veux laisser à mon petit-fils un trône plus solide
tt que n'était le mien. Les Français sont-ils aujour-
« d'hui plus heureux et plus libres qu'ils ne l'étaient
« avec moi? Payent-ils moins d'impôts? quelle vache
« à lait que cette France I Si je m'étais permis le
« quart des choses que s'est permises M. le duc
u d'Orléans, que de cris, de malédictions 1 Ils conspi-
« raient contre moi, ils l'ont avoué : j'ai voulu me
« défendre... »
Le roi s'arrôta comme embarrassé dans le nombre
de ses pensées, et par la crainte de dire quelque
chose qui me blessât.
Tout cela était bien, mais qu'entendait Charles X
par les principes? s'était-il rendu compte de la cause
des conspirations vraies ou fausses ourdies contre
son gouvernement? Il reprit après un moment de
silence: « Comment se portent vos amis les Bertin?
« Ils n'ont pas à se plaindre de moi, vous le savez :
« ils sont bien rigoureux envers un homme banni qui
« ne leur a fait aucun mal, du moins que je sache,
♦i Mais, mon cher, je n'en veux à personne, chacun
« se conduit comme il l'entend. »
Cette douceur de tempérament, cette mansuétude
chrétienne d'un roi chassé et calomnié, me firent
venir les larmes aux yeux. Je voulus dire quelques
mots de Louis-Philippe. « Ahl répondit le roi... M. le
« duc d'Orléans... il a jugé... que voulez-vous?... les
« hommes sont comme ça. » Pas un mot amer, pas
un reproche, pas une plainte ne put sortir de la
MÉMOIRES d'OUTBE-TOMBE 8?
bouche du vieillard trois fois exilé. Et cependant des
mains françaises avaient abattu la tête de son frère
et percé le cœur de son fils ; tant ces mains ont été
pour lui remémoratrices et implacables 1
Je louai le roi de grand cœur et d'une voix émue.
Je lui demandai s'il n'entrait point dans ses intentions
de faire cesser toutes ces correspondances secrètes, de
donner congé à tous ces commissaires qui, depuis
quarante années, trompent la légitimité. Le roi m'as-
sura qu'il était résolu à mettre un terme à ces impuis-
santes tracasseries ; il avait, disait-il, déjà désigné
quelques personnes graves, au nombre desquelles je
me trouvais, pour composer en France une sorte de
conseil propre à l'instruire de la vérité. M. de Blacas
m'expliquerait tout cela. Je priai Charles X d'assem-
bler ses serviteurs et de m'entendre ; il me renvoya à
M. de Blacas.
J'appelai la pensée du roi sur l'époque de la majo-
rité de Henri V ; je lui parlai d'uue déclaration à faire
alors comme d'une chose utile. Le roi, qui ne voulait
point intérieurement de cette déclaration, m'invita à
lui en présenter le modèle. Je répondis avec respect,
mais avec fermeté, que je ne formulerais jamais une
déclaration au bas de laquelle mon nom ne se trouvât
pas au-dessous de celui du roi. Ma raison était que je
ne voulais pas prendre sur mon compte les change-
ments éventuels introduits dans un acte quelconque
par le prince de Metternich et par M. de Blacas.
Je représentai au roi qu'il était trop loin de la
France, qu'on aurait le temps de faire deux ou trois
révolutions avant qu'il en fût informé à Prague. Le
roi répliqua que l'empereur l'avait laissé libre de
88 MÉMOIRES d'outre-tombe
choisir le lieu de sa résidence dans tous les Ëtats au-
trichiens, le royaume de Lombardie excepté. « Mais,
« ajouta Sa Majesté, les villes habitables en Autriche
« sont toutes à peu près à la même distance de France ;
« à Prague, je suis logé pour rien, et ma position
« m'oblige à ce calcul.
Noble calcul que celui-là pour un prince qui avait
joui pendant cinq ans d'une liste civile de 20 millions,
sans compter les résidences royales ; pour un prince
qui avait laissé à la France la colonie d'Alger et l'an-
cien patrimoine des Bourbons, évalué de 25 à 30 mil-
lions de revenu 1
Je dis : « Sire, vos fidèles sujets ont souvent pensé
« que votre royale indigence pouvait avoir des be-
« soins ; ils sont prêts à se cotiser, chacun selon sa
« fortune, afin de vous affranchir de la dépendance
c de l'étranger. — Je crois, mon cher Chateaubriand,
« dit le roi en riant, que vous n'êtes guère plus riche
« que moi. Comment avez-vous payé votre voyage?
« — Sire, il m'eût été impossible d'arriver jusqu'à
« vous, si madame la duchesse de Berry n'avait donné
« l'ordre à son banquier, M. Jauge, de me compter
« 6,000 francs. — C'est bien peu I s'écria le roi ; avez-
« vous besoin d'un supplément? — Non, Sire; je de-
« vrais même, en m'y prenant bien, rendre quelque
« chose à la pauvre prisonnière ; mais je ne sais guère
« regratter. — Vous étiez un magnifique seigneur à
« Rome? — J'ai toujours mangé consciencieusement
« ce que le roi m'a donné ; il ne m'en est pas resté
« deux sous. — Vous savez que je garde toujours à
« votre disposition votre traitement de pair : vous
• n'en avez pas voulu. — Non, sire, parce que vous
KÉMOIRES D'OUTHE-TOMBE 89
« avez des serviteurs plus malheureux que moi. Vous
« m'avez tiré d'affaire pour les 20,000 francs qui me
« restaient encore de dettes sur mon ambassade
« de Rome, après les 10,000 autres que j'avais em-
« pruntés à votre grand ami M. Laftitte. — Je vous les
« devais, dit le roi, ce n'était pas même ce que vous
« aviez abandonné de vos appointements en donnant
« votre démission d'ambassadeur, qui, par paren-
« thèse, m'a fait assez de mal. — Quoi qu'il en soit,
« sire, dû ou non, Votre Majesté, en venant à mon
« secours, m'a rendu dans le temps service, et moi je
« lui rendrai son argent quand je pourrai ; mais pas
« à présent, car je suis gueux comme un rat ; ma
« maison rue d'Enfer n'est pas payée. Je vis pêle-
« mêle avec les pauvres de madame de Chateaubriand,
« en attendant le logement que j'ai déjà visité, à l'oc-
« casion de Votre Majesté, chez M. Gisquet. Quand je
« passe par une ville, je m'informe d'abord s'il y a un
«< hôpital; s'il y en a un, je dors sur les deux oreilles ;
•« le vivre et le couvert, en faut-il davantage ?
« — Oh ! ça ne finira pas comme ça. Combien, Cha-
« teaubriand, vous faudrait-il pour être riche ?
« — Sire, vous y perdriez votre temps ; vous me
* donneriez quatre millions ce matin, que je n'aurais
«• pas un patard ce soir.
Le roi me secoua l'épaule avec la main : « — A la
« bonne heure I Mais à quoi diable mangez-vous votre
« argent?
• — Ma foi, sire, je n'en sais rien, car je n'ai aucun
« goût et ne fais aucune dépense : c'est incompré-
n hensible 1 Je suis si béte qu'en entrant aux affaires
« étrangères, je ne voulus pas prendre les 25,000
90 MÉMOWES D'OUTRE-TOMBE
« francs de frais d'établissement *, et qu'en sortant jtj
• dédaignai d'escamoter les fonds secrets 1 Vous me
« parlez de ma fortune, pour éviter de me parler de
« la vôtre.
« — C'est vrai, dit le roi ; voici à mon tour ma
« confession : en mangeant mes capitaux par por-
<■ tions égales d'année en année, j'ai calculé qu'à
« l'âge où je suis, je pourrais vivre jusqu'à mon der-
« nier jour sans avoir besoin de personne. Si je me
« trouvais dans la détresse, j'aimerais mieux avoir
« recours, comme vous me le proposez, à des Fran-
« çais qu'à des étrangers. On m'a offert d'ouvrir des
« emprunts, entre autres un de 30 millions qui aurait
<■ été rempli en Hollande ; mais j'ai su que cet em-
* prunt, coté aux principales bourses en Europe,
« ferait baisser les fonds français ; cela m'a empêché
1. Il n'est que juste de rappeler que M. de Villèle avait
donné, lui aussi, l'exemple d'un pareil désintéressement. Appelé
au mois de décembre 1820 à prendre part, comme ministre
secrétaire d'Etat, aux délibérations du Conseil des ministres, il
avait mis pour condition à son acceptation qu'il ne recevrait
aucun traitement. — Nommé ministre des finances, en décembre
1821, il avait droit à une somme de 25,000 francs pour frais
d'installation; il la refusa. — Louis XVIII l'éleva, le 7 sep-
tembre 1822, à la dignité de président du Conseil. Un supplé-
ment de 50,000 francs de traitement annuel était attaché à ces
fonctions : il le refusa. — Lorsqu'il sortit du ministère, en 1828,
Charles X exigea de lui qu'il acceptât la pension du ministre
d'Etat ; cette pension fut inscrite au grand livre. Il s'empressa
d'y renoncer aussitôt après la révolution de 1830. Un petit fait
peint mieux encore que ces actes la simplicité des mœurs de ce
temps et le désintéressement modeste des hommes qui jouaient
alors le principal rôle politique . Le 15 novembre 1821, à la veille
d'être appelé au ministère des finances, M. de Villèle écrivait
à sa femme, à, Toulouse : « Vends toujours du maïs, da ma-
nière à avoir devant toi un millier de francs. • {Histoire <lê %a
RutoMratton par Alfred Nettement, t. V, p. 661.)
MEMOIRES d'outre-tombe 91
« d'adopter ce projet : rien de ce qui affecterait la
« fortune publique en France ne pouvait me conve-
» nir. » Sentiment digne d'un roi !
Dans cette conversation, on remarquera la généro-
sité de caractère, la douceur des mœurs et le bon
sens de Charles X. Pour un philosophe, c'eût été un
spectacle curieux que celui du sujet et du roi s'inter-
rogeant sur leur fortune et se faisant confidence mu-
tuelle de leur misère au fond d'un château emprunté
aux so»»verains de Bohême I
Prague, 25 et 26 mai 1833.
Au sortir de cette conférence, j'assistai à la leçon
d'équitation de Henri. Il monta deux chevaux, le pre-
mier sans étriers en trottant à la longe, le second
avec étriers en exécutant des voltes sans tenir la bride,
une baguette passée entre son dos et ses bras. L'en-
fant est hardi et tout à fait élégant avec son pantalon
blanc, sa jaquette, sa petite fraise et sa casquette.
M. O'Hégerty le père, écuyer instructeur, criait :
« Qu'est-ce que c'est que cette jambe-là ! elle est comme
a un bâton 1 Laissez aller la jambe ! Bien ! détestable 1
« qu'avez- vous donc aujourd'hui ? etc., etc. » La le-
çon finie, le jeune page-roi s'arrête à cheval au milieu
du manège, ôte brusquement sa casquette pour me
saluer dans la tribune où j'étais avec le baron de
Damas et quelques Français, saute à terre léger et
gracieux comme le petit Jehan de Saintré.
Henri est mince, agile, bien fait ; il est blond ; il a
les yeux bleus avec un trait dans l'œil gauche qui
rappelle le regard de sa mère. Ses mouvements sont
brusques ; il vous aborde avec franchise ; il est curieux
9i MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE
et questionneur ; il n'a rien de cette pédanterie qu'on
lui donne dans les journaux ; c'est un vrai petit gar-
çon comme tous les petits garçons de douze ans. Je
lui faisais compliment sur sa bonne mine à cheval :
" Vous n'avez rien vu, me dit-il, il fallait me voir sur
« mon cheval noir ; il est méchant comme un diable ;
« il rue, il me jette par terre, je remonte, nous sau-
ce tons la barrière. L'autre jour, il s'est cogné, il a la
« jambe grosse comme ça. N'est-ce pas que le der-
« nier cheval que j'ai monté est joli ? mais je n'étais
« pas en train. »
Henri déteste à présent le baron de Damas, dont la
mine, le caractère, les idées lui sont antipathiques. Il
entre contre lui dans de fréquentes colères. A la suite
de ces emportements, force est de mettre le prince en
pénitence ; on le condamne quelquefois à rester au
Ut : bête de châtiment. Survient un abbé Moligny,
qui confesse le rebelle et tâche de lui faire peur du
diable. L'obstiné n'écoute rien et refuse de manger.
Alors madame la dauphine donne raison à Henri, qui
mange et se moque du baron. L'éducation parcourt
ce cercle vicieux.
Ce qu'il faudrait à M. le duc de Bordeaux serait
une main légère qui le conduisît sans lui faire sentir
le frein, un gouverneur qui fût plutôt son ami que
son maître.
Si la famille de saint Louis était, comme celle des
Stuarts, une espèce de famille particulière chassée
par une révolution, confinée dans une île, la destinée
des Bourbons serait en peu de temps étrangère aux
générations nouvelles. Notre ancien pouvoir royal
n'est pas cela : il représente l'ancienne royauté : le
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBË 93
passé politique, moral et religieux des peuples est né
de ce pouvoir et se groupe autour de lui. Le sort
d'une race aussi entrelacée à l'ordre social qui fut,
aussi apparentée à l'ordre social qui sera, ne peut
jamais être indifférent aux hommes. Mais, toute des-
tinée que cette race est à vivre, la condition des indi-
vidus qui la forment et avec lesquels un sort ennemi
n'aurait point fait trêve, serait déplorable. Dans un
perpétuel malheur, ces individus marcheraient oubliés
sur une ligne parallèle, le long de la mémoire glo-
rieuse de leur famille.
Rien de plus triste que l'existence des rois tombés ;
leurs jours ne sont qu'un tissu de réalités et de fictions :
demeurés souverains à leur foyer, parmi leurs gens et
leurs souvenirs, ils n'ont pas plutôt franchi le seuil de
leur maison, qu'ils trouvent l'ironique vérité à leur
porte : Jacques II ou Edouard VII, Charles X ou
Louis XIX, à huis clos, deviennent, à huis ouvert,
Jacques ou Edouard, Charles ou Louis, sans chiffre,
comme les hommes de peine leurs voisins ; ils ont le
double inconvénient de la vie de cour et de la vie
privée : les flatteurs, les favoris, les intrigues, les
ambitions de l'une ; les affronts, la détresse, le com-
mérage de l'autre : c'est une mascarade continuelle
de valets et de ministres, changeant d'habits. L'hu-
meur s'aigrit de celte situation, les espérances s'af-
faiblissent, les regrets s'augmentent ; on rappelle l*»
passé ; on récrimine ; on s'adresse des reproches d au-
tant plus amers que l'expression cesse d'être renfer-
mée dans le bon goût d'une belle naissance et les con-
venances d'une fortune supérieure : on devient vul
gaire par les souffrances vulgaires; les soucis d'ua
94 MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE
trône perdu dégénèrent en tracasseries de ménage :
les papes Clément XIV et Pie VI ne purent jamais ré-
tablir la paix dans la domesticité du prétendant. Ces
aubains découronnés restent en surveillance au mi-
lieu du monde, repoussés des princes comme infectés
d'adversité, suspects aux peuples comme atteints de
puissance.
J'allai m'habiller : on m'avait prévenu que je pou-
vais garder au dîner du roi ma redingote et mes
bottes ; mais le malheur est d'un trop haut rang pour
en approcher avec familiarité. J'arrivai au château à
six heures moins un quart ; le couvert était mis dans
une des salles d'entrée. Je trouvai au salon le cardinal
Latil. Je ne l'avais pas rencontré depuis qu'il avait été
mon convive à Rome, au palais de l'ambassade, lors
de la réunion du conclave, après la mort de Léon XII.
Quel changement de destinée pour moi et pour le
monde entre ces deux dates I
C'était toujours le prestolet à ventre rondelet, à nez
pointu, à face pâle, tel que je l'avais vu en colère à la
Chambre des pairs, un couteau d'ivoire à la main. On
assurait qu'il n'avait aucune influence et qu'on le
nourrissait dans un coin en lui donnant des bourrades ;
peut-être : mais il y a du crédit de différentes sortes ;
celui du cardinal n'en est pas moins certain, quoique
caché ; il le tire, ce crédit, des longues années passées
auprès du roi et du caractère de prêtre. L'abbé de
Latil a été un confident intime ; la remembrance de
madame de Polastron ' s'attache au surplis du con-
1. Marie-Louise-Françoise d'Ksparbez de Lussan était née le
19 octobre 1764. Mariée fort jeune au comte de Polastron, [lètt
MEMOIRES d'outre-tombe 95
fesseur ; le charme des dernières faiblesses humaines
et la douceur des premiers sentiments religieux se
prolongent en souvenirs dans le cœur du vieux mo-
narque.
Successivement arrivèrent M. de Blacas, M, A. de
Damas*, frère du baron, M O'Hégerty père, M. et
madame de Cossé. A six heures précises, le roi parut,
de la duchesse de Polignac, elle fut présentée par celle-ci à la
cour, le 3 décembre 1780, et, en 1782, elle fut nommée dame du
palais (surnuméraire). Elle émigraen 1789, aussitôt après la prise
de la Bastille et en même temps que les Polignac, qu'elle rejoi-
gnit à Berne. Sa liaison avec le comte d'Artois, commencée à
Versailles, se continua sur la terre étrangère. La comtesse de
Polastron mourut à Londres (Brompton grove) le 27 mars 1804.
« Une maladie de langueur, dit Lamartine, {Histoire de la Res-
tauration, t. II, p. 81), aggravée par le climat brumeux de l'An-
gleterre, atteignit madame de Polastmn. Elle vit lentement
venir la mort dans tonte la fraîcheur de ses charmes et dans
tous les délices d'une passion partagée. La religion la consola
comme elle avait consolé La Vallière. Elle roulut en faire par-
tager les consolations et les immortalités k son amani. Il se
convertit à la voix de ce même amour qui l'avait si souvent et
si délicieusement égaré des pensées graves. Un de «es aumô-
niers, qui fut depuis le cardinal de Latil, reçut, dans la cham-
bre même de la beauté repentie, les aveux et les remords des
deux amants. * Jurez-moi, dit madame de Polastron au jeune
prince, que je serai votre dernière faute et votre dernier amour
sur la terre, et qu'après moi vous n'aimerez plus que le seul
objet dont je ne puisse pas être jalouse, Dieu ». Le prince jura
du cœur et des lèvres. Madame de Polastron consolée emporta
avec son dernier embrassement son serment au ciel. Le comte
d'Artois, à genoux au pied du lit de >a inaîtres!<e, répéta ce ser-
ment à son ombre, et il le garda, quoique jeune, beau, prince.
roi aimé encore, à travers une longue vie jusqu'au tombeau. —
De ce jour, ce fut un autre homme. »
1. Alfred-Charles François-Gabriel, comte de Damas, né à
Munster le 18 décembre 1794, lieutenant-colonel de cavaleri»-
chevalier de l'ordre de Saint Louis et de la Légion d'honneur
gentilhomme honoraire de la chambre du roi Charles X; mort.
niOD marié, le 16 janvier 1840.
96 MEMOIRES O'OUTRE-TOMBB
guivi de son fils ; on courut à table. Le roi me plaça à
sa gauche, il avait M. le dauphin à sa droite ; M. dâ
Blacas s'assit en face du roi, entre le cardinal et ma-
dame de Cossé : les autres convives étaient distribués
au hasard. Les enfants ne dînent avec leur grand-père
que le dimanche : c'est se priver du seul bonheur qui
reste dans l'exil, l'intimité et la vie de famille.
Le dîner était maigre et assez mauvais. Le roi me
vanta un poisson de la Moldau qui ne valait rien du
tout. Quatre ou cinq valets de chambre en noir rô-
daient comme des frères lais dans le réfectoire ; point
de maître d'hôtel. Chacun prenait devant soi et offrait
de son plat.
Le roi mangeait bien, demandait et servait lui-
même ce qu'on lui demandait. Il était de bonne hu-
meur; la peur qu'il avait eue de moi était passée. La
conversation roulait dans un cercle de lieux communs,
sur le climat de la Bohème, sur la santé de madame
la dauphine, sur mon voyage, sur les cérémonies de
la Pentecôte* qui devaient avoir lieu le lendemain ; pas
un mot de politique. M. le dauphin, le nez plongé dans
son assiette, sortait quelquefois de son silence, et
s'adressant au cardinal de Latil : « Prince de l'Ëglise,
« l'évangile de ce matin était selon saint Matthieu? —
« Non, monseigneur, selon saint Marc. — Comment,
a saint Marc? » Grande dispute entre saint Marc et
saint Matthieu, et le cardinal était battu.
Le dîner a duré près d'une heure ; le roi s'est levé;
nous l'avons suivi au salon. Les journaux étaient sur
une table; chacun s'est assis et Ton s'est mis à lire çà
et là comme dans un café.
1. La Peatocôte tombait, ea 1833, le dim&nche 2(i oiaL
MÉMOIRES d'outre-tombe 97
Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit
par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouver-
nante. Ils ont couru embrasser leur grand-père, puis
ils se sont précipités vers moi; nous nous sommes
nichés dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur
la ville et ayant une vue superbe. J'ai renouvelé mes
compliments sur la leçon d'équitation. Mademoiselle
s'est hâtée de me redire ce que m'avait dit son frère,
que je n'avais rien vu; qu'on ne pouvait juger de rien
quand le cheval noir était boiteux. Madame de Gon-
taut est venue s'asseoir auprès de nous, M. de Damas
un peu plus loin, prêtant l'oreille, dans un état amu-
sant d'inquiétude, comme si j'allais manger son pu^
pille, lâcher quelques phrases à la louange de la
liberté de la presse, ou à la gloire de madame la du-
chesse de Berry. J'aurais ri des craintes que je lui
donnais, si depuis M. de Polignac je pouvais rire d'un
pauvre homme. Tout d'un coup Henri me dit : « Vous
« avez vu des serpents devins? — Monseigneur veut
« parler des boas; il n'y en a ni en Egypte, ni à Tunis,
« seuls points de l'Afrique où j'ai abordé; mais j'ai
« vu beaucoup de serpents en Amérique. — Oh! oui,
« dit la princesse Louise, le serpent à sonnettes, dans
« le Génie du Christianisme. »
Je m'inclinai pour remercier Mademoiselle. « Mais
« vous avez vu bien d'autres serpents? a repris Henri.
« Sont-ils bien méchants? — Quelques-uns, monsei-
« gneur, sont fort dangereux, d'autres n'ont point de
« venin et on les fait danser. »
Les deux enfants se sont rapprochés de moi aiec
joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés suc
les miens.
VL 7
98 MÉMOIRES d'outre-tombe
« Et puis il y a le serpent de verre, ai-je dit : il est
« superbe et point malfaisant; il a la transparence et
« la fragilité du verre ; on le brise dès qu'on le touche.
« — Les morceaux ne peuvent pas se rejoindre? a dit
« le prince. — Mais non, mon frère, a répondu pour
« moi Mademoiselle. — Vous êtes allé à la cataracte
« de Niagara? a repris Henri. Ça fait un terrible ron-
« flement? peut-on la descendre en bateau? — MoDsei-
« gneur, un Américain s'est amusé à y précipiter une
« grande barque; un autre Américain, dit-on, s'est jeté
« lui-même dans la cataracte; il n'a pas péri la pre-
t mière fois ; il a recommencé et s'est tué à la seconde
« expérience. » Les deux enfants ont levé les mains et
ont crié : « Ohl »
Madame de Gontaut a pris la parole : « M. de Cha-
« teaubriand est allé en Egypte et à Jérusalem. » Ma-
demoiselle a frappé des mains et s'est encore rappro-
chée de moi. « M. de Chateaubriand, m'a-t-elle dit,
« contez donc à mon frère les pyramides et le tombeau
« de Notre-Seigneur »
J'ai fait du mieux que j'ai pu un récit des pyra-
mides, du saint tombeau, du Jourdain, de la Terre
sainte. L'attention des enfants était merveilleuse :
Mademoiselle prenait dans ses deux mains son joli vi-
sage, les coudes presque appuyés sur mes genoux, et
Henri perché sur un haut fauteuil remuait ses jambes
ballantes.
Après cette belle conversation de serpents, de cata-
ractes, de pyramides, de saint tombeau. Mademoiselle
m'a dit : « Voulez-vous me faire une question sur
c l'histoire? — Gomment, sur l'histoire? — Oui, ques-
« tionnez-moi sur une année, Tannée la plus obscure
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 99
« de toute l'histoire de France, excepté le xvii* et le
« xvm» siècle que nous n'avons pas encore commencés
« — Oh! moi, s'écria Henri, j'aime mieux une année
« fameuse : demandez-moi quelque chose sur une
« année fameuse. » Il était moins sûr de son affaire
que sa sœur.
Je commençai par obéir à la princesse et je dis :
« Eh bien I Mademoiselle veut-elle me dire ce qui se
« passait et qui régnait en France en 1001 ? » Voilà le
frère et la sœur à chercher, Henri se prenant le
toupet. Mademoiselle ombrant son visage avec ses
deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle
jouait à cache-cache, çnis elle découvre subitement sa
mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards
limpides. Elle dit la première : « C'était Robert qui
« régnait, Grégoire V était pape, Basile III empereur
« d'Orient... — Et Othon III empereur d Occident »,
cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester derrière
sa sœur, et il ajouta : « Veremond II en Espagne. »
Mademoiselle lui coupant la parole dit : « Ethélrède
« en Angleterre. — Non pas, dit son frère, c'était Ed-
« mond. Côte-de-fer. » Mademoiselle avait raison;
Henri se trompait de quelques années en faveur de
Côte-de-fer qui l'avait charmé; mais cela n'en était
pas moins prodigieux,
« Et mon année fameuse? demanda Henri d'un ton
« demi-fâché. — C'est juste, monseigneur : que se
«passait-il en l'an 1593? — Bahl s'écria le jeune
« prince, c'est l'abjuration d'Henri IV. » Mademoi-
selle devint rouge de n'avoir pu répondre la pre-
mière.
Huit heures sonnèrent : la voix du baron de Damas
100 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
coupa court à notre conversation, comme quand le
marteau de Thorloge, en frappant dix heures, sus-
pendait les pas de mon père dans la grande salle de
Combourg.
Aimables enfants! le vieux croisé vous a conté les
aventures de la Palestine, mais non au foyer du châ-
teau de la reine Blanche I Pour vous trouver, il est ve-
nu heurter avec son bâton de palmier et ses sandales
poudreuses au seuil glacé de l'étranger. Blondel a
chanté en vain au pied de la tour des ducs d'Au-
triche: sa voix n'a pu vous rouvrir les chemins de la
patrie. Jeunes proscrits, le voyageur aux terres loin-
taines vous a caché une partie de son histoire ; il ne
vous a pas dit que, poète et prophète, il a traîné dans
les forêts de la Floride et sur les montagnes de la
Judée autant de désespérances, de tristesses et de
passions, que vous avez d'espoir, de joie et d'inno-
cence: qu'il fut une journée où, comme Julien, il jeta
son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséri-
corde lui a conservé quelques gouttes pour racheter
celles qu'il avait livrées au dieu de malédiction.
Le prince, emmené par son gouverneur, m'invita
à sa leçon d'histoire, fixée au lundi suivant, onze
heures du matin ; madame de Gontaut se retira avec
Mademoiselle*.
1. La duchesse de Gontaut quitta Prague et rentra en France
au mois d'avril 1834. Dans ses Mémoires (page 389), elle indique
à peine les circonstances qui amenèrent son départ. Le marquis
de Villeneuve, son neveu, et en même temps, à la petite cour de
Prague, son plus ardent adversaire, entre au contraire, dans ses
Souvenirs, en de longs détails à ce sujet. Rien de plus hono-
rable pour Madame de Gontaut que ce témoignage d'un membre
du contraire parti. « L'un des personnages les plus insignes
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE lOft
Alors commença une scène d'un autre genre : la
royauté future, dans la personne d'un enfant, venait
de me mêler à ses jeux ; la royauté passée, dans la
persQune d'un vieillard, me fit assister aux siens.
Une partie de whist, éclairée par deux bougies dans
le coin d'une salle obscure, commença entre le roi et
le dauphin, le duc de Blacas et le cardinal Latil. J'en
étais le seul témoin avec l'écuyer O'Hégerty. A tra
vers les fenêtres, dont les volets n'étaient pas fermés,
le crépuscule mêlait sa pâleur à celle des bougies : la
monarchie s'éteignait entre ces deux lueurs expiran-
tes. Profond silence, hors le frôlement des cartes et
quelques cris du roi qui se fâchait. Les cartes furent
renouvelées des Latins afin de soulager l'adversité de
Charles VI : mais il n'y a plus d'Ogier et de Labire
entre les courtisans du malheur, écrit M. de Villeneuve, c'étaùt
ma tante la duchesse de Gontaut, si courageuse, si vigilante et
si habile gouvernante des deux précieux rejetons de feu le duc
de Berry. Douée du tact féminin au suprême degré, mais subi-
tement docile à un fatal travers, elle avait dévié vers la duchesse
de Berry Aucune langue ne manie la conversation avec
plus d'agrément ; aucune tête n'est plus vide en politique. Deax
travers s'y étaient mis. La Charte Constitutionnelle en était un ;
l'autre, un vieux projet de mariage entre Mademoiselle et le duc
de Chartres. La duchesse de Gontaut entrevoyait dans cette
union son élève, le duc de Bordeaux, installé sur le trône de
France, et sa seconde élève. Mademoiselle, établie solidement au
premier degré du même trône ; avec sa jeune et jolie épouse, le
duc de Chartres était tout prêt à former une autre lignée de
rois, si la lignée primitive défaillait. Résultat de cette combinai-
ion : branche cadette, Bordeaux, Orléans, Coudé, présent et ave-
nir, tout cela confondu, uni par la main, par le sang, par l'inté-
rêt, par la fortune, tous agglomérés autour d'un trône iden-
tique ; tel était l'ingénieux roman qui charmait sa vivacité et
qui aplanissait en exil des devoirs scrupuleusement accomplis. »
(Mémoires inédits du marquis de Villeneuve, publiés par so«
arrière-petit-ûls, p. 39. — 1889.)
102 MÉMOIRES d'outre-tombe
pour donner leur nom, sous Charles X, à ces distrac-
tions du malheur.
Le jeu fini, le roi me souhaita le bonsoir. Je passai
les salles désertes et sombres que j'avais traversées
la veille, les mêmes escaliers, les mêmes cours, les
mêmes gardes, et, descendu des talus de la colline,
je regagnai mon auberge en m'égarant dans les rues
et dans la nuit. Charles X restait enfermé dans les
masses noires que je quittais : rien ne peut peindre la
tristesse de son abandon et de ses années,
Prague, 27 mai i833.
J'avais grand besoin de mon lit; mais le baron
CapelleS arrivé de Hollande, logeait dans une cham-
bre voisine de la mienne, et il accourut.
Quand le torrent tombe de haut, l'abîme qu'il
creuse et dans lequel il s'engloutit fixe les regards et
rend muet; mais je n'ai ni patience ni pitié pour les
ministres dont la main débile laissa tomber dans ce
gouffre la couronne de saint Louis, comme si les flots
devaient la rapporter ! Ceux de ces ministres qui pré-
tendent s'être opposés aux ordonnances sont les plus
coupables ; ceux qui se disent avoir été les plus mo-
dérés sont les moins innocents : s'il y voyaient clair,
que ne se retiraient-ils? « Ils n'ont pas voulu aban-
« donner le roi; monsieur le dauphin les a traités de
« poltrons. » Mauvaise défaite ; ils n'ont pu s'arracher
à leurs portefeuilles. Quoi qu'ils en disent, il n'y a
pas autre chose au fond de cette immense catastro-
phe. Et quel beau sang-froid depuis l'événement 1
1. Sur le baron Capelle, ministre des Travaux publics dan» le
eabinet Polignac, voir, au tome V, la note de la page 265
MÉMOIRES d'outre-tombe 103
L'un' écrivaille sur l'histoire d'Angleterre, après avoir
si bien arrangé l'histoire de France ; l'autre ^ lamente
la vie et la mort du duc de Reichstadt, après avoir
envoyé à Prague le duc de Bordeaux.
Je connaissais M. Capelle : il est juste de se souve-
nir qu'il était demeuré pauvre ; ses prétentions ne
dépassaient pas sa valeur; il aurait très volontiers dit
comme Lucien : a Si vous venez m'écouter dans l'es-
« poir de respirer l'ambre et d'entendre le chant du
a cygne, j'atteste les dieux que je n'ai jamais parlé de
« moi en termes si magnifiques. » Par le temps ac-
tuel, la modestie est une qualité rare, et le seul tort
de M. Capelle est de s'être laisser nommer ministre.
Je reçus la visite de M. le baron de Damas : les
vertus de ce brave officier lui avaient monté à la tète;
une congestion religieuse lui embarrassait le cerveau;
Il est des associations fatales : le duc de Rivière ' re-
commanda en mourant M. de Damas pour gouver-
neur du duc de Bordeaux ; le prince de Polignac était
membre de cette coterie. L'incapacité est une franc-
maçonnerie dont les loges sont en tout pays ; cette
charbonnerie a des oubliettes dont elle ouvre les sou-
papes, et dans lesquelles elle fait disparaître les
États.
1. Le baron d'Hau^sez, ministre de la marine dans le cabinet
Polignac, écrivit en exil un ouvrage plein d'observations judi-
cieuses et de fines remarques : La Grande Bretagne en 1833.
2. Le comte de Montbel, ministre de l'Intérieur, puis des Fi-
nances dans le cabinet Polignac, publia en 1833 une Notice sur
la vie du duc de Reichstadt.
3. Rivière (Charles-François Riffardeau duc de), né à la Ferté
(Ardennes) le 17 décembre 1763. Nommé gouverneur du duc de
Bordeaux après la mort de Mathieu de Montmorency, au mois
de mars 1826, il mourut un an après, le 21 avril 1827.
104 MÉMOIRES d'outre-tombe
La domesticité était si naturelle à la cour, que
M. de Damas, en choisissant M. La Villatte, n'avait
jamais voulu lui octroyer d'autre titre que le titre de
premier valet de chambre de monseigneur le duc de
Bordeaux. A la première vue, je me pris de goût pour
ce militaire à crocs gris, dogue fidèle, chargé d'a-
boyer autour de son mouton. Il appartenait à ces
loyaux porte-grenade qu'estimait l'effrayant maréchal
de Montluc, et dont il disait : « Il n'y a point d'ar-
« rière-boutique en eux. » M. La Villatte sera renvoyé
pour sa sincérité, non à cause de sa brusquerie : de
la brusquerie de caserne, on s'en arrange; souvent
l'adulation au camp fume la flatterie d'un air indé-
pendant. Mais, chez le vieux brave dont je parle, tout
était franchise ; il aurait retiré avec honneur sa
moustache, s'il avait emprunté dessus 30,000 pias-
tres comme Jean de Castro. Sa figure rébarbative
n'était que l'expression de la liberté ; il avertissait
seulement par son air qu'il était prêt. Avant de mettre
au champ leur armée, les Florentins en prévenaient
l'ennemi par le son de la cloche Martinella.
Prague, 27 mai 1833.
J'avais formé le projet d'entendre la messe à la
cathédrale, dans l'enceinte des châteaux; retenu par
les visiteurs, je n'eus que le temps d'aller à la basi-
lique des ci-devant jésuites. On y chantait avec ac-
compagnement d'orgues. Une femme, placée auprès
de moi, avait une voix dont l'accent me fit tourner la
tête. Au moment de la communion, elle se couvrit le
visage de .?es deux mains et n'alla point à la sainte
table.
SDJÏ^II A y\JlADlVr\m
MÉMOIRES d'outre-tombe 105
Hélas 1 j'ai déjà exploré bien des églises dans les
quatre parties de la terre, sans avoir pu dépouiller,
même au tombeau du Sauveur, le rude cilice de mes
pensées. J'ai peint Aben-Hamet errant dans la mos-
quée chrétienne de Cordoue : « Il entrevit au pied
« d'une colonne une figure immobile, qu'il prit d'a-
« bord pour une statue sur un tombeau. »
L'original de ce chevalier qu'entrevoyait Aben-
Hamet était un moine que j'avais rencontré dans
l'église de l'Escurial, et dont j'avais envié la foi. Qui
sait cependant les tempêtes au fond de cette âme si
recueillie, et quelle supplication montait vers le pon-
tife saint et innocent ? Je venais d'admirer, dans la
sacristie déserte de l'Escurial, une des plus belles
Vierges de Murillo ; j'étais avec une femme : elle me
montra la première le religieux sourd au bruit des
passions qui traversaient auprès de lui le formidable
silence du sanctuaire.
Après la messe à Prague j'envoyai chercher une
calèche ; je pris le chemin tracé dans les anciennes
fortifications et par lequel les voitures montent au
château. On était occupé à dessiner des jardins sur ces
remparts : l'euphonie d'une forêt y remplacera le fra-
cas de la bataille de Prague ; le tout sera très beau dans
une quarantaine d'années : Dieu fasse que Henri V
ne demeure pas assez longtemps ici pour jouir de
l'ombre d'une feuille qui n'est pas encore néel
Devant dîner le lendemain chez le gouverneur, je
crus qu'il était poli d'aller voir madame la comtesse
de Ghoteck : je l'aurais trouvée aimable et belle,
quand elle ne m'eût pas cité de mémoire des pas-
sages de mes écrits.
106 MÉMOIRES d'outre-tombe
Je montai à la soirée de madame de Guiche ; j'y
rencontrai le général Skrzynecki * et sa femme. Il me
fît le récit de l'insurrection de la Pologne et du com-
bat d'Oslrolenka.
Quand je me levai pour sortir, le général me de-
manda la permission de presser ma vénérable main
et d'embrasser le patriarche de la liberté de la presse ;
sa femme voulut embrasser en moi l'auteur du Génie
du Christianisme : la monarchie reçut de grand cœur
le baiser fraternel de la République. J'éprouvais une
satisfaction d'honnête homme; j'étais heureux de ré-
veiller, à différents titres, de nobles sympathies dans
des cœurs étrangers, d'être tour à tour pressé sur le
1. Jean-Sigismond Shrzynecky (et non dernicky comme le
portent les précédentes éditions des Mémoires). Né dans la Ga-
licie autrichienne en 1787, il servit dans les armées impériales,
de 1805 à 1814. Lors de la campagne de France, il commandait
le fameux carré de Polonais qui, près d'Arcis-sur-Aube, sauva
l'Empereur assailli par les cosaques et les cuirassiers russes. Le
26 février 1831, il fut choisi par la diète polonaise pour com-
mander l'armée insurrectionnelle. Son inaction et ses fausses
manœuvres ne contribuèrent pas peu au triomphe des Russes.
Surpris à Ostrolenka par le général Diebitsch, il se battit héroï-
quement et resta maître du champ de bataille ; mais les pertes
cruelles qu'il avait éprouvées le forcèrent à se retirer sur Var-
sovie. Après la mort de Diebitsch, il laissa échapper l'occasion
d'attaquer les Russes décimés par le choléra. Le maréchal Pas-
kéwitch put, sans être inquiété, jeter des ponts et passer la Vis-
tule. Devant le cri de l'indignation populaire, Skrzynecki dut se
démettre et céder le commandement au général Dembinski (19
août 1831). S'étant réfugié en Galicie, puis en Bohême, il habita
Prague jusqu'au jour où le roi Léopold !«'' l'appela au comman-
dement de l'armée belge ; mais en 1839 les réclamations de la Rus-
sie, de l'Autriche et de la Prusse obligèrent Léopold à le mettre
en disponibilité. Après avoir vécu pendant vingt ans à Bruxelles
dans la plus profonde retraite, il obtint en 1859 la periuissioo
de s'établir i Cracovie, où il mourut l'année suivante.
MEMOIRES d'outre-tombe 107
sein du mari et de la femme par la liberté et la reli-
gion.
Lundi 27, au matin, V opposition vint m'apprendre
que je ne verrais point le jeune prince : M, de Damas
avait fatigué son élève en le traînant d'église en
église aux stations du Jubilé. Cette lassitude servait
de prétexte à un congé et motivait une course à la
campagne : on me voulait cacher l'enfant.
J'employai la matinée à courir la ville. A cinq heu-
res j'allai dîner chez le comte de Choteck.
La maison du comte de Choteck, bâtie par son père
(qui fut aussi grand burgrave de Bohême), présente
extérieurement la forme d'une chapelle gothique : rien
n'est original aujourd'hui, tout est copie. Du salon,
on a une vue sur les jardins; ils descendent en pente
dans une vallée : toujours lumière fade, sol grisâtre,
comme dans ces fonds anguleux des montagnes du
Nord, où la nature décharnée porte la haire.
Le couvert était mis dans le pleasure-ground, sous
des arbres. Nous dînâmes sans chapeau : ma tête,
que tant d'orages insultèrent en emportant ma che-
velure, était sensible au souffle du vent. Tandis que
je m'efforçais d'être présent au repas, je ne pouvais
m'empécher de regarder les oiseaux et les nuages qui
volaient au-dessus du festin ; passagers embarqués
sur les brises et qui ont des relations secrètes avec
mes destinées ; voyageurs, objets de mon envie et
dont mes yeux ne peuvent suivre la course aérienne
sans une sorte d'attendrissement. J'étais plus en
société avec ces parasites errants dans le ciel qu'avec
les convives assis auprès de moi sur la terre : heu'
108 MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBB
reux anachorètes qui pour dapifer aviez un corbeau 1
Je ne puis vous parler de la société de Prague,
puisque je ne l'ai vue qu'à ce dîner. Il s'y trouvait
une femme fort à la mode à Vienne, et fort spirituelle,
assurait-on ; elle m'a paru aigre et sotte, quoiqu'elle
eût quelque chose de jeune encore, comme ces arbres
qui gardent l'été les grappes séchées de la fleur qu'ils
ont portée au printemps.
Je ne sais donc des mœurs de ce pays que celles du
XVI* siècle, racontées par Bassompierre* : il aima
Anna Esther, âgée de dix-huit ans, veuve depuis six
mois. Il passa cinq jours et six nuits déguisé et caché
dans une chambre auprès de sa maîtresse. Il joua à
la paume dans Hradschin avec Wallenstein. N'étant
ni Wallenstein ni Bassompierre, je ne prétendais ni à
l'empire ni à l'amour : les Esther modernes veulent
des Assuérus qui puissent, tout déguisés qu'ils sont,
se débarrasser la nuit de leur domino : on ne dépose
pas le masque des années.
Prague, 27 mai 1833.
Au sortir du dîner, à sept heures, je me rendis
chez le roi ; j'y rencontrai les personnes de la veille,
excepté M. le duc de Bordeaux, qu'on disait souffrant
de ses stations du dimanche. Le roi était à demi cou-
ché sur un canapé, et Mademoiselle assise sur une
chaise tout contre les genoux de Charles X, qui ca-
ressait le bras de sa petite fille en lui faisant des his-
toires. La jeune princesse écoutait avec attention :
quand je parus, elle me regarda avec le sourire d'une
1. Mémoires du maréchal dé Bassompierre, t. i, p. 326 cl
BUiT.
MÉM01HES d'outre-tombe 109
personne raisonnable qui m'aurait voulu dire : « Il
faut bien que j'amuse mon grand-papa. »
« Chateaubriand, s'écria le roi, je ne vous ai pas
« vu hier? — Sire, j'ai été averti trop tard que Votre
« Majesté m'avait fait l'honneur de me nommer de
« son dîner : ensuite, c'était le dimanche de la Pen-
« tecôte, jour où il ne m'est pas permis de voir Votre
« Majesté. — Comment cela? dit le roi. — Sire, ce
« fut le jour de la Pentecôte, il y a neuf ans, que, me
« présentant pour vous faire ma cour, on me défen-
« dit votre porte. »
Charles X parut ému : « On ne vous chassera pas
« du château de Prague. — Non, sire, car je ne vois
« pas ici ces bons serviteurs qui m'éconduisirent au
« jour de la prospérité. » Le whist commença et la
journée finit.
Après la partie, je rendis au duc de Blacas la visite
qu'il m'avait faite. « Le roi, me dit-il, m'a prévenu
« que nous causerions. » Je lui répondis que le roi
n'ayant pas jugé à propos de convoquer son conseil
devant lequel j'aurais pu développer mes idées sur
l'avenir de la France et la majorité du duc de Bor-
deaux, je n'avais plus rien à dire. « Sa Majesté n'y
« point de conseil, repartit le duc de Blacas avec u<,
« rire chevrotant et des yeux tout contents de lui, il
« n'a que moi, absolument que moi. »
Le grand-maître de la garde-robe a la plus haute
idée de lui-même : maladie Française. A l'entendre,
il fait tout, il peut tout ; il a marié la duchesse de
Berry ; il dispose des rois; il mène Metternich par le
bout du nez ; il tient Nesselrode au collet; il règne en
Italie ; il a gravé son nom sur un obélisque à Rome ;
110 MÉMOIRES d'outre-tombe
il a dans sa poche les clefs des conclaves ; les trois
derniers papes lui doivent leur exaltation ; il connaît
si bien l'opinion, il mesure si bien son ambition
à ses forces, qu'en accompagnant madame la du-
chesse de Berry, il s'était fait donner un diplôme qui
le nommait chef du conseil de la régence, premier
ministre et ministre des affaires étrangères ! Et voi'à
comment ces pauvres gens comprennent la France et
le siècle.
Cependant M. de Blacas est le plus intelligent et le
plus modéré de la bande. En conversation il est rai-
sonnable : il est toujours de votre avis : « Vous pen-
« sez cela ! c'est précisément ce que je disais hier. Nous
« avons absolument les mêmes idées!» 11 gémit de son
esclavage ; il est las des affaires, il voudrait habiter
un coin de la terre ignoré, pour y mourir en paix
loin du monde. Quant à son influence sur Charles X,
ne lui en parlez pas ; on croit qu'il domine Charles X :
erreur I il ne peut rien sur le roi ! le roi ne l'écoute
pas ; le roi refuse ce matin une chose ; ce soir il ac-
corde cette chose, sans qu'on sache pourquoi il a
changé d'avis, etc. Lorsque M. de Blacas vous raconte
ees balivernes, il est vrai, parce qu'il ne contrarie
jamais le roi ; il n'est pas sincère, parce qu'il n'ins-
pire à Charles X que des volontés d'accord avec les
penchants de ce prince.
Au surplus, M. de Blacas a du courage et de l'hon-
neur ; il n'est pas sans générosité ; il est dévoué et
fidèle. En se frottant aux hautes aristocraties et en
entrant dans la richesse, il a pris de leur allure. Il est
très bien né ; il sort d'une maison pauvre, mais an-
tique, connue dans la poésie et dans les armes. Le
MÉMOIRES d'outre-tombe lit
guindé de ses manières, son aplomb, son rigorisme
d'étiquette, conservent à ses maîtres une noblesse
qu'on perd trop aisément dans le malheur : du moins,
dans le Muséum de Prague, l'inflexibilité de l'ar-
mure tient debout un corps qui tomberait. M. de
Blacas ne manque pas d'une certaine activité ; il ex-
pédie rapidement les affaires communes ; il est or-
donné et méthodique. Connaisseur assez éclairé dans
quelques branches d'archéologie, amateur des arts
sans imagination et libertin à la glace, il ne s'émeut
pas même de ses passions : son sang-froid serait une
qualité de l'homme d'État, si son sang-froid n'était
autre que sa confiance dans son génie, et son génie
trahit sa confiance : on sent en lui le grand seigneur
avorté, comme on le sent dans son compatriote La
Valette, duc d'Épernon.
Ou il y aura ou il n'y aura pas restauration ; s'il y
a restauration, M. de Blacas rentre avec les places et
les honneurs ; s'il n'y a pas restauration, la fortune
du grand-maître de la garde-robe est presque toute
hors de France ; Charles X et Louis XIX seront morts ;
il sera bien vieux, lui, M. de Blacas : ses enfants res-
teront les compagnons du prince exilé, d'illustres
étrangers dans des cours étrangères. Dieu soit loué
de tout !
Ainsi la Révolution, qui a élevé et perdu Bona-
parte, aura enrichi M. de Blacas : cela fait compensa-
tion. M. de Blacas, avec sa longue figure immobile et
décolorée, est l'entrepreneur des pompes funèbres de
la monarchie ; il l'a enterrée à Hartwell, il l'a enter-
rée à Gand, il l'a réenterrée à Edimbourg et il la
réenterrera à Prague ou ailleurs, toujours veillant i
112 MÉMOIRES d'outre-tombe
la dépouille des hauts et puissants défunts, comme
ces paysans des côtes qui recueillent les objets nau-
fragés que la mer rejette sur ses bords.
Prague, 28 et 29 mai 1833.
Le mardi 28 mai, la leçon d'histoire à laquelle je
devais assister à onze heures n'ayant pas lieu, je me
trouvai libre de parcourir ou plutôt de revoir la ville
que j'avais déjà vue et revue en allant et venant.
Je ne sais pourquoi je m'étais figuré que Prague
était niché dans un trou de montagnes qui portaient
leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudron-
nées : Prague est une cité riante où. pyramident vingt-
cinq à trente tours et clochers élégants; son architec-
ture rappelle une ville de la renaissance. La longue
domination des empereurs sur les pays cisalpins a
rempli l'Allemagne d'artistes de ces pays ; les villages
autrichiens sont des villages de la Lombardie, de la
Toscane, ou de la terre ferme de Venise : on se croi-
rait chez un paysan italien, si, dans les fermes à
grandes chambres nues, un poêle ne remplaçait le
soleiL
La vue dont on jouit des fenêtres du château est
agréable : d'un côté, on aperçoit les vergers d'un
frais vallon, à pente verte, enclos des murs dentelés
de la ville, qui descendent jusqu'à la Moldau, à peu
près comme les murs de Rome descendent du Vatican
au Tibre ; de l'autre côté, on découvre la ville tra-
versée par la rivière, laquelle rivière s'embellit d'une
île plantée en amont, et embrasse une île en aval, en
quittant le faubourg du Nord. La Moldau se jette dans
l'Libe. Un bateau qui m'aurait pris au pont de Pra-
MÉMOIRES d'outre-tombe 113
gue m'aurait pu débarquer au Pont-Royal à Paris. Je
ne suis pas l'ouvrage des siècles et des rois ; je n'ai
ni le poids ni la durée de l'obélisque que le Nil en-
voie maintenant à la Seine; pour remorquer ma ga-
lère, la ceinture de la Vestale du Tibre suffirait.
Le pont de la Moldau, bâti en bois en 795 par
Mnata, fut, à diverses époques, refait en pierre. Tan-
dis que je mesurais ce pont, Charles X cheminait sur
le trottoir ; il portait sous le bras un parapluie ; son fils
l'accompagnait comme un cicérone de louage. J'avais
dit, dans le Conservateur, qu'on se mettrait à la fenêtre
pour voir passer la monarchie : je la voyais passer sur
le pont de Prague.
Dans les constructions qui composent Hradschin,
on voit des salles historiques, des musées que tapis-
sent les portraits res^^urés et les armes fourbies des
ducs et des rois de Bohême. Non loin des masses in-
formes, se détache sur le ciel un joli bâtiment vêtu
d'un des élégants portiques du cinquecinto : cette ar-
chitecture a l'inconvénient d'être en désaccord avec
le climat. Si l'on pouvait du moins, pendant les hi-
vers de Bohême, mettre ces palais italiens en serre
chaude avec les palmiers? J'étais toujours préoccupé
de l'idée du froid qu'ils devaient avoir la nuit.
Prague, souvent assiégé, pris et repris, nous est
militairement connu par la bataille de son nom et
par la retraite où se trouvait Vauvenargues. Les bou-
levards de la ville sont démolis. Les fossés du châ-
teau, du côté de la haute plaine, forment une étroite
et profonde entaille maintenant plantée de peupliers.
K l'époque de la guerre de Trente Ans, ces fossés
étaient remplis d'eau. Les protestants, ayant pénétré
VI 8
114 MÉMOffiES D OUTRE-TOMBE
dans le château le 23maî 1618, jetèrent par la fenêtre
deux seigneurs catholiques avec le secrétaire d'Etat :
les trois plongeurs se sauvèrent. Le secrétaire, en
homme bien appris, demanda mille pardons à l'un
des deux seigneurs d'être tombé malhonnêtement sur
lui. Dans ce mois de mai 1833, on n'a plus la même
politesse : je ne sais trop ce que je dirais en pareil
cas, moi qui ai cependant été secrétaire d'Etat.
Tycho-Brahé mourut à Prague : voudriez-vous, pour
toute sa science, avoir comme lui un faux-nez de cire
ou d'argent? Tycho se consolait en Bohême, ainsi que
Charles X, en contemplant le ciel ; l'astronome admi-
rait l'ouvrage, le roi adore l'ouvrier. L'étoile apparue
en 1572 (éteinte en 1374), qui passa successivement
du blanc éclatant au jaune rouge de Mars et au blanc
plombé de Saturne, offrit aux observations de Tycho
le spectacle de l'incendie d'un monde. Qu'est-ce que
la révolution dont le souffle a poussé le frère de
Louis XVI à la tombe du Newton danois, auprès de
la destruction d'un globe, accomplie en moins de
deux années ? Le général Moreau vint à Prague con-
certer avec l'empereur de Russie une restauration que
lui, Moreau, ne devait pas voir.
Si Prague était au bord de la mer, rien ne serait
plus charmant ; aussi Shakespeare frappe la Bohême
de sa baguette et en fait un pays maritime :
« Es-tu certain, dit Antigonus à un matelot, dans le
« Conte d'hiver, que notre vaisseau a touché les dé-
« serts de Bohême ? »
Antigonus descend à terre, chargé d'exposer une pe-
tite fille à laquelle il adresse ces mots :
MÉMOIRES d'outre-tombe 115
« Fleuri prospère ici... La tempête commence...
« Tu as bien l'air de devoir être rudement bercée 1 ^
Shakespeare ne semble-t-il pas avoir raconté d'à
vance l'histoire de la princesse Louise, de cette jeune
(leur, de cette nouvelle Perdita*, transportée dans les
déaerts de la Bohême?
Prague, 28 et 29 mai 1833.
Confusion, sang, catastrophe, c'est l'histoire de la
Bohême ; ses ducs et ses rois, au milieu des guerres
civiles et des guerres étrangères, luttent avec leurs
sujets, ou se collettent avec les ducs et les rois de
Silésie, de Saxe, de Pologne, de Moravie, de Hongrie,
d'Autriche et de Bavière.
Pendant le règne de Venceslas VI, qui mettait à la
broche son cuisinier quand il n'avait pas bien rôti un
lièvre, s'éleva Jean Huss, lequel, ayant étudié à Oxford,
en apporta la doctrine de Wiclef. Les protestants, qui
cherchaient partout des ancêtres sans en pouvoir trou-
ver, rapportent que, du haut de son bûcher, Jean
chanta, prophétisa la venue de Luther.
« Le monde rempli d'aigreur, dit Bossuet, enfanta
« Luther et Calvin, qui cantonnent la chrétienté. »
Des luttes chrétiennes et païennes, des hérésies pré-
coces de la Bohême, des importations d'intérêts étran-
gers et de mœurs étrangères, résulta une confusion
favorable au mensonge. La Bohême passa pour le pays
des sorciers.
D'anciennes poésies, découvertes en 1817 par
1. Perdita, dUe de Léonte, roi de Sicile, l'héroïne du ConU
d'hiver.
116 MÉMOIRES D'OUTRE-TOkSE
M. Hanka, bibliothécaire du musée de Prague, dans
les archives de l'église de Kœniginhof, sont célèbres.
Un jeune homme que je me plais à citer, fils d'un sa-
vaat illustre, M. Ampère*, a fait connaître l'esprit de
ces chants. Célakowsky a répandu des chansons popu-
laires dans l'idiome slave.
Les Polonais trouvent le dialecte bobême efféminé ;
c'est la querelle du dorien et de l'ionique. Le Bas-
Breton de Vannes traite de barbare le Bas-Breton de
Tréguier. Le slave ainsi que le magyar se prêtent à
toutes les traductions : ma pauvre Atala a été accou-
trée d'une robe de point de Hongrie ; elle porte aussi
un doliman arménien et un voile arabe.
Une autre littérature a fleuri en Bohême, la littéra-
ture moderne latine. Le prince de cette littérature,
Bohuslas Hassenstein, baron de Lobkowitz, né en 1462,
s'embarqua en 1490 à Venise, visita la Grèce, la Syrie,
l'Arabie et l'Egypte. Lobkowitz m'a devancé de trois
cent vingt-six ans^ à ces lieux célèbres, et, comme lord
Byron, il a chanté son pèlerinage. Avec quelle diffé-
rence d'esprit, de cœur, de pensées, de mœurs, nous
avons, à plus de trois siècles d'intervalle, médité sur
les mêmes ruines et sous le même soleil, Lobkowitz,
Bohême; lord Byron, Anglais; et moi, enfant de
France !
A l'époque du voyage de Lobkowitz, d'admirables
monuments, depuisrenversés, étaient debout. Ce devait
1. Jean-Jacques Ampère, Po^*t««nafionoî«5 de la Bohème. Pu-
blié d'abord dans le Globe en 1828, ce morceau a été recueilli
par iauteur, en 1850, au tome i*' du recueil intitulé : Liitéra-
ture, Voyages et Poésies.
2. De trois cent seize ans, et non de trois cent vingt-six.
Chateaubriand se trompait quelquefois dans ses addition*.
MEMOIRES d'outre-tombe 117
«tre un spectacle étonnant que celui de la barbarie
dans toute son énergie, tenant sous ses pieds la civi-
lisation terrassée, les janissaires de Mahomet II ivres
d'opium, de victoires et de femmes, le cimeterre à la
main, le front festonné du turban sanglant, échelonnés
pour l'assaut sur les décombres de l'Egypte et de la
Grèce : et moi, j'ai vu la même barbarie, parmi les
mêmes ruines, se débattre sous les pieds de la civili-
sation.
En arpentant la ville et les faubourgs de Prague, les
choses que je viens de dire venaient s'appliquer sur
ma mémoire, comme les tableaux d'une optique sur
une toile. Mais, dans quelque coin que je me trouvasse,
j'apercevais Hradschin, et le roi de France appuyé sur
les fenêtres de ce château, comme un fantôme domi-
nant toutes ces ombres.
Prague, 29 raai 1833.
Ma revue de Prague étant faite, j'allai, le 29 mai,
dîner au château à six heures. Charles X était fort gai.
Au sortir de table, en s'asseyant sur le canapé du sa-
lon, il me dit : « Chateaubriand, savez-vous que le
« National, arrivé ce matin, déclare que j'avais le
« droit de faire mes ordonnances? — Sire, ai-je ré-
« pondu, Votre Majesté jette des pierres dans mon
« jardin. » Le roi, indécis, hésitait; puis prenant son
parti : « J'ai quelque chose sur le coeur : vous m'avez
« diablement maltraité dans la première partie de
« votre discours à la Chambre des pairs. » Et tout de
suite, le roi, ne me laissant pas le temps de répondre,
s'est écrié : « Oh 1 la fin I la fin !... le tombeau vide à
« Saint-Denis... C'est admirable I... c'est très bien 1
il8 MÉMOIRES d'outre-tombe
« très bien... n'en parlons plus. Je n'ai pas voulu gar-
« dercela... c'est fini... c'est fini. » Et il s'excusait
d'avoir osé hasarder ce peu de mots.
J'ai baisé avec un pieux respect la main royale.
« Que je vous dise, a repris Charles X : j'ai peut-être
« eu tort de ne pas me défendre à Rambouillet; j'avais
« encore de grandes ressources... mais je n'ai pas
« voulu que le sang coulât pour moi ; je me suis
« retiré. »
Je n'ai point comb^tiii cette noble excuse ; j'ai ré-
pondu :
« Sire, Bonaparte s'est retiré deux fois comme
a Votre Majesté, afin de ne pas prolonger les maux de
« la France. » Je mettais ainsi la faiblesse de mon
vieux roi à l'abri de la gloire de Napoléon.
Les enfants arrivés, nous nous sommes approchés
d'eux. Le roi parla de l'âge de Mademoiselle : « Com-
« ment! petit chiffon, s'écria-t-il, vous avez déjà
« quatorze ans ! — Oh ! quand j'en aurai quinze ! dit
« Mademoiselle. — Eh bien! qu'en ferez-vous?» dit le
roi. Mademoiselle resta court.
Charles X raconta quelque chose : « Je ne m'en
« souviens pas, dit le duc de Bordeaux. — Je le crois
m bien, répondit le roi, cela se passait le jour même
« de votre naissance. — Oh ! répliqua Henri, il y a
« donc bien longtemps ! » Mademoiselle penchant un
peu la tête sur son épaule, levant son visage vers son
frère, tandis que ses regards tombaient obliquement
sur moi, dit avec une petite mine ironique : « Il y •
c donc bien longtemps que vous êtes né? »
Les enfants se retirèrent ; je saluai l'orphelin : je
devais partir dans la nuit. Je lui dis adieu en français.
MÉMOIRES d'outre-tombe 119
en anglais et en allemand. Combien Henri apprendra-
t-il de langues pour raconter ses errantes misères,
pour demander du pain et un asile à l'étranger?
Quand la partie de whist commença, je pris les
ordres de Sa Majesté. « Vous allez voir madame la
« dauphine à Carlsbad, dit Charles X. Bon voyage,
« mon cher Chateaubriand. Nous entendrons parler
« de vous dans les journaux. »
J'allai de porte en porte offrir mes derniers hom-
mages aux habitants du château. Je revis la jeune
princesse chez madame de Gontaut; elle me remit pour
sa mère une lettre au bas de laquelle se trouvaient
quelques lignes de Henri.
Je devais partir le 30 à cinq heures du matin; le
comte de Choteck avait eu la bonté de faire comman-
der les chevaux sur la route : un tripotage me retint
jusqu'à midi.
J'étais porteur d'une lettre de crédit de 2,000 francs
payable à Prague ; je m'étais présenté chez un gros
et petit matou juif qui poussa des cris d'admiration
en me voyant. Il appela sa femme à son secours ; elle
accourut, ou plutôt elle roula jusqu'à mes pieds ; elle
s'assit toute courte, toute grasse, toute noire, en face
de moi, avec deux bras comme des ailerons, me re-
gardant de ses yeux ronds : quand le Messie serait
entré par la fenêtre, cette Rachel n'aurait pas paru
plus réjouie ; je me croyais menacé d'un Alléluia.
L'agent de change m'offrit sa fortune, des lettres de
crédit pour toute l'étendue de la dispersion Israélite ;
il ajouta qu'il m'enverrait mes 2,000 francs à mon
hôtel.
La somme n'était point comptée le 29 au soir ; le
420 MÉMOIRES d'outre-tombe
30 au malin, lorsque les chevaux étaient déjà attelés,
arrive un commis avec un paquet d'assignats, papier
de différente origine, qui perd plus ou moins sur la
place et qui n'a pas cours hors des Etats autrichiens.
Mon compte était détaillé sur une note qui portait
pour solde, bon argent. Je restai ébahi : « Que voulez-
« vous que je fasse de cela? dis-je au commis. Com-
« ment, avec ce papier, payer la poste et la dépense
« des auberges? » Le commis courut chercher des
explications. Un autre commis vint et me fit des cal-
culs sans fin. Je renvoyai le second commis ; un troi-
sième me rapporta des écus de Brabant. Je partis,
désormais en garde contre la tendresse que je pour-
rais inspirer aux filles de Jérusalem.
Ma calèche était entourée, sous la porte, des gens
de l'hôtel, parmi lesquels se pressait une jolie ser-
vante saxonne qui courait à un piano toutes les fois
qu'elle attrapait un moment entre deux coups de son-
nette : priez Léonarde du Limousin, ou Fanchon de
la Picardie, de vous jouer ou de vous chanter sur le
piano Tanti palpiti ou la Prière de Moïse !
Prague et route, 29 et 30 mai 1833.
J'étais entré à Prague avec de grandes appréhen-
sions. Je m'étais dit : Pour nous perdre, il suffit sou-
vent à Dieu de nous remettre entre les mains nos des-
tinées ; Dieu fait des miracles en faveur des hommes,
mais il leur en abandonne la conduite, sans quoi ce
serait lui qui gouvernerait en personne : or, les hom-
mes font avorter les fruits de ces miracles. Le crime
n'est pas toujours puni dans ce monde ; les fautes le
sont toujours. Le crime est de la nature infinie et
MEMOIRES d'outre-tombe 121
générale de l'homme ; le ciel seul en connaît le fond
et s'en réserve quelquefois le châtiment. Les fautes
d'une nature bornée et accidentelle sont de la compé-
tence de la justice étroite de la terre : c'est pourquoi
il serait possible que les dernières fautes de la mo-
narchie fussent rigoureusement punies par les
hommes.
Je m'étais dit encore : On a vu des familles royales
tomber dans d'irréparables erreurs, en s'infatuant
d'une fausse idée de leur nature: tantôt elles se regar-
dent comme des familles divines et exceptionnelles,
tantôt comme des familles mortelles et privées ; selon
l'occurrence, elles se mettent au-dessus de la loi com-
mune ou dans les limites de cette loi. Violent-elles les
constitutions politiques? elles s'écrient qu'elles en
ont le droit, qu'elles sont la source de la loi, qu'elles
ne peuvent être jugées par les règles ordinaires. Veu-
lent-elles faire une faute domestique, donner par
exemple une éducation dangereuse à l'héritier du
trône ? elles répondent aux réclamations : « Un parti-
« culier peut agir envers ses enfants comme il lui plaît,
« et nous ne le pourrions pas 1 >.
Eh non, vous ne le pouvez pas : vous n'êtes ni une
famille divine, ni une famille privée; vous êtes une
famille publique ; vous appartenez à la société. Les
erreurs de la royauté n'attaquent pas la royauté seule;
elles sont dommageables à la nation entière : un ro*
bronche et s'en va; mais la nation s'en va-t-elle? N
ressent-elle aucun mal ? ceux qui sont demeurés atta
chés à la royauté absente, victimes de leur honneur
ne sont-ils ni interrompus dans leur carrière, ni pour-
suivis dans leurs proches, ni entravés dans leur liberté,
122 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
ni menacés dans leur vie ? Encore une fois, a royauté
n'est point une propriété privée, c'est un bien com-
mun, indivis, et des tiers sont engagés dans la for-
tune du trône. Je craignais que, dans les troubles
inséparables du malheur, la royauté n'eût point
aperçu ces vérités et n'eût rien fait pour y revenir en
temps utile.
Dun autre côté, tout en reconnaissant les avantages
immenses de la loi salique, je ne me dissimulais pas
que la durée de race a quelques graves inconvénients
pour les peuples et pour les rois : pour les peuples,
parce qu'elle mêle trop leur destinée avec celle des
rois; pour les rois, parce que le pouvoir permanent
les enivre; ils perdent les notions de la terre: tout
ce qui n'est pas à leurs autels, prières prosternées,
humbles vœux, abaissementsprofonds, est impiété. Le
malheur ne leur apprend rien; l'adversité n'est qu'une
plébéienne grossière qui leur manque de respect^
et les catastrophes ne sont pour eux que des inso-
lences.
Je m'étais heureusement trompé : je n'ai point trouvé
Charles X dans ces hautes erreurs qui naissent au faîte
de la société ; je l'ai trouvé seulement dans les illusions
communes d'un accident inattendu, et qui sont plus
explicables. Tout sert à consoler l'amour-propre du
frère de Louis XVIII : il voit le monde politique se
détruire, et il attribue avec quelque raison cette des-
truction à son époque, non à sa personne : Louis XVI
n'a-t-il pas péri? la République n'est-elle pas tombée?
Bonaparte n'a-t-il pas été contraint d'abandonner deux
fois le théâtre de sa gloire et n'est-il pas allé mourir
captif sur un écueil? Les trônes de l'Europe ne sont-
HÉMOIRES d'outre-tombe 123
ils pas menacés? Que pouvait-il donc, lui, Charles X,
plus que ces pouvoirs renversés? Il avoulu se défendre
contre des ennemis; il était averti du danger par sa
police et par des symptômes publics : il a pris l'initia-
tive; il a attaqué pour n'être pas attaqué. Les héros
des trois émeutes n'ont-ils pas avoué qu'ils conspi-
raient, qu'ils avaient joué la comédie pendant quinze
ans? Eh bien ! Charles a pensé qu'il était de son devoir
de faire un effort; il a essayé de sauver la légitimité
française et avec elle la légitimité européenne : il a
livré la bataille, et il Ta perdue; il s'est immolé au
salut des monarchies; voilà tout : Napoléon a eu son
Waterloo, Charles X ses journées de Juillet.
Ainsi les choses se présentent au monarque infor-
tuné; il reste immuable, accoté des événements qui
calent et assujettissent son esprit. A force d'immobi-
lité, il atteint une certaine grandeur : homme d'ima-
gination, il vous écoute, il ne se fâche point contre
vos idées, il a l'air d'y entrer et n'y entre point du
tout. Il est des axiomes généraux qu'on met devant soi
comme des gabions; placé derrière ces abris, on
tiraille de là sur les intelligences qui marchent.
La méprise de beaucoup est de se persuader, d'a-
près des événements répétés dans l'histoire, que le
genre humain est toujours dans sa place primitive ; ils
confondent les passions et les idées : les premières
sont les mêmes dans tous les siècles, les secondes
changent avec la succession des âges. Si les effets
matériels de quelques actions sont pareils à diverses
époques, les causes qui les ont produits sont difië-
rentes.
Charles X se regarde comme un principe, et, en
124 MÉMOIRES d'outre-tombe
effet, il y a des hommes qui, à force d'avoir vécu
dans des idées fixes, de générations en générations
semblables, ne sont plus que des monuments. Certains
individus, par le laps de temps et par leur prépondé-
rance, deviennent des choses transformées en per-
sonnes; ces individus périssent quand ces choses
viennent à périr : Brutus et Caton étaient la république
romaine incarnée; ils ne lui pouvaient survivre, pas
plus que le cœur ne peut battre quand le sang se re-
tire.
Je traçai autrefois ce portrait de Charles X :
« Vous l'avez vu depuis dix ans, ce sujet fidèle, ce
« frère respectueux, ce père tendre, si affligé dans un
« de ses fils, si consolé par l'autre! Vous le connais-
« sez, ce Bourbon qui vint le premier après nos mal-
« heurs, digne héraut de la vieille France, se jeter
« entre vous et l'Europe, une branche de lis à la
« main ! Vos yeux s'arrêtent avec amour et complai-
« sance sur ce prince qui, dans la maturité de l'âge,
« a conservé le charme et la noble élégance de la
« jeunesse, et qui, maintenant, orné du diadème, n'est
« encore qu'un Français de plus au milieu de vous !
«f Vous répétez avec émotion tant de mots heureux
« échappés à ce nouveau monarque, qui puise dans
« la loyauté de son cœur la grâce de bien dire !
« Quel est celui d'entre nous qui ne lui confierait
« sa vie, sa fortune, son honneur? Cet homme que
« nous voudrions tous avoir pour ami, nous l'avons
« aujourd'hui pour roi. Ah ! tâchons de lui faire oublier
« les sacrifices de sa vie ! Que la couronne pèse légè-
« rement sur la tête blanchie de ce chevalier chrétienl
« Pieux comme Louis XII, courtois comme François I",
MÉMOIRES d'outre-tombe 125
« franc comme Henri IV, qu'il soit heureux de tout
« le bonheur qui lui a manqué pendant si longues
a années! Que le trône, oti tant de monarques ont
« rencontré des tempêtes, soit pour lui un lieu de
•i repos 1 '. »
Ailleurs j'ai célébré encore le même prince : le mo-
dèle a seulement vieilli, mais on le reconnaît dans les
jeunes touches du portrait : l'âge nous flétrit en
nous enlevant une certaine vérité de poésie qui fait
le teint et la fleur de notre visage, et cependant on
aime malgré soi le visage qui s'est fané en même
temps que nos propres traits. J'ai chanté des hymnes
à la race de Henri IV; je les recommencerais de
grand cœur, tout en combattant de nouveau les mé-
prises de la légitimité et en m'attirant de nouveau ses
disgrâces, si elle était destinée à renaître. La raison en
est que la royauté légitime constitutionnelle m'a tou-
jours paru le chemin le plus doux et le plus sûr vers
l'entière liberté. J'ai cru et je croirais encore faire
l'acte d'un bon citoyen en exagérant même les avan-
tages de cette royauté, afin de lui donner, si cela dé-
pendait de moi, la durée nécessaire à l'accomplisse-
ment de la transformation graduelle de la société et
des mœurs.
Je rends service à la mémoire de Charles X en oppo-
sant la pure et simple vérité à ce qu'on dira de lui
dans l'avenir. L'inimitié des partis le représentera
comme un homme infidèle à ses serments et violateur
des libertés publiques : il n'est rien de tout cela. Il a
1 . Le Roi ext mort I Vive le Roi ! par le vicomte de Chateau-
briand. 1824, in-8», 37 p. — Mélanges historiqi»cs (t. m det
ŒuTres complètes de 1826).
126 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
été de bonne foi en attaquant la charte ; il ne s'est
pas cru, et ne devait pas se croire parjure; il avait la
ferme intention de rétablir cette charte après l'avoir
sauvée, à sa manière et comme il la comprenait.
Charles X est tel que je l'ai peint : doux, quoique
sujet à la colère, bon et tendre avec ses familiers,
aimable, léger, sans fiel, ayant tout du chevalier, la
dévotion, la noblesse, l'élégante courtoisie, mais entre-
mêlé de faiblesse, ce qui n'exclut pas le courage passif
et la gloire de bien mourir; incapable de suivre jus-
qu'au bout une bonne ou une mauvaise résolution ;
pétri avec les préjugés de son siècle et de son rang;
à une époque ordinaire, roi convenable; à une époque
extraordinaire, homme de perdition, non de malheur.
Pour ce qui est du duc de Bordeaux, on voudrait
en faire à Hradschin un roi toujours à cheval, toujours
donnant de grands coups d'épée. 11 faut sans doute
qu'il soit brave ; mais c'est une erreur de se figurer
qu'en ce temps-ci le droit de conquête serait reconnu,
qu'il suffirait d'être Henri IV pour remonter sur le
trône. Sans courage, on ne peut régner; avec le cou-
rage seul, on ne règne plus : Bonaparte a tué l'autorité
de la victoire.
Un rôle extraordinaire pourrait être conçu par Hen-
ri V : je suppose qu'il sente à vingt ans sa position
et qu'il se dise : « Je ne puis pas demeurer immobile;
« j'ai des devoirs de mon sang à remplir envers le
« passé, mais suis-je donc forcé de troubler la France
« à cause de moi seul? Dois-je peser sur les siècles
« futurs de tout le poids des siècles finis? Tranchons
« la question; inspirons des regrets à ceux qui ont
MÉMOIRES d'outre-tombe 127
« injustement proscrit mon enfance; montrons-leur
« ce que je pouvais être. Il ne dépend que de moi de
« me dévouer à mon pays en consacrant de nouveau,
« quelle que soit l'issue du combat, le principe des
« monarchies héréditaires. »
Alors le fils de saint Louis aborderait la France dans
une double idée de gloire et de sacrifice; il y descen-
drait avec la ferme résolution d'y rester, une couronne
sur le front ou une balle dans le cœur : au dernier
cas, son héritage irait à Philippe. La vie triomphante
ou la mort sublime de Henri rétablirait la légitimité,
dépouillée seulement de ce que ne comprend plus le
siècle et de ce qui ne convient plus au temps. Au reste,
en supposant le sacrifice de mon jeune prince, il ne le
ferait pas pour moi : après Henri V mort sans enfants,
je ne reconnaîtrais jamais de monarque en France I
Je me suis laissé aller à des rêves : ce que je sup-
pose relativement au parti qu'aurait à prendre Henri
n'est pas possible : en raisonnant de la sorte, je me
suis placé en pensée dans un ordre de choses au-des-
sus de nous; ordre qui, naturel à une époque d'éléva-
tion et et de magnanimité, ne paraîtrait aujourd'hui
qu'une exaltation de roman; c'est comme si j'opinais
à l'heure qu'il est d'en revenir aux Croisades; or,
nous sommes terre à terre dans la triste réalité d'une
nature humaine amoindrie. Telle est la disposition
des âmes, que Henri V rencontrerait dans l'apathie
de la France au dedans, et dans les royautés au
dehors, des obstacles invincibles. Il faudra donc qu'il
se soumette, qu'il consente à attendre les événements,
à moins qu'il ne se décidât à un rôle qu'on ne man-
querait pas de stigmatiser du nom d'aventurier. Il
128 MÉMOIRES d'outre-tombe
faudra qu'il rentre dans la série des faits médiocres
et qu'il voie, sans toutefois s'en laisser accabler, les
Jiffîcultés qui l'environnent.
Les Bourbons ont tenu après l'Empire, parce qu'ils
succédaient à l'arbitraire : se fîgure-t-on Henri trans-
porté de Prague au Louvre après l'usage de la plus
entière liberté? La nation française n'aime pas au
fond cette liberté; mais elle adore l'égalité; elle n'ad-
met l'absolu que pour elle et par elle, et sa vanité lui
commande de n'obéir qu'à ce qu'elle s'impose. La
charte a essayé vainement de faire vivre sous la même
loi deux nations devenues étrangères l'une à l'autre,
la France ancienne et la France moderne; comment,
quand des préjugés se sont accrus, feriez-vous se
comprendre l'une et l'autre France? Vous ne ramène-
riez point les esprits en remettant sous les yeux des
vérités incontestables.
A entendre la passion ou l'Ignorance, les Bourbons
sont les auteurs de tous nos maux; la réinstallation
de la branche aînée serait le rétablissement de la do-
mination du château; les Bourbons sont les fauteurs
et les complices de ces traités oppresseurs dont à bon
droit je n'ai jamais cessé de me plaindre: et pourtant
rien de plus absurde que toutes ces accusations, où
les dates sont également oubliées et les faits grossiè-
rement altérés. La Restauration n'exerça quelque
influence dans les actes diplomatiques qu'à l'époque
de la première invasion. Il est reconnu qu'on ne
voulait point cette restauration, puisqu'on traitait avec
Bonaparte à Châtillon; que, l'eùt-il voulu, il demeurait
empereur des Français. Sur l'entêtement de son génie
et faute de mieux, on prit les Bourbons qui se trou-
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 129
valent là. Monsieur, lieutenant général du royaume,
eut alors une certaine part aux transactions du jour;
on a vu, dans la vie d'Alexandre, ce que le traité de
Paris de 1814 nous avait laissé.
En 1815 il ne fut plus question des Bourbons; ils
n'entrèrent en rien dans les contrats spoliateurs de la
seconde invasion : ces contrats furent le résultat de
la rupture du ban de l'île d'Elbe. A Vienne, les alliés
déclarèrent qu'ils ne se réunissaient que contre un
seul homme ; qu'ils ne prétendaient imposer ni aucune
sorte de maître ni aucune espèce de gouvernement à
la France. Alexandre même avait demandé au congrès
un roi autre que Louis XVIII. Si celui-ci en venant
s'asseoir aux Tuileries ne se fût hâté de voler son trône,
il n'aurait jamais régné. Les traités de 1815 furent
abominables, précisément parce qu'on refusa d'en»
tendre la voix de la légitimité, et c'est pour les faire
brûler, ces traités, que j'avais voulu reconstruire
notre puissance en Espagne.
Le seul moment où l'on retrouve l'esprit de la Res-
tauration est au congrès d'Aix-la-Chapelle; les alliés
étaient convenus de nous ravir nos provinces du nord
et de l'est : M. de Richelieu intervint. Le tzar, touché
de notre malheur, entraîné par son équitable penchant,
remit à M. le duc de Richelieu la carte de France, sur
laquelle était tracée la ligne fatale. J'ai vu de mes
propres yeux cette carte du Styx entre les mains de
madame de Montcalm, sœur du noble négociateur*.
1 . Ce n'est pas, comme le dit à tort Chateaubriand, au Congre*
d'Aix-la-Chapelle, en 1818, que les Alliés réclamèrent le démem-
brement de la France, c'est trois ans plus tôt, lors de la discus-
■ioQ des traités de 1815. C'»at à co moment que fut dressée par
9
130 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
La France occupée comme elle l'était, nos places
fortes ayant garnison étrangère, pouvions-nous résis-
ter? Une fois privés de nos départements militaires,
combien de temps aurions-nous gémi sous la con-
quête? Eussions-nous eu un souverain d'une famille
nouvelle, un prince d'occasion, on ne l'aurait point
respecté. Parmi les alliés, les uns cédèrent à l'illusion
d'une grande race, les autres crurent que, sous une
puissance usée, le royaume perdrait son énergie et
cesserait d'être un objet d'inquiétude : Cobbett lui-
même en convient dans sa lettre*. C'est donc une
monstrueuse ingratitude de ne pas voir que, si nous
sommes encore de la vieille Gaule, nous le devons au
sang que nous avons le plus maudit. Ce sang, qui de-
puis huit siècles circulait dans les veines mêmes de la
leurs soins « cette carte du Styi » que Chateaubriand a vue et
qui arait été remise par l'empereur Alexandre au duc de Riche-
lieu, comme un témoignage incontestable des concessions obte-
nues par l'intervention de ce dernier. Sur ce plan, une ligne tra-
cée en bleu indique notre nouvelle frontière ; elle enlève à la
France une portion des départements de l'Isère avec le fort Bar-
raux ; de l'Ain avec Belley, Gex et le fort de l'Ecluse ; du Jura
avec Saint-Claude ; du Doubs avec le fort de Tour, Pontarlier,
Saint-Hippolyte et Montbéliard ; tout le Haut-Rhin, tout le Bas-
Rhin, toute la Moselle, une partie de la Meuse comprenant
Montmédy; lesArdennes avec Sedan, Mézières et Rocroy ; tout
le département du Nord à l'exception de Cambrai et de Douai.
— Si ce tracé bleu n'a pas reçu son exécution, si la France n'a
pas été effacée de la carte politique de l'Europe, nous le derons
au roi Louis XVIII et au duc de Richelieu.
1. William Cobbett (1766-1835), radical anglais, célèbre par
ses pamphlets ; élu en 1832 membre de la Chambre des com-
munes, il appuya chaudement la réforme parlementaire. La lettre
à laquelle font ici allusion les Mémoires est une brochure de
Cobbett sur la guerre d'Espagne, écrite, à la date du l*' mars
1823, sous forme de Lettre à M. de Chateaubriand. Ce dernier ea
a publié la traduction au chapitre XLIX du Congrès do /iront.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 131
France, ce sang qui l'avait faite ce quelle est, Ta sau-
vée encore. Pourquoi s'obstiner à nier éternellement
les faits ? On a abusé contre nous de la victoire, comme
nous en avions abusé contre l'Europe. Nos soldats
étaient allés en Russie; ils ont ramené sur leurs pas
les soldats qui fuyaient devant eux. Après action
réaction, c'est la loi. Gela ne fait rien à la gloire de
Bonaparte, gloire isolée et qui reste entière; cela ne
fait rien à notre gloire nationale, toute couverte de la
poussière de l'Europe dont nos drapeaux ont balayé
les tours. Il était inutile, dans un dépit d'ailleurs trop
juste, d'aller chercher à nos maux une autre cause que
la cause véritable. Loin d'être cette cauce, les Bour-
bons de moins dans nos revers, nous étions partagés.
Appréciez maintenant les calomnies dont la Restau-
ration a été l'objet; qu'on interroge les archives des
relations extérieures, on sera convaincu de l'indépen-
dance du langage tenu aux puissances sous le règne
de Louis XVIII et de Charles X. Nos souverains avaient
le sentiment de la dignité nationale; ils furent surtout
rois à l'étranger, lequel ne voulut jamais avec fran-
chise le rétablissement, et ne vit qu'à regret la résur-
rection de la monarchie aînée. Le langage diploma-
tique de la France à l'époque dont je traite est, il faut
le dire, particulier à l'aristocratie; la démocratie,
pleine de larges et fécondes vertus, est pourtant arro-
gante quand elle domine : d'une munificence incom-
parable lorsqu'il faut, d'immenses dévouements, elle
échoue aux détails; elle est rarement élevée, surtout
dans les longs malheurs. Une partie de la haine dea
cours d'Angleterre et d'Autriche contre la légitimité
vient de la fermeté du cabinet des Bourbons.
132 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Loin de précipiter cette légitimité, mieux avisé on
en eût étayé les ruines; à l'abri dans l'intérieur, on
eût élevé le nouvel édifice, comme on bâtit un vaisseau
qui doit braver l'Océan sous un bassin couvert taillé
dans le roc : ainsi la liberté anglaise s'est formée au
sein de la loi normande. Il ne fallait pas répudier le
fantôme monarchique; ce centenaire du moyen âge,
comme Dandolo, avoit les yeux en la tête beaux, et
si, n'en véoit ^owffe; vieillard qui pouvait guider les
jeunes croisés et qui, paré de ses cheveux blancs, im-
primait encore vigoureusement sur la neige ses pas
ineffaçables.
Que, dans nos craintes prolongées, des préjugés et
des hontes vaniteuses nous aveuglent, on le conçoit;
mais la distante postérité reconnaîtra que la Restau-
ration a été, historiquement parlant, une des plus
heureuses phases de notre cycle révolutionnaire. Les
partis dont la chaleur n'est pas éteinte peuvent s'é-
crier : « Nous fûmes libres sous l'Empire, esclaves
« sous la monarchie de la charte l » Les générations
futures, ne s'arrêtant pas à cette contre-vérité, risible
si elle n'était un sophisme, diront que les Bour-
bons rappelés prévinrent le démembrement de la
France, qu'ils fondèrent parmi nous le gouvernement
représentatif, qu'ils firent prospérer les finances,
acquittèrent des dettes qu'ils n'avaient pas contrac-
tées, et payèrent religieusement jusqu'à la pension de
la sœur de Robespierre. Enfin, pour remplacer nos
colonies perdues, ils nous laissèrent, en Afrique, une
des plus riches provinces de l'empire romain.
Trois choses demeurent acquises à la légitimité res-
taurée : eUe est entrée dans Cadix; elle a donné k
MÉMOIRES d'outre-tombe 133
Navarin l'indépendance à la Grèce ; elle a affranchi la
chrétienté en s'emparant d'Alger : entreprises dans
lesquelles avaient échoué Bonaparte, la Russie,
Charles-Quint et l'Europe. Montrez-moi un pouvoir de
quelques jours (et un pouvoir si disputé), lequel ait
accompli de telles choses.
Je crois, la main sur la conscience, n'avoir rien
exagéré et n'avoir exposé que des faits dans ce que je
viens de dire sur la légitimité. Il est certain que les
Bourbons ne voudraient ni ne pourraient rétablir une
monarchie de château et se cantonner dans une tribu
de nobles et de prêtres ; il est certain qu'ils n'ont
point été ramenés par les alliés; ils ont été l'accident,
non la cause de nos désastres, cause qui vient évi-
demment de Napoléon. Mais il est certain aussi que
le retour de la troisième race a malheureusement
coïncidé avec le succès des armes étrangères. Les
Cosaques se sont montrés dans Paris au moment où
l'on y revoyait Louis XVIII : alors pour la France
humiliée, pour les intérêts particuliers, pour toutes
les passions émues, la Restauration et l'invasion sont
deux choses identiques ; les Bourbons sont devenus
la victime d'une confusion des faits, d'une calomnie
changée, comme tant d'autres, en une vérité-men-
songe. Hélas 1 il est difficile d'échapper à ces calamités
que la nature et le temps produisent; on a beau les
combattre, le bon droit n'entraîne pas toujours la vie
toire. Les Psylles, nation de l'ancienne Afrique,
avaient pris les armes contre le vent du Midi ; un
tourbillon s'éleva et engloutit ces braves : « LesNasa-
moniens, dit Hérodote, s'emparèrent de leur pays
abandonné. >
134 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE
En parlant de la dernière calamité des Bourbons,
leur commencement me revient en mémoire : je ne
sais quel augure de leur tombe se fit entendre à leur
berceau. Henri IV ne se vit pas plutôt maître de Paris
qu'il fut saisi d'un pressentiment funeste. Les entre-
prises d'assassinat qui se renouvelaient, sans alarmer
son courage, influaient sur sa gaieté naturelle. A la
procession du Saint-Esprit, le 5 janvier 1595, il parut
habillé de noir, portant à la lèvre supérieure un em-
plâtre sur la blessure que Jean Ciiàtel lui avait faite à
ia bouche en le voulant frapper au cœur. Il avait le
visage morne ; madame de Balagni lui en ayant
demandé la cause : « Comment, lui répondit-il, pour-
« rois-je être content de voir un peuple si ingrat,
fc qu'encore que j'aie fait et fasse tous les jours ce que
« je puis pour lui, et pour le salut duquel je voudrois
t sacrifier mille vies, si Dieu m'en avoit donné autant,
« me dresser tous les jours de nouveaux attentats, car
« depuis que je suis ici je n'oy parler d'autre chose? »
Cependant ce peuple criait : Vive le roi 1 « Sire, dit un
« seigneur de la cour, voyez comme tout votre peuple
« se réjouit de vous voir. » Henri, secouant la tète :
« C'est un peuple. Si mon plus grand ennemi étoit là
« où je suis, et qu'il le vît passer, il lui en feroit autant
« qu'à moi et crieroit encore plus haut. »
Un ligueur apercevant le roi affaissé au fond de son
carrosse, dit : « Le voilà déjà au cul de la charette. »
Ne vous semble-t-il pas que ce ligueur parlait de
Louis XVI allant du Temple à l'échafaud ?
Le vendredi 14 mai 1610, le roi, revenant des Feuil-
lants avec Bassompierre et le dac de Guise, leur dit :
« Vous ne me connoissez pas maintenant, vous autres.
MÉMOIRES d'outre-tombe 135
« et quand vous m'aurez perdu, vous connoîtrez alors
« ce que je valois et la différence qu'il y a de moi aux
« autres hommes. — Mon Dieu, sire, repartit Bassom-
« pierre, ne cesserez-vous jamais de nous troubler,
'< en nous disant que vous mourrez bientôt? » Et
alors le maréchal retrace à Henri sa gloire, sa pros-
périté, sa bonne santé qui prolongeait sa jeunesse.
« Mon ami, lui répondit le roi, il faut quitter tout
« cela. » Ravaillac était à la porte du Louvre.
Bassompierre se retira et ne vit plus le roi que dans
son cabinet.
« Il étoit étendu, dit-il, sur son lit; et M. de Vie,
« assis sur le même lit que lui, avoit mis sa croix de
« l'Ordre sur sa bouche, et lui faisoit souvenir de
« Dieu. M, le Grand en arrivant se mit à genoux à la
« ruelle et lui tenoit une main qu'il baisoit, et je
« m'étois jeté à ses pieds que je tenois embrassés en
« pleurant amèrement' »
Tel est le récit de Bassompierre.
Poursuivi par ces tristes souvenirs, il me semblait
que j'avais vu dans les longues salles de Hradschin
les derniers Bourbons passer tristes et mélancoliques,
comme le premier Bourbon dans la galerie du Louvre ;
j'étais venu baiser les pieds de la royauté après sa
mort. Qu'elle meure à jamais ou qu'elle ressuscite,
elle aura mes derniers serments : le lendemain de sa
disparition finale, la république commencera pour
moi. Au cas que les Parques, qui doivent éditer mes
Mémoires, ne les publient pas incessamment, on saura,
quand ils paraîtron»,, qnand on aura tout lu, tout pesé,
jusqu'à quel point je me suis trompé dans mes regrets
1. Mémoires du tnaréchal de Bassompierre, tome i, p. 435.
13Ô MÉMOIRES d'outre-tombe
et dans mes conjectures. — Respectant le malheur,
respectant ce que j'ai servi et ce que je continuerai de
servir au prix du repos de mes derniers jours, je trace
mes paroles, vraies ou trompées, sur mes heures
tombantes, feuilles séchées et légères que le souffle
de l'éternité aura bientôt dispersées.
Si les hautes races approchaient de leur terme
(abstraction faite des possibilités de l'avenir et des
espérances vivaces qui repoussent sans cesse au fond
du cœur de l'homme), ne serait-il pas mieux que, par
une fin digne de leur grandeur, elles se retirassent
dans la nuit du passé avec les siècles? Prolonger ses
jours au delà d'une éclatante illustration ne vaut rien;
le monde se lasse de vous et de votre bruit; il vous
en veut d'être toujours là : Alexandre, César, Napo-
léon ont disparu selon les règles de la renommée.
Pour mourir beau, il faut mourir jeune; ne faites pas
dire aux enfants du printemps : « Comment! c'est là
« ce génie, cette personne, cette race à qui le monde
« battait des mains, dont on aurait payé un cheveu,
« un sourire, un regard du sacrifice de la vie 1 » Qu'il
est triste de voir le vieux Louis XIV ne trouver auprès
de lui, pour parler de son siècle, que le vieux duc de
Villeroi I Ce fut une dernière victoire du grand Condé
d'avoir, au bord de sa fosse, rencontré Bossuet : l'ora-
teur ranima les eaux muettes de Chantilly; avec l'en-
fance du vieillard, il repétrit l'adolescence du jeune
homme; il rebrunit les cheveux sur le front du vain-
queur de Rocroi, en disant, lui, Bossuet, un immortel
adieu à ses cheveux blancs. Vous qui aimez la gloira-
soignez votre tombeau ; couchez-vous-y bien ; tâche»
d'y faire bonne figure, car vous y resterez.
MÉMOIRES d'outre-tombe 137
Le chemin de Prague à Carlsbad s'allonge dans les
ennuyeuses plaines qu'ensanglanta la guerre de Trente
Ans. En traversant la nuit ces champs de bataille, je
m'humilie devant ce Dieu des armées, qui porte le
ciel à son bras comme un bouclier. On aperçoit d'assez
loin les monticules boisés au pied desquels se trou-
vent les eaux. Les beaux esprits des médecins de
Carlsbad comparent la route au serpent d'Esculape
qui, descendant la colline, vient boire à la coupe
d'Hygie.
Du haut de la lourde la ville, Stadlthurm, tourem
mitrée d'un clocher, des gardiens sonnent de la trompe,
aussitôt qu'ils aperçoivent un voyageur. Je fus salué
du son joyeux comme un moribond, et chacun de se
dire avec transport dans la vallée : « Voici un arthri-
« tique, voici un hypocondriaque, voici un myope I »
Hélas I j'étais mieux que tout cela, j'étais un incurable.
A sept heures du matin, le 31, j'étais installé à YÉcu
d'Or, auberge tenue au bénéfice du comte de Bolzona,
très noble homme ruiné. Logeaient dans cet hôtel le
comte et madame la comtesse de Cossé (ils m'avaient
devancé), et mon comoalriote le général de Tro^off',
1. Joachim-Simon, comte de Trogo/f, né au château de Penlan,
paroisse de Quimper-Guézennec, évêché de Tréguier, en 1763.
Entré au service en 1779, il passa en Amérique, se battit dans
la guerre de l'Indépendance, et, revenu en France, avec la dé-
coration de Cincinnatus, servit activement jusqu'à l'émigration,
en 1790. Aide de camp du lieutenant- général prince de Roche-
fort, puis major au corps de Rohan, au service de l'Allemagne,
plus tard encore, capitaine de grenadiers autrichiens à Prague,
il obtint le commandement de la Légion de l'archiduc Charles
et resta jusqu'en 1814 au service de l'Autriche. La RestauratioQ
réleva au grade de maréchal de camp, et le comte d'Artois l'ad-
mit dans son intimité. Le prince, qui se plaisait k l'appeler s m
sanglier breton, goûtait fort la franchise de son caractère un
138 MÉMOIRES d'outre-tombe
naguère gouverneur du château de Saint-Cloud, ci-
devant né à Landivisiau dans le rayon de la lune de
Landernau, et, tout trapu qu'il est, capitaine de gre-
nadiers autrichiens à Prague, pendant la Révolution,
Il venait de visiter son seigneur banni, successeur de
saint Clodoald, moine en son temps à Saint-Cloud.
Trogoff, après son pèlerinage, s'en retournait en Basse-
Bretagne. Il emportait un rossignol de Hongrie et un
rossignol de Bohême qui ne laissaient dormir personne
dans Thôtel, tant ils se plaignaient de la cruauté de
Térée. Trogoff les bourrait de cœur de bœuf râpé,
sans pouvoir venir à, bout de leur douleur.
El mœstis late loca quettibus impiet*.
Nous nous embrassâmes comme deux Bretons, Tro-
goff et moi. Le général, court et carré comme un Celte
de la Cornouaille, a de la finesse sous l'apparence de
la franchise, et du comique dans la manière de con-
ter. Il plaisait assez à madame la dauphine, et, comme
il sait l'allemand, elle se promenait avec lui. Instruite
de mon arrivée par madame de Cossé, elle me fitpro-
pea rade et Toriginalité piquante de son esprit. Devenu roi,
Charles X !• nomma gouverneur de Saint-Cloud. « Tu es le
plus pauvre de mes gentilshommes, lui dit le Roi, et tu auras le
plus beau château ». Les événements de 1830 le surprirent dans
ce poste. L'ordre de la retraite de Saint-Cloud fut pour le gé-
néral Trogoff un coup de foudre. Lors de la halte à Rambouillet,
il fut nommé par interin . gouverneur du château ; il eut voulu
combattre, mais on ne le lui permit pas. Il suivit le roi jusqu'au
vaisseau qui allait 1 emporter en Angleterre, et, ce devoir ac-
compli, il M retira au château de Keruzoret, près d« Stint-Pol.
Il n'en sortait que pour aller voir son vieux maître fur la term
d'exil. Le général Trogoff est mort en 1840.
1. Virgile, Géorgiquet, livre rv, Ters 515.
MÉMOIRES d'oUTKE-TOMBE 139
poser de la voir à neuf heures et demie, ou à midi :
à midi j'étais chez elle.
Elle occupait une maison isolée, à l'extrémité du
village, sur la rive droite de la Tèple, petite rivière
qui se rue de la montagne et traverse Carlsbad dans
sa longueur. En montant l'escalier de l'appartement
de la princesse, j'étais troublé : j'allais voir, presque
pour la première fois, ce modèle parfait des souffran-
ces humaines, cette Antigone de la chrétienté. Je
n'avais pas causé dix minutes dans ma vie avec ma-
dame la dauphine ; à peine m'avait-elle adressé, dans
le cours rapide de ses prospérités, deux ou trois pa-
roles ; elle s'était toujours montrée embarrassée avec
moi. Bien que je n'eusse jamais écrit et parlé d'elle
qu'avec une admiration profonde, madame la dau-
phine avait dû nécessairement nourrir à mon égard
les préjugés de ce troupeau d'antichambre, au milieu
duquel elle vivait : la famille royale végétait isolée
dans cette citadelle de la bêtise et de l'envie, qu'assié-
geaient, sans pouvoir y pénétrer, les générations
nouvelles.
Un domestique m'ouvrit la porte ; j'aperçus ma-
dame la dauphine assise au fond d'un salon sur un
sofa, entre deux fenêtres, brodant à la main un mor-
ceau de tapisserie. J'entrai si ému que je ne savais
pas si je pourrais arriver jusqu'à la princesse.
Elle releva la tête qu'elle tenait baissée tout contre
son ouvrage, comme pour cacher elle-même son émo-
tion, et, m'adressant la parole, elle me dit : « Je suis
« heureuse de vous voir, monsieur de Chateaubriand;
« le roi m'avait mandé votre arrivée. Vous avez passé
« la nuit? vous devez être fatigué. »
140 MEMOIRES d'outre-tombe
Je lui présentai respectueusement les lettres de
madame la duchesse de Berry ; elle les prit, les posa
sur le canapé près d'elle, et me dit : « Asseyez-vous,
a asseyez-vous. » Puis elle recommença sa broderie
avec un mouvement rapide, machinal et convulsif.
Je me taisais ; madame la dauphine gardait le si-
lence : on entendait le piquer de l'aiguille et le tirer
de la laine que la princesse passait brusquement dans
le canevas, sur lequel je vis tomber quelques pleurs.
L'illustre infortunée les essuya dans ses yeux avec le
dos de sa main, et, sans relever la tête, elle me dit :
« Comment se porte ma sœur? Elle est bien malheu-
« reuse, bien malheureuse. Je la plains beaucoup, je
a la plains beaucoup. >> Ces mots brefs et répétés cher-
chaient en vain à nouer une conversation dont les
expressions manquaient aux deux interlocuteurs. La
rougeur des yeux de la dauphine, causée par l'habi-
tude des larmes, lui donnait une beauté qui la faisait
ressembler à la Vierge du Spasimo.
a Madame, répondis-je enfin, madame la duchesse
« de Berry est bien malheureuse, sans doute; elle
« m'a chargé de venir remettre ses enfants sous votre
« protection pendant sa captivité. C'est un grand sou-
« lagement de penser que Henri V retrouve dans
« Votre Majesté une seconde mère. »
Pascal a eu raison de mêler la grandeur et la misère
de l'homme : qui pourrait croire que madame la dau-
phine comptât pour quelque chose ces titres de reine,
de Majesté, qui lui étaient si naturels et dont elle
avait connu la vanité ? Eh bien I le mot de Majesté fut
pourtant un mot magique; il rayonna sur le front de
la princesse dont il écarta un moment les nuages;
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 14i
ils revinrent bientôt s'y replacer comme un dia-
dème.
« Oh ! non, non, monsieur de Chateaubriand, me
'• dit la princesse en me regardant et cessant son ou-
« vrage, je ne suis pas reine. — Vous l'êtes, madame,
« vous l'êtes par les lois du royaume : monseigneur
« le dauphin n'a pu abdiquer que parce qu'il a été
« roi. La France vous regarde comme sa reine, et
« vous serez la mère de Henri V. »
La dauphine ne disputa plus : cette petite faiblesse,
en la rendant à la femme, voilait l'éclat de tant de
grandeurs diverses, leur donnait une sorte de charme
et les mettait plus en rapport avec la condition hu-
maine.
Je lus à haute voix ma lettre de créance, dans la-
quelle madame la duchesse de Berry m'expliquait son
mariage, m'ordonnait de me rendre à Prague, deman-
dait à conserver son titre de princesse française, et
mettait ses enfants sous la garde de sa sœur.
La princesse avait repris sa broderie; elle me dit
après la lecture : « Madame la duchesse de Berry a
« raison de compter sur moi. C'est très bien, mon-
« sieur de Chateaubriand, très bien : je plains beau-
« coup ma belle-sœur, vous le lui direz. »
Cette insistance de madame la dauphine à dire
qu'elle plaignait madame la duchesse de Berry, sans
aller plus loin, me fit voir combien, au fond, il y avait
peu de sympathie entre ces deux âmes. Il me parais-
sait aussi qu'un mouvement involontaire avait agité
le cœur de la sainte. Rivalité de malheur 1 La fille de
Marie-Antoinette n'avait pourtant rien à craindre dans
cette lutte; la palme lui serait restée.
142 MÉMOIRES d'outre-tombe
« Si Madame, repris-je, voulait lire la lettre que
« madame la duchesse de Berry lui écrit, et celle
« qu'elle adresse à ses enfants, elle y trouverait
« peut-être de nouveaux éclaircissements. J'espère
« que Madame me remettra une lettre à porter à
« Blaye. »
Les lettres étaient tracées au citron. « Je n'entends
« rien à cela, dit la princesse, comment allons-nous
« faire? » Je proposai le moyen d'un réchaud avec
quelques éclisses de bois blanc; Madame tira la son-
nette dont le cordon descendait derrière le sofa. Un
valet de chambre vint, reçut les ordres et dressa l'ap-
pareil sur le palier, à la porte du salon. Madame se
leva et nous allâmes au réchaud. Nous le mîmes sur
une petite table adjoignant la rampe de l'escalier. Je
pris une des deux lettres et la présentai parallèlement
à la Qamme. Madame la dauphine me regardait et sou-
riait parce que je ne réussissais pas. Elle me dit :
« Donnez, donnez, je vais essayer à mon tour. » Elle
passa la lettre au-dessus de la flamme ; la grande écri-
ture ronde de madame la duchesse de Berry parut •
même opération pour la seconde lettre. Je félicitai
Madame de son succès. Étrange scène : la fille de
Louis XVI déchiffrant avec moi, au haut d'un escalier
à Carlsbad, les caractères mystérieux que la captive
de Blaye envoyait à la captive du Temple 1
Nous revînmes nous asseoir dans le salon. La dau-
phine lut la lettre qui lui était adressée. Madame la
duchesse de Berry remerciait sa sœur de la part qu'elle
avait prise à son infortune, lui recommandait ses en
fants et plaçait particulièrement son fils sous la tutelle
des vertus de sa tante. La lettre aux enfants était
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 143
quelques mots de tendresse. La duchesse oe Berry
invitait Henri à se rendre digne de la France.
Madame la dauphine me dit : « Ma sœur me rend
«< justice, j'ai bien pris part à ses peines. Elle a dû
« beaucoup souffrir, beaucoup souffrir. Vous lui direz
« que j'aurai soin de M. le duc de Bordeaux. Je l'aime
« bien. Comment l'avez- vous trouvé? Sa santé est
« bonne, n'est-ce pas? Il est fort, quoiqu'un peu nep
veux. »
Je passai deux heures en tête-à-têle avec Madame,
honneur qu'on a rarement obtenu : elle paraissait con-
tente. Ne m'ayant jamais connu que sur des récits en-
nemis, elle me croyait sans doute un homme violent,
bouffi de mon mérite; elle me savait gré d'avoir figure
humaine et d'être un bon garçon. Elle me dit avec
cordialité : « Je vais me promener pour le régime des
« eaux; nous dînerons à trois heures, vous vien-
« drez si vous n'avez pas besoin de vous coucher.
« Je veux vous voir tant que cela ne vous fatiguera
« pas. »
Je ne sais à quoi je devais mon succès; mais cer-
tainement la glace était rompue, la prévention effacée;
ces regards qui s'étaient attachés, au Temple, sur les
yeux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, s'étaient
reposés avec bienveillance sur un pauvre serviteur.
Toutefois, si j'étais parvenu à mettre la dauphine à
l'aise, je me sentais extrêmement contraint la peur
de dépasser certain niveau m'ôtait jusqu'à cette faculté
des choses communes que j'avais auprès de Charles X.
Soit que je n'eusse pas le secret de tirer de l'âme de
Madame ce qui s'y trouve de sublime; soit que le res-
pect que j'éprouvais fermât le chemin à la commuai-
i44 KÉMOIKES D OUTRE-TOMBE
cation de la pensée, je sentais une stérilité désolante
qui venait de moi.
A trois heures, j'étais revenu chez madame la dau-
phine. J'y rencontrai madame la comtesse Esterhazy
st sa fille, madame d'Agoult, MM. O'Hégerty fils et de
frogoff ; ils avaient l'honneur de dîner chez la prm-
cesse. La comtesse Esterhazy, jadis belle, est encore
bien : elle avait été liée à Rome avec M. le duc de
Blacas. On assure qu'elle se mêle de politique et qu'elle
instruit M. le prince de Metternich de tout ce qu'elle
apprend. Quand, au sortir du Temple, Madame fut
envoyée à Vienne, elle rencontra la comtesse Esterhazy
qui devint sa compagne. Je remarquais qu'elle écou-
tait attentivement mes paroles; elle "^ut le lendemain
la naïveté de dire devant moi qu'elle avait passé la
nuit à écrire. Elle se disposait à partir pour Prague,
une entrevue secrète était fixée dans un lieu convenu
avec M. de Blacas ; delà elle se rendait à Vienne. Vieux
attachements rajeunis par l'espionnage ! Quelles
affaires, et quels plaisirs 1 Mademoiselle Esterhazy
n'est pas jolie, elle a l'air spirituel et méchant.
La vicomtesse d'Agoult, aujourd'hui dévote, est une
personne importante comme on en trouve dans tous les
cabinets des princesses. Elle a poussé sa famille tant
qu'elle a pu, en s'adressant à tout le monde, particu-
lièrement à moi : j'ai eu le bonheur de placer ses ne-
veux; elle en avait autant que feu l'archichancelier
Cambacérès.
Le dîner fut si mauvais et si exigu que j'en sortis
mourant de faim; il était servi dans le salon même de
madame la dauphine, car elle n'avait point de salle à
manger. Après le repas, on enleva la table ; Madame
MÉMOIRES d'outre-tombe 145
revint s'asseoir sur le sofa, reprit son ouvrage, et nous
fîmes cercle autour. Trogoff conta des histoires, Ma-
dame les aime. Elle s'occupe particulièrement des
femmes. Il fut question de la duchesse de Guiche :
« Ses tresses ne lui vont pas bien, » dit la dauphine,
à mon grand étonnement ».
De son sofa, Madame voyait à travers la fenêtre ce
qui se passait au dehors : elle nommait les prome-
neurs et les promeneuses. Arrivèrent deux petits che-
vaux, avec deux jockeys vêtus à l'écossaise; Madame
cessa de travailler, regarda beaucoup et dit : « C'est
a madame (j'ai oublié le nom) qui va dans lamon-
« tagne avec ses enfants. » Marie-Thérèse curieuse,
sachant les habitudes du voisinage, la princesse des
trônes et des échafauds descendue des hauteurs de sa
vie au niveau des autres femmes, m'intéressait singu-
lièrement; je l'observais avec une sorte d'attendrisse-
ment philosophique.
A cinq heures, la dauphine s'alla promener en ca-
lèche; à sept, j'étais revenu à la soirée. Même établis-
sement : Madame sur le sofa, les personnes du dîner
et cinq ou six jeunes et vieilles buveuses d'eau élar«
gissant le cercle. La dauphine faisait des efforts tou-
chants, mais visibles, pour être gracieuse ; elle adres-
i. « Ses tresses, en effet, dit ici M. de Marcellus {Chateau-
briand »t son temps, p. 453), ne laissaient pas admirer danstouto
leur beauté et leur abondance les cheveux de la duchesse de
Guiche. En 1814, je les avais vus errer plus libres sur set
épaules adolescentes un jour où mademoiselle Ida d'Orsay assis-
lait à une revue de la garde royale. Cette revue montrait à la
fois son père, le superbe général, et, tout auprès, un charmant
colonel, le duc de Guiche, qu'elle devait plus tard choisir pour
époux : Achille et Nirée, les deux plus beaux guerriers de l'ar*
mé« aui assiégea Troie ».
VI. 10
f46 MÉMOIRES D 'outre-tombe
sait un mot à chacun. Elle me parla plusieurs fois, en
affectant de me nommer pour me faire connaître; mais,
entre chaque phrase, elle retombait dans une distrac-
tion. Son aiguille multipliait ses mouvements, son
visage se rapprochait de sa broderie; j'apercevais la
princesse de profil, et je fus frappé d'une ressemblance
sinistre : Madame a pris l'air de son père; quand je
voyais sa tête baissée comme sous le glaive de la dou-
leur, je croyais voir celle de Louis XVI attendant la
chute du glaive.
A huit heures et demie, la soirée finit ; je me couchai
accablé de sommeil et de lassitude.
Le vendredi, trente-et-un de mai', j'étais debout à
cinq heures; à six, je me rendis au Miihlenbad (bain
du moulin) : les buveurs et les buveuses se pressaient
autour de la fontaine, se promenaient sous la galerie
de bois à colonnes, ou dans le jardin attenant à cette
galerie. Madame la dauphine arriva, vêtue d'une mes-
quine robe de soie grise; elle portait sur ses épaules
un châle usé et sur sa tête un vieux chapeau. Elle
avait l'air d'avoir raccommodé ses vêtements, comme
sa mère à la Conciergerie. M. O'Hégerty, son écuyer,
lui donnait le bras. Elle se mêla à la foule et présenta
sa tasse aux femmes qui puisent l'eau de la source.
Personne ne faisait attention à madame la comtesse
de Marnes ^. Marie-Thérèse, sa grand'mère, bâtit en
4762 la maison dite du Miihlenbad ; elle octroya aussi
1. Et non, le vendredi, premier de Juin, comme le portent
les précédentes éditions.
2. Madame la duchesse d'Angoulême. Après la réTolution de
Juillet, le duc d'Angoulême avait pris dans l'exil le nos» d*
^omte de Marnes.
MEMOIRES d'outre-tombe 147
Carlsbad les cloches qui devaient appeler sa petite-
fiile au pied de la croix.
Madame étant entrée dans le jardin, je m'avançai
vers elle : elle sembla surprise de cette flatterie de
courtisan. Je m'étais rarement levé si matin pour les
personnes royales, hors peut-être le 13 février 1820,
lorsque j'allai chercher le duc de Berry à l'Opéra*. La
1. Dans ses Mémoires sur le duc de Berry, Chateaubriand
parle en ces termes de cette nuit du 13 au 14 février 1820: « L*
foule s'était écoulée du spectacle : le plaisir avait cédé la place
à la douleur. Les rues devenaient désertes : le silence croissait;
on n'entendait plus que le bruit des gardes et celui de l'arrivée
des personnes de la cour : les unes surprises au milieu des plai-
sirs, accouraient en habits de lete : les autres réveillées au mi-
lieu de la nuit, se présentaient dans le plus grand désordre. Çà
et là se glissaient quelques obscurs amis des Bourbons qu'on ne
▼oit point dans les temps de la prospérité, et qui se retrouvent,
on ne sait comment, au jour du malheur. Les passages condui-
sant à l'appartement du prince étaient remplis; on se pressait à
ces mêmes portes où l'on s'étouffe pour rire ou pour pleurer aux
fictions de la scène. On cherchait à découvrir quelque chose
lorsque les portes venaient à s'ouvrir, on interrogeait ses voi-
sins, et, par des nouvelles, subitement affirmées, subitement
démenties, on passait de la crainte à l'espérance, de l'espérance
au désespoir. »
Témoin de quelques-unes des scènes de cette nuit à jamais
funeste. Chateaubriand les a ainsi décrites :
« Nuit d'épouvante et de plaisir 1 nuit de vertus et de crimes I
Lorsque le Fils de France blessé avait été porté dans le cabinet
de sa loge, le spectacle durait encore. Dun côté, on entendait
les sons de la musique, de l'autre les soupirs du prince expirant ;
un rideau séparait les folies du monde de la destruction d'un
empire. Le prêtre qui apporta les saintes huiles traversa une
troupe de masques. Soldat du Christ, armé pour ainsi dire de
Dieu, il emporta d'assaut l'asile dont l'Ëgliselui interdisait l'en-
trée, et vint, le crucifix à la main, délivrer un captif dans la-
prison de l'ennemi.
« Une autre scène se passait près de là : on interrogeait l'as-
sassin. Il déclarait son nom, s'applaudissait de son crime ; il dé
darait qu'il avait frappé Monseigneur le duc de Berry pour tuer
148 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
princesse me permit de faire cinq ou six tours de
jardin à ses côtés, causa avec bienveillance, me dit
qu'elle me recevrait à deux heures et me donnerait
une lettre. Je la quittai par discrétion; je déjeunai à
la hâte, et j'employai le temps qui me restait à
parcourir la vallée.
Carlsbad, l"juin 1833.
Comme Français, je ne trouvais à Carlsbad que des
souvenirs pénibles. Cette ville prend son nom de
Charles IV, roi de Bohème, qui s'y vint guérir de
trois blessures reçues à Crécy, en combattant auprès
de son père Jean. Lobkowitz prétend que Jean fut
tué par un Écossais; circonstance ignorée des histo-
riens.
Sed cura Gallorum fines et arnica tuetur
Arva, caledonia cuspide fossus obit.
en lui toute sa race ; que si lui, meurtrier, s'était échappe, il
serait ailé se coucher, eX que le lendemain il eût renourelé son
attentat sur Monseigneur le duc d'Angoulême. Se coucher 1 Pour
dormir I Malheureux I Votre bienveillante Tictime avait-elle
jamais troublé votre sommeil ? Dans la suite de son interroga-
toire, cette brute féroce, sans attachement même sur la terre, a
déclaré que Dieu n'était qu'un mot, qu'elle n'avait d'autre regret
que de n'avoir pas sacrifié toute la famille royale. Et le prince
expirant, plein de tendresse et d'amour, n'a d'autre regret que
de ne pouvoir sauver la vie de son meurtrier, et il n'accuse per-
sonoe et sa rigueur ne tombe que sur lui-même. Ce prince, qui
sait que Dieu n'est pas un mot, tremble de comparaître au tri-
bunal suprême; le martyre lui ouvre les portes du ciel, et il r.e
se croit pas assez pur pour jiller rejoindre le saint roi et le roi
martyr : il ne peut trouver dans son innocence l'assurance qu«
l'assassin trouve dans son crime. Voilà les hommes tels que la
révoluUon les a faits, et tels que U religion les faisait autre-
fois. •
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 149
« Tandis qu'il défend les confins des Gaules et les
« champs amis, il meurt percé d'une laoce calédon-
« nienne. »
Le poète n'aurait-il pas raïs CaledoniapouT la quan-
tité? En 1346, Edouard était en guerre avec Robert
Bruce, et les Écossais étaient alliés de Philippe.
La mort de Jean de Bohème l'Aveugle, à Crécy, est
une des aventures les plus héroïques et les plus tou-
chantes de la chevalerie. Jean voulait aller au secours
de son fils Charles ; il dit à ses compagnons : « Sei-
« gneurs, vous êtes mes amis : je vous requiers que
« vous me meniez si avant que je puisse férir un
« coup d'espée; ils répondirent que volontiers ils le
« feroienl... Le roi de Bohême alla si avant, qu'il férit
« un coup de son espée, voire plus de quatre, et re-
« combattit moult vigoureusement, et aussi firent ceux
« de sa compagnie ; et si avant s'y boutèrent sur les
ft Anglois, que tous y demourèrent et furent le lende-
« main trouvés sur la place autour de leur seigneur,
« et tous leurs chevaux liés ensemble. »
On ne sait guère que Jean de Bohême était enterré
à Montargis, dans l'église des Dominicains, et qu'on
lisait sur sa tombe ce reste d'une inscription effacée ;
« Il trépassa à la tête de ses gens, ensemblemenl les
« recommandant à Dieu le Père. Priez Dieu pour ce
« doux roi. »
Puisse ce souvenir d'un Français expier l'ingrati-
tude de la France, lorsqu'aux jours de nos nouvelles
calamités nous épouvantâmes le ciel par nos sacrilèges
et jetâmes hors de sa tombe un prince mort pour nous
a\ix jours de nos anciens malheurs !
A Garlsbad, les chroniques racontent que Charles IV,
150 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
fils du roi Jean, étant à la chasse, un de ses chiens
s'élançant après un cerf tomba du haut d'une colline
dans un bassin d'eau bouillante. Ses hurlements firent
accourir les chasseurs, et la source du Sprudel fut
découverte. Un pourceau qui s'échauda dans les eaux
de Tœplitz les indiqua à des pâtres.
Telles sont les traditions germaniques. J'ai passé à
Corinthe ; les débris du temple des courtisanes étaient
dispersés sur les cendres de Glycère; mais la fontaine
Pirène, née des pleurs d'une nymphe, coulait encore
parmi les lauriers-roses où volait, au temps des Muses,
le cheval Pégase. La vague d'un port sans vaisseaux
baignait des colonnes tombées, dont le chapiteau trem-
pait dans la mer, comme la tète de jeunes filles noyées
étendues sur le sable ; le myrte avait poussé dans leur
chevelure et remplaçait la feuille d'acanthe : voilà les
traditions de la Grèce.
On compte à Carlsbad huit fontaines ; la plus célèbre
est le Sprudel, découverte par le limier. Cette fontaine
émerge de la terre entre l'église et la Tèple avec un
Bruit creux et une vapeur blanche ; elle saute par bonds
irréguliers à six ou sept pieds de haut. Les sources
de l'Islande sont seules supérieures au Sprudel, mais
nul ne vient chercher la santé dans les déserts de
l'Hécla, où la vie expire; où le jour de l'été, sortant
du jour, n'a ni couchant ni aurore ; où la nuit de
l'hiver, renaissant de la nuit, est sans aube et sans
crépuscule.
L'eau du Sprudel cuit les œufs et sert à laver la
vaisselle; ce beau phénomène est entré au service des
ménagères de Carlsbad : image du génie qui se dé-
grade en prêtant ss puissance à des œuvres viles.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE IM
M. Alexandre Dumas a fait une traduction libre de
Tode latine de Lobkowitz sur le Sprudel :
Fons heliconianum, etc.
Fontaine consacrée aux hymnes du poète,
Quel est donc le foyer de ta chaleur secrète?
D'où vient ton lit brûlant et de soufre et de chaux?
La flamme dont l'Etna n'embrase plus les nues
S'ouvre-t-elle vers toi des routes inconnues,
Oa, voisine du Styx, fait-il bouillir tes eaux?
Garlsbad est le rendez- vous ordinaire des souverains;
ils devraient bien s'y guérir de la couronne pour eux
et pour nous.
On publie une liste quotidienne des visiteurs du
Sprudel : sur les anciens rôles on lit les noms des
poètes et des hommes de lettres les plus éclairés du
Nord, Gurowsky, Dunker, Weisse, Herder, Goethe;
j'aurais voulu y trouver celui de Schiller, objet de ma
préférence. Dans la feuille du jour, parmi les arrivants
obscurs, on remarque le nom de la. comtesse de Marnes;
il est seulement imprimé en petites capitales.
En 1830, au moment môme de la chute de la famille
royale à Saint-Cloud, la veuve et les filles de Chris-
tophe* prenaient les eaux de Garlsbad. LL. MM. haï-
1. Henri Christophe (1767-1820), esclave noir aflFranchi, hôte-
lier au Gap, se signala dans l'insurrection de Saint-Domingu»
(Haïti) en 1790, fut nommé général de brigade par Toussaint,
défendit en 1802 le Cap contre les Français, fut nommé prési-
dent en 1806 et, en 1811, se proclama roi du nord de l'île, soui
le nom de Henri I»'. Il régna neuf ans. En 1820, une insurrec-
tion ayant éclaté parmi ses sujets et sa garde l'ayant abandonné,
il se tua d'un coup de pistolet le 8 octobre 1820. Le roi Christo-
phe avait créé une noblesse dont les dénominations, emprun-
tées aux anciennes plantations de llle, avaient amusé toute l'Eu»
152 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
tiennes sont retirées en Toscane auprès des Majestés
napoléoniennes. La plus jeune fille du roi Christophe,
très instruite et fort jolie, est morte à Pise : sa beauté
d'ébène repose libre sous les portiques du Campo-
Santo, loin du champ des cannes et des mangliers à
l'ombre desquels elle était née esclave.
On a vu à Carlsbad, en 1826, une Anglaise de Cal-
cutta passée du figuier banian à l'olivier de Bohême,
du soleil du Gange à celui de la Tèple ; elle s'éteignait
comme un rayon du ciel indien égaré dans le froid et
la nuit. Le spectacle des cimetières, dans les lieux
consacrés à la santé, est mélancolique : là sommeil-
lent déjeunes femmes étrangères les unes aux autres,
sur leurs tombeaux sont gravés le nombre de leurs
jours et l'indication de leur patrie : on croit parcourii
une serre où l'on cultive des fleurs de tous les climaia
et dont les noms sont écrits sur une étiquette aux
pieds de ces fleurs.
rope; il avait fait des ducs de Marmelade, des comtes de Limo-
nade, des barons de la Seringue, etc. Sa mort, survenue en ua
moment où les Congrès étaient fort à la mode (Congrès de
Carlsbad et de Troppau, etc.), inspira à Béranger une jolie chan-
son : la Mort du roi Christophe, ou Note présentée par la No-
blesse d'Haïti aux trois grands Alliés (décembre 1820). fin voici
le premier couplet :
Christophe est mon, et du royaume
La noblesse a recours à vous.
François, Alexandre, Guillaume,
Prenez aussi pitié de nous;
Ce n'est point pays limitrophe,
Mais le mal fait tant de progrès!
Vite, un congrès !
Deux, trois congrès I
Quatre congrès !
Cinq congrès, dix congrès !
Princes, vengez ce bon Christophe,
Roi digne de tous vos regrets 1
MÉMOIRES D'OUTRE- TOMBE 153
La loi indigène est venue au devant des besoins de
la mort exotiqne; prévoyant le décès des voyageurs
loin de leur pays, elle a permis d'avance les exhuma-
tions. J'aurais donc pu dormir dans le cimetière de
Saint-André une dizaine d'années, et rien n'aurait en-
travé les dispositions testamentaires de ces Mémoires.
Si madame la dauphine décédait ici, les lois françaises
permettraient-elles le retour de ses cendres? Ce serait
un point de controverse entre les sorboniqueurs de la
doctrine et les casuistes de proscription.
Les eaux de Carlsbad sont, assure-t-on, bennes pour
le foie et mauvaises pour les dents. Quant au foie, je
n'en sais rien, mais il y a beaucoup d'édentés à Carls-
bad; les années plus que les eaux sont peut-être cou-
pables du fait : le temps est un insigne menteur et un
grand arracheur de dents.
Ne vous semble-t-il pas que je recommence le chef-
d'œuvre d'un inconnu * ? un mot me mène à un autre ;
je m'en vais en Islande et aux Indes.
Voilà les Apennins et voici le Caucase*.
1. Le Ghef-d'otuvre d'un inconnu, aujourd'hui bien oublié
avait paru, en 1714, avec un succès qui se soutint pendant tout
le xviii* siècle. Publié au milieu de la Querelle des Anciens et
des Modernes, c'était une satire de la manie de l'érudition alors
en faveur. L'auteur, sous le pseudonyme du Docteur Chrysoa-
tomus Mathanasius, y commentait longuement un poème mer-
veilleux, récemment découvert, très supérieur à ïlliade, décla-
rait-il, et qui n'était autre chose qu'une chanson encore plu»
inepte que burlesque. Cette satire, assez plaisante et où « un
mot mène à un autre », était le premier ouvrage de Hyacinthe
Cordonnier, dit Saint-Hyacinthe, né le 24 septembre 1684 i
Orléans, mort en 1746 à Genecken, près de Bréda. Il concourut
à la fondation du Journal littéraire de la Haye (1713) et pu-
blia, en 1728, des Lettres critiques sur la Henriade.
2. Lafont&ine, le Rat et l'Huître.
154 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Et pourtant je ne suis pas encore sorlJ de la vallée
ëelaXèple.
Pour voir d'un coup d'oeil la vallée de la Tèple, je
gravis une colline, à travers un bois de pins : les co-
lonnes perpendiculaires de ces arbres formaient un
angle aigu avec le sol incliné; les uns avaient leurs
cimes, les deux tiers, la moitié, le quart de leur tronc
où les autres avaient leur pied.
J'aimerai toujours les bois : la flore de Carlsbad,
dont le souffle avait brodé les gazons sous mes pas,
me paraissait charmante; je retrouvais la iaicbe digi-
iée, la belladone vulgaire, la salicair€ commune, le
millepertuis, le muguet vivace, le saule cendré : doux
sujets de mes premières anthologies.
Voilà que ma jeunesse vient suspendre ses réminis-
cences aux tiges de ces plantes que je reconnais en
passant. Vous souvenez-vous de mes études botani-
ques chez les Siminoles, de mes œnothères, de mes
nymphéas dont je parais mes Floridiennes, des guir-
landes de clématite dont elles enlaçaient la tortue, de
notre sommeil dans l'île au bord du lac, de la pluie
de roses du magnolia qui tombait sur nos têtes? Je
n'ose calculer l'âge qu'aurait à présent ma volage fille
peinte; que cueillerais-je aujourd'hui sur son front?
les rides qui sont sur le mien. EUe dort sans doute à
l'éternité sous les racines d'une cyprière del'Alabama ;
et moi qui porte en ma mémoire ces souvenirs loin-
tains, ignorés, je visi Je suis en Bohême, non pas
avec Atala et Céluta, mais auprès de madame la dau-
phine qui va me donner une lettre pour madame la
duchesse de Berry.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 155
A une heure, j'étais aux ordres de madame la dau-
fyhine.
« Vous voulez partir aujourd'hui, monsieur de Cha-
« teaubriand?
« — Si Votre Majesté le permet. Je tâcherai de re-
« trouver en France madame de Berry; autrement je
« serais obligé de faire le voyage de Sicile, et Son
« Altesse Royale serait trop longtemps privée de la ré-
« ponse qu'elle attend.
« — Voilà un billet pour elle. J'ai évité de prononcer
« votre nom pour ne pas vous compromettre en ca^
« d'événement. Lisez. »
Je lus le billet; il était tout entier de la main de
madame la dauphine : je l'ai copié exactement.
« Carlsbad, ce 31 mai 1833.
« J'ai éprouvé une vraie satisfaction, ma chère sœur,
« à recevoir enfin directement de vos nouvelles. Je
« vous plains de toute mon âme. Comptez toujours
« sur mon intérêt constant pour vous et surtout pour
« vos chers enfants, qui me seront plus précieux que
« jamais. Mon existence, tant qu'elle durera, leur sera
« consacrée. Je n'ai pas encore pu faire vos commis-
« sions à notre famille, ma santé ayant exigé que j»,
« vinsse ici prendre les eaux. Mais je m'en acquitter 4
« aussitôt mon retour près d'elle, et croyez que nouo
« n'aurons, eux et moi, jamais que les mêmes senti-
« ments sur tout.
« Adieu, ma chère sœur, je vous plains du fond de
« mon cœur, et vous embrasse tendrement.
m M. T. »
156 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Je fus frappé de la réserve de ce billet : quelques
expressions vagues d'attachement couvraient mal la
sécheresse du fond. J'en fis la remarque respectueuse,
et plaidai de nouveau la cause de l'infortunée prison-
nière. Madame me répondit que le roi en déciderait.
Elle me promit de s'intéresser à sa sœur; mais il n'y
avait rien de cordial ni dans la voix ni dans le ton
de la dauphine; on y sentait plutôt une irritation
contenue. La partie me sembla perdue quant à la
personne de ma cliente. Je me rabattis sur Henri V.
Je crus devoir à la princesse la sincérité dont j'avais
toujours usé à mes risques et périls pour éclairer les
Bourbons; je lui parlai sans détour et sans flatterie
de l'éducation de M. le duc de Bordeaux.
« Je sais que Madame a lu avec bienveillance une
« brochure à la fin de laquelle j'exprimais quelques
« idées relatives à l'éducation de Henri V. Je crains
« que les entours de l'enfant ne nuisent à sa cause :
« MM. de Damas, de Blacas et Latil ne sont pas po-
« pulaires. »
Madame en convint; elle abandonna même tout à
fait M. de Damas, en disant deux ou trois mots à
l'honneur de son courage, de sa probité et de sa reli-
gion,
« Au mois de septembre, Henri V sera majeur ;
« Madame ne pense-t-elle pas qu'il serait utile de
« former auprès de lui un conseil dans lequel on fe-
« rait entrer des hommes que la France regarde avec
« moins de prévention?
« — Monsieur de Chateaubriand, en multipliant les
• conseillers, on multiplie les avis : et puis, qui pro-
• poseriez-vous au choix du roi ?
MÉMOIRES d'outre-tombe 157
« — M. de Villèle. »
Madame, qui brodait, arrêta son aiguille, me re-
garda avec étonnement, et m'étonna à mon tour par
une critique assez judicieuse du caractère et de l'es-
prit de M. de Villèle. Elle ne le considérait que comme
un administrateur habile.
« Madame est trop sévère, lui dis-je : M. de Villèle
« est un homme d'ordre, de comptabilité, de modéra-
« tion, de sang-froid, et dont les ressources sontinfi-
« nies; s'il n'avait eu l'ambition d'occuper la première
« place, pour laquelle il n'est pas suffisant, c'eût été
« un ministre à garder éternellement dans le conseil
« du roi ; on ne le remplacera jamais. Sa présence
« auprès de Henri V serait du meilleur effet.
« — Je croyais que vous n'aimiez pas M. de Villèle?
« — Je me mépriserais si, après la chute du trône,
« je continuais de nourrir le sentiment de quelque
«c mesquine rivalité. Nos divisions royalistes ont déjà
« fait trop de mal; je les abjure de grand cœur et
« suis prêt à demander pardon à ceux qui m'ont of-
« fensé. Je supplie Votre Majesté de croire que ce
« n'est là ni l'étalage d'une fausse générosité, ni une
* pierre posée en prévision d'une future fortune. Que
« pourrais-je demander à Charles X dans l'exil ? Si la
« Restauration arrivait, ne serais-je pas au fond de
* ma tombe? »
Madame me regarda avec affabilité ; elle eut la bonté
de me louer par ces seuls mots : « C'est très bien,
« monsieur de Chateaubriand! » Elle semblait tou-
jours surprise de trouver un Chateaubriand si diffé-
rent de celui qu'on lui avait peint.
« 11 est une autre personne madame, qu'on pour-
158 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE
« rait appeler, repris-je : mon noble ami, M. Laine.
« Nous étions trois hommes en France qui ne devions
« jamais prêter serment à Philippe : moi, M. Laine
« et M. Royer-Collard. En dehors du gouvernement
« et dans des positions diverses, nous aurions formé
« un triumvirat de quelque valeur, M. Laine a prêté
« son serment par faiblesse, M. Royer-Collard par
« orgueil; le premier en mourra; le second en vivra,
« parce qu'il vit de tout ce qu'il fait, ne pouvant rien
« faire qui ne soit admirable.
« — Vous avez été content de monsieur le duc de
« Bordeaux?
« — Je l'ai trouvé charmant. On assure que Vatre
« Majesté le gâte un peu.
« — Oh! non, non. Sa santé, en avez-vous été con-
« tent?
« — Il m'a semblé se porter à merveille ; il est dé-
« licat et un peu pâle.
c — Il a souvent de belles couleurs; mais il est ner-
« veux. — Monsieur le dauphin est fort estimé dans
« l'armée, n'est-ce pas? fort estimé? on se souvient
« de lui, n'est-ce pas? »
Cette brusque question, sans liaison avec ce que
nous venions de dire, me dévoila une plaie secrète
que les jours de Saint-Gloud et de Rambouillet avaient
laissée dans le cœur de la dauphine. Elle ramenait le
nom de son mari pour se rassurer ; je courus au de-
vant de la pensée de la princesse et de l'épouse; j'af-
firmai, avec raison, que l'armée se souvenait toujours
de l'impartialité, des vertus, du courage de son géné-
ralissime.
Voyant l'heure de la promenade arriver :
MÉMOIRES d'outre-tombe £S0'
« Votre Majesté n'a plus d'ordres à me donner? je
« crains d'être importun.
« — Dites à vos amis combien j'aime la France;
« qu'ils sachent bien que je suis Française. Je vous
« charge particulièrement de dire cela; vous me ferez
« plaisir de le dire : je regrette bien la France, je re-
« grette beaucoup la France.
« — Ah! madame, que vous a donc fait cette France?
« vous qui avez tant souffert, comment avez-vous en-
« core le mal du pays?
« — Non, non, monsieur de Chateaubriand, ne
« l'oubliez pas, dites-leur bien à tous que je suis
« Française, que je suis Française. »
Madame me quitta ; je fus obligé de m'arrêter di^-ns
l'escalier avant de sortir; je n'aurais pas osé me mon-
trer dans la rue; mes pleurs mouillent encore ma pau-
pière en retraçant cette scène.
Rentré à mon auberge, je repris mon habit de
voyage. Tandis qu'on apprêtait la voiture, Trogoff
bavardait; il me redisait que madame la dauphine
était très contente de moi, qu'elle ne s'en cachait pas,
qu'elle le racontait à qui voulait l'entendre. « C'est
« une chose immense que votre voyage ! » criait Tro-
goff, tâchant de dominer la voix de ses deux rossi-
gnols. «Vous verrez les suites de cela! » Je ne croyais
à aucune suite.
J'avais raison; on attendait le soir même M. le duc
de Bordeaux. Bien que tout le monde connût son ar-
rivée, on m'en avait fait mystère. Je me donnai garde
de me montrer instruit du secret.
A six heures du soir, je roulais vers Paris. Quelle
que so»! l'immensité de l'infortune à Prague, la peti-
160 MÉMOIRES d'outre-tombe
tesse de la vie de prince réduite à elle-même est dé-
sagréable à avaler ; pour en boire la dernière goutte,
il faut avoir brûlé son palais et s'être enivré d'une foi
ardente. — Hélas ! nouveau Symmaque, je pleure
l'abandon des autels ; je lève les mains vers le Capi-
tole ; j'invoque la majesté de Rome ! mais si le dieu
était devenu de bois et que Rome ne se ranimât plus
dans sa poussière?
LIVRE V»
Joamal d« îarlsbad à Paris. — Cynthie. — Egra. — WallenK
tein. — Weissenstadt. — La voyageuse. — Berneck et souve-
nirs. — Bajrreuth. — Voltaire. — Hohlfeld. — Eglise. — La
petite fille à la hotte. — L'hôtelier et sa servante. — Bamberg.
— Une bossue. -^ Wùrtzbourg : ses chanoines. — Un ivrogne.
— L'hirondelle. — Auberge de Wiesenbach. — Un Allemand
et sa fernme. — Ma vieillesse. — Heidelberg. — Pèlerins. —
Ruines. — Manheim. — Le Rhin. — Le Palatinat. — Armée
aristocratique; Armée plébéienne. — Couvent et Château. —
Monts Tonnerre. — Auberge solitaire. — Kaiserslautern. —
Sommeil. — Oiseaux. — Saarbrilck. — Conseil de Charles X en
France. — Idées sur Henri V. — Ma lettre à Madame la Dau-
phine. — Ce qu'avait fait Madame la duchesse de Berry.
!•' juin au soir, 1833.
Le chemin de Carlsbad jusqu'à Ellbogen, le long de
TÉgra, est agréable. Le château de cette petite ville est
du XII' siècle et placé en sentinelle sur un rocher, à
l'entrée d'une gorge de vallée. Le pied du rocher,
couvert d'arbres, s'enveloppe d'un pli de l'Égra : de
là le nom de la ville et du château, Ellbogen (le
coude).
Le donjOQ rougissait du dernier rayon du soleil,
1 Ce livre a été écrit, sur la route de Carlsbad à Paris, du
!•' au 5 juin 1833, — et à Paris, rue d'Enfer, du 6 juin aa
25 août 1833.
VI. H
162 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
lorsque je l'aperçus du grand chemin. Au-dessus des
montagnes et des bois penchait la colonne torse de la
fumée d'une fonderie.
Je partis à neuf heures et demie du relais de Zwoda.
Je suivais la route où passa Vauvenargues dans la
retraite de Prague*, ce jeune homme à qui Voltaire,
dans l'éloge funèbre des officiers morts en 1741,
adresse ces paroles : « Tu n'es plus, ô douce es-
« pérance du reste de mes jours ; je t'ai toujours
« vu le plus infortuné des hommes et le plus tran-
quille*. »
Du fond de ma calèche, je regardais se lever les
étoiles.
N'ayez pas peur, Cynthie^; ce n'est que la susurra-
tion des roseaux inclinés par notre passage dans leur
forêt mobile. J'ai un poignard pour les jaloux et du
sang pour toi. Que ce tombeau ne vous cause aucune
épouvante ; c'est celui d'une femme jadis aimée comme
vous : Cecilia Metella reposait ici.
Qu'elle est admirable, cette nuit, dans la campagne
romaine ! La lune se lève derrière la Sabine p-our re-
garder la mer ; elle fait sortir des ténèbres diaphanes
1. Cette célèbre retraite s'exécuta sous la conduite du maré-
chal de Belle-lie, qui sortit de Prague dans la nuit du 16 au
17 décembre 1742 et se rendit à Egra le 26. Le froid fut exces-
sif. Vauvenargue, naturellement faible, en souffrit plus que
les autres, et se vit bientôt obligé de donner sa démission
d'officier : il était alors capitaine au régiment du Roi, infan-
terie.
2. Eloge funèbre des officiers qui sont morts dans la guerrt
de 1741, Voltaire, Œuvres complètes, tome 47, édition a-
KehI.
3. L'auteur s'adresse ici à une Cynthie imaginaire. Cynthie
»st un des noms antiques de Diane, née au pied du mont Cyn-
thus.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 163
les sommets cendrés de bleu d'Albano, les lignes plus
lointaines et moins gravées du Soracte. Le long canal
des vieux aqueducs laisse échapper quelques globules
de son onde à travers les mousses, les ancolies, les
giroflées, et joint les montagnes aux murailles de la
ville. Plantés les uns sur les autres, les portiques aé-
riens, en découpant le ciel, promènent dans les airs le
torrent des âges et le cours des ruisseaux. Législatrice
du monde, Rome, assise sur la pierre de son sépulcre,
avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulier
de sa grande figure dans la solitude lactée.
Asseyons-nous : ce pin, comme le chevrier des
Abruzzes, déploie son ombrelle parmi des ruines. La
lune neige sa lumière sur la couronne gothique de la
tour du tombeau de Metella et sur les festons de
marbre enchaînés aux cornes des bucranes ; pompe
élégante qui nous invite à jouir de la vie, sitôt écou-
lée.
Écoutez! la nymphe Égérie chante au bord de sa
fontaine ; le rossignol se fait entendre dans la vigne
de l'hypogée des Scipions ; la brise alanguie de la
Syrie nous apporte indolemment la senteur des tubé-
reuses sauvages. Le palmier de la villa abandonnée
se balance à demi noyé dans Taméthyste et l'azur des
clartés phébéennes. Mais toi, pâlie par les reflets de
la candeur de Diane, ô Cynthie, tu es mille fois plus
gracieuse que ce palmier. Les mânes de Délie, de
Lalagé, de Lydie, de Lesbie, posés sur des corniches
ébréchées, balbutient autour de toi des paroles mys-
térieuses. Tes regards se croisent avec ceux des étoiles
et se mêlent à leurs rayons
Mais, Cynthie, il n'y a de vrai que le bonheur dont
164 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
tu peux jouir. Ces constellations si brillantes sur ta
tête ne s'harmonisent à tes félicités que par l'illusion
d'une perspective trompeuse. Jeune Italienne, le temps
finit I sur ces tapis de fleurs tes compagnes ont déjà
passé.
Une vapeur se déroule, monte et enveloppe l'œil de
la nuit d'une rétine argentée; le pélican crie et re-
tourne aux grèves ; la bécasse s'abat dans les prêles
des sources diamantées ; la cloche résonne sous la
coupole de Saint-Pierre ; le plain-chant nocturne, voix
du moyen âge, attriste le monastère isolé de Sainte-
Croix ; le moine psalmodie à genoux les laudes, sur
les colonnes calcinées de Saint-Paul; des vestales se
prosternent sur la dalle glacée qui ferme leurs cryptes ;
le pifferaro souffle sa complainte de minuit devant la
Madone solitaire, à la porte condamnée d'une cata-
combe. Heure de la mélancolie, la religion s'éveille et
l'amour s'endort 1
Cynthie, ta voix s'afl'aiblit : il expire sur tes lèvres,
le refrain que t'apprit le pêcheur napolitain dans sa
barque vélivole, ou le rameur vénitien dans sa gon-
dole légère. Va aux défaillances de ton repos ; je pro-
tégerai ton sommeil. La nuit dont tes paupières
couvrent tes yeux dispute de suavité avec celle que
l'Italie assoupie et parfumée verse sur ton front.
Quand le hennissement de nos chevaux se fera en-
tendre dans la campagne, quand l'étoile du matin
annoncera l'aube, le berger de Frascati descendra
avec ses chèvres, et moi je ne cesserai de te bercer
de ma chanson à demi-voix soupirée :
« Un faisceau de jasmins et de narcisses, une Hébé
« d'albâtre, récemment sortie de la cavée d'une fouille,
MEMOIRKS d'outre-tombe 165
« OU tombée du fronton d'un temple, g!t sur ce lit
« d'anémones : non, Muse, vous vous trompez. Le
'< jasmin, l'Hébé d'albâtre, est une magicienne de
« Rome, née il y a seize mois de mai et la moitié
« d'un printemps, au son de la lyre, au lever de l'au-
« rore, dans un champ de roses de Pœstum.
o Vent des orangers de Palerme qui soufflez sur
• l'île de Circé ; brise qui passez au tombeau du Tasse ;
« qui caressez les nymphes et les amours de la Far-
« nésine; vous qui vous jouez au Vatican parmi les
« vierges de Raphaël, les statues des Muses, vous qui
« mouillez vos ailes aux cascatelles de Tivoli ; génies
« des arts qui vivez de chefs-d'œuvre et voltigez avec
■« les souvenirs, venez : à vous seuls je permets
« d'inspirer le sommeil de Cynthie.
c Et vous, filles majestueuses de Pythagore, Par-
« ques à la robe de lin, sœurs inévitables assises à
•« l'essieu des sphères, tournez le fil de la destinée de
« Cynthie sur des fuseaux d'or ; faites-les descendre
« de vos doigts et remonter à votre main avec une
« ineffable harmonie ; immortelles fîlandières, ouvrez
« la porte d'ivoire à ces songes qui reposent sur un
« sein de femme sans l'oppresser. Je te chanterai, ô
« canéphore des solennités romaines, jeune Charité
« nourrie d'ambroisie au giron de Vénus, sourire
« envoyé d'Orient pour glisser sur ma vie; violette
M oubliée au jardin d'Horace . .
« Mein Herr7 dix kreutzer bour la parrière. *
Peste soit de toi avec tes cruches I j'avais changé
de ciel I j'étais si en train ! la muse ne reviendra pas t
166 MÉMOIRES d'outre-tombe
ce maudit Égra, où nous arrivons, est la cause de
mon malheur.
Les nuits sont funestes à Égra. Schiller nous mon-
tre Wallenstein trahi par ses complices, s'avançant
vers la fenêtre d'une salle de la forteresse d'Égra :
« Le ciel est orageux et troublé, dit-il, le vent agite
« l'étendard placé sur la tour ; les nuages passent ra-
te pidement sur le croissant de la lune qui jette à
« travers la nuit une lumière vacillante et incer-
« taine. »
"Wallenstein, au moment d'être assassiné, s'atten-
drit sur la mort de Max Piccolomini, aimé de Thécla:
« La fleur de ma vie a disparu ; il était près de moi
« comme l'image de ma jeunesse. Il changeait pour
« moi la réalité en un beau songe. »
Wallenstein se retire au lieu de son repos : « La
« nuit est avancée ; on n'entend plus de mouvement
« dans le château : allons I que l'on m'éclaire ; ayez
« soin qu'on ne me réveille pas trop tard ; je pense
« que je vais dormir longtemps, car les épreuves de
« ce jour ont été rudes. »
Le poignard des meurtriers arrache Wallenstein aux
rêves de l'ambition, comme la voix du préposé à la
barrière a mis fin à mon rêve d'amour. Et Schiller, et
Benjamin Constant (qui fit preuve d'un talent nouveau
en imitant le tragique allemand*), sont allés rejoindre
Wallenstein, tandis que je rappelle aux portes d'Égra
leur triple renommée.
1. Benjamin Constant a donné, en 1809, une imit&tion e»-
timée de la trilogie de Wallenstein, de Schiller.
MÉMOIRES d'outre-tombe 167
2 juin 1833.
Je traverse Égra, et samedi, premier de juin, à la
pointe du jour, j'entre en Bavière : une grande fille
rousse, nu-pieds, tête nue, vient m'ouvrir la barrière,
comme l'Autriche en personne. Le froid continue ;
l'herbe des fossés est couverte d'une gelée blanche ;
des renards mouillés sortent des aveinières; des nues
grises, échancrées, à grande envergure sont croisées
dans le ciel comme des ailes d'aigle.
J'arrive à Weissenstadt à neuf heures du matin ;
au même moment, une espèce de voiturin emportait
une jeune femme coiffée en cheveux ; elle avait bien
l'air de ce que probablement elle était : joie, courte
fortune d'amour, puis l'hôpital et la fosse commune.
Plaisir errant, que le ciel ne soit pas trop sévère à tes
tréteaux ! il y a dans ce monde tant d'acteurs plus
mauvais que toi.
Avant de pénétrer dans le village, j'ai traversé des
wastes : ce mot s'est trouvé au bout de mon crayon ;
il appartenait à notre ancienne langue franke : il peint
mieux l'aspect d'un pays désolé que le mot lande, qui
signifie terre.
Je sais encore la chanson qu'on chantait le soir en
traversant les landes :
C'est le chevalier des Landes :
Malheureux chevalier 1
Quand il fut dans la lande,
A ouï les sings sonner.
Après Weissenstadt vient Berneck. En sortant de
Berneck, le chemin est bordé de peupliers, dont l'a-
168 MÉMOIRES d'outre-tombe
venue tournoyante m'inspirait je ne sais quel senti-
ment mêlé de plaisir et de tristesse. En fouillant dans
ma mémoire, j'ai trouvé qu'ils ressemblaient aux peu-
pliers dont le grand chemin était aligné autrefois du
côté de Paris à l'entrée de Villeneuve-sur- Yonne. Ma-
dame de Beaumont n'est plus. M. Joubert n'est plus;
les peupliers sont abattus, et, après la quatrième
chute de la monarchie, je passe au pied des peupliers
de Berneck : « Donnez-moi, dit saint Augustin, un
« homme qui aime, et il comprendra ce que je dis. »
La jeunesse se rit de ces mécomptes ; elle est char-
mante, heureuse ; en vain vous lui annoncez le mo-
ment où elle en sera à de pareilles amertumes ; elle
vous choque de son aile légère et s'envole aux plaisirs :
elle a raison si elle meurt avec eux.
Voici Bayreuth, réminiscence d'une autre sorte.
Cette ville est située au milieu d'une plaine creuse
mélangée de céréales et d'herbages : les rues en sont
larges, les maisons basses, la population faible. Du
temps de Voltaire et de Frédéric II, la margrave de
Bayreuth * était célèbre : sa mort inspira au chantre
de Ferney la seule ode où il ait montré quelque talent
lyrique.
Tu ne chanteras plus, solitaire Sylvandre,
Dans ce palais des arts où les sons de ta voix
Contre les préjugés osaient se faire entendre,
Et de l'humanité faisaient parler les droits.
Le poète se loue ici justement, si ce n'est qu'il n'y
avait rien de moins solitaire au monde que Voltaire-
1. Sur la margrave de Bayreuth, sœur du grand Frédéric
Toir au tome lY la note 1 de la page 189.
LA IPEÏiïE FILLE
MÉMOIRES d'outre-tombe 169
Sylvandre. Le poète ajoute, en s'adressant à la mai»»
grave :
Des tranquilles hauteurs de la ptiilosophie,
Ta pitié contemplait, avec des yeux sereins,
Les fantômes changeants du songe de la vie,
Tant de rêves détruits, tant de projets si vains.
Du haut d'un palais, il est aisé de contempler avec
des yeux sereins les pauvres diables qui passent dans
la rue, mais ces vers n'en sont pas moins d'une raison
puissante... Qui les sentirait mieux que moi? J'ai vu
défiler tant de fantômes à travers le songe de la vie l
Dans ce moment même, ne viens-je pas de contem-
pler les trois larves royales du château de Prague et
la fille de Marie-Antoinette à Carlsbad? En 1733, il y
ajuste un siècle, de quoi s'occupait-on ici? avait-on
la moindre idée de ce qui est aujourd'hui ? Lorsque
Frédéric se mariait en 1733, sous la rude tutelle de
son père, avait-il vu dans Matthieu Laensberg M. de
Tournon intendant de Bayreuth, et quittant cette in-
tendance pour la préfecture de Rome ? En 1933, le
voyageur passant en Franconie demandera à mon
ombre si j'aurais pu deviner les faits dont il sera le
témoin.
Tandis que je déjeunais, j'ai lu des leçons qu'une
dame allemande, jeune et jolie nécessairement, écri-
vait sous la dictée d'un maître :
« Celui qu'il est content, est riche. Vous ety« nous
• avons peu d'argent ; mais nous sommes content.
1 . Sur le comte de Tournon qui, après avoir été intendant d»
Bayreuth, fut préfet de Rome, de 1809 à 1814, voir au tome V
la note 1 de la page 58.
170 MÉMOIRES d'outre-tombe
« Nous sommes ainci à mon avis plus riches que tel
« qui a un tonne d'or, et il est. »
C'est vrai, mademoiselle, vous et je avons peu d'ar-
gent ; vous êtes contente, à ce qu'il paraît, et vous
vous moquez d'une tonne d'or ; mais si par hasard
je n'étais pas content, moi, vous conviendrez qu'une
tonne d'or pourrait m'être assez agréable.
Au sortir de Bayreuth, on monte. De minces pins
élagués me représentaient les colonnes de la mosquée
du Caire, ou de la cathédrale de Cordoue, mais rape-
tissées et noircies, comme un paysage reproduit dans
la chambre obscure. Le chemin continue de coteaux
en coteaux et de vallées en vallées ; les coteaux larges
avec un toupet de bois au front, les vallées étroites et
vertes, mais peu arrosées. Dans le point le plus bas
de ces vallées, on aperçoit un hameau indiqué par le
campanile d'une petite église. Toute la civilisation
chrétienne s'est formée de la sorte : le missionnaire
devenu curé s'est arrêté ; les Barbares se sont canton-
nés autour de lui, comme les troupeaux se rassemblent
autour du berger. Jadis ces réduits écartés m'au-
raient fait rêver de plus d'une espèce de songe;
aujourd'hui, je ne rêve rien et ne suis bien nulle part.
Baptiste, souffrant d'un excès de faligue, m'a con-
traint de m'arrêter à Hohlfeld. Tandis qu'on apprêtait
le souper, je suis monté au rocher qui domine une
partie du village. Sur ce rocher s'allonge un beffroi
carré ; des martinets criaient en rasant le toit et les
faces du donjon. Depuis mon enfance à Combourg,
cette scène composée de quelques oiseaux et d'une
vieille tour ne .s'était pas reproduite ; j'en eus le cœur
tout serré. Je descendis à l'église sur un terrain pea-
MÉMOIRES d'outre-tombe 171
dant à l'ouest ; elle était ceinte de son cimetière dé-
laissé des nouveaux défunts. Les anciens morts y ont
seulement tracé leurs sillons ; preuve qu'ils ontlabouré
leur champ.- Le soleil couchant, pâle et noyé à l'hori-
zon d'une sapinière, éclairait le solitaire asile où nul
autre homme que moi n'était debout. Quand serai-je
couché à mon tour? Êtres de néant et de ténèbres,
notre impuissance et notre puissance sont fortement
caractérisées : nous ne pouvons nous procurer à vo-
lonté ni la lumière ni la vie; mais la nature, en nous
donnant des paupières et une main, a mis à notre
disposition la nuit et la mort.
Entré dans l'église dont la porte entre-bàillait, je
me suis agenouillé avec l'intention de dire un Pater
et un Ave pour le repos de l'âme de ma mère ; servi-
tudes d'immortalité imposées aux âmes chrétiennes
dans leur mutuelle tendresse. Voilà que j'ai cru en-
tendre le guichet d'un confessional s'ouvrir ; je me
suis figuré que la mort, au lieu d'un prêtre, allait ap-
paraître à la grille de la pénitence. Au moment même
le sonneur de cloches est venu fermer la porte de
l'église, je n'ai eu que le temps de sortir.
En retournant à l'auberge, j'ai rencontré une petite
hotteuse : elle avait les jambes et les pieds nus ; sa
jupe était courte, son corset déchiré ; elle marchait
courbée et les bras croisés. Nous montions ensemble
un chemin escarpé ; elle tournait un peu de mon côté
son visage hâlé : sa jolie tête échevelée se collait con-
tre sa hotte. Ses yeux étaient noirs ; sa bouche s'en-
tr'ouvrait pour respirer : on voyait que, sous se$
épaules chargées, son jeune sein n'avait encore senti
que le poids de la dépouille des vergers. Elle donnait
172 MÉMOIRES d'outre-tombe
envie de lui dire des roses: PoSa ji* cî p^i^aç. (Aristo-
phane.)
Je me mis à tirer l'horoscope de l'adolescente ven-
dangeuse : vieillira-t-elle au pressoir, mère de famille
obscure et heureuse? Sera-t-elle emmenée dans les
camps par un caporal? Deviendra- t-elle la proie de
quelque don Juan? La villageoise enlevée aime son
ravisseur autant d'étonnement que d'amour; il la
transporte dans un palais de marbre sur le détroit de
Messine, sous un palmier au bord d'une source, en
face de la mer qui déploie ses flots d'azur, et de l'Etna
qui jette des flammes.
J'en étais là de mon histoire, lorsque ma compagne
tournant à gauche sur une grande place, s'est dirigée
vers quelques habitations isolées. Au moment de dis-
paraître, elle s'est arrêtée ; elle a jeté un dernier re-
gard sur l'étranger ; puis, inclinant la tête pour pas-
ser avec sa hotte sous une porte abaissée, elle est
entrée dans une chaumière, comme un petit chat sau-
vage se glisse dans une grange parmi des gerbes.
Allons retrouver dans sa prison Son Altesse Royale
madame la duchesse de Berry.
Je la suivis, mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu'elle*.
i. Voltaire n'a peut-être rien écrit de plus charm&nt oae .«et
vers sur ï Amitié :
Du ciel alors daignant descendre,
L'Amitié vint à mon secours.
Elle était peut-4tre aussi tendre.
Mais moins vive que les Amours.
Epris de sa beauté nouvelle
Et par sa lumière éclairé.
Je la suivis, mais je pleurai
D« B« pouvoir plus suivre qnV.îA.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE i73
Mon hôte de Hohlfeld est un singulier homme : lui
et sa servante sont aubergistes à leur corps défendant;
ils ont horreur des voyageurs. Quand ils découvrent
de loin une voiture, ils se vont cacher en maudissant
ces vagabonds qui n'ont rien à faire et courent les
grands chemins, ces fainéants qui dérangent un hon-
nête cabaretier et l'empêchent de boire le vin qu'il est
obligé de leur vendre. La vieille voit bien que son
maître se ruine ; mais elle attend pour lui un coup de
la Providence ; comme Sancho elle dira : « Monsieur,
« acceptez ce beau royaume de Micomicon qui vous
« tombe du ciel dans la main. »
Une fois le premier mouvement d'humeur passé, le
couple, flottant entre deux vins, fait bonne mine. La
chambrière écorche un peu le français, vous bigle
ferme, et a l'air de vous dire : « J'ai vu d'autres gode-
« lureaux que vous dans les armées de Napoléon I »
Elle sentait la pipe et l'eau-de-vie comme la gloire au
bivouac ; elle me jetait une œillade agaçante et mali-
gne : qu'il est doux d'être aimé au moment même où
Ton n'avait plus d'espérance de l'être 1 Mais, Javotte^
vous venez trop tard à mes tentations cassées et mor-
tifiées, comme parlait un ancien Français ; mon arrêt
est prononcé : « Vieillard harmonieux, repose-toi, »
m'a dit M. Lerminier*. Vous le voyez, bienveillante
étrangère, il m'est défendu d'entendre votre chanson "
1. Jean-Louis-Eugène Lerminier (1803-1857). Après avoir dé-
buté au barreau de Paris, il ouvrit un cours privé sur l'histoire
et la philosophie du droit, écrivit en même temps dans les jour-
naux de l'opposition, notamment dans le Globe, et fut appelé, en
1831, à une chaire de Législation comparée, créée pour lui an
Collège de France. Ses idées libérales et la forme oratoire qu'il
leur donnait lui valurent, auprès de la jeunesse des écoles, un*-
174 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Vivandière du régiment,
Javotte l'on me nomme.
Je vends je donne, et bois gaiment.
Mon vin et mon rogomme.
J'ai le pied leste et l'œil mutin.
Tin tin, tin tin, tin tin, tin tin,
R'iin tin tin*.
C'est encore pour cela que je me refuse à vos séduc-
tions ; vous êtes légère ; vous me trahiriez. Volez donc,
dame Javotte de Bavière, comme votre devancière,
madame Isabeau.
bruyante popularité. En 1839, s'étant rallié au gouvernement, il
perdit aussitôt la faveur de son public et fut obligé de quitter
sa chaire. Resté fidèle à la maison d'Orléans, il devint, après la
révolution de 1848, un des principaux rédacteurs de VAssemblée
nationale, et fit dans cette feuille une guerre très vive à la ré-
publique. Outre de nombreux articles de revues et journaux, il
a publié : Introduction à l'histoire du droit (1829) ; — Philoso-
phie du droit (1831) ; — Influence de la philosophie sur la lé-
gislation (1833); — Lettres philosophiques écrites de Paris à un
Berlinois (1833); — Au delà du Rhin, tableau de l' Allemagne
depuis M™» de Staël (1835) ; — Histoire des législations compa-
rées (1837); — Histoire des législateurs et des constitutions de
la Grèce antique (1852). — Le 15 octobre 1832, il avait publié
dans la Revue des deux Mondes un article intitulé : De l'Opinion
légitimiste; M. de Chateaubriand. C'est à cet article que fait
allusion l'auteur des Mémoires dans la page qu'on vient de lire.
1. C'est le premier couplet d'une des chansons de Béranger,
la Vivandière (1817), dont voici exactement le premier cou-
plet :
Vivandière du régiment.
C'est Catin qu'on me nomme.
Je vends, je donne et bois gaiement
Mon vin et mon rogomme.
' J'ai le pied leste et l'œil mutin,
Tintin, tintin, tintin, r'lin tintin.
J'ai lo pied leste et l'œil mutio.
Soldats, voilà Catin I
MÉMOIRES d'outre-tombe 175
2 juin 1833,
Parti de Hohlfeld_, il est nuit quand je traverse Bam-
berg. Tout dort . je n'aperçois qu'une petite lumière
dont la débile clarté vient du fond d'une chambre
pâlir à une fenêtre. Qui veille ici? le plaisir ou la dou-
leur? l'amour ou la mort?
A Bamberg, en 1815, Berthier, prince deNeuchâtel,
tomba d'un balcon dans la rue' : son maître allait
tomber de plus haut.
Dimanche, 2 juin.
A Dettelbach, réapparition des vignes. Quatre végé-
taux marquent la limite de quatre natures et de qua-
tre climats : le bouleau, la vigne, l'olivier et le pal-
mier, toujours en marchant vers le soleil.
Après Dettelbach, deux relais jusqu'à Wiirtzbourg,
et une bossue assise derrière ma voiture; c'était l'An-
drienne de Térence : Inopia egregia forma, œtate inté-
gra. Le postillon la veut faire descendre ; je m'y op-
posé pour deux raisons : i° parce que je craindrais
que cette fée me jetât un sort; 2° parce qu'ayant lu
dans une de mes biographies que je suis bossu, toutes
1. Le maréchal Berthier, major-général de Napoléon, qui
l'avait créé vice-connétable, prince de Wagram et prince souve-
rain de Neuchâtel, et qui lui avait fait épouser la nièce du roi
de Bavière, avait été des plus empressés, en 1814, à abandonner
l'empereur et à jurer fidélité à Louis XVIII, qui le nomma pair
de France et capitaine des gardes. Au 20 mars, il suivit d'abord
le roi à Gand; mais, mal vu de la petite cour du prince, il se
retira en Bavière, à Bamberg. Le désespoir s'empara de lui. Un
jour, le !•' juin 1815, un régiment russe, musique en tête, passo
sous ses fenêtres, se dirigeant vers la frontière de France. A
cette vue, comme frappé subitement de folie, Berthier se préci-
pite du balcon d« son château sur le pavé et se tue.
176 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
les bossues sont mes sœurs. Qui peut s'assurer de
n'être pas bossu? qui vous dirajamais que vous l'êtes?
Si vous vous regardez au miroir, vous n'en verrei
rien; se voit-on jamais tel qu'on est? Vous trouverez
à votre taille un tour qui vous sied à merveille. Tous
les bossus sont fiers et heureux ; la chanson consacre
les avantages de la bosse. A l'ouverture d'un sentier,
ma bossue, affîstolée, mit pied à terre majestueuse-
ment : chargée de son fardeau, comme tous les mor-
tels, Serpentine s'enfonça dans un champ de blé, et
disparut parmi les épis plus hauts qu'elle.
A midi, 2 juin, j'étais arrivé au sommet d'une col-
line d'où l'on découvrait Wurtzbourg. La citadelle sur
une hauteur, la ville au bas avec son palais, ses clo-
ches et ses tourelles. Le palais, quoique épais, serait
beau même à Florence ; en cas de pluie, le prince
pourrait mettre tous ses ses sujets à l'abri dans son
château, sans leur céder son appartement.
L'évêque de Wurtzbourg était autrefois souverain
à la nomination des chanoines du chapitre. Après son
élection, il passait, nu jusqu'à la ceinture, entre ses
confrères rangés sur deux files ; ils le fustigeaient.
On espérait que les princes, choqués de cette manière
de sacrer un dos royal, renonceraient à se mettre sur
les rangs. Aujourd'hui cela ne réussirait pas : il n'est
pas de descendant de Charlemagne qui ne se laissât
fouetter trois jours de suite pour obtenir la couronne
d'Yvetot.
J'ai vu le frère de l'empereur d'Autriche, duc de
Wurtzbourg* ; il chantait à Fontainebleau très agréa-
1. Ferdinand-Joseph-Jean-Baptiste, archiduc d'Autriche, frère
d« l'empereur François !•■', né le 6 mai 1769. Orand-duc de
MÉMOIRES d'outre-tombe Ht
blement, dans la galerie de François I", aux concerts
de l'impératrice Joséphine.
On a retenu Schwartz deux heures au bureau des
passe-ports. Laissé avec ma voiture dételée devant
une église, j'y suis entré : j'ai prié avec la foule chré-
tienne, qui représente la vieille société au milieu de
la nouvelle. Une procession est sortie et a fait le tour
de l'église ; que ne suis-je moine sur les murs de
Rome 1 les temps auxquels j'appartiens s'accompli-
raient en moi.
Quand les premières semences de la religion ger-
mèrent dans mon âme, je m'épanouissais comme une
terre vierge qui, délivrée de ses ronces, porte sa pre-
mière moisson. Survint une brise aride et glacée, et
la terre se dessécha. Le ciel en eut pitié ; il lui rendit
ses tièdes rosées; puis la brise souffla de nouveau.
Cette alternative de doute et de foi a fait longtemps
de ma vie un mélange de désespoir et d'inefl"ables dé-
lices. Ma bonne sainte mère, priez pour moi Jésus-
Christ : votre fils a besoin d'être racheté plus qu'un
autre homme.
Je quitte Wiirtzbourg à quatre heures et prends la
route de Manheim. Entrée dans le duché de Bade ;
village en goguettes ; un ivrogne me donne la main
en criant : Vive Vempereurl Tout ce qui s'est passé,
à partir de la chute de Napoléon, est en Allemagne
Toscane iepuis le 2 juillet 1790, il perdit ses Etals en 1796.
En 1815, l'évêché de Wiirtzbourg ayant été sécularisé par lo
traité de Presbourg et transformé en grand-duché, l'archiduc
Ferdinand en devint titulaire. A la chute de l'Empire, la Tos-
cane revint à l'Autriche et Ferdinand y fut réintégré; il mourut
en 1824. Lorsqu'il avait recouvré la Toscane, en 1814, le terri-
toire de l'évêché de Wûrtzbourg était retourné à la Bavièrd.
VI. 42
<78 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE
comme non avenu. Ces hommes, qui se sont levés
pour arracher leur indépendance nationale à l'ambi-
tion de Bonaparte, ne rêvent que de lui, tant il a
ébranlé l'imagination des peuples, depuis les Bédouins
sous leurs tentes jusqu'aux Teutons dans leurs huttes.
A mesure que j'avançais vers la France, les enfants
devenaient plus bruyants dans les hameaux, les pos-
tillons allaient plus vite, la vie renaissait.
A Bischofsheim, où j'ai dîné, une jolie curieuse
s'est présentée à mon grand couvert : une hirondelle
vraie Procné, à la poitrine rougeâtre, s'est venue per-
cher à ma fenêtre ouverte, sur la barre de fer qui
soutenait l'enseigne du Soleil d'Or; -puis elle a ramage
le plus doucement du monde, en me regardant d'un
air de connaissance et sans montrer la moindre fray-
eur. Je ne me suis jamais plaint d'être réveillé par
la fille de Pandion; je ne l'ai jamais appelé babillarde,
comme Anacréon : j'ai toujours, au contraire, salué
son retour de la chanson des enfants de l'île de
Rhodes : « Elle vient, elle vient l'hirondelle, rame-
« nant le beau temps et les belles années! ouvrez, ne
« dédaignez pas l'hirondelle ^ »
« François, m'a dit ma convive de Bischofsheim,
« ma trisaïeule logeait à Gombourg, sous les chevrons
« de la couverture de ta tourelle ; tu lui tenais com-
« pagnie chaque année en automne, dans les roseaux
« de l'étang, quand tu rêvais le soir avec ta sylphide.
« Elle aborda ton rocher natal le jour même que tu
« t'embarquais pour l'Amérique, et elle suivit quelque
« temps ta voile. Ma grand'mère nichait à la fenêtre
1. Ces lignes sont une traduction du Chélidonisme conservé
par AthénéA.
MÉMOîUES d'outre-tombe 179
« de Charlotte ; huit ans après, elle arriva à Jaffa
« avec toi ; tu l'as remarqué dans ton Itinéraire^. Ma
« mère, en gazouillant à l'aurore, tomba un jour dans
« ton cabinet aux Affaires étrangères'^ ; tu lui ouvris la
1. On lit, en effet, dans l'Itinéraire, lorsque Chateaubrianà
raconte son arrivée à JaËfa : <•. Le vent tomba à midi. Le calme
continua le reste de la journée et se prolongea jusqu'au 29 (sep-
tembre 1806). Nous reçûmes à bord trois nouveaux passagers ;
deux bergeronnettes et une hirondelle. Je ne sais ce qui avait
pu engager les premières à quitter les troupeaux ; quant à la
dernière, elle allait peut-être en Syrie, et elle venait peut-être
de France. J'étais bi*.a tenté de lui demander des nouvelles de
ce toit paternel que j'avais quitté depuis si longtemps. Je me
rappelle que, dans mon enfance, je passais des heures entière»
à voir, avec je ne sais quel plaisir triste, voltiger les hirondelles
en automne ; un secret instinct me disait que je serais voyageur
comaie ces oiseaux. Ils se réunissaient à la fin du mois de sep-
tembre, dans les joncs d'un grand étang: là, poussant des cris
et exécutant mille évolutions sur les eaux, ils semblaient essayer
leurs ailes et se préparer à de longs pèlerinages. Pourquoi de
tous les souvenirs de l'existence, préférons-nous ceux qui remon-
tent vers notre berceau? Les jouissances de l'amour-propre, les
illusions de la jeunesse ne se présentent point avec charme à la
mémoire, nous y trouvons au contraire de l'aridité ou de l'amer-
tume ; mais les plus petites circonstances réveillent an fond du
cœur les éducations du premier âge et toujours avec un attrait
nouveau. Au bord des lacs de l'Amérique, dans un désert in-
connu qui ne raconte rien au voyageur, dans une terre qui n'a
pour elle que la grandeur de sa solitude, une hirondelle suffisait
pour me retracer les scènes des premiers jours de ma vie, comme
elle me les a rappelées sur la mer de Syrie, à la vue d'une terre
antique, retentissante de la voix des siècles et des traditions de
l'histoire. *
« 2. La page du Congrès de Vérone (t. II. p. 389), où Cha-
teaubriand raconte son renvoi du ministère des affaires étran-
gères, le 6 juin 1824, débute par ces lignes charmantes : « Le 6,
au matin, nous ne dormions pas ; l'aube murmurait dans le petit
jardin ; les oiseaux gazouillaient : nous entendîmes l'aurore se
lever ; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre
chambre ; nous lui ouvrîmes la fenêtre : si nous avions pu nom
envoler avec elle I ■
180 MÉMOIRES d'outre-tombe
« fenêtre. Ma mère a eu plusieurs enfants; moi qui te
« parle, je suis de son dernier nid; je t'ai déjà ren-
« contré sur l'ancienne voie de Tivoli dans la cam-
« pagne de Rome : t'en souviens -tu? Mes plumes
« étaient si noires et si lustrées I Tu me regardas
« tristement. Veux-tu que nous nous envolions en-
« semble? »
— tt Hélas! ma chère hirondelle, qui sais si bien
« mon histoire, tu es extrêmement gentille ; mais je
« suis un pauvre oiseau mué, et mes plumes ne
« reviendront plus ; je ne puis donc m'envoler avec
« toi. Trop lourd de chagrins et d'années, me porter
« te serait impossible. Et puis, où irions-nous? le
« printemps et les beaux climats ne sont plus de ma
« saison. A toi l'air et les amours, à moi la terre et
« l'isolement. Tu pars; que la rosée rafraîchisse tes
« ailes! qu'une vergue hospitalière se présente à ton
« vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d'Ionie I
« Qu'un octobre serein te sauve du naufrage ! Salue
« pour moi les oliviers d'Athènes et les palmiers de
« Rosette. Si je ne suis plus quand les fleurs te ramè-
« neront, je t'invite à mon banquet funèbre : viens au
« soleil couchant happer les moucherons sur l'herbe
« de ma tombe; comme toi, j'ai aimé la liberté, et j'ai
« vécu de peu*. »
3 et 4 juin 1833.
Je me mis moi-même en route par terre, quelques
mslants après que l'hirondelle eut appareillé. La nuit
fut couverte; la lune se promenait, affaiblie et rongée,
entre des nuages; mes yeux, à moitié endormis, se
1. Voir ['Appendice N* 1 : Chateaubriand et VhirondelU.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 181
fermaient en la regardant; je me sentais comme expi-
rer à la lumière mystérieuse qui éclaire les ombres :
« j'éprouvais je ne sais quel paisible accablement,
« avant-coureur du dernier repos. » (Manzoni.)
Je m'arrête à Wiesenbach : auberge solitaire, étroit
vallon cultivé entre deux collines boisées. Un Alle-
mand de Brunswick, voyageur comme moi, ayant
entendu prononcer mon nom, accourt. Il me serre la
main, me parle de mes ouvrages ; sa femme, me dit-
il, apprend à lire le français dans le Génie du Chris'
tianisme. Il ne cessait de s'étonner de ma jeunesse.
« Mais, a-t-il ajouté, c'est la faute de mon jugement;
« je devais vous croire, à vos derniers ouvrages,
« aussi jeune que vous me le paraissez. »
Ma vie a été mêlée à tant d'événements que j'ai,
dans la tête de mes lecteurs, l'ancienneté de ces évé-
nements mêmes. Je parle souvent de ma tête grise :
calcul de mon amour-propre, afin qu'on s'écrie en me
■voyant : « Ah 1 il n'est pas si vieux ! » On est à l'aise avec
des cheveux blancs : on peut s'en vanter ; se glorifier
d'avoir les cheveux noirs serait de bien mauvais goût :
grand sujet de triomphe d'être comme votre mère
vous a fait 1 mais être comme le temps, le malheur et
la sagesse vous ont mis, c'est cela qui est beau ! Ma
petite ruse m'a réussi quelquefois. Tout dernièrement
un prêtre avait désiré me voir ; il resta muet à ma
vue ; recouvrant enfin la parole, il s'écria : « Ah I mon-
« sieur, vous pourrez donc encore combattre long-
« temps pour la foi I »
Uo jour, passant par Lyon, une dame m'écrivit;
elle me priait de donner une place à sa fille dans ma
Toiture et de la mener à Paris. La proposition me pa-
iB2 MÉMOIKES D OUTRE-TOMBE
rut singulière ; mais enfin, vérification faite de la
signature, l'inconnue se trouve être une dame fort
respectable ; je répondis poliment. La mère me pré-
senta sa fille, divinité de seize ans. La mère n'eut pas
plutôt jeté les yeux sur moi, qu'elle devint rouge écar-
iate ; sa confiance l'abandonna : « Pardonnez, mon-
o sieur, me dit-elle en balbutiant; je n'en suis pas
« moins remplie de considération... Mais vous com-
« prenez les convenances... Je me suis trompée... Je
« suis si surprise... » J'insistai en regardant ma future
compagne, qui semblait rire du débat; je me confon-
dais en protestations que je prendrais tous les soins
imaginables de cette belle jeune personne ; la mère
s anéantissait en excuses et en révérences. Les deux
dames se retirèrent. J'étais fier de leur avoir fait tant
de peur. Pendant quelques heures, je me crus rajeuni
par l'Aurore. La dame s'était figuré que l'auteur du
Génie du Christianisme était un vénérable abbé de
Chateaubriand, vieux bonhomme grand et sec, pre-
nant incessamment du tabac dans une énorme taba-
tière de fer-blanc, et lequel pouvait très bien se ckar-
ger de conduire une innocente pensionnaire au Sarré-
Cœur.
On racontait à Vienne, il y a deux ou trois lustras,
que je vivais tout seul dans une certaine vallée appelée
la Vallée-aux-Loups, Ma maison était bâtie dans une
île : lorsqu'on voulait me voir, il fallait sonner du cor
au bord opposé delà rivière. (La rivière à Châtenay!)
Alors, je regardais par un trou : si la compagnie me
plaisait (chose qui n'arrivait guère) je venais moi-
même la chercher dans un petit bateau ; sinon, non.
Le soir, je tirais mon canot à terre, et Ton n'entrait
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 183
point dans mon île. Au fait, j'aurais dû vivre ainsi ;
cette histoire de Vienne m'a toujours charmé : M. de
Metternich ne l'a pas sans doute inventée; il n'est pas
assez mon ami pour cela.
J'ignore ce que le voyageur allemand aura dit de
moi à sa femme, et s'il se sera empressé delà détrom-
per sur ma caducité. Je crains d'avoir les inconvé-
nients des cheveux noirs et des cheveux blancs, et de
n'être ni assez jeune ni assez sage. Au surplus, je
n'étais guère en train de coquetterie à Wiesenbach ;
une bise triste gémissait sous les portes et dans les
corridors de l'hôtellerie : quand le vent souffle, je ne
suis plus amoureux que de lui.
De Wiesenbach à Heidelberg, on suit le cours du
Necker, encaissé par des collines qui portent des
forêts sur un banc de sable et de sulfate sanguine.
Que de fleuves j'ai vus couler! Je rencontrai des pèle-
rins de Walthuren : ils formaient deux files parallèles
des deux côtés du grand chemin : les voitures pas-
saient au milieu. Les femmes marchaient pieds nus,
un chapelet à la main, un paquet de linge sur la tête;
les hommes nu-tête, le chapelet aussi à la main. Il
pleuvait ; dans quelques endroits, les nues aqueuses
rampaient sur le flanc des collines. Des bateaux char-
gés de bois descendaient la rivière, d'autres la remon-
taient à la voile ou à la traîne. Dans les brisures des
eollines étaient des hameaux parmi les champs, au
milieu de riches potagers ornés de rosiers du Bengale
et difl'érenls arbustes à fleurs. Pèlerins, priez pour
mon pauvre petit roi : il est exilé, il est innocent ; il
commence son pèlerinage quand vous accomplissez le
vôtre et quand je finis le mien. S'il ne doit pas régner,
184 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
ce me sera toujours quelque gloire d'avoir attaché le
débris d'une si grande fortune à ma barque de sau-
"vetage. Dieu seul donne le bon vent et ouvre le port.
En approchant de Heidelberg, le lit du Necker, semé
de rochers, s'élargit. On aperçoit le port de la ville et
la ville elle-même qui fait bonne contenance. Le fond
du tableau lui-même est terminé par un haut horizon
terrestre : il semble barrer le fleuve.
Un arc de triomphe en pierres rouges annonce l'en-
trée de Heidelberg. A gauche, sur une colline, s'élèvent
les ruines d'un château du moyen âge. A part leur
effet pittoresque et quelques traditions populaires, les
débris du temps gothique n'intéressent que les peuples
dont ils sont l'ouvrage. Un Français s'embarrasse-t-il
des seigneurs palatins, des princesses palatines, toutes
grasses, toutes blanches qu'elles aient été, avec des
yeux bleus? On les oublie pour sainte Geneviève de
Brabant. Dans ces débris modernes, rien de commua
aux peuples modernes, sinon la physionomie chré-
tienne et le caractère féodal.
Il en est autrement (sans compter le soleil) des mo-
numents de la Grèce et de l'Italie; ils appartiennent à.
toutes les nations : ils en commencent l'histoire; leurs
inscriptions sont écrites dans des langues que tous
les hommes civilisés connaissent. Les ruines mêmes
de l'Italie renouvelée ont un intérêt général, parce
qu'elles sont empreintes du sceau des arts, et les arts
tombent dans le domaine public de la société. Une
fresque du Dominiquin ou du Titien, qui s'efface; un
palais de Michel-Ange ou de Palladio, qui s'écroule»
mettent en deuil le génie de tous les siècles.
On montre à Heidelberg un tonneau démesuré, Co-
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 185
lisée en ruine des ivrognes; du moins aucun chrétien
n'a perdu la vie dans cet amphithéâtre des Vespasiens
du Rhin; la raison, oui : ce n'est pas grande perte.
Au débouché de Heidelberg, les collines à droite et
à gauche du Necker s'écartent, et l'on entre dans une
plaine. Une chaussée tortueuse, élevée de quelque.-
pieds au-dessus du niveau des blés, se dessine entre
deux rangées de cerisiers maltraités du vent et de
noyers souvent du passant insultés^.
A l'entrée de Manheim, on traverse des plants de
houblon, dont les longs échalas secs n'étaient encore
décorés qu'au tiers de leur hauteur par la liane grim-
pante. Julien l'Apostat a écrit contre la bière une jolie
épigramme ^ ; l'abbé de la Bletterie ' l'a imitée avec asseï
d'élégance :
Tu n'es qu'un faux Bacchus...
J'en atteste le véritable.
Que le Gaulois, pressé d'une soif éternelle,
Au défaut de la grappe ait recours aux épia,
De Gérés qu'il vante le fils :
Vive le fils de Semèle.
1. Boileau, Epître VI.
?. Voici la traduction — en prose — de l'épigramme de Jo-
lien .
« Qui es-tu ? d'où viens-tu, nouveau Bacchus ? Certes, je ne
reconnais point en toi le Bacchus véritable, et je n'en sais pas
d'autre que celui de Jupiter. Il a le parfum du nectar, et toi tu
sens le bouc. Puisque, à défaut de raisins, les Celtes t'ont formé
d'épis, il faut t'appeler le produit de Cérès et non de Bacchus.
Vraiment, Pyrogène, tu n'es plus bromios, mais bromes seu-
lement. »
3. La Bletterie (Jean-Philippe-René de) était Breton comm»
Chateaubriand. Il naquit à Renn«a le 25 férrier 1696. Son Hi»-
186 MÉMOIRES d'outre-tombe
Quelques vergers, des promenades ombragées de
saules, à toute venue, forment le faubourg verdoyant
de Manheim, Les maisons de la ville n'ont souvent
qu'un étage au-dessus du rez-de-chaussée. La princi-
pale rue est large et plantée d'arbres au milieu : c'est
encore une cité déchue. Je n'aime pas le faux or;
aussi n'ai-je pas voulu d'or de Manheim; mais j'ai cer-
tainement de l'or de Toulouse, à en juger par les dé-
sastres de ma vie ; qui plus que moi cependant a res-
pecté le temple d'Apollon?
3 et 4 juin 1833.
J'ai traversé le Rhin à deux heures de l'après-midi;
Au moment où je passais, un bateau à vapeur remon-
tait le fleuve. Qu'eût dit César s'il eût rencontré une
pareille machine lorsqu'il bâtissait son pont?
De l'autre côté du Rhin, en face de Manheim, on
retrouve la Bavière, par une suite des odieuses cou-
pures et des tripotages des traités de Paris, de Vienne
et d'Aix-la-Chapelle. Chacun a fait sa part avec des
toire de l'empereur Julien VApostat lui valut d'être nommé
membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. On lui
doit également une Histoire de l'empereur Jovien et une tra-
duction de Tacite (1755-1768). Voltaire, qui lui reprochait d'a-
voir fait parler l'historien latin en bourgeois du Marais, lança
contre lui, à cette occasion, plusieurs épigrammes, enfce autres
ce Uuitain bigarré :
On dit que ce nouveau Tacite
Aarait dû garder le tacet;
Ennuj'er ainsi non liceî.
Ce petit pédant prestolet
Motet bilem, la bile excite.
En français, le mot de sifflet
Convient beaucoup, multum dee»tt
, A ce translateur de Tacite.
La Bietterie mourut le i" juin 1772.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 187
ciseaux, sans égard à la raison, à l'humanité, à la jus-
tice, sans s'embarrasser du lopin de population qui
tombait dans une gueule royale.
En roulant dans le Palatinat cis-rhénan, je songeais
que ce pays formait naguère un département de la
France, que la blanche Gaule était ceinte du Rhin,
écharpe bleue de la Germanie. Napoléon, et la Répu-
blique avant lui, avaient réalisé le rêve de plusieurs
de nos rois et surtout de Louis XIV. Tant que nous
n'occuperons pas nos frontières naturelles, il y
aura guerre en Europe, parce que l'intérêt de la
conservation pousse la France à saisir les limites
nécessaires à son indépendance nationale. Ici, nous
avons planté des trophées pour réclamer en temps et
lieu.
La plaine entre le Rhin et les monts Tonnerre est
triste ; le sol et les hommes semblent dire que leur
sort n'est pas fixé, qu'ils n'appartiennent à aucun
peuple; ils paraissent s'attendre à de nouvelles inva-
sions d'armées, comme à de nouvelles inondations du
fleuve. Les Germains de Tacite dévastaient de grands
espaces à leurs frontières et les laissaient vides entre
elles et leurs ennemis. Malheur à ces populations limi-
trophes qui cultivent les champs de bataille où les na-
tions doivent se rencontrer I
En approchant de..., j'ai vu une chose mélanco-
lique : un bois de jeunes pins de cinq à six pieds
abattus et liés en fagots, une forêt coupée en herbe.
J'ai parlé du cimetière de Lucerne où se pressent à
part les sépultures des enfants. Je n'ai jamais senti
plus vivement le besoin de finir mes courses, de mou-
rir sous la protection d'une main amie appliquée sui
188 MEMOIRES D OUTRE-IOMBE
mon cœur pour l'interroger lorsqu'on dira : « Il ne
bat plus. » Du bord de ma tombe, je voudrais pouvoir
jeter en arrière un regard de satisfaction sur mes
nombreuses années, comme un pontife arrivé au sanc-
tuaire bénit la longue file des lévites qui lui servirent
de cortège.
Louvois incendia le Palatinat; malheureusement la
main qui tenait le flambeau était celle de Turenne.La
révolution a ravagé le même pays, témoin et victime
tour à tour de nos luttes aristocratiques et plé-
béiennes. Il suffit des noms des guerriers pour juger
de la difl"érence des temps : d'un côté Condé, Turenne,
Créqui, Luxembourg, La Force, Villars ; de l'autre,
Kellermann, Hoche, Pichegru, Moreau. Ne renions
aucun de nos triomphes; les gloires militaires surtout
n'ont connu que des ennemis de la France, et n'ont eu
qu'une opinion : sur le champ de bataille, l'honneur
et le péril nivellent les rangs. Nos pères appelaient le
sang sorti d'une blessure non mortelle, sang volage :
mot caractéristique de ce dédain de la mort, naturel
aux Français dans tous les siècles. Les institutions ne
peuvent rien changer à ce génie national. Les soldats
qui, après la mort de Turenne, disaient : « Qu'on lâche
la Pie, nous camperons où elle s'arrêtera », auraient
parfaitement valu les grenadiers de Napoléon.
Sur les hauteurs de Dunkeim, premier rempart des
Gaules de ce côté, on découvre des assiettes de camps
et des positions militaires, aujourd'hui dégarnies de
soldats : Burgondes, Francs, Goths, Huns, Suèves,
flots du déluge des Barbares, ont tour à tonr assailli
ces hauteurs.
Non loin de Dunkeim, on aperçoit les éboulements
MÉMOIRES d'outre-tombe 189
i'un monastère. Les moines enclos dans cette retraite
avaient vu bien des armées circuler à leurs pieds; ils
avaient donné l'hospitalité à bien des guerriers : là,
quelque croisé avait fini sa vie, changé son heaume
contre le froc ; là furent des passions qui appelèrent
le silence et le repos avant le dernier repos et le der-
nier silence. Trouvèrent-elles ce qu'elles cherchaient?
ces ruines ne le diront pas.
Après les débris du sanctuaire de la paix, viennent
les décombres du repaire de la guerre, les bastions,
mantelets, courtines, tourillons démolis d'une forte-
resse. Les remparts s'écroulent comme les cloîtres. Le
château était embusqué dans un sentier scabreux pour
le fermer à l'ennemi : il n'a pas empêché le temps et
la mort de passer.
De Dunkeim à Frankenstein, la route se faufile dans
un vallon si resserré qu'il garde à peine la voie d'une
voiture ; les arbres descendant de deux talus opposés
se joignent et s'embrassent dans la ravine. Entre la
Messénie et l'Arcadie, j'ai suivi des vallons semblables,
au beau chemin près : Pan n'entendait rien aux ponts
et chaussées. Des genêts en fleurs et un geai m'ont
reporté au souvenir de la Bretagne ; je me souviens
du plaisir que me fit le cri de cet oiseau dans les mon-
tagnes de Judée. Ma mémoire est un panorama ; là,
viennent se peindre sur la même toile les sites et les
cieux les plus divers avec leur soleil brûlant ou leur
horizon brumeux.
L'auberge à Frankenstein est placée dans une prai-
rie de montagnes, arrosée d'un courant d'eau. Le
maître de la poste parle français ; sa jeune sœur, ou
sa femme, ou sa fille, est charmante II se plaint d'être
190 MÉMOIRES d'outre-tombe
Bavarois; il s'occupe de rexploilation des forêts; lime
représentait un planteur américain.
A Kaisersiautern, où j'arrivai de nuit comme à Bam-
Derg, je traversai la région des songes : que voyaient
dans leur sommeil tous ces habitants endormis? Si
j'avais le temps, je ferais l'histoire de leurs rêves; rien
ne m'aurait rappelé la terre, si deux cailles ne s'étaient
répondu d'une cage à l'autre. Dans les champs en
Allemagne, depuis Prague jusqu'à Manheim, on ne
rencontre que des corneilles, des moineaux et des
alouettes ; mais les villes sont remplies de rossignols,
de fauvettes, de grives, de cailles; plaintifs prison-
niers et prisonnières qui vous saluent aux barreaux
de leur geôle quand vous passez. Les fenêtres sont
parées d'oeillets, de réséda, de rosiers, de jasmins. Les
peuples du nord ont les goûts d'un autre ciel ; ils
aiment les arts et la musique : les Germains vinrent
chercher la vigne en Italie; leurs fils renouvelleraient
volontiers l'invasion pour conquérir aux mêmes "«ieux
des oiseaux et des fleurs.
Le changement de la veste du postillon m'avertit, le
mardi 4 juin, à Saarbruck, que j'entrais en Prusse.
Sous la croisée de mon auberge je vis défiler un esca-
dron de hussards ; ils avaient l'air fort animés : je
l'étais autant qu'eux; j'aurais joyeusement concouru
à frotter ces messieurs, bien qu'un vif sentiment de
respect m'attache à la famille royale de Prusse, bien
que les emportements des Prussiens à Paris n'aient
été que les représailles des brutalités de Napoléon à
Berlin; mais si l'histoire a le temps d'entrer dans ces
froides justices qui font dériver les conséquences des
principes, l'homme témoin des faits vivants est en-
MÉMOIRES d'outre-tombe 191
traîné par ces faits, sans aller cherclier dans le passé
les causes dont ils sont sortis et qui les excusent. Elle
m'a fait bien du mal, ma patrie; mais avec quel plaisir
je lui donnerais mon sang! Oh! les fortes têtes, les
politiques consommés, les bons Français surtout, que
ces négociateurs des traités de 1813!
Encore quelques heures, et ma terre natale va
de nouveau tressaillir sous mes pas. Que vais-je ap-
prendre? Depuis trois semaines j'ignore ce qu'ont dit
et fait mes amis. Trois semaines ! long espace pour
l'homme qu'un moment emporte, pour les empires
que trois journées renversent! Et ma prisonnière de
Blaye, qu'est-elle devenue? Pourrai-je lui transmettre
la réponse qu'elle attend? Si la personne d'un ambas-
sadeur doit être sacrée, c'est la mienne; ma carrière
diplomatique devint sainte auprès du chef de l'Église;
elle achève de se sanctifier auprès d'un monarque
infortuné ' j'ai négocié un nouveau pacte de famille
entre les enfants du Béarnais; j'en ai porté et rapporté
les actes de la prison à l'exil, et de l'exil à la prison.
4 et 5 juin.
En passant la limite qui sépare le territoire de Saar-
bruck de celui de Forbach, la France ne s'est pas
montrée à moi d'une manière brillante : d'abord un
cul-de-jatte, puis un autre homme qui rampait sur les
mains et sur les genoux, traînant après lui ses jambes
comme deux queues torses ou deux serpents morts ;
ensuite out paru dans une charrette deux vieilles,
noires, ridées, avant-garde des femmes françaises. Il
y avait de quoi faire rebrousser chemin à l'armée
prussienne.
192 MÉMOIRES d'outre-tombe
Mais après j'ai trouvé un beau jeune soldat à pied
avec une jeune fille ; le soldat poussait devant lui la
brouette de la jeune fille, et celle-ci portait la pipe et
le sabre du troupier. Plus loin une autre jeune fille
tenant le manche d'une charrue, et un laboureur âgé
piquant les bœufs; plus loin un vieillard mendiant
pour un enfant aveugle; plus loin, une croix. Dans
un hameau, une douzaine de têtes d'enfants, à la
fenêtre d'une maison non achevée, ressemblaient à un
groupe d'anges dans une gloire. Voici une garçonnette
de cinq à six ans, assise sur le seuil de la porte d'une
chaumière; tête nue, cheveux blonds, visage bar-
bouillé, faisant une petite mine à cause d'un vent
froid; ses deux épaules blanches sortant d'une robe
déchirée, les bras croisés sur ses genoux haussés et
rapprochés de sa poitrine, regardant ce qui se passait
autour d'elle avec la curiosité d'un oiseau; Raphaël
l'aurait croquée, moi j'avais envie de la voler à sa
mère.
A l'entrée de Forbach, un groupe de chiens savants
se présente : les deux plus gros attelés au fourgon des
costumes ; cinq ou six autres de différentes queues,
museaux, tailles et pelage, suivent le bagage, chacun
son morceau de pain à la gueule. Deux graves ins-
tructeurs, l'un portant un gros tambour, l'autre ne
portant rien, guident la bande. Allez, mes amis, faites
le tour de la terre comme moi, afin d'apprendre à
connaître les peuples. Vous tenez tout aussi bien votre
place dans le monde que moi ; vous valez bien les
chiens de mon espèce. Présentez la patte à Diane, à
Mirza, à Pax, chapeau sur l'oreille, épée au côté, la
queue en trompette entre les deux basques de votre
MÉMOIRES d'outre-tombe 193
faabit; dansez pour un os ou pour un coup de pied,
comme nous faisons nous autres hommes ; mais n'al-
lez pas vous tromper en sautant pour le roi 1
Lecteurs, supportez ces arabesques; la main qui les
dessina ne vous fera jamais d'autre mal; elle est sé-
chée. Souvenez-vous, quand vous les verrez, qu'ils ne
sont que les capricieux enroulements tracés par uq
peintre à la voûte de son tombeau.
A la douane, un vieux cadet de commis a fait sem-
blant de visiter ma calèche. J'avais préparé une pièce
de cent sous ; il la voyait dans ma main, mais il n'o-
sait la prendre à cause des chefs qui le surveillaient.
Il a ôté sa casquette sous prétexte de me mieux fouil-
ler, l'a posée sur le coussin devant moi, me disant
tout bas : « Dans ma casquette, s'il vous plaît. >> Oh I
le grand mot! Il renferme l'histoire du genre humain;
que de fois la liberté, la fidélité, l'amitié, le dévoue-
ment, l'amour ont dit : « Dans ma casquette, s'il vous
« plaît ! » Je donnerai ce mot à Béranger pour le re-
frain d'une chanson.
Je fus frappé, en entrant à Metz, d'une chose que je
n'avais pas remarquée en 1821; les fortifications à la
moderne enveloppent les fortifications à la gothique :
Guise et Vauban sont deux noms bien associés.
Nos ans et nos souvenirs sont étendus en couches
régulières et parallèles, à différentes profondeurs de
notre vie, déposés par les flots du temps qui passent
successivement sur nous. C'est de Metz que sortit en
1792 la colonne engagée sous Thionville avec notre
petit corps d'émigrés. J'arrive de mon pèlerinage à la
retraite du prince banni que je servais dans son pre-
mier exil. Je lui donnai alors un peu de mon sang, je
VI. 13
194 MÉMOIRES d'outre-tombe
■viens de pleurer auprès de lui ; à mon âge, on n'a guère
plus que des larmes.
En 1821 M. de Tocqueville, beau-frère de mon frère,
était préfet de la Moselle'. Les arbres, gros comme
des échalas, que M. de Tocqueville plantait en 18-20 à
la porte de Metz, donnent maintenant de l'ombre.
Voilà une échelle à mesurer nos jours; mais l'homme
n'est pas comme le vin, il ne s'améliore pas en comp-
tant par feuilles. Les anciens faisaient infuser des
roses dans le Falerne ; lorsqu'on débouchait une am-
phore d'un consulat séculaire, elle embaumait le fes-
tin. La plus pure intelligence se mêlerait à de vieux
ans, que personne ne serait tenté de s'enivrer avec
eUe.
Je n'avais pas été un quart d'heure dans l'auberge
à Metz, que voici venir Baptiste en grande agitation :
il tire mystérieusement de sa poche un papier blanc
dans lequel était enveloppé un cachet; M. le duc de
Bordeaux et Mademoiselle l'avaient chargé de ce ca-
chet, lui recommandant de ne me le donner que sur
terre de France. Ils avaient été bien inquiets toute la
nuit avant mon départ, craignant que le bijoutier
n'eût pas le temps d'achever l'ouvrage.
Le cachet a trois faces : sur l'une est gravée une
ancre ; sur la seconde, les deux mots que Henri m'avait
dits lors de notre première entrevue • « Oui, tou-
jours! » sur la troisième, la date de mon arrivée à
Prague. Le frère et la sœur me priaient de porter le
1. Le père d'Alexis de Tocqueville. Ch. — Sur M. de Tocqug-
ville le père, voir au tome I, la note 2 de la page 232. M. de
Tocqueville administra le département de la Moselle du 19 f*-
frler 1817 au 27 juin 1823.
MÉMOIRES d'outre-tombe 195
cachei pour l'amour d'eux. Le mystère de ce présent,
l'ordre des deux enfants exilés de ne me remettre le
témoignage de leur souvenir que sur terre de France,
remplirent mes yeux de larmes. Le cachet ne me quit-
tera jamais; je le porterai pour l'amour de Louise et
de Henri.
J'eusse aimé à voir à Metz la maison de Fabert*,
soldat devenu maréchal de France, et qui refusa le
collier des ordres, sa noblesse ne remontant qu'à son
épée.
Les Barbares nos pères égorgèrent, à Metz, les Ro-
mains surpris au milieu des débauches d'une fête ; nos
soldats ont valsé au monastère d'Alcobaça avec le
squelette d'Inès de Castro : malheurs et plaisirs,
crimes et folies, quatorze siècles vous séparent, et
vous êtes aussi complètement passés les uns que les
autres. L'éternité commencée tout à l'heure est aussi
ancienne que l'éternité datée de la première mort, du
meurtre d'Abel. Néanmoins les hommes, durant leur
apparition éphémère sur ce globe, se persuadent qu'ils
laissent d'eux quelque trace : eh! bon Dieu, oui, cha-
que mouche a son ombre.
Parti de Metz, j'ai traversé Verdun oti je fus si mal-
heureux, où demeure aujourd'hui l'amie solitaire de
CarreP. J'ai côtoyé les hauteurs de Valmy; je n'en
1, Abraham Fabert, né en 1599 à Metz, où son père était im-
primeur. Il reçut le bâton de maréchal de France en 1658 et
mourut en 1663.
2. Au mois d'août 1830, Armand Carrel fut nommé préfet du
Cantal : il refusa. « Des circonstances de sa vie intérieure, ^ue
chacun savait alors, dit Sainte-Beuve {Causeries du lundi,
t. VI, p. 93), et que ses amis, arrivés au pouvoir auraient dû
apprécier, le détournaient, impérieusement, d'accepter des fonc-
tions publiques en province. » Dans ses Indiscrétions contempo-
196 MÉMOIRES d'outre-tombe
veux pas plus parler que de Jemmapes : j'aurais peur
d'y trouver une couronne.
Châlons m'a rappelé une grande faiblesse de Bona-
parte; il y exila la beauté*. Paix à Châlons qui me dit
que j'ai encore des amis,
A Château-Thierry j'ai trouvé mon dieu, La Fon-
taine. C'était l'heure du salut : la femme de Jean n'y
était plus, et Jean était retourné chez madame de la
Sablière.
En rasant le mur de la cathédrale de M eaux, j'ai
répété à Bossuet ses paroles : « L'homme arrive au
« tombeau traînant après lui la longue chaîne de ses
« espérances trompées. »
A Paris j'ai passé les quartiers habités par moi avec
mes sœurs dans ma jeunesse ; ensuite le Palais de jus-
rames, le D"" Bonnet de Malherbe, l'un des collaborateurs de Carrel
au National, a été, comme de raison, beaucoup moins discret
que Sainte-Beuve : « Lorsqu'il était sous-lieutenant dans un ré-
giment d'infanterie, écrit M, de Malherbe, Carrel était devenu
l'amant de la femme d'un de ses chefs de bataillon, avec lequel
cette irrégularité lui valut, lorsqu'il eut quitté le service, un
duel. Cette liaison devint bientôt une chaîne, â laquelle Carrel
fut rivé jusqu'à la fin de ses jours et qui eut une grande in-
fluence sur sa destinée. Après la révolution de Juillet, on lui
offrit la préfecture du Cantal... Quelque maigre que put sem
bler la pitance à l'ancien collègue de MM. Thiers et Mignet
Carrel ne refusa pas et il se disposait à se rendre à son poste
lorsqu'il reçut la visite d'un ambassadeur officieux que M. Guizot
ministre de l'intérieur, lui envoyait pour lui faire quelques ob
servations au sujet de son intérieur, dont le ministre avait été
informé, et lui faire comprendre qu'il devait aller seul prendre
la direction administrative qui lui était confiée. Carrei écon-
duisit l'ambassadeur sans avoir donné de réponse positive ; mais,
après en avoir conféré avec la personne intéressée, il notifia aa
ministre un refus très net. »
1. Sur l'exil de M™» Récamier à Châlons, voir tome 17,
page 420.
MÉMOIRES d'outre-tombe 197
tice, remémoratif de mon jugement; ensuite la Préfec-
ture de police, qui me servit de prison. Je suis enfin
rentre dans mon hospice, en dévidant ainsi le fil de
mes jours. Le fragile insecte des bergeries descend au
bout d'une soie vers la terre, où le pied d'une brebis
va l'écraser.
Paris, rue d'Enfer, 6 juin 1833.
En descendant de voiture, et avant de me coucher,
j'écrivis une lettre à madame la duchesse de Berry
pour lui rendre compte de ma mission. Mon retour
avait mis la police en émoi ; le télégraphe l'annonça
au préfet de Bordeaux et au commandant de la forte-
resse de Blaye : on eut ordre de redoubler de surveil-
lance ; il paraît même qu'on fît embarquer Madame
avant le jour fixé pour son départ*. Ma lettre manqua
Son Altesse Royale de quelques heures et lui fut por-
tée en Italie. Si Madame n'eût point fait de déclara-
tion; si même, après cette déclaration, elle en eût nié
les suites; bien plus, si, arrivée en Sicile, elle eût pro-
testé contre le rôle qu'elle avait été contrainte de jouer
pour échapper à ses geôliers, la France et l'Europe
auraient cru son dire, tant le gouvernement de Phi-
lippe était suspect. Tous les Judas auraient subi la
punition du spectacle qu'ils avaient donné au monde
dans la tabagie de Blaye. Mais Madame n'avait pas
voulu conserver un caractère politique en niant son
mariage; ce qu'on gagne par le mensonge en répula-
tion d'habileté, on le perd en considération : l'ancienne
sincérité que vous avez pu professer vous défend à
1. L'embarquement de It duchesse de Berry eut lieu le 8 juin
1833.
198 MÉMOIRES d'outre-tombe
peine. Qu'un homme estimé du public s'avilisse, il
n'est plus à l'abri dans son nom, mais derrière son
nom. Madame, par son aveu, s'est échappée des
ténèbres de sa prison : l'aigle femelle, comme l'aigle
mâle, a besoin de liberté et de soleil.
M. le duc de Blacas, à Prague, m'avait annoncé la
formation d'un conseil dont je devais être le chef, avec
M. le chancelier' et M. le marquis de La Tour-Mau-
1. Le marquis de Pastoret. — Claude -Emmanuel- Joseph-
Pierre, marquis de Pasioret (1755-1840), était maître des requêtes
au moment de la Révolution, et il en adopta les principes. En
1791, il fut élu procureur-général syndic du département de
Paris; il fit en cette qualité rendre le décret qui transformait
l'église Sainte- Geneviève en Panthéon et composa l'inscription
célèbre qui se lit encore sur la frise du fronton : Aux grands
hommes la Patrie reconnaissante. A l'Assemblée législative, où
l'envoyèrent les électeurs de Paris, il siégea au côté droit et
défendit avec une égale ardeur la Constitution et le Roi. Après
le 10 août, il dut pourvoir à sa sûreté, s'enfuit en Provence,
puis en Savoie, d'où il ne revint qu'en 1795. Elu aussitôt député
du Var au Conseil des Cinq-Cents, il y marqua sa place au pre-
mier rang des défenseurs de la liberté, ce qui lui valut d'être
condamné à la déportation au 18 fructidor. Il put échapper aux
poursuites et gagner la Suisse. Rentré en France après le 18
brumaire, il fut nommé, en 1804, professeur de législation au
collège de France, professeur de philosophie à la Faculté des
lettres en 1809, et, la même année, membre du Sénat conserva-
teur. Louis XVIII l'appela à la pairie le 4 juin 1815 et lui con-
féra en 1817 le titre de marquis. Vice-président de la Chambre
des pairs en 1820, ministre d'Etat et membre du Conseil privé
en 1826, il fut élevé à la dignité de chancelier de France en
1829, à la mort de M. Dambray. Après la révolution de Juillet,
il fut destitué de toutes ses fonctions publiques pour refus de
serment. Charles X le choisit en 1834 pour tuteur des enfants du
duc de Berry. Louis XVIII lui avait donné pour devise : Bonus
semper et fidelis, par allusion aux deux chiens qui supportaient
ses armes. Le marquis de Pastoret était membre de trois Aca-
démies (Française, des Inscriptions et des Sciences morales). Son
principal ouvrage est V Histoire de la législation des ancien*
peutales (1817-1837, onze vol. in-8».)
MÉMOIRES d'outre-tombe 199
bourg» : j'allais devenir seul (toujours selon M. le duc)
le conseil de Charles X, absent pour quelques affaires.
On me montra un plan : la machine était fort compli-
quée ; le travail de M. de Blacas conservait quelques
dispositions faites par la duchesse de Berry, lorsque,
de son côté, elle avait prétendu organiser l'État en ve-
nant follement, mais bravement, se mettre à la tète de
son royaume in partibus. Les idées de cette femme
aventureuse ne manquaient point de bon sens : elle
avait divisé la France en quatre grands gouverne-
ments militaires, désigné les chefs, nommé les offi-
ciers, enrégimenté les soldats, et, sans s'embarrasser
si tout son monde était au drapeau, elle était elle-
même accourue pour le porter ; elle ne doutait point de
trouver aux champs la chape de saint Martin ou l'ori-
flamme, Galaor ou Bayard, Coups de haches d'armes
et balles de mousquetons, retraite dans les forêts,
périls aux foyers de quelques amis fidèles, cavernes,
châteaux, chaumières, escalades, tout cela allait et
plaisait à Madame. Il y a dans son caractère quelque
chose de bizarre, d'original et d'entraînant qui la
fera vivre. L'avenir la prendra à son gré, en dépit
des personnes correctes et des sages couards.
J'aurais porté aux Bourbons, s'ils m'avaient appelé,
la popularité dont je jouissais au double titre d'écri-
vain et d'homme d'État. Il m'était impossible de dou-
ter de cette popularité, car j'avais reçu les confidences
de toutes les opinions. On ne s'en était pas tenu à des
généralités; chacun m'avait désigné ce qu'il désirait
en cas d'événement ; plusieurs m'avaient confessé
1. Sur le marquis de La Tour-Maubourg, voir au tome V, la
note 1 de la page 286.
200 MÉMOIRES d'outre-tombe
leur génie et fait toucher au doigt et à l'œil la place à
laquelle ils étaient éminemment propres. Tout le
monde (amis et ennemis) m'envoyait auprès du duc
de Bordeaux. Par les différentes combinaisons de mes
opinions et de mes fortunes, par les ravages de la
mort qui avait enlevé successivement les hommes de
ma génération, je semblais être resté le seul au choix
de la famille royale.
Je pouvais être tenté du rôle qu'on m'assignait ; il
y avait de quoi flatter ma vanité dans l'idée d'être,
moi serviteur inconnu, et rejeté des Bourbons, d'être
l'appui de leur race, de tendre la main dans leurs
tombeaux à Philippe-Auguste, saint Louis, Charles V,
Louis XII, François I", Henri IV, Louis XIV ; de pro-
téger de ma faible renommée le sang, la couronne et
les ombres de tant de grands hommes, moi seul contre
la France infidèle et l'Europe avilie.
Mais pour arriver là qu'aurait-il fallu faire? ce que
l'esprit le plus commun eût fait : caresser la cour de
Prague, vaincre ses antipathies, lui cacher mes idées
jusqu'à ce que je fusse à même de les développer.
Et, certes, ces idées allaient loin : si j'avais été gou-
verneur du jeune prince, je me serais efforcé de ga-
gner sa confiance. Que s'il eût recouvré sa couronne,
je ne lui aurais conseillé de la porter que pour la dé-
poser au temps venu. J'eusse voulu voir les Capet dis-
paraître d'une façon digne de leur grandeur. Quel
beau, quel illustre jour que celui où, après avoir relevé
la religion, perfectionné la constitution de l'État, élargi
les droits des citoyens, rompu les derniers liens de la
presse, émancipé les communes, détruit le monopole,
balancé équitablement le salaire avec le travail, raf-
MÉMOIRES d'outre-tombe 201
fermi la propriété en en contenant les abus, ranimé
l'industrie, diminué l'impôt, rétabli notre honneur
chez les peuples, et assuré, par des frontières reculées,
notre indépendance contre l'étranger ; quel beau jour
que celui-là, où, après toutes ces choses accomplies,
mon élève eût dit à la nation solennellement convo-
quée :
« Français, votre éducation est finie avec la mienne.
« Mon premier aïeul, Robert le Fort, mourut pour
« vous, et mon père a demandé grâce pour l'homme
« qui lui arracha la vie. Mes ancêtres ont élevé et for-
« mé la France à travers la barbarie ; maintenant, la
« marche en avant, le progrès de la civilisation ne
« permettent plus que vous ayez un tuteur. Je des-
« cends du trône; je confirme tous les bienfaits de
« mes pères en vous déliant de vos serments à la mo-
« narchie. » Dites si cette fin n'aurait pas surpassé ce
qu'il y a de plus merveilleux dans cette race ? Dites si
jamais temple assez magnifique aurait pu être élevé à
sa mémoire? Comparez-la, cette fin, à celle que fe-
raient les fils décrépits de Henri IV, accrochés obsti-
nément à un trône submergé dans la démocratie,
essayant de conserver le pouvoir à l'aide des mesures
de police, des moyens de violence, des voies de cor-
ruption, et traînant quelques instants une existence
dégradée? « Qu'on fasse mon frère roi, disait Louis XIII
« enfant, après la mort de Henri IV, moi je ne veux
« pas être roi. » Henri V n'a d'autre frère que son
peuple : qu'il le fasse roi.
Pour arriver à cette résolution, toute chimérique
qu'elle semble, il faudrait sentir la grandeur de sa
race, non parce qu'on est descendu d'un vieux sang,
202 MEMOIRES d'outre-tombe
mais parce qu'on est Théritier d'hommes par qui la
France fut puissante, éclairée et civilisée.
Or, je viens de le dire tout à l'heure, le moyen
d'être appelé à mettre la main à ce plan eût été de
cajoler les faiblesses de Prague, d'élever des pies-
grièches avec l'enfant du trône à l'imitation de Luynes,
de flatter Concini à l'instar de Richelieu. J'avais bien
commencé à Carlsbad ; un petit bulletin de soumission
et de commérage aurait avancé mes afifaires. M'enter-
rer tout vivant à Prague, il est vrai, n'était pas facile,
car non seulement j'avais à vaincre les répugnances
de la famille royale, mais encore la haine de l'étran-
ger. Mes idées sont odieuses aux cabinets ; ils savent
que je déteste les traités de Vienne, que je ferais la
guerre à tout prix pour donner à la France des fron-
tières nécessaires, et pour rétablir en Europe l'équi-
libre des puissances.
Cependant avec des marques de repentir, en pleu-
rant, en expiant mes péchés d'honneur national, en
me frappant la poitrine, en admirant pour pénitence
le génie des sots qui gouvernent le monde, peut-être
aurais-je pu ramper jusqu'à la place du baron de Da-
mas ; puis, me redressant tout à coup, j'aurais jeté
mes béquilles.
Mais, hélas, mon ambition, où est-elle? ma faculté
de dissimuler, où est-elle? mon art de supporter la
contrainte et l'ennui, où est-il? mon moyen d'attacher
de l'importance à quoi que ce soit, où est-il? Je pris
deux ou trois fois la plume, je commençai deux ou
trois brouillons menteurs pour obéir à madame la
dauphine, qui m'avait ordonné de lui écrire. Bientôt,
révolté contre moi, j'écrivis d'un trait, en suivant mon
MEMOIRES d'outre-tombe 203
allure, la lettre qui devait me casser le cou. Je le sa-
vais très bien; j'en pesais très bien les résultats : peu
importait. Aujourd'hui même que la chose est faite,
je suis ravi d'avoir envoyé le tout au diable et jeté
mon gouvernât par une aussi large fenêtre. On me
dira : « Ne pouviez-vous exprimer les mêmes vérités
« en les énonçant avec moins de crudité? » Oui, oui,
en délayant, tournoyant, emmiellant, chevrotant,
tremblotant :
.... Son œil pénitent ne cleure qu'eau bénite'.
Je ne sais pas cela.
Voici la lettre (abrégée cependant de près de moitié)
qui fera hérisser le poil de nos diplomates de salon.
Le duc de Choiseul avait eu un peu de mon humeur;
aussi a-t-il passé la fin de sa fin à Chanteloup.
Paris, rue d'Enfer, 30 iuin 1833.
« Madame,
a Les moments les plus précieux de ma longue car-
• rière sont ceux que madame la dauphine m'a per-
« mis de passer auprès d'elle. C'est dans une obscure
« maison de Carlsbad qu'une princesse, objet de la
« vénération universelle, a daigné me parler avec con-
« tiance. Au fond de son âme le ciel a déposé un tré-
« sor de magnanimité et de religion que les prodiga-
« lités du malheur n'ont pu tarir. J'avais devant moi
« la fille de Louis XVI de nouveau exilée; cette orphe-
a line du Temple, que le roi martyr avait pressée sur
« son cœur avant d'aller cueillir la palme! Dieu est le
1. ilathurin Régnier, dans le portrait de Macette.
204 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« seul nom que ron puisse prononcer quand on vien
« à s'abîmer dans la contemplation des impénétrables
t( conseils de sa providence.
« L'éloge est suspect quand il s'adresse à la prospé-
« rite : avec la dauphine l'admiration est à l'aise. Je
« l'ai dit, madame : vos malheurs sont montés si
« haut, qu'ils sont devenus une des gloires de la révo-
« lution. J'aurai donc rencontré une fois dans ma vie
« des destinées assez supérieures, assez à part, pour
« leur dire, sans crainte de les blesser ou de n'être
« pas compris, ce que je pense de l'état futur de la
* société. On peut causer avec vous du sort des em-
« pires, vous qui verriez passer sans les regretter,
« aux pieds de votre vertu, tous ces royaumes de la
« terre dont plusieurs se sont déjà écoulés aux pieds
« de votre race.
« Les catastrophes qui vous firent leur plus illustre
« témoin et leur plus sublime victime, toutes grandes
« qu'elles paraissent, ne sont néanmoins que les acci-
« dents particuliers de la transformation générale qui
« s'opère dans l'espèce humaine ; le règne de Napo-
« léon, par qui le monde a été ébranlé, n'est qu'un
« anneau de la chaîne révolutionnaire. Il faut partir
« de cette vérité pour comprendre ce qu'il y a de pos-
« sible dans une troisième restauration, et quel moyen
« cette restauration a de s'encadrer dans le plan du
« changement social. Si elle n'y entrait pas comme un
« élément homogène, elle serait inévitablement reje-
« tée d'un ordre de choses contraires à sa nature.
« Ainsi, madame, si je vous disais que la légitimité
« a des chances de revenir par l'aristocratie de la no-
« blesse et du clergé avec leurs privilèges, par la cour
MÉMOIRES d'outre-tombe 20o
« avec ses distinctions, par la royauté avec ses pres-
« tiges, je vous tromperais. La légitimité en France
« n'est plus un sentiment; elle est un principe en tant
« qu'elle garantit les propriétés et les intérêts, les
« droits et les libertés; mais s'il demeurait prouvé
« qu elle ne veut pas défendre ou qu'elle est impuis-
a santé à protéger ces propriétés et ces intérêts, ces
« droits et ces libertés, elle cesserait même d'être un
« principe. Lorsqu'on avance que la légitimité arri-
« vera forcément, qu'on ne saurait se passer d'elle,
« qu'il suffît d'attendre, pour que la France à ge-
« noux vienne lui crier merci, on avance une erreur,
« La Restauration peut ne reparaître jamais ou ne
« durer qu'un moment, si la légitimité cherche sa
« force là où elle n'est plus.
a Oui, madame, je le dis avec douleur, Henri V
« pourrait rester un prince étranger et banni; jeune
« et nouvelle ruine d'un antique édifice déjà tombé,
« mais enfin une ruine. Nous autres, vieux serviteurs
« de la légitimité, nous aurons bientôt dépensé le
« petit fonds d'années qui nous reste, nous reposerons
« incessamment dans notre tombe, endormis avec
a nos vieilles idées, comme les anciens chevaliers
c avec leurs anciennes armures que la rouille et le
« temps ont rongées, armures qui ne se modèlent
« plus sur la taille et ne s'adaptent plus aux usages
« des vivants.
« Tout ce qui militait en 1789 pour le maintien de
« l'ancien régime, religion, lois, mœurs, usages, pro-
« priétés, classes, privilèges, corporations, n'existe
« plus. Une fermentation générale se manifeste; l'Eu-
" rope n'est guère plus en sûreté que nous ; nulle so-
206 MÉMOIRES d'outre-tombe
« ciété n'est entièrement détruite, nulle entièrement
« fondée; tout y est usé ou neuf, ou décrépit ou sans
« racine; tout y a la faiblesse de la vieillesse ou de
« l'enfance. Les royaumes sortis des circonscriptions
« territoriales tracées par les derniers traités sont
« d'hier; l'attachement à la patrie a perdu sa force,
« parce que la patrie est incertaine et fugitive pour
« des populations vendues à la criée, brocantées
a comme des meubles d'occasion, tantôt adjointes à
« des populations ennemies , tantôt livrées à des
« maîtres inconnus. Défoncé, sillonné, labouré, le sol
« est ainsi préparé à recevoir la semence démocra-
« tique, que les journées de Juillet ont mûrie.
« Les rois croient qu'en faisant sentinelle autour de
« leurs trônes ils arrêteront les mouvements de l'in-
« telligence; ils s'imaginent qu'en donnant le signale-
« ment des principes ils les feront saisir aux fron-
« tières ; ils se persuadent qu'en multipliant les
« douanes, les gendarmes, les espions de police, les
« commissions militaires, ils les empêcheront de cir-
« culer. Mais ces idées ne cheminent pas à pied, elles
« sont dans l'air, elles volent, on les respire. Les gou-
a vernements absolus, qui établissent des télégraphes,
* des chemins de fer, des bateaux à vapeur, et qui
« veulent en même temps retenir les esprits au niveau
a des dogmes politiques du xiv« siècle, sont inconsé-
« quents; à la fois progressifs et rétrogrades, ils se
u perdent dans la confusion résultante d'une théorie
« et d'une pratique contradictoires. On ne peut sépa-
« rer le principe industriel du principe de la liberté;
« force est de les étouffer tous les deux ou de les ad-
« mettre l'un et l'autre. Partout où la langue française
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 207
« est entendue, les idées arrivent avec les passe-ports
« du siècle.
« Vous voyez, madame, combien le point de départ
" est essentiel à bien choisir. L'enfant de l'espérance
" sous votre garde, l'innocence réfugiée sous vos ver-
" tus et vos malheurs comme sous un dais royal, je
" ne connais pas de plus imposant spectacle ; s'il y a
« une chance de succès pour la légitimité, elle est là
« toute entière. La France future pourra s'incliner,
« sans descendre, devant la gloire de son passé, s'ar-
« rêter tout émue devant cette grande apparition de
« son histoire représentée par la fille de Louis XVI,
« conduisant par la main le dernier des Henris. Reine
« protectrice du jeune prince, vous exercerez sur la
« nation l'influence des immenses souvenirs qui se
« confondent dans votre personne auguste. Qui ne se
« sentira renaître une confiance inaccoutumée lorsque
« l'orpheline du Temple veillera à l'éducation de l'or-
« phelin de saint Louis?
« 11 est à désirer, madame, que cette éducation, di-
« rigée par des hommes dont les noms soient popu-
€ laires en France, devienne publique dans un certain
« degré. Louis XIV, qui justifie d'ailleurs l'orgueil de
« sa devise, a fait un grand mal à sa race en isolant
« les fils de France dans les barrières d'une éducation
« orientale.
« Le jeune prince m'a paru doué d'une vive intelli-
« gence. Il devra achever ses études par des voyages
« chez les peuples de l'ancien et même du nouveau
« continent, pour connaître la politique et ne s'effrayer
« ni des institutions ni des doctrines. S'il peut servir
« comme soldat dans quelque guerre lointaine et
208 MÉMOIRES d'outre-tombe
étrangère, on ne doit pas craindre de l'exposer. lia
« l'air résolu; il semble avoir au cœur du sang de son
« père et de sa mère; mais s'il pouvait jamais éprou-
« ver autre chose que le sentiment de la gloire dans
« le péril, qu'il abdique : sans le courage, en France,
« point de couronne.
« En me voyant, madame, étendre dans un long
K avenir la pensée de l'éducation de Henri V, vous
» supposerez naturellement que je ne le crois pas
« destiné à remonter de sitôt sur le trône. Je vais
« essayer de déduire avec impartialité les raisons
« opposées d'espérance et de crainte.
« La restauration peut avoir lieu aujourd'hui, de-
ce main. Je ne sais quoi de si brusque, de si incons-
« tant se fait remarquer dans Je caractère français,
« qu'un changement est toujours probable ; il y a tou-
« jours cent contre un à parier, en France, qu'une
« chose quelconque ne durera pas : c'est à l'instant
« que le gouvernement paraît le mieux assis qu'il
« s'écroule. Nous avons vu la nation adorer et détes-
« ter Bonaparte, l'abandonner, le reprendre, l'aban-
« donner encore, l'oublier dans son exil, lui dresser
« des autels après sa mort, puis retomber de son
« enthousiasme. Cette nation volage, qui n'aima ja-
« mais la liberté que par boutades, mais qui est
« constamment affolée d'égalité ; cette nation multi-
« forme fut fanatique sous Henri IV, factieuse sous
« Louis XIII, grave sous Louis XIV, révolutionnaire
« sous Louis XVI, sombre sous la République, guer-
« rière sous Bonaparte, constitutionnelle sous la Res-
« tauration : elle prostitue aujourd'hui ses libertés à
« 1& monarchie dite républicaine, variant perpétuel-
MEMOIRES d'outre-tombe 209
« lement de nature selon l'esprit de ses guides. Sa
« mobilité s'est augmentée depuis qu'elle s'est affran-
« chie des habitudes du foyer et du joug de la religion.
« Ainsi donc, un hasard peut amener la chute du
« gouvernement du 9 août ; mais un hasard peul se
«« faire attendre : un avorton nous est né ; mais la
« France est une mère robuste ; elle peut, par le lait
« de son sein, corriger les vices d'une paternité dé-
« pravée.
« Quoique la royauté actuelle ne semble pas viable,
« je crains toujours qu'elle ne vive au delà du terme
« qu'on pourrait lui assigner. Depuis quarante ans,
« ans, tous les gouvernements n'ont péri en France
s que par leur faute. Louis XVI a pu vingt fois sauver
« sa couronne et sa vie; la République n'a succombé
« qu'à l'excès de ses fureurs ; Bonaparte pouvait éta-
« blir sa dynastie, et il s'est jeté en bas du haut de sa
• gloire; sans les ordonnances de Juillet, le trône légi-
« time serait encore debout. Le chef du gouvernement
a actuel ne commettra aucune de ces fautes qui tuent;
« son pouvoir ne sera jamais suicidé ; toute son habi-
« leté est exclusivement employée à sa conservation :
« il est trop intelligent pour mourir d'une sottise, et
« il n'a pas en lui de quoi se rendre coupable des mé-
« prises du génie, ou des faiblesses de l'honneur et
« de la vertu. Il a senti qu'il pourrait périr par la
« guerre, il ne fera pas la guerre ; que la France soil
« dégradée dans l'esprit des étrangers, peu lui im-
« porte : des publicistes prouveront que la honte est
« de l'industrie et l'ignominie du crédit.
<• La quasi- légitimité veut tout ce que veut la légi-
« timité, à la personne royale près : elle veut l'ordre;
VI. 14
ÎIO BtÉMOLRES d'outre-tombe
« elle peut l'obtenir par l'arbitraire mieux que la légi«
« timité. Faire du despotisme avec des paroles de li-
>• berté et de prétendues institutions royalistes, c'est
t tout ce qu'elle veut; chaque fait accompli enfante
>■ un droit récent qui combat un ancien droit, chaque
« heure commence une légitimité. Le temps a deux
i< pouvoirs : d'une main il renverse, de l'autre il édi-
« fie. Enfin le temps agit sur les esprits par cela seul
« qu'il marche; on se sépare violemment du pouvoir,
« on l'attaque, on le boude; puis la lassitude sur-
« vient; le succès réconcilie à sa cause : bientôt il ne
« reste plus en dehors que quelques âmes élevées,
« dont la persévérance met mal à l'aise ceux qui ont
« failli.
a Madame, ce long exposé m'oblige à quelques ex-
« plications devant Votre Altesse Royale.
« Si je n'avais fait entendre une vois libre au jour
« de la fortune, je ne me serais pas senti le courage
K de dire la vérité au temps du malheur. Je ne suis
« point ailé à Prague de mon propre mouvement; je
o n'aurais pas osé vous importuner de ma présence :
« les dangers du dévouement ne sont point auprès de
m votre auguste personne, ils sont en France : c'est
« là que je les ai cherchés. Depuis les journées de
« Juillet je n'ai cessé de combattre pour la cause légi-
« time. Le premier, j'ai osé proclamer la royauté de
« Henri V. Un jury français, en m'acquittant, a laissé
« subsister ma proclamation. Je n'aspire qu'au repos,
« besoin de mes années; cependant je n'ai pas hésité
« à le sacrifier lorsque des décrets ont étendu et re-
« noiuvelé la proscription de la famille royale. Des
« offres m'ont été faites pour m'attacher au gouv»-
MÉMOIRES D'OGTRE-TOMBE 211
« nement de Louis-Philippe : Je n'avais pas mérité
« cette bienveillance; j'ai montré ce qu'elle avait d'in-
« compatible avec ma nature, en réclamant ce qui
« pouvait me revenir des adversités de mon vieux roi.
« Hélas! ces adversités, je ne les avais pas causées et
« j'avais essayé de les prévenir. Je ne remémore point
« ces circonstances pour me donner une importance
« et me créer un mérite que je n'ai pas; je n'ai fait
« que mon devoir; je m'explique seulement, afin d'ex-
« cuser l'indépendance de mon langage. Madame par-
« donnera à la franchise d'un homme qui accepterait
« avec joie un échafaud pour lui rendre un trône.
« Quand j'ai paru devant Votre Majesté à Carlsbad,
« je puis dire que je n'avais pas le bonheur d'en être
« connu. A peine m'avait-elle fait l'honneur de m'a-
ie dresser quelques mots dans ma vie. Elle a pu voir,
« dans les conversations de la solitude, que je n'étais
« pas l'homme qu'on lui avait peut-être dépeint; que
« l'indépendance de mon esprit n'ôtait rien à la mo-
« dération de mon caractère, et surtout ne brisait pas
« les chaînes de mon admiration et de mon respect
« pour l'illustre fille de mes rois.
« Je supplie encore Votre Majesté de considérer que
« l'ordre des vérités développées dans cette lettre, ou
« plutôt dans ce mémoire,estcequifaitraa force, si j'en
« ai une ; c'est par là que je touche à des hommes de
« divers partis et que je les ramène à la cause roya-
« liste. Si j'avais répudié les opinions du siècle, je
« n'aurais eu aucune prise sur mon temps. Je cherche
« à rallier auprès du trône antique ces idées moder-
« nés qui, d'adverses qu'elles sont, deviennent amies
« en passant à travers ma fidélité. Les opinions libé-
212 MÉMOIRES d'outre-tombe
<• raies qui affluent n'étant plus détournées au profit
* de la monarchie légitime reconstruite, l'Europe me -
« narchique périrait. Le combat est à mort entre 1 s
« deux principes monarchique et républicain, sMs
« restent distincts et séparés : la consécration d' m
* édifice unique rebâti avec les matériaux divers de
« deux édifices vous appartiendrait à vous, madam ,
« qui avez été admise à la plus haute comme à la plus
« mystérieuse des inUiations, le malheur non mérité,
« à vous qui êtes marquée à l'autel du sang des victi-
« mes sans tache, à vous qui, dans le recueillement
« d'une sainte austérité, ouvririez avec une main pure
« et bénie les portes du nouveau temple.
« Vos lumières, madame, et votre raison supérieure
« éclaireront et rectifieront ce qu'il peut y avoir de
« douteux et d'erroné dans mes sentiments touchant
« l'état présent de la France.
« Mon émotion, en terminant cette lettre, passe ce
« que je puis dire.
« Le palais des souverains de Bohême est donc
« le Louvre de Charles X et de son pieux et royal
« fils! Hradschin est donc le château de Pau du jeune
« Henri 1 et vous, madame, quel Versailles habitez-
« vous! à quoi comparer votre religion, vos gran-
o deurs, vos souffrances, si ce n'est à celles des fem-
a mes de la maison de David, qui pleuraient au pied
« de la croix? Puisse Votre Majesté voir la royauté
« de saint Louis sortir radieuse de la tombe ! Puisse-
« je m'écrier, en rappelant le siècle qui porte le nom
« de votre glorieux aïeul; car, madame, rien ne vous
* va, rien ne vous est contemporain que le grand et
« le sacré
MÉMOIRES d'outre-tombe 213
0 jour heureux pour moi!
De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi * î
« Je suis, avec le plus profond respect, madame,
• de Votre Majesté
« Le très-hrmble et très-obéissant serviteur,
« Chateaubriand, »
Après avoir écrit ce*,te lettre, je rentrai dans les ha-
bitudes de ma vie : je retrouvai mes vieux prêtres,
le coin solitaire de mon jardin, qui me parut bien plus
beau que le jardin du comte de Choteck, mon boule-
vard d'Enfer, mon cimetière de l'Ouest, mes Mémoi-
res ramenteurs de mes jours passés, et surtout la
petite société choisie de TÂbbaye-aux-Bois. La bien-
veillance d'une amitié sérieuse fait abonder les pen-
sées ; quelques instants du commerce de l'âme suffi-
sent au besoin de ma nature; je répare ensuite cette
dépense d'intelligence par vingt-deux heures de rien-
faire et de sommeil.
Paris, rue d'Enfer, 25 août 1833.
Tandis que je commençais à respirer, je vis entrer
un matin chez moi le voyageur qui avait remis un
paquet de ma part à madame la duchesse de Berry,
à Palerme; il m'apportait cette réponse de la prin-
cesse :
<' Naples, 10 août 1833.
« Je vous ai écrit un mot, monsieur le vicomte,
m pour vous accuser la réception de votre lettre, vou-
1, Raciac, Athalie, Acte I, scène I.
214 MÉMOIRES d'outre-tombe
« lant une occasion sûre pour vous parler de ma re-
« connaissance de ce que vous avez vu et fait à Pra-
• gue. Il me paraît que l'on vous a peu laissé voir,
« mais assez cependant pour juger que, malgré les
« moyens employés, le résultat, en ce qui regarde
« notre cher enfant, n'est pas tel qu'on pouvait le
« craindre. Je suis bien aise d'en avoir de vous l'as-
« surance ; mais on mande de Paris que M. de Bar-
« rande est éloigné. Que cela va-t-il devenir? Com-
« bien il me tarde d'être à mon poste!
« Quant aux demandes que je vous avais prié de
« faire (et qui n'ont pas été parfaitement accueillies),
« on a prouvé par là que l'on n'était pas mieux infor-
« mé que moi : car je n'avais nul besoin de ce que je
« demandais, n'ayant en- rien perdu mes droits.
« Je vais vous demander vos conseils pour répondre
« aux sollicitations qui me sont faites de toutes parts.
« Vous ferez de ce qui suit l'usage que, dans votre
« sagesse, vous jugerez convenable. La France roya-
« liste, les personnes dévouées à Henri V, attendent
« de sa mère, libre enfin, une proclamation.
« J'ai laissé à Blaye quelques lignes qui doivent
« être connues aujourd'hui; on espère plus de moi;
« ou veut savoir la triste histoire de ma détention
« pendant sept mois dans cette impénétrable bastille.
« Il faut qu'elle soit connue dans ses plus grands dé-
« tails; qu'on y voie la cause de tant de larmes et de
« chagrins qui ont brisé mon cœur. On y apprendra
« les tortures morales que j'ai dû souffrir. Justice
« doit y être rendue à qui il appartient; mais aussi
« il y faudra dévoiler les atroces mesures prises con-
« tre une femme sans défense, puisqu'on lui a tou
MÉMOIRES d'outre-tombe 215
» jours refusé un conseil, par un gouvernement à la
« tête duquel est son parent, pour m'arracher un se-
rt cret qui, dans tous les cas, ne pouvait concerner la
« politique, et dont la découverte ne devait pas chan-
« ger ma situation si j'étais à craindre pour le gou-
« vernement français, qui avait le pouvoir de me
« garder, mais non le droit, sans un jugement que j'ai
« plus d'une fois réclamé.
a Mais mon parent, mari de ma tante, chef d'une
« famille à laquelle, en dépit d'une opinion si géné-
« ralement et si justement répandue contre elle, j'a-
« vais bien voulu faire espérer la main de ma fille,
« Louis-Philippe enfin, me croyant enceinte et non
« mariée (ce qui eût décidé toute autre famille à
« m'ouvrir les portes de ma prison), m'a fait infliger
« toutes les tortures morales pour me forcer à des
« démarches par lesquelles il a cru pouvoir établir le
« déshonneur de sa nièce. Du reste, s'il faut m'expli-
« quer d'une manière positive sur mes déclarations et
« ce qui les a motivées, sans entrer dans aucuns dé-
« tails sur mon intérieur, dont je ne dois compte à
« personne, je dirai avec toute vérité qu'elles m'ont
« été arrachées par les vexations, les tortures mora-
« les et l'espoir de recouvrer ma liberté.
« Le porteur vous donnera des détails et vous par-
« lera de l'incertitude forcée sur le moment de mon
« voyage et sa direction, ce qui s'est opposé au désir
« que j'avais de profiter de votre offre obligeante en
« vous engageant à me joindre avant d'arriver à Pra-
« gue, ayant bien besoin de vos conseils. Aujourd'hui
« il serait trop tard, voulant arriver près de mes en-
« fants le plus tôt possible. Mais, comme rien n'est
216 MÉMOIRES d'outre-tombe
« sûr dans ce monde, et que je suis accoutumée aux
« contrariétés, si, contre ma volonté, mon arrivée à
« Prague était retardée, je compte bien sur vous à
« l'endroit où je serais obligée de m'arrêter, d'où j
« vous écrirai; si, au contraire, j'arrive près de mon
« fils aussitôt que je le désire, vous savez mieux que
« moi si vous y devez venir. Je ne puis que vous as-
« surer du plaisir que j'aurais à vous voir en tout
« temps et en tous lieux.
« Marie- Caroline. »
« Naples, 18 août 1833. »
« Notre ami n'ayant pu encore partir je reçois des
« rapports sur ce qui se passe à Prague qui ne sont
« pas de nature à diminuer mon désir de m'y rendre,
« mais aussi me rendent plus urgent le besoin de vos
« conseils. Si donc vous pouvez vous rendre à Venise
« sans tarder, vous m'y trouverez, ou des lettres
« poste restante, qui vous diront où vous pouvez me
« rejoindre. Je ferai encore une partie du voyage avec
a des personnes pour lesquelles j'ai bien de l'amitié
« et de la reconnaissance, M. et madame de Baufifre-
« mont. Nous parlons souvent de vous; leur dévoue-
« ment à moi et à notre Henri leur fait bien souhai-
<« ter de vous voir arriver. M. de Mesnard* partage
« bien ce désir. »
1. Mesnard (Louis -Charles-Bonaveniure-Pierre, comte de),
né à Luçon (Vendée) le 18 septembre 1769. Elère de l'Ecole de
Brienne. il devint sous-lieutenant aux carabinieps en 1786, capi-
taine au régiment de Conti-Dragons en 1789, émigra en 1791 et
fii,, dans tes gardes du corps du roi, la campagne de 1792, à
l'armée des princes. Lorsqu'elle fut licenciée, il se retira «a
MÉMOIRES d'outre-tombe 217
Madame de Berry rappelle dans sa lettre un petit
manifeste' publié à sa sortie de Blaye et qui ne valait
pas grand'chose, parce qu'il ne disait ni oui ni non.
Angleterre et prit part à l'expédition de l'île d'Yeu (1795). Atta-
ché à la personne du duc de Berry, il ne le quitta pas jusqu'en
1814, rentra avec lui en France et devint son aide de camp et
son gentilhomme d'honneur. En 1816, il fut chargé d'aller à
Marseille recevoir la duchesse de Berry, dont il fut nommé pre-
mier écuyer. Dans la nuit du 13 février 1820, il était auprès du
duc de Berry lorsque le prince fut assassiné par Louvel. A la
naissance du duc de Bordeaux, il fut choisi pour être son aide
de camp. Le 23 décembre 1823, il fut promu pair de France.
Après les journées de juillet, il suivit la famille royale et reprit
ses fonctions auprès de la duchesse de Berry, la suivit en Ven-
dée et fut arrêté avec elle à Nantes le 7 novembre 1832. Tra-
duit devant la Cour d'assises de Montbrison, il fut acquitté, le
15 mars 1833, après une admirable plaidoirie de M. Hennequin,
le plus éloquent des avocats royalistes après Berryer. Il rejoi-
gnit alors la duchesse de Berry, ne revint en France qu'en
1840, et mourut à Paria le 18 avril 1842.
1. Voici ce petit manifeste, que les journaux du temps n'osè-
rent pas publier, et qui est très peu connu.
« Mère de Henri V, j'étais venue sans autre appui que ses
malheurs et son bon droit, pour mettre un terme aux calamités
que subit la France, en y rétablissant l'autorité légitime, l'ordre
et la stabilité, gages nécessaires au repos et à la paix des nations.
La trahison m'a livrée à nos ennemis. Retenue prisonnière et
longtemps opprimée par des personnes auxquelles je n'avais fait
que du bien, j'ai gémi de leur ingratitude et souffert avec rési-
gnation les maux dont ils m'ont accablée ; mais je ne cesserai
de protester contre l'usurpation des droits d'un enfant que la
justice, les liens du sang, l'honneur et la foi jurée obligeaient ï
proléger et à défendre.
« Je remercie les Français des nombreux témoignages d'atta-
chement qu'ils m'ont donnés ; mon cœur n'en perdra jamais la
souvenir.
Je prie tous ceux qu'on a persécutés à cause de mon fils ou
de moi, ceux qui m'avaient offert des conseils dont on m'a
privée malgré la triste situation où j'étais réduite et ceux qui
eni réclamé, au nom de la France et du mien, contre la séques-
tr.tnon et las souffrances morales qui étouffaient jusqu'à mes
218 MÉMOIRES d'outre-tombe
La lettre d'ailleurs est curieuse comme document
historique, en révélant les sentiments de la princesse
à l'égard de ses parents geôliers, et en indiquant les
souffrances eidurées par elle. Les réflexions de Ma-
rie-Caroline sont justes ; elle les exprime avec anima-
tion et fierté. On aime encore à voir cette mère cou-
rageuse et dévouée, enchaînée ou libre, constamment
préoccupée des intérêts de son fils. Là, du moins dans
ce cœur, est de la jeunesse et de la vie. Il m'en coû-
tait de recommencer un long voyage; mais j'étais trop
touché de la confiance de cette pauvre princesse pour
me refuser à ses vœux et la laisser sur les grands
chemins. M. Jauge accourut au secours de ma misère,
comme la première fois.
Je me remis en campagne avec une douzaine de
volumes éparpillés autour de moi, Or, pendant que je
pérégrinais derechef dans la calèche du prince de Bé-
plaintes, de recevoir l'assurance que je n'oublierai jamais leur
affection, ni les peines qu'ils ont endurées.
• Les reproches qu'on a osé m'attribuer envers des amis dont
je connaissais trop le dévouement pour accuser la conduite
m'ont vivement ottensée : je désavoue avec indignation ces sup-
positions injurieuses.
« Quel que soit l'avenir que la Providence réserve à mon fils,
limer la France, consacrer à réparer ses malheurs, ses soins et
la vie, désirer qu'elle soit heureuse, s'il n'était pas chargé lui-
même de faire son bonheur, tels seront, dans tous les temps,
•es sentiments et ses vœux, tels seront toujours aussi le»
miens.
« Les Français n'ont joui de la vraie liberté que sous la pro-
tection de leur souverain légitime : c'est à l'héritier du nom, e%
j'espère, des vertus du grand Henri, qu'il appartiendra d'en
continuer le règne, et de réaliser ce qu'il avait promis k la
France.
Marie-Caroline.
• De la citadelle de Blaje, le 7 juin 1833. •
MÉMOIRES d'outre-tombe 219
névent, il mangeait à Londres au râtelier de son cin-
quième maître, en expectative de l'accident qui l'en-
verra peut-être dormir à Westminster, parmi les
saints, les rois et les sages; sépulture justement ac-
quise à sa religion, sa fidélité et ses vertu*.
LIVRE VI>
iouiual de Paris à Venise. — Jura. — Alpe8. — Milan. — Veron©.
— Appel des morts. — La Brenta. — Incidences. — Venise.—
Architecture vénitienne. — Antonio. — L'abbé Betio et
M. Gamba. — Salles du Palais des Doges. — Prisons. — Pri-
son de Silvio Pellico. — Les frari. — Académie des Beaux-
Arts. — UAssomption du Titien. — Métopes du Parthénon.
— Dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et
de Raphaâl. — Eglise de Saints-Jean-et-Paul. — L'arsenal. —
Henri IV. — Frégate partant pour l'Amérique. — Cimetière
de Saint-Christophe. — Saint-Michel de Murano. — Murano.
— La femme et l'enfant. — Gondoliers. — Les Bretons et les
Vénitiens. — Déjeuner sur le quai des Esclavons. — Mesda-
mes à Trieste. — Rousseau et Byron. — Beaux génies ins-
pirés par Venise. — Anciennes et nouvelles courtisanes. —
Rousseau et Byron nés malheureux.
Du 7 au 10 septembre 1833, sur la route.
Je partis de Paris le 3 septembre 1833, prenant la
route du Simplon par Pontarlier.
Salins brûlé était rebâti ; je l'aimais mieux dans sa
laideur et dans sa caducité espagnoles. L'abbé d'Oli-
vet naquit au bord de la Furieuse ; ce premier maître
de Voltaire, qui reçut son élève à l'Académie, n'avait
rien de son ruisseau paternel^.
1. Ce livre a été écrit, du 7 au 10 septembre 1833, sur la
route de Paris à Venise, — et à Venise du 10 au 15 septembra
1833
2. Pierre-Joseph Thoulier, abbé à'Olivet (1682-1768) était né
222 MÉMOIRES D OUTRE-rOMBE
La grande tempête qui a causé tant de naufrages
dans la Manche m'assaillit sur le Jura. J'arrivai de
nuit aux wastes du relais de Levier. Le caravansérail
bâti en planches, fort éclairé, rempli de voyageurs
réfugiés, ne ressemblait pas mal à la tenue d'un sab-
bat. Je ne voulus pas m'arrêter; on amena les che-
vaux. Quant il fallut fermer les lanternes de la calè-
che, la difficulté fut grande ; l'hôtesse, jeune sorcière
extrêmement jolie, prêta son secours en riant. Elle
avait soin de coller son lumignon, abrité dans un
tube de verre, auprès de son visage, afin d'être vue.
A Pontarlier, mon ancien hôte, très légitimiste de
son vivant, était mort. Je soupai à l'auberge du Na-
tional : bon augure pour le journal de ce nom. Ar-
mand Carrel est le chef de ces hommes qui n'ont pas
menti aux journées de Juillet.
Le château de Joux défend les approches de Pon-
tarlier; il a vu succéder dans ses donjons deux hom-
mes dont la révolution gardera la mémoire : Mira-
beau et Toussaint-Louverture, le Napoléon noir, imité
et tué par le Napoléon blanc. « Toussaint, dit mada-
« me de Staël, fut amené dans une prison de France,
à Salins, récemment cédée à la France par le traité de Nimègue
(1678) et située sur la Furieuse, affluent de la Loire. Depuis sa
sortie du collège jusqu'en 1713, il avait fait partie de la Compa-
gnie de Jésus, où il portait le nom de P. Thoulier. Professeur au
collège Louis-le-Grand, il avait eu Voltaire pour élève. Il
quitta les Jésuites pour suivre plus librement la vie littéraire.
Dès 1723, il entrjiit à l'Académie française et en devenait un
des membres les plus actifs. Ses traductions de la plupart des
œuvres de Cicéron ont régné longtemps sans rivales. On lui
doit une excellente Histoire de V Académie française, qui fait
suite à celle de Pellisson et qui comprend la période allant de
1652 à 1700. Ce fut lui, en effet, comme directeur, qui recul
Voltaire à l'Académie, le 9 mai 1746.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 223
« OÙ il périt de la manière la plus miséraole. Peut-
« être Bonaparte ne se souvient-il pas seulement de
« ce forfait, parce qu'il lui a été moins reproché que
« les autres. »
L'ouragan croissait : j'essuyai sa plus grande vio-
lence entre Pontalier et Orbe. Il agrandissait les mon-
tagnes, faisait tinter ks cloches dans les hameaux,
étouffait le bruit des torrents dans celui de la foudre,
et se précipitait en hurlant sur ma calèche, comme
un grain noir sur la voile d'un vaisseau. Quand de
bas éclairs lézardaient les bruyères, on apercevait
des troupeaux de moutons immobiles, la tête cachée
entre leurs pattes de devant, présentant leurs queues
comprimées et leurs croupes velues aux giboulées de
pluie et de grêle fouettées par le vent. La voix de
l'homme, qui annonçait le temps écoulé du haut d"un
beffroi montagnard, semblait le cri de la dernière
heure».
A Lausanne tout était redevenu riant : j'avais déjà
bien des fois visité cette ville ; je n'y connais plus
personne.
A Bex, tandis qu'on attelait à ma voiture les che-
vaux qui avaient peut-être traîné le cercueil de ma-
dame de Custine, j'étais appuyé contre le mur de la
maison où était morte mon hôtesse de Fervacques.
Elle avait été célèbre au tribunal révolutionnaire par
sa longue chevelure. J'ai vu à Rome de beaux che-
veux blonds retirés d'une tombe.
1. <i A la rapidité de ma marche, vous voyez que je n'ai pas
couché. J'ai pourtant pris quelques notes et fai eu dans le
Jura, et ensuite sui le Simplon, un coup de vent que je ne
donnerais pas pour cent éous. » (Lettre à M™« Recamier diU»
de Domo d'Oisola, samedi soir 7 septembre.)
224 MÉMOIRES d'outre-tombe
Dans la vallée du Rhône, je rencontrai une garçon-
nette presque nue, qui dansait avec sa chèvre ; elle
demandait la charité à un riche jeune homme bien
vêtu qui passait en poste, courrier galonné en avant,
deux laquais assis derrière le brillant carrosse. Et
vous vous figurez qu'une telle distribution de la pro-
priété peut exister? Vous pensez qu'elle ne justifie
pas les soulèvements populaires?
SioD me remémore une époque de ma vie : de se-
crétaire d'ambassade que j'étais à Rome, le premier
consul m'avait nommé ministre plénipotentiaire au
Valais.
A Brigg, je laissai les jésuites s'efforçant de rele-
ver ce qui ne peut l'être* ; inutilement établis aux
pieds du temps, ils sont écrasés sous sa masse, com-
me leur monastère sous le poids des montagnes.
J'étais à mon dixième passage des Alpes; je leur
avais dit tout ce que j'avais à leur dire dans les diffé-
rentes années et les diverses circonstances de ma vie.
Toujours regretter ce qu'il a perdu, toujours s'égarer
dans les souvenirs, toujours marcher vers la tombe
en pleurant et s'isolant : c'est l'homme.
Les images empruntées de la nature montagneuse
ont surtout des rapports sensibles avec nos fortunes;
celui-ci passe en silence comme l'épanchement d'une
1. « Quand la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum, vint, le
7 août 1814, sanctionner l'œuvre de restauration de la Compa-
gnie de Jésus, les cantons primitifs de la Suisse ne restèrent
pas insensibles aux joies de la catholicité. Ignace Brocard, Jac-
ques Roh, Gaspard Rothenflue et plusieurs de leurs compatrio-
tes s'engagèrent sons le drapeau de l'Ordre à peine rétabli. Le
Valais rendit aux Jésuites leur ancien collège de Brigg. ■
(J. Crétineau-Joly, Histoire du Sonderbund, t. I, p. 428).
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 225
«ource ; celui-ci attaciie un bruil à son cours comme
un torrent; celui-là jette son existence comme une
cataracte qui épouvante et disparaît.
Le Simplon a déjà l'air abandonné, de même que
la vie de Napoléon ; de même que cette vie, il n'a
plus que sa gloire : c'est un trop grand ouvrage pour
appartenir aux petits États auxquels il est dévolu. Le
génie n'a point de famille ; son héritage tombe par
droit d'aubaine à la plèbe, qui le grignote, et plante
un chou où croissait un cèdre.
La dernière fois que je traversai le Simplon, j'al-
lais en ambassade à Rome; je suis tombé; les pâtres
que j'avais laissés au haut de la montagne y sont
encore : neiges, nuages, roches ruiniques, forêts de
pins, fracas des eaux, environnent incessamment la
hutte menacée de l'avalanche. La personne la plus
vivante de ces chalets est la chèvre. Pourquoi mou-
rir? je le sais. Pourquoi naître? je l'ignore. Tou-
tefois, reconnaissez que les premières souffrances, les
souffrances morales, les tourments de l'esprit sont de
moins chez les habitants de la région des chamois et
des aigles. Lorsque je me rendais au congrès de Vé-
rone, en 1822, la station du pic du Simplon était te-
nue par une Française; au milieu d'une nuit froide
et d'une bourrasque qui m'empêchait de la voir, elle
me parla de la Scala de Milan; elle attendait des ru-
bans de Paris : sa voix, la seule chose que je con-
naisse de cette femme, était fort douce à travers les
ténèbres et les vents.
La descente sur Domo d'Ossola m'a paru de plus
en plus merveilleuse ; un certain jeu de lumière et
d'ombre en accroissait la magie. On était caressé
VI 15
^6 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
d'un petit souffle que notre ancienne langue appelait
Vaure; sorte d'avant-brise du matin, baignée et par
fumée dans la rosée. J'ai retrouvé le lac Majeur, où
je fus si triste en 1828, et que y'aperçus de la vallée
de Bellinzona, en 1832. A Sesto-Calende, l'Italie s'est
annoncée : un Paganini aveugle chante et joue du
violon au bord du lac en passant le Tessin.
Je revis, en entrant à Milan, la magnifique allée de
tulipiers dont personne ne parle ; les voyageurs les
prennent apparemment pour des platanes. Je réclame
contre ce silence en mémoire de mes sauvages : c'est
bien le moins que l'Amérique donne des ombrages
à l'Italie. On pourrait aussi planter à Gênes des ma-
gnolias mêlés à des palmiers et des orangers. Mais
qui songe à cela? qui pense à embellir la terre? on
laisse ce soin à Dieu. Les gouvernements sont occu-
pés de leur chute, et l'on préfère un arbre de carton
sur un théâtre de fantoccini au magnolia dont les ro-
ses parfumeraient le berceau de Christophe Colomb.
A Milan, la vexation pour les passe-ports est aussi
stupide que brutale. Je ne traversai pas Vérone sans
émotion ; c'était là qu'avait réellement commencé ma
carrière politique active. Ce que le monde aurait pu
devenir, si cette carrière n'eût été interrompue par
une misérable jalousie, se présentait à mon esprit.
Vérone, si animée en 1822 par la présence des
souverains de l'Europe, était retournée en 1833 au si-
lence; le congrès était aussi passé dans ses rues soli-
taires que la cour des Scaligeri et le sénat des Ro-
mains. Les arènes, dont les gradins s'étaient offerts
à mes regards chargés de cent mille speclacteurs,
béaient désertes; les édifices, que j'avais admirés
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 227
SOUS l'illumination brodée à leur architecture, s'en-
veloppaient, gris et nus, dans une atmosphère de
pluie.
Combien s'agitaient d'ambitions parmi les acteurs
de Vérone 1 que de destinées de peuples examinées,
discutées et pesées 1 Faisons l'appel de ces poursui-
vants de songes; ouvrons le livre du jour de colère :
Liber scriptus proferetur; monarques I princes! mi
nistres 1 voici votre ambassadeur, voici votre collègue
revenu à son poste : où êtes-vous? répondez.
L'empereur de Russie Alexandre ? — Mort.
L'empereur d'Autriche François I? — Mort.
Le roi de France Louis XVIII? — Mort.
Le roi de France Charles X? — Mort.
Le roi d'Angleterre George IV? — Mort.
Le roi de Naples Ferdinand I"? - Mort.
Le duc de Toscane? — Mort.
Le pape Pie VII? — Mort.
Le roi de Sardaigne Charles-Félix? — Mort.
Le duc de Montmorency, ministre des affaires étran-
gères de France? — Mort.
M. Canning, ministre des afiFaires étrangères d'An-
gleterre? — Mort.
M. de Bernstorf, ministre des affaires étrangères
en Prusse? — Mort.
M. de Gentz, de la chancellerie d'Autriche ? —
Mort.
Le cardinal Consalvi, secrétaire d'État de Sa Sain-
teté? — Mort.
M. de Serre, mon collègue au congrès? — Mort.
M. d'Aspremont, mon secrétaire d'ambassade? —
Mort.
228 MÉMOIRES d'outre-tombe
Le comte de Neipperg, mari de la veuve de Napo-
léon? — Mort.
La comtesse Tolstoï? — Morte.
Son grand et jeune fils? — Mort.
Mon hôte du palais Lorenzi? — Mort».
Si tant d'hommes couchés avec moi sur le registre
du congrès se sont fait inscrire à l'obituaire ; si des
peuples et des dynasties royales ont péri ; si la Polo-
gne a succombé ; si l'Espagne est de nouveau anéan-
tie; si je suis allé à Prague m'enquérir des restes fu-
gitifs de la grande race dont j'étais le représentant à
Vérone, qu'est-ce donc que les choses de terre? Per-
sonne ne se souvient des discours que nous tenions
autour de la table du prince de Metternich; mais, 6
puissance du génie ! aucun voyageur n'entendra ja-
mais chanter l'alouette dans les champs de Vérone
sans se rappeler Shakespeare. Chacun de nous, en
fouillant à diverses profondeurs dans sa mémoire,
retrouve une autre couche de morts, d'autres senti-
ments éteints, d'autres chimères qu'inutilement il
1. Dans son Congrès de Vérone, publié en 1838, Chateau-
briand complète ainsi cet Appel des personnages de Vérone et
de la guerre d'Espagne ? « Combien manque-t-il encore de
personnages parmi ceux que l'on a comptés pendant la guerre
d'Espagne. Ferdinand VII n'est plus, Mina n'est plus, M. de
Rayneval n'est plus, sans parler du premier de tous à mes yeux,
de Carrel, échappé des champs de la Catalogne et tombé k
Vincennes. Carrel, je vous félicite d'avoir, d'un seul pas, achevé
le voyage dont le trajet prolongé devient si fatigant et si désert.
J'envie ceux qui sont partis avant moi : comme les soldats de
César, à Brindes, du haut des rochers du rivage, je jette ma vue
•nr la grande mer ; je regarde vers l'Epire, dans l'attente de
Toir revenir les vaisseaux qui ont passé les premières légions
pour m'enlever à mon tour. » {Congrès de Vérone, deuxième
partie, chapitre XXYII).
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 229
allaita, comme celles d'Herculanum, à la mamelle de
l'Espérance. En sortant de Vérone, je fus obligé de
changer de mesure pour supputer le temps passé ; je
rétrogradais de vingt-sept années, car je n'avais pas
fait la route de Vérone à Venise depuis 1806. A Bres-
cia, à Vicence, à Padoue, je traversai les murailles
de Palladio, de Scamozzi, de Franceschini, de Nicolas
de Pise, de frère Jean,
Les bords de la Brenta trompèrent mon attente;
ils étaient demeurés plus riants dans mon imagina-
tion : les digues élevées le long du canal enterrent
trop les marais. Plusieurs villa ont été démolies;
mais il en reste encore quelques-unes très élégantes.
Là demeure peut-être le signor Pococurante^ que les
grandes dames à sonnets dégoûtaient, que les deux
jolies filles commençaient fort à lasser, que la musi-
que fatiguait au bout d'un quart d'heure, qui trou-
vait Homère d'un mortel ennui, qui détestait le pieux
Énée, le petit Ascagne, l'imbécile roi Latinus, la bour-
geoise Amate et l'insipide Lavinie; qui s'embarras-
sait peu d'un mauvais dîner d'Horace sur la route de
Brindes; qui déclarait ne vouloir jamais lire Cicéron
et encore moins Milton, ce barbare, gâteur de l'enfer
et du diable du Tasse. « Hélas 1 disait tout bas Can-
« dide à Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait
« un souverain mépris pour nos poètes allemands* 1 »
Malgré mon demi-désappointement et beaucoup de
dieux dans les petits jardins, j'étais charmé des arbres
1. Et non le signor Procurante, comme le portent les précé-
dentes éditions des Mémoires.
2. Voltaire, Candide, chapitre XXV : VisiU ehex le seigneuf
Pococurante, noble vénitien.
230 MÉMOIRES d'outre-tombe
de éoie, des orangers, des figuiers et de la douceur
de l'air, moi qui, si peu de temps auparavant, chemi-
nais dans les sapinières de la Germanie et sur les
monts des Tchèques où le soleil a mauvais visage.
J'arrivai le 10 de septembre au lever du jour à Fu-
sina, que Philippe de Comines et Montaigne appel-
lent Chaffousine. A dix heures et demie, j'étais débar-
qué à Venise. Mon premier soin fut d'envoyer au bu-
reau de la poste : il ne s'y trouva rien ni à mon
adresse directe ni à l'adresse indirecte de Paolo : de
madame la duchesse de Berry, aucune nouvelle. J'é-
crivis au comte Griffî, ministre deNaples à Florence,
pour le prier de me faire connaître la marche de Son
Altesse Royale.
M'étant mis en règle, je me résolus d'attendre pa-
tiemment la princesse : Satan m'envoya une tenta-
tion. Je désirai, par ses suggestions diaboliques, de-
meurer seul une quinzaine de jours à Thôtel de l'Eu-
rope, au détriment de la monarchie légitime. Je sou-
haitai de mauvais chemins à l'auguste voyageuse,
sans songer que ma restauration du roi Henri V pour-
rait être retardée d'un demi-mois : j'en demande,
comme Danton, pardon à Dieu et aux hommes.
Venise, hôtel de l'EuropCy 40 septembre 4833>
VENISE.
Salve, Italum Regina . .
Nec tu semper eris. (SANNàZAR.)
0 d'Italia dolente
Eterno lume
Venexia 1 (Ciubrera.)
MÉMOIRES d'outre-tombe 231
On peut, à Venise, se croire sur le tillac d'une
superbe galère à l'ancre, sur le Bucenture, où l'on
vous donne une fête, et du bord duquel vous aper-
cevez à l'entour des choses admirables. Mon auberge,
l'hôtel de l'Europe, est placée à l'entrée du grand
canal, en face de la Douane de mer, de la Giudecca et
de Saint-Georges-Majeur. Lorsqu'on remonte le grand
canal entre les deux files de ses palais, si marqués de
leurs siècles, si variés d'architecture, lorsqu'on se
transporte sur la grande et la petite place, que l'on
contemple la basilique et ses dômes, le palais des
doges, les procurazie nuove, la Zucca, la tour de
l'Horloge, le beffroi de Saint-Marc, la colonne du Lion,
tout cela mêlé aux voiles et aux mâts des vaisseaux, au
mouvement de la foule et des gondoles, à l'azur du
ciel et de la mer, les caprices d'un rêve ou les jeux
d'une imagination orientale n'ont rien de plus fantas-
tique. Quelquefois Cicéri* peint et rassemble sur une
toile, pour les prestiges du théâtre, des monuments
de toutes les formes, de tous les temps, de tous les
pays, de tous les climats • c'est encore Venise.
Ces édifices surdorés, embellis avec profusion par
Giorgione, Titien, Paul Véronèse, Tintoret, Jean Bel-
Uni, Paris Bordone, les deux Palma, sont remplis de
bronzes, de marbres, de granits, de porphyres, d'an-
tiques précieuses, de manuscrits rares ; leur magie
intérieure égale leur magie extérieure ; et quand, à la
1. Cicéri (Pierre-Luc-Charles), peintre-décorateur français, né
le 17 août 1782, mort le 22 août 1868. Les toiles qu'il exécuta
pour TAcadémie royale de musique ont fait de lui le maître de
l'art décoratif. Ses plus célèbres décors sont ceux de la Lampe
merveilleuse, de la Muette de Portici, de Guillaume Tell, de
Robert le Diable, de la Vestale, de Moïse et à'Armide,
232 MÉMOIRES d'outre-tombe
clarté suave qui les éclaire, on découvre les noms
illustres et les nobles souvenirs attachés à leurs
voûtes, on s'écrie avec Philippe de Comines : « C'est
la plus triomphante cité que j'aie jamais vue! »
Et pourtant ce n'est plus la Venise du ministre de
Louis XI, la Venise épouse de l'Adriatique et domi-
natrice des mers; la Venise qui donnait des empe-
reurs à Constantinople, des rois à Chypre, des princes
à la Dalmatie, au Péloponèse, à la Crète; la Venise
qui humiliait les Césars de la Germanie, et recevait à
ses foyers inviolables les papes suppliants ; la Venise
de qui les monarques tenaient à honneur d'être
citoyens, à qui Pétrarque, Pléthon,Bessarion léguaient
les débris des lettres grecques et latines sauvées du
naufrage de la barbarie ; la Venise qui, république au
milieu de l'Europe féodale, servait de bouclier à la
chrétienté ; la Venise, planteuse de lions, qui mettait
sous ses pieds les remparts dePtolémaïde, d'Ascalon,
de Tyr, et abattait le croissant à Lépante ; la Venise
dont les doges étaient des savants et les marchands
des chevaliers ; la Venise qui terrassait l'Orient ou lui
achetait ses parfums, qui rapportait de la Grèce des
turbans conquis ou des chefs-d'œuvre retrouvés ; la
Venise qui sortait victorieuse de la ligue ingrate de
Cambrai, la Venise qui triomphait par ses fêtes, ses
courtisanes et ses arts, comme par ses armes et ses
grands hommes ; la Venise à la fois Corinthe, Athènes
et Carthage, ornant sa tête de couronnes rostrales et
de diadèmes de fleurs.
Ce n'est plus même la cité que je traversai lorsque
j'allais visiter les rivages témoins de sa gloire ; mais,
grâce à ses brises voluptueuses et à ses flots amènes,
MÉMOIRES d'outre-tombe îi-'îl
ehe garde un charme ; c'est surtout aux pays en déca-
dence qu'un beau climat est nécessaire. Il y a assez
de civilisation à Venise pour que l'existence y trouve
ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d'avoir
besoin déplus de dignité humaine ; une vertu attrac-
tive s'exhale de ces vestiges de grandeur, de ces
traces des arts dont on est environné. Les débris
d'une ancienne société qui produisit de telles choses,
en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle,
ne vous laissent aucun désir d'avenir. Vous aimez à
vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de
vous ; vous n'avez d'autre soin que de parer les
restes de votre vie à mesure qu'elle se dépouille. La
nature, prompte à ramener de jeunes générations sur
des ruines comme à les tapisser de fleurs, conserve
aux races les plus afTaiblies l'usage des passions et
l'enchantement des plaisirs.
Venise ne connut point l'idolâtrie; elle grandit
chrétienne dans l'île où elle fut nourrie, loin de la
brutalité d'Attila. Les descendantes des Scipions, les
Paule et les Eustochie, échappèrent dans la grotte de
Betliléem à. la violence l'Alaric. A part de toutes les
autres cités, fille aînée de la civilisation antique sans
avoir été déshonorée par la conquête, Venise ne
renferme ni décombres romains, ni monuments des
Barbares. On n'y voit point non plus ce que l'on voit
dans le nord et l'occident de l'Europe, au milieu des
progrès de l'industrie; je veux parler de ces cons-
tructions neuves, de ces rues entières élevées à la
hâte, et dont les maisons demeurent ou non achevées,
ou vides. Que pourrait-on bâtir ici ? de misérables
bouges qui montreraient la pauvreté de conception
234 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
des fils auprès de la magnificence du génie des pères;
des cahutes blanchies qui n'iraient pas au talon de»
gigantesques demeures des Foscari et des Pesaro.
Quand on avise la truelle de mortier et la poignée de
plâtre qu'une réparation urgente a forcé d'appliquer
contre un chapiteau de marbre, on est choqué. Mieux
valent les planches vermoulues barrant les fenêtres
grecques ou moresques, les guenilles mises à sécher
sur d'élégants balcons, que l'empreinte de la chétive
main de notre siècle.
Que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en har-
monie avec ma destinée, dans cette ville des poètes,
oii Dante, Pétrarque, Byron, passèrentl Que ne puis-je
achever d'écrire mes Mémoires à la lueur du soleil
qui tombe sur ces pages ! L'astre brûle encore dans
ce moment mes savanes floridiennes et se couche ici
à l'extrémité du grand canal. Je ne le vois plus; mais,
à travers une clairière de cette solitude de palais, ses
rayons frappent le globe de \a. Douane, les antennes des
barques, les vergues des navires, et le portail du cou-
vent de Saint-Georges-Majeur. La tour du monastère,
changée en colonne de rose, se réfléchit dans les va-
gues; la façade blanche de l'église est si fortement
éclairée, que je distingue les plus petits détails du ci-
seau. Les enclôtures des magasins de la Giudecca sont
peintes d'une lumière titienne; les gondoles du canal
et du port nagent dans la même lumière. Venise est là,
assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme
qui va s'éteindre avec le jour : le vent du soir soulève
ses cheveux embaumés; elle meurt saluée par toutes
les grâces et tous les sourires de la nature.*
i. £d même temps qu'il traçait ces belles pages, le mftme jour,
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 235
Venise, septembre 1833.
A Venise, en 1806. il y avait un jeune signor Ar-
mani, traducteur italien ou ami du traducteur du
Génie du Christianisme. Sa sœur, comme il disait,
était nonne, monaca. Il y avait aussi un juif allant à
la comédie du grand Sanhédrin de Napoléon* et qui
reluquait ma bourse ; plus M. Lagarde, chef des
espions français, lequel me donna à dîner : mon tra-
ducteur, sa sœur, le juif du Sanhédrin, ou sont morts
ou n'habitent plus Venise. A cette époque je demeu-
rais à l'hôtel du Lion-Blanc, près du Rialto; cet hôtel a
changé de lieu. Presque en face de mon ancienne
auberge est le palais Foscari qui tombe. Arrière toutes
Chateaubriand trouvait le loisir d'écrire à M™<> Récamier cette
jolie lettre:
« Venise, 10 septembre 1833. — Je voudrais bien que vous
fussiez ici. Le soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient
de paraître. Je suis logé à l'entrée du grand canal, ayant la
mer à l'horizon et sous ma fenêtre. Ma fatigue est extrême, et
pourtant je ne puis m'empêcher d'être sensible à ce beau et
triste spectacle d'une ville si charmante et si désolée, et d'une
mer presque sans vaisseaux. Et puis, les vingt-six ans écoulés à
compter du jour où je quittai Venise, pour aller m'embarquer
à Trieste pour la Grèce et Jérusalem I Si je ne vous rencontrais
pas dans ce quart de siècle, que je dirais des choses rudes au
siècle 1 Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici : on est bien bon,
mais bien étourdi. Je vais être obligé d'attendre des réponses
de Florence. C'est donc huit jours à courir Venise ; je les met-
trai à profit, et à la Saint-François je vous montrerai tout cela.
A vous, avec toute la douceur de ce climat si différent de celui
des Gaules 1
« Je ne suis point encore sorti de mon auberge. On faisait
des prières pour la cessation de la pluie ; elle a cessé à mon
arrivée : c'est de bon augure. A bientôt. »
1. Sur le grand Sanhédrin, qui se réunit à Paris, sur l'ordre
de Napoléon, à la fin de 1806, voir au tome III la note l de la
page 202.
236 MÉMOIRES d'outre-tombe
ces vieilleries de ma vie! j'en deviendrais fou à force
de ruines: parlons du présent.
J'ai essayé de peindre l'effet général de l'architec-
ture de Venise; afin de me rendre compte des détails,
j'ai remonté, descendu et remonté le grand canal,
vu et revu la place Saint-Marc.
Il faudrait des volumes pour épuiser ce sujet. Le
fabbriche più cospicue di Venezia du comte Cicognara
fournissent le trait des monuments ; mais les exposi-
tions ne sont pas nettes. Je me contenterai de noter
deux ou trois des agencements les plus répétés.
Du chapiteau d'une colonne corinthienne se décrit
un demi-cercle dont la pointe descend sur le chapi-
teau d'une autre colonne corinthienne: juste au milieu
de ces styles s'en élève une troisième, même dimen-
sion et même ordre ; du chapiteau de cette colonne
centrale partent à droite et à gauche deux épicycles
dont les extrémités se vont aussi reposer sur les cha-
piteaux d'autres colonnes. Il résulte de ce dessin que
les arcs, en se coupant, donnent naissance à des
ogives au point de leur intersection», de sorte qu'il se
forme un mélange charmant de deux architectures,
du plein cintre romain et de l'ogive arabe gothique
ou moyen âge d'origine; mais il est certain qu'elle
existe dans les monuments dits cyclopéens: je l'ai
vue très pure dans les tombeaux d'Argos.^
Le palais du doge offre des entrelacs reproduits
1. Il est clair à mes yeux que l'ogive dont on va cher:her si
loin l'origine prétendue mystérieuse est née fortuitement d«
l'intersection des deux cerles de plein cintre ; aussi la retrouve-
t-on partout. Les architectes n'ont fait dans la suite que 1«
dégager des dessins dans lesquels elle figurait. Ch.
2. Voyei la note précédente. Ch.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 237
dans quelques autres palais, particulièrement au
palais Foscari: les colonnes soutiennent des cintres
ogives; ces cintres laissent entre eux des vides : entre
ces vides l'architecte a placé deux rosaces. La rosace
déprime l'extrémité des deux ellipses. Ces rosaces,
qui se touchent par un point de leur circonférence
dans la façade du bâtiment, deviennent des espèces
de roues alignées sur lesquelles s'exalte le reste de
l'édifice.
Dans toute construction, la base est ordinairement
forte; le monument diminue d'épaisseur à mesure
qu'il envahit le ciel. Le palais ducal est tout juste le
contraire de cette architecture naturelle : la base, per-
cée de légers portiques que surmonte une galerie en
arabesques endentées de quatre feuilles de trèfle à
jour, soutient une masse carrée presque nue : on dirait
d'une forteresse bâtie sur des colonnes, ou plutôt d'un
édifice renversé planté sur son léger couronnement
et dont l'épaisse racine serait en l'air.
Les masques et les têtes architecturales sont remar-
quables dans les monuments de Venise. Au palais
Pesaro, l'entablement du premier étage, l'ordre dori-
que, est décoré de tètes de géants ; l'ordre ionique
du second étage est enlié de têtes de chevaliers qui
sortent horizontalement du mur, le visage tourné vers
l'eau : les unes s'enveloppent d'une mentonnière, les
autres ont la visière à demi baissée; toutes ont des
casques dont les panaches se recourbent en ornements
sous la corniche. Enfin, au troisième étage, à l'ordre
corinthien, se montrent des têtes de statues féminines
aux cheveux différemment noués.
A Saint-Marc, bosselé de dômes, incrusté de mosaï-
238 MÉMOIRES D'ODTRE-TOMBE
ques, chargé d'incohérentes dépouilles de l'Orient, je
me trouvais à la fois à Saint-Vital de Ravenne, à Sainte-
Sophie de Constantinople, à Saint-Sauveur de Jéru-
salem, et dans ces moindres églises de la Morée, de
Chio et de Malte: Saint-Marc, monument d'architec-
ture byzantine, composite de victoire et de conquête
élevé à la croix, comme Venise entière est un trophée.
L'effet le plus remarquable de son architecture est
son obscurité sous un ciel brillant; mais aujourd'hui,
10 septembre, la lumière du dehors, émoussée, s'har-
moniait avec la basilique sombre. On achevait les
quarante heures ordonnées pour obtenir du beau
temps. La ferveur des fidèles, priant contre la pluie,
était grande: un ciel gris et a<iueux semble la peste
aux Vénitiens.
Nos vœux ont été exaucés: la soirée est devenue
charmante; la nuit je me suis promené sur le quai.
La mer s'étendait unie; les étoiles se mêlaient aux
feux épars des barques et des vaisseaux ancrés çà et
là. Les cafés étaient remplis ; mais on ne voyait ni
Polichinelles, ni Grecs, ni Barbaresques : tout finit
Une madone, fort éclairée au passage d'un pont, atti-
rait la foule : de jeunes filles à genoux disaient dévo-
tement leurs patenôtres ; de la main droite elles fai-
saient le signe de la croix, de la main gauche elles
arrêtaient les passants. Rentré à mon auberge, je me
suis couché et endormi au chant des gondoliers sta-
tionnés sous mes fenêtres.
J'ai pour guide Antonio, le plus vieux et le plus ins-
truit des ciceroni du pays : il sait par cœur les palais»
les statues et les tableaux.
Le 11 septembre, visite à Tabbé Betio et à M. Gamba»
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 239
conservateurs de la bibliothèque: ils m'ont reçu avec
une extrême politesse, bien que je n'eusse aucune
lettre de recommandation.
En parcourant les chambres du palais ducal, on
marche de merveilles en merveilles. Là se déroule
l'histoire entière de Venise peinte par les plus grands
maîtres : leurs tableaux ont été mille fois décrits.
Parmi les antiques, j'ai, comme tout le monde,
remarqué le groupe du Cygne et de Léda, et le Gany-
mède dit de Praxitèle. Le cygne est prodigieux
d'étreinte et de volupté ; Léda est trop complaisante.
L'aigle du Ganymède n'est point un aigle réel; il a
l'air de la meilleure bête du monde. Ganymède, charmé
d'être enlevé, est ravissant : il parle à l'aigle qui lui
parle.
Ces antiques sont posées aux deux extrémités des
magnifiques salles de la bibliothèque. J'ai contemplé
avec le saint respect du poète un manuscrit de Dante,
et regardé avec l'avidité du voyageur la mappemonde
de Fra-Mauro (1460). L'Afrique cependant ne m'y
semble pas aussi correctement tracée qu'on le dit. 11
faudrait surtout explorer à Venise les archives : on y
trouverait des documents précieux.
Des salons peints et dorés, je suis passé auxprisons
et aux cachots ; le même palais offre le microscome de
la société, joie et douleur. Les prisons sont sous les
plombs, les cachots au niveau de l'eau du canal, et à
double étage. On fait mille histoires d'étranglements
el de décapitations secrètes ; en compensation, on
raconte qu'un prisonnier sortit gros, gras et vermeil
de ces oubliettes, après dix-huit ans de captivité : il
avait vécu comme un crapaud dans l'intérieur d'une
240 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
pierre. Honneur à la race humaine I quelle belle chose
c'est!
Force sentences philanthropiques barbouillent les
voûtes et les murs des souterrains, depuis que notre
révolution, si ennemie du sang, dans cet affreux
séjour, d'un coup de hache a fait entrer le jour. En
France, on encombrait les geôles des victimes dont
on se débarrassait par regorgement ; mais on a déli-
vré dans les prisons de Venise les ombres de ceux
qui peut-être n'y avaient jamais été; les doux bour-
reaux qui coupaient le cou des enfants et des vieil-
lards, les bénins spectateurs qui assistaient au guillo-
tiner des femmes s'attendrissaient sur les progrès de
l'humanité, si bien prouvés par l'ouverture des
cachots vénitiens. Pour moi, j'ai le cœur sec; je n'ap-
proche point de ces héros de sensibilité. De vieilles
larves sans têtes ne se sont point présentées à mes
yeux sous le palais des doges ; il m'a seulement sem-
blé voir dans les cachots de l'aristocratie ce que les
chrétiens virent quand on brisa les idoles, des nichées
de souris s'échappant de la t^te des dieux. C'est ce
qui arrive à tout pouvoir éventré et exposé à la
lumière ; il en sort la vermine que l'on avait adorée.
Le pont des Soupirs joint le palais ducal aux pri-
sons de la ville ; il est divisé en deux parties dans la
longueur : par un des côtés entraient les prisonniers
ordinaires ; par les autres les prisonniers d'État se
rendaient au tribunal des Inquisiteurs ou des Dix, Ce
pont est élégant à l'extérieur, et la façade de la prison
est admirée: on ne se peut passer de beauté à Venise,
même pour la tyrannie et le malheur ! Des pigeons
£ont leur nid dans les fenêtres de la geôle; de petites
"'P l'ravilion-
S.iL¥iS PELLiefi)
MEMOIRES d'outre-tombe 241
colombes, couvertes de duvet, agitent leurs ailes et
gémissent aux grilles, en attendant leur mère. On
encloitrait autrefois d'innocentes créatures presque
au sortir du berceau; leurs parents ne les aperce-
Taient plus qu'à travers les barreaux du parloir ou le»
guichets de la porte.
Venise, septembre 1833.
Vous pensez bien qu'à Venise je m'occupais néces-
sairement de Silvio Pellico. ' M. Gamba m'avait appris
que l'abbé Betio était le maître du palais, et qu'en
m'adressant à lui je pourrais faire mes recherches.
L'excellent bibliothécaire, auquel j'eus recours un
matin, prit un gros trousseau de clefs, et me condui-
sit, en passant plusieurs corridors et montant divers
escaliers, aux mansardes de l'auteur de Mie Prigioni.
M. Silvio Pellico ne s'est trompé que sur un point;
il a parlé de sa geôle comme de ces fameuses prisons-
cachots en l'air, désignées par leur toiture sotto i
1. La lecture des Mie Prigioni avait vivement frappé Cha-
teaubriand. Dès son précédent voyage en Italie, il en parlait en
c«s termes à M™» Récamier, dans une lettre datée de Bâle,
17 mai 1833: « Me voilà à Bâle sans accident. Vous avez vu
passer ce beau fleuve qui va vous porter en France, un moment,
de mes nouvelles. Les voyages me rendent toujours force, sen-
timent et pensée ; je suis fort en train d'écrire le nouveau prO'
logue d'un livre. J'ai lu Pellico tout entier en courant. J'eo
sais ravi ; je voudrais rendre compte de cet ouvrage, dont la
sainteté empêchera le succès auprès de nos révolutionnaire»,
libres à la façon de Fouchô. N'êtes-vous pas enchantée de la
Zanze sotto i Piombi ? et le petit sourd-muet ? et le vieux geôlier
Schiller, et les conversations religieuses par la fenêtre, et notre
pauvre Maroncelli? et cette pauvre jeune femme du sopr^ inten-
dente, qui meurt si doucement? et le retour dans la belle
Italie? »
16
VI.
242 MÉMOIRES d'outre-tombe
piombi. Ces prisons sont, ou plutôt étaient au nom-
bre de cinq dans la partie du palais ducal qui avoi-
sine le pont délia Pallia et le canal du Pont des Sou-
pirs. Pellico n'habitait pas là; il était incarcéré à l'au-
tre extrémité du palais, vers le Pont des Chanoines,
dans un bâtiment adhérent au palais; bâtiment trans-
formé en prison en 1820 pour les détenus politiques.
Du reste, il était aussi sous les plombs, car une lame
de ce métal formait la toiture de son ermitage.
Ladescription que leprisonnier fait de sa première et
de sa seconde chambre est de la dernière exactitude.
Par la fenêtre de la première chambre, on domine les
combles de Saint-Marc; on voit le puits dans la cour
intérieure du palais, un bout de la grande place, les
différents clochers de la ville, et, au delà des lagunes,
à l'horizon, des montagnes dans la direction de
Padoue; on reconnaît la seconde chambre à sa grande
fenêtre et à son autre petite fenêtre élevée ; c'est par
la grande que Pellico apercevait ses compagnons d'in-
fortune dans un corps de logis en face, et à gauche,
au-dessus, les aimables enfants qui lui parlaient de la
croisée de leur mère.
Aujourd'hui toutes ces chambres sont abandonnées,
car les hommes ne restent nulle part, pas même dans
les prisons ; les grilles des fenêtres ont été enlevées,
les murs et les plafonds blanchis. Le doux et savant
abbé Betio, logé dans cette partie déserte du palais,
en est le gardien paisible et solitaire.
Les chambres qu'immortalise la captivité de Pellico
ne manquent point d'élévation; elles ont de l'air, une
vue superbe ; elles sont prison de poète ; il n'y aurait
pas grand'chose à dire, la tyrannie et l'absurde admis :
MÉMOIRES d'outre-tombe 243
mais la sentence à mort pour opinion spéculative!
mais les cachots moraves 1 mais dix années de la vie,
de la jeunesse et du talent ! mais les cousins, vilaines
bêtes qui me mangent moi-même à l'hôtel de l'Eu-
rope, tout endurci que je suis par le temps et les
maringouins des Florides 1 J'ai du reste été souvent
plus mal logé que Pellico ne l'était dans son belvédère
du palais ducal, notamment à la préfecture des doges
de la police française: j'étais obligé de monter sur
une table pour jouir de la lumière.
L'auteur de Françoise de Rimini pensait à Zanze
dans sa geôle; moi je chantais dans la mienne une
jeune fille que je venais de voir mourir. Je tenais beau-
coup à savoir ce qu'était devenue la petite gardienne
de Pellico. J'ai mis des personnes à la recherche: ai
j'apprends quelque chose, je vous le dirai.
Venise, septembre 1833.
Une gondole m'a débarqué aux Frari^ oil, nous
autres Français, accoutumés que nous sommes aux
extérieurs grecs ou gothiques de nos églises, nous
sommes peu frappés de ces dehors de basiliques de
brique, ingrats et communs à l'œil; mais à l'intérieur
l'accord des lignes, la disposition des masses pro-
duisent une simplicité et un calme de composition
dont on est enchanté.
Les tombeaux des Frari, placés dans les murs laté-
raux, décorent l'édifice sans l'encombrer^. La magni-
1. L église des Frari, bel édifice roman-gothique, bâti au
treizième siècle par Nicolas de Pise, C'est là que Titien fut
enterré.
2. L'église des Frari est remplie de mausolées. Là reposent des
244 MÉMOIRES d'outre-tombe
ficence des marbres éclate de toute part, des rinceaux
charmants attestent le fini de l'ancienne sculpture
vénitienne. Sur un des carreaux du pavé de la nef on
lit ces mots : « Ici repose le Titien, émule de Zeuxis et
(VApelles. » Cette pierre est en face d'un des chefs-
d'œuvre du peintre.
Canova a son fastueux sépulcre non loin de la dalle
titienne; ce sépulcre est la répétition du monument
que le sculpteur avait imaginé pour le Titien lui-
même, et qu'il exécuta depuis pour l'archiduchesse
Marie-Christine. Les restes de l'auteur de VHébé et de
la Madeleine ne sont pas tous réunis dans cette
œuvre : ainsi Canova habite la représentation d'une
tombe faite par lui, non pour lui, laquelle tombe
n'est que son demi-cénotaphe.
Des Frari, je me suis rendu à la galerie Manfrini.
Le portrait de l'Arioste est vivant. Le Titien a peint
sa mère, vieille matrone du peuple, crasseuse et
laide : l'orgueil de l'artiste se fait sentir dans l'exagé-
ration des années et des misères de cette femme.
A Y Académie des Beaux-Arts^ ^ j'ai couru vite au
tableau de V Assomption, découverte du comte Cico-
gnara' * dix grandes figures d'hommes au bas du
généraux illustres de la République : Melchior Trévisan, Alrnéric
d'Esté, Benoît Pesaro, Paul Savelli, François Carmagnola, Et à
côté des généraux, les doges : François Dandolo, Nicolas Tron,
François Foscari, Jean Pesaro.
1. C'est le musée de l'école vénitienne. L'Académie des Beaux-
Arts fut fondée en 1807. Le comte Leopoldo Cicognara y réunit
les plus beaux ouvrages des maîtres de Venise, qui étaient dis-
persés dans des églises obscures, ou qui provenaient de couvents
supprimés.
2, UAssomption du Titien est un des chefs-d'œuvre de la
peinture. Cet admirable tableau fut, en effet, découvert, par
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 245
tableau ; remarquez à gauche Thomme ravi en extase,
regardant Marie. La Vierge, au-dessus de ce groupe,
s'élève au centre d'un demi-cercle de chérubins;
multitude de faces admirables dans cette gloire : une
tête de femme, à droite, à la pointe du croissant,
d'une indicible beauté; deux ou trois esprits divins
jetés horizontalement dans le ciel, à la manière
pittoresque et hardie du Tintoret. Je ne sais si un
ange debout n'éprouve pas quelque sentiment d'un
amour trop terrestre. Les proportions de la Vierge
sont fortes; elle est couverte d'une draperie rouge;
son écharpe bleue flotte à l'air; ses yeux sont levés
vers le Père éternel, apparu au point culminant.
Quatre couleurs tranchées, le brun, le vert, le rouge
et le bleu, couvrent l'ouvrage : l'aspect du tout est
sombre, le caractère peu idéal, mais d'une vérité et
d'une vivacité de nature incomparables : je lui pré-
fère pourtant la Présentation de la Vierge au Temple^
du même peintre, que l'on voit dans la même salle *.
En regard de V Assomption, éclairée avec beaucoup
d'artifice, est le Miracle de saint Marc, du Tintoret,
drame vigoureux qui semble fouillé dans la toile
plutôt avec le ciseau et le maillet qu'avec le pinceau.
Je suis passé aux plâtres des métopes du Parthé-
Cicognara dans l'église des Frari, où personne ne le regardait.
En enl-svant trois siècles de poussière, on a rendu cette toile à
sa primitive splendeur. (Voy. Charles Blanc, De Paris à Venise,
p. 182).
1. Chateaubriand écrivait à M"« Récamier le 12 septembre :
« Aujourd'hui, je vais continuer mes courses : il me tarde de
voir l'Assomption du Titien. On marche ici sur ses chefs-d'œuvre;
sa lumière est si juste, que, quand on regarde un de ses tableaux
et ensuite le ciel, on ne s'aperçoit pas d'avoir passé de l'image à
'objet même. •
246 MÉMOIRES D'ODTRE-rOMBE
non; ces plâtres avaient pour moi un triple intérêt :
j'avais vu à Athènes les vides laissés par les ravages
de lord Elgin, et, à Londres, les marbres enlevés dont
je retrouvais les moulures à Venise. La destinée
errante de ces chefs-d'œuvre se liait à la mienne, et
pourtant Phidias n'a pas façonné mon argile.
Je ne pouvais m'arracher aux dessins originaux de
Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël.
Rien n'est plus attachant que ces ébauches du génie
livré seul à ses études et à ses caprices; il vous admet
à son intimité; il vous mitie à ses secrets; il vous
apprend par quels degrés et par quels efforts il est
parvenu à la perfection : on est ravi de voir comment
il s'était trompé, comment il s'est aperçu de son
erreur et l'a redressée. Ces coups de crayon tracés
au coin d'une table, sur un méchant morceau de
papier, gardent une abondance et une naïveté de
nature merveilleuses. Quand on songe que la main
de Raphaël s'est promenée sur ces chiffons immortels,
on en veut au vitrage qui vous empêche de baiser
ces saintes reliques.
Je me suis délassé de mon admiration à Y Académie
des Beaux-Arts par une admiration d'une autre sorte
àSainls-Jean-et-Paui'; ainsi l'on se rafraîchit l'esprit
en changeant de lecture. Celte église, dont l'architecte
inconnu a suivi les traces de Nicolo Pisano^, est riche
et vaste. Le chevet où se retire le maître-autel repré-
1. L'église Saints-Jean-et-Paul (Santi- Giovanni e Paolo). Les
Vénitiens prononcent Zanipolo.
2. Nicolas de Pise, dit le Pisan, sculpteur et architecte, né à
Pise vers 1200, mort à Sienne, vers 1270. Ses principaux chefs-
d'œuvre sont: à Pise, le clocher de l'église des Augustins et la
chaire en marbre du baptistère ; à Bologne, le couvent et l'é-
MÉMOIRES D"OUTRE-TOMBE 247
sente une espèce de conque debout; deux autres
sanctuaires accompagnent latéralement cette conque :
ils sont hauts, étroits, à voûtes multicentres, et sépa-
rés du chevet par des refends à rainures.
Les cendres des doges Mocenigo, Morosini, Vendra-
min, et de plusieurs autres chefs de la République,
reposent ici*. Là se trouve aussi la peau d'Antoine
Bragadino, défenseur de Famagouste, et à laquelle
on peut appliquer l'expression de Tertullien : une
peau vivante. Ces dépouilles illustres inspirent un
grand et pénible sentiment : Venise elle-même, ma-
gnifique catafalque de ses magistrats guerriers,
double cercueil de leurs cendres, n'est plus qu'une
peau vivante.
Des vitraux coloriés et des draperies rouges, en
voilant la lumière de Saints-Jean-et-Paul, augmentent
l'elTet religieux. Les colonnes innombrables apportées
de rOrient et de la Grèce ont été plantées dans la
basilique comme des allées d'arbres étrangers.
Un orage est survenu pendant que j'errais dans
l'église : quand sonnera la trompette qui doit ré-
veiller tous ces morts? J'en disais autant sous Jéru-
salem, dans la vallée de Josaphat.
Après ces courses, rentré à l'hôlel de l'Europe, j'ai
remercié Dieu de m'avoir transporté des pourceaux
de "WaldmUnchen aux tableaux de Venise.
glise des Frères-Prêcheurs, et, dans cette église, le merTeillem
tombeau de saint Dominique
1. L'église Santi-Gioyanni e Paolo est le Westminster de
Venise. Elle est obscure comme une nécropole. Dix-sept doges,
ïes Tiepolo, les Morosini, les Mercenigo, les Loredan, les Valier,
les plus grands capitaines de la République, les savants les plut
âlnstres, y sont enterrés.
248 MÉMOIRES D OUTRE-TOHBE
Venise, septembre 1833.
Après ma découverte des prisons où la matérielle
Autriche essaye d'étouffer les intelligences italiennes,
je suis allé à l'Arsenal. Aucune monarchie, quelque
puissante qu'elle soit ou qu'elle ait été, n'a offert un
pareil compendium nautique.
Un espace immense, clos de murs crénelés, ren-
ferme quatre bassins pour les vaisseaux de haut bord,
des chantiers pour bâtir ces vaisseaux, des établis-
sements pour ce qui concerne la marine militaire et
marchande, depuis la corderie jusqu'aux fonderies
de canons, depuis l'atelier où l'on taille la rame de la
gondole jusqu'à celui où l'on équarrit la quille d'un
soixante-quatorze, depuis les salles consacrées aux
armes antiques conquises à Constantinople, en
Chypre, en Morée, à Lépante, jusqu'aux salles où sont
exposées les armes modernes : le tout mêlé de gale-
ries, de colonnes, d'architectures élevées et dessinées
par les premiers maîtres.
Dans les arsenaux de la marine de l'Espagne, de
l'Angleterre, de la France, de la Hollande, on voit
seulement ce qui a rapport aux objets de ces arse-
naux; à Venise, les arts s'unissent à l'industrie. Le
monument de l'amiral Emo, par Canova, vous attend
auprès de la carcasse d'un navire; des files de canons
vous apparaissent à travers de longs portiques : les
deux lions colossaux du Pirée gardent la porte du
bassin d'où va sortir une frégate pour un monde
qu'Athènes n'a point connu, et qu'à découvert le gé-
nie de la moderne Italie. Malgré ces beaux débris de
Neptune, l'arsenal ne rappelle plus ces vers de Dante:
Philxppoteaxijï: de!
LE PKasûMn^aETii
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 249
Quale nell' Arzanâ dé Viniïiani
bolle r inverno la tenace pece
A rimpalraar li legni lor non sani,
Che navicar non ponno, e'n quella vece
Chi fa suo legno nuovo, et chi ristoppa
Le coste a quel che più viaggi fece ;
Chi ribatte da proda, e chi da poppa;
Altri fa remi, ed altri volge sarte;
Chi terzeruolo ed artimon rintoppa'.
Tout ce mouvement est fini ; le vide des trois quarts
et demi de l'arsenal, les fourneaux éteints, les chau-
dières rongées de rouille, les corderies sans rouets,
les chantiers sans constructeurs, attestent la même
mort qui a frappé les palais. Au lieu de la foule des
charpentiers, des voiliers, des matelots, des calfats,
des mousses, on aperçoit quelques galériens qui
traînent leurs entraves : deux d'entre eux mangeaient
sur la culasse d'un canon ; à cette table de fer ils pou-
vaient du moins rêver la liberté.
Lorsque autrefois ces galériens ramaient à bord du
Bucentaure, on jetait sur les épaules flétries une
tunique de pourpre pour les faire ressembler à des
rois fendant les QoLs avec des pagaies dorées; ils
réjouissaient leur labeur du bruit de leurs chaînes
comme au Bengale, à la fête de Dourga, les baya-
dères, vêtues de gaze d'or, accompagnent leurs
danses du son des anneaux dont leurs cous, leurs
bras et leurs jambes sont ornés. Les forçats vénitiens
mariaient le doge à la mer et renouvelaient eux-
mêmes avec l'esclavage leur union indissoluble.
1. L'Enfer, chant xxi, vers 7-1&.
250 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
De ces tlolles nombreuses qui portaient les croisés
aux rivages de la Palestine et défendaient à toute
voile étrangère de se dérouler aux vents de l'Adria-
tique, il reste un Bucentaure en miniature, le canot
de Napoléon, une pirogue de sauvages, et des dessins
de vaisseaux, tracés à la craie sur la planche des
écoles des gardes-marine.
Un Français arrivant de Prague et attendant à
Venise la mère de Henri V devait être touché de voir
dans l'arsenal de Venise l'armure de Henri IV. L'épée
que le Béarnais portait à la bataille d'Ivry était
jointe à cette armure : cette épée manque aujour-
d'hui.
Par un décret du grand conseil de Venise, du
3 avril 1600 : Enrico di Borbone IV, re di Francia e di
Navarra. con li figliuoli e discenditi suoi, sta annume-
rato ira i nobli di questio nostro maggior constglio.
Charles X, Louis XIX et Henri V, descendants di
Enrico di Borbone, sont donc gentilshommes de la
république de Venise qui n'existe plus, comme ils
sont rois de France en Bohème, comme ils sont cha-
noines de Saint-Jean-de-Latran à Rome, et toujours
en vertu de Henri IV; je les ai représentés en cette
dernière qualité : ils ont perdu leur épitoge et leur
aumusse, et moi j'ai perdu mon ambassade. J'étais
pourtant si bien dans ma stalle de Saint-Jean-de-
Latran! quelle belle église I quel beau ciel! quelle
admirable musique! Ces chants-là ont plus duré que
mes grandeurs et celles de mon roi-chanoine.
Ma gloire m'a fort gêné à l'arsenal; elle rayonne
sur mon front à mon insu : le feld-maréchal Pallucci,
amiral et commandant général de la marine, m'a re-
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 251
connu à mes cornes de feu. 11 est accouru, m'a montré
lui-même diverses curiosités; puis, s'excusant de ne
pouvoir m'accompagner plus longtemps, à cause d'un
conseil qu'il allait présider, il m'a remis entre les
mains d'un officier supérieur.
Nous avons rencontré le capitaine de la frégate en
partance. Celui-ci m'a abordé sans façon et m'a dit,
avec cette franchise de marin que j'aime tant :
« Monsieur le vicomte (comme s'il m'avait connu
« toute sa vie), avez-vous quelque commission pour
« l'Amérique? — Non, capitaine : faites-lui bien
« mes compliments; il y a longtemps que je ne l'ai
« vue 1 »
Je ne puis regarder un vaisseau sans mourir d'envie
de m'en aller : si j'étais libre, le premier navire cin-
glant aux Indes aurait des chances de m'emporter.
Combien ai-je regretté de n'avoir pu accompagner le
capitaine Parry aux régions polaires! Ma vie n'esta
l'aise qu'au milieu des nuages et des mers : j'ai tou-
jours l'espérance qu'elle disparaîtra sous une voile.
Les pesantes années que nous jetons dans les flots du
temps ne sont pas des ancres; elles n'arrêtent pas
notre course.
Venise, septembre 1833.
A l'arsenal, je n'étais pas loin de l'île Saint-Chris-
tophe, qui sert aujourd hui de cimetière. Celte île
renfermait un couvent de capucins; le couvent a été
abattu et son emplacement n'est plus qu'un enclos de
forme carrée. Les tombes n'y sont pas très multi-
pliées, ou du moins elles ne s'élèvent pas au-dessus
du sol nivelé et couvert de gazon. Contre le mur de
252 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
l'ouest se collent cinq ou six monuments en pierre,
de petites croix de bois noir avec une date blanche
s'éparpillent dans l'enclos : voilà comment on enterre
maintenant les Vénitiens dont les aïeux reposent
dans les mausolées des Frari et de Saints -Jean -et
Paul. La société en s'élargissant s'est abaissée; la
démocratie a gagné la mort.
A l'orée du cimetière', vers le levant, on voit les
sépultures des Grecs schismatiques et celles des pro-
testants; elles sont séparées entre elles par un mur,
et séparées encore des inhumations catholiques par
an autre mur : tristes dissentiments dont la mémoire
se perpétue dans l'asile où finissent toutes querelles.
Attenant au cimetière grec est un autre retranche-
ment qui protège un trou où l'on jette aux limbes les
enfants mort-nés. Heureuses créatures 1 vous avez
passé de la nuit des entrailles maternelles à l'éter-
nelle nuit, sans avoir traversé la lumière!
Auprès de ce trou gisent les ossements bêchés dans
le sol comme des racines, à mesure que l'on défriche
des tombes nouvelles : les uns, les plus anciens, sont
blancs et secs ; les autres, récemment déterrés, sont
jaunes et humides. Des lézards courent parmi ces
débris, se glissent entre les dents, à travers les yeux
et les narines, sortent par la bouche et les oreilles des
têtes, leurs demeures ou leurs nids. Trois ou quatre
1, a J'ai pris Venise autrement que mes devanciers ; j'ai cherché
des choses qae les voyageurs, qui se copient tous les uns les
antres, ne cherchent point. Personne, par exemple, ne parle do
cimetière de Venise; personne n'a remarqué les lombes des juifs
•a Lido; personne n'est entré dans les habitudes des gondoliers.
«te. Vuu4 verrei tout c«la. • (Lettre à M"» Récaouer, ou
15 septembre).
MÉMOIRES d'outre-tombe 233
papillons voltigeaient sur des fleurs de mauves entre-
lacées aux ossements, image de l'âme sous ce ciel qui
tient de celui où fut inventée l'histoire de Psyché. Un
crâne avait encore quelques cheveux de la couleur
des miens. Pauvre vieux gondolier 1 as-tu du moins
conduit ta barque mieux que je n'ai conduit la
mienne ?
Une fosse commune reste ouverte dans l'enclos ;
on venait d'y descendre un médecin auprès de ses
anciennes pratiques. Son cercueil noir n'était chargé
de terre qu'en dessus, et son flanc nu attendait le
flanc d'un autre mort pour le réchauffer. Antonio
avait fourré là sa femme depuis une quinzaine d^
jours, et c'était le médecin défunt qui l'avait expé-
diée: Antonio bénissait un Dieu rémunérateur et ven-
geur, et prenait son mal en patience. Les cercueils
des particuliers sont conduits à ce lugubre bazar dans
des gondoles particulières et suivis d'un prêtre dans
une autre gondole. Comme les gondoles ressemblent
à des bières, elles conviennent à la cérémonie. Une
nacelle plus grande, omnibus du Cocyte, fait le ser-
vice des hôpitaux. Ainsi se trouvent renouvelés les
enterrements de l'Egypte et les fables de Caron et do
sa barque.
Dans le cimetière du côté de Venise s'élève une
chapelle octogone consacrée à saint Christophe. Ce
saint, chargeant un enfant sur ses épaules au gué
d'une rivière, le trouva lourd: or, l'enfant était le fils
de Marie qui tient le globe dans sa main; le tableau
de l'autel représente cette belle aventure.
Et moi aussi j'ai voulu porter un enfant roi, mais
je ne m'étais pas aperçu qu'il dormait dans son ber-
254 MÉMOIRES D OL'TRE-TOMBE
ceau avec dix siècles : fardeau trop pesant pour me»
bras.
Je remarquai dans la chapelle un chandelier de
bois (le cierge était éteint), un bénitier destiné à la
bénédiction des sépultures et un livret : Pars Ritualis
romani pro usu ad exsequianda corpora defiinctorum ;
quand nous sommes déjà oubliés, la Religion, parente
immortelle et jamais lassée, nous pleure et nous suit,
exsequor fugam. Une boîte renfermait un briquet ;
Dieu seul dispose de l'étincelle de la vie. Deux qua-
trains écrits sur papier commun étaient appliqués
intérieurement aux panneaux de deux des trois portes
de l'édifice:
Quivi dell' uom le frali spoglie ascoce
Pallida morte, o passeggier, t'addita, etc.
Le seul tombeau un peu frappant du cimetière fut
élevé d'avance par une femme qui tarda ensuite dix-
huit ans à mourir ; l'inscription nous apprend cette
circonstance; ainsi cette femme espéra en vain pen-
dant dix-huit ans son sépulcre. Quel chagrin nourrit
en elle ce long espoir ?
Sur une petite croix de bois noir on lit cette autre
épitaphe: Virginia Acerbi, d'Anni 72, 1824. Morta
nel bacio del Signore. Les années sont dures à une
belle Vénitienne.
Antonio me disait : Quand ce cimetière sera plein,
« on le laissera reposer, et on enterrera les morts
« dans l'île Saint-Michel de Murano. » L'expression
était juste : la moisson faite, on laisse la terre en
je chère et l'on creuse ailleurs d'autres sillons.
MÉMOIRES d'outre-tombe 255
Venise, septembre 1833.
Nous sommes allés voir cel autre champ qui attecd
le grand laboureur. Saint-Michel de Murano est un
riant monastère avec une église éléganle, des porti-
ques et un cloître blanc. Des fenêtres du couvent oa
aperçoit, par-dessus les portiques, les lagunes et
Venise ; un jardin rempli de fleurs va rejoindre le
gazon dont Tengrais se prépare encore sous la peau
fraîche d'une jeune fille. Cette charmante retraite est
abandonnée à des Franciscains ; elle conviendrait
mieux à des religieuses chantant comme les petites
élèves des Scuole de Rousseau. « Heureuses celles,
« dit Manzoni, qui ont pris le voile saint avant d'a-
a voir arrêté leurs yeux sur le front d'un homme I »
Donnez-moi là, je vous prie, une cellule pouF
achever mes Mémoires.
Fra Paolo* est inhumé à l'entrée de l'église ; ce
chercheur de bruit doit être bien furieux du silence
qui l'environne.
Pellico, condamné à mort, fut déposé à Saint*
Michel avant d'être transporté à la forteresse du
Spielberg. Le président du tribunal où comparut
Pellico remplace le poète à Saint-Michel ; il est ense-
veli dans le cloître; il ne sortira pas, lui, de cette
prison.
1. Sarpi (Pierre-Paul), dit Fra Paolo, né à Venise en 1552,
mort en 1623. Il eQt''a chez les Servîtes et devint, en 1585, pix)-
cureur général do son ordre. La République le nomma son théo-
logien consultant, puis membre du Tribunal des Dix. Le plus
célèbre de ses ouvrages, L'Histoire du Concile de Trente, publié
à Londres en 1619, est moins l'œuvre d'un moine que celle d'uo
protestant. Le cardinal Pallavicino a écrit, pour le réfuter, ua
Hùtoirt du même concile.
25g MÉMOIRES d'outre-tombe
Non loin de la tombe du magistrat, est celle d'une
femme étrangère mariée à l'âge de vingt-deux ans,
au mois de janvier ; elle décéda au mois de février
suivant. Elle ne voulut pas aller au delà de la lune de
miel; l'épilaphe porte : Ci revedremo. Si c'était vrai I
Arrière ce doute, arrière la pensée qu'aucune an-
goisse ne déchire le néant I Athée, quand la mort
vous enfoncera ses ongles au cœur, qui sait si dans
le dernier moment de connaissance, avant la destruc-
tion du moi, vous n'éprouverez pas une atrocité de
douleur capable de remplir l'éternité, une immensité
de souffrance dont l'être humain ne peut avoir l'idée
dans les bornes circonscrites du temps ? Ah 1 oui, ci
revedremo.
J'étais trop près de l'île et de la ville de Murano
pour ne pas visiter les manufactures d'où vinrent à
Combourg les glaces de la chambre de ma mère. Je
n'ai point vu ces manufactures maintenant fermées ;
mais on a filé devant moi, comme le temps notre
fragile vie, un mince cordon de verre: c'était de ce
verre qu'était faite la perle pendante au nez de la
petite Iroquoise du saut de Niagara : la main d'une
Vénitienne avait arrondi l'ornement d'une sauvage.
J'ai rencontré plus beau que Mila. Une femme por-
tait un enfant emmaillotté ; la finesse du teint, le
charme du regard de cette Muranaise, se sont idéa-
lisés dans mon souvenir. Elle avait l'air triste et
préoccupé. Si j'eusse été lord Byron, l'occasion était
favorable pour essayer la séduction sur la misère; on
va loin ici avec un peu d'argent. Puis j'aurais fait le
désespéré et le solitaire au bord des flots, enivré de
mon succès et de mon génie. L'amour me semble
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 257
autre chose : j'ai perdu de vue René depuis maintes
années; mais je ne sais s'il cherchait dans ses plai-
sirs le secret de ses ennuis.
Chaque jour après mes courses j'envoyais à la poste,
et il ne s'y trouvait rien : le comte Griffî ne me ré-
pondait point de Florence ; les papiers publics permis
dans ce pays d'indépendance n'auraient pas osé dire
qu'un voyageur était descendu au Lion Blanc. Y enise,
où sont nées les gazettes, est réduit à lire l'affiche
qui annonce sur le même placard l'opéra du jour et
l'exposition du saint sacrement. Les Aides ne sortiront
point de leurs tombeaux pour embrasser dans ma
personne le défenseur de la liberté de la presse. Il
me fallait donc attendre. Rentré à mon auberge, je
dînai en m'amusant de la société des gondoliers sta-
tionnés, comme je l'ai dit sous ma fenêtre, à l'en-
trée du grand canal.
La gaieté de ces fils de Nérée ne les abandonne
jamais : vêtus du soleil, la mer les nourrit. Ils ne
sont pas couchés et désœuvrés comme les lazzaroni
à Naples : toujours en mouvement, ce sont des mate-
lots qui manquent de vaisseaux et d'ouvrage, mais
qui feraient encore le commerce du monde et gagne-
raient la bataille de Lépante, si le temps de la liberté
et de la gloire vénitiennes n'était passé.
A six heures du matin ils arrivent à leurs gondoles,
attachées, la proue à terre, à des poteaux. Alors ils
commencent à gratter et laver leurs barchette aux
Tragnetti, comme des dragons étrillent, brossent et
épongent leurs chevaux au piquet. La chatouilleuse
cavale marine s'agite, se tourmente aux mouvements
de son cavalier aui puise de l'eau dans un vase de
VI. . i~!
îo8 MÉMOIRES d'outre-tombe
bois, la répand sur les flancs et dans l'intérieur de la
nacelle. Il renouvelle plusieurs fois l'aspersion, ayant
soin d'écarter l'eau de la surface de la mer pour
prendre dessous une eau plus pure. Puis il frotte les
avirons, éclaircit les cuivres et les glaces du petit
château noir ; il époussette les coussins, les tapis, et
fourbit le fer taillant de la proue. Le tout ne se fait
pas sans quelques mots d'humeur ou de tendresse,
adressés, dans le joli dialecte vénitien, à la gondole
quinteuse ou docile.
La toilette de la gondole achevée, le gondolier passe
à. la sienne. 11 se peigne, secoue sa veste et son bon-
net bleu, rouge ou gris; se lave le visage, les pieds et
les mains. Sa femme, sa fille ou sa maîtresse lui ap-
porte dans une gamelle une miscellanée de légumes, de
pain et de viande. Le déjeuner fait, chaque gondo-
lier attend en chantant la fortune : il l'a devant lui,
un pied en l'air, présentant son écharpe au vent et
servant de girouette, au haut du monument de la
Douane de mer. A-t-elle donné le signal? le gondo-
lier favorisé, l'aviron levé, part debout à l'arrière de
sa nacelle, de même qu'Achille voltigeait autrefois,
ou qu'un écuyer de Franconi galope aujourd'hui sur
la croupe d'un destrier. La gondole, en forme de
patin, glisse sur l'eau comme sur la glace. Sia, stati!
sta longo ! en voilà pour toute la journée. Puis vienne
la nuit, et la calle verra mon gondolier chanter et
boire avec la zitella le demi-sequin que je lui laisse
en allant très certainement remettre Henri V sur la
trône.
MEMOIRES d'outre-tombe 259
Venise, septembre 1833.
Je cherchais, en me réveillant, pourquoi j'aimais
tant Venise, quand tout à coup je me suis souvenv
que j'étais en Bretagne : la voix du sang parlait e\
moi. N'y avait-il pas au temps de César, en Armorique,
un pays des Vénètes, civitas Venetum, civitas Ve?ieti-
ca? Strabon n'a-t-il pas dit qu'on disait quelesYénèies
étaient descendants des Vénètes gaulois?
On a soutenu contradictoirement que les pécheurs
du Morbihan étaient une colonie des pescatori de Pa-
lestrine : Venise serait la mère et non la fille de
Vannes. On peut arranger cela en supposant (ce qui
d'ailleurs est très probable) que Vannes et Venise sont
accouchées mutuellement l'une de l'autre. Je regarde
donc les Vénitiens comme des Bretons ; les gondoliers
et moi nous sommes cousins et sortis de la corne de
la Gaule, cornu Gallise.
Tout réjoui de cette pensée, je suis allé déjeuner
dans un café sur le quai des Esclavons. Le pain était
tendre, le thé parfumé, la crème comme en Bretagne,
le beurre comme à la Prévalais ; car le beurre, grâce
au progrès des lumières, s'est amélioré partout ; j'en
ai mangé d'excellent à Grenade. Le mouvement d'un
port me ravit toujours : des maîtres de barque fai-
saient un pique-nique; des marchands de fruits et de
fleurs m'offraient des cédrats, des raisins et des bou-
quets; des pêcheurs préparaient leurs tartanes; des
élèves de la marine, descendant en chaloupe, allaient
aux leçons de manœuvre à bord du vaisseau-amiral ;
des gondoles conduisaient des passagers au bateau à
vapeur de Trieste. C'est pourtant ce Trieste qui pensa
260 MÉMOIRES d'outre-tombe
me faire sabrer sur les marches des Tuileries par
Bonaparte, comme il m'en menaça lorsque, en 1807,
je m'avisai d'écrire dans le Mercure :
a II nous était réservé de retrouver au fond de la
« mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois
« dont nous avions entendu prononcer l'oraison fu-
« nèbre dans un grenier à Londres. Ah! du moins la
« tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une
« fov. 'nterrompre son silence; le bruit des pas d'un
« Français aura fait tressaillir deux Françaises dans
« leur cercueil. Les respects d'un pauvre gentilhomme,
« à Versailles, n'eussent été rien pour des princesses ;
« la prière d'un chrétien, en terre étrangère, aura
« peut-être été agréable à des saintes. »
11 y a, ce me semble, quelques années que je sers
les Bourbons : ils ont éclairé ma fidélité, mais ils ne
la lasseront pas. Je déjeune sur le quai des Escla-
vons, en attendant l'exilée.
Venise, septembre 1833.
De ma petite table mes yeux errent sur toutes les
rades: une brise du large rafraîchit l'air ; la marée
monte; un trois mâts entre. Le Lido d'un côté, le pa-
lais du doge de l'autre, les lagunes au milieu, voilà le
tableau. C'est de ce port que sortirent tant de flottes
glorieuses ; le vieux Dandolo en partit dans la pompe
de la chevalerie des mers, dont Villehardouin, qui
commença notre langue et nos mémoires, nous a laissé
la description :
« Et quand les nefs furent chargies d'armes, et de
« viandes, et de chevaliers, et de serjanz. et li escus
« furent portendus inviron de borz et des chaldeala
MÉMOIRES d'outre-tombe 261
« (haubans) des nefs, et les bannières dont il avoit
« tant de belles. Ne oncques plus belles estoires
« (flottes) ne partit de nul port. »
Ma scène du matin à Venise me fait encore souvenir
de l'histoire du capitaine Olivet et de Zulietta, si bien
racontée :
« La gondole aborde, dit Rousseau, et je vois sortir
« une jeune personne éblouissante, fort coquettement
« mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la
« chambre ; et je la vis établie à côté de moi avant que
« j'eusse aperçu qu'on y avait mis un couvert. Elle
« était aussi charmante que vive, une brunette de
« vingt ans au plus. Elle ne parlait qu'italien ; son
« accent seul eût suffi à me tourner la tête. Tout en
« mangeant, tout en causant, elle me regarde, me fixe
« un moment, puis s'écriant : « Bonne Vierge! Ah!
« mon cher Bremond, qu'il y a longtemps que je ne
« t'ai vu! » se jette entre mes bras, colle sa bouche
« contre la mienne, et me serre à m'étoufîer. Ses
« grands yeux noirs à l'orientale lançaient dans mon
« cœur des traits de feu ; et quoique la surprise fît
« d'abord quelque diversion, la volupté me gagna très
« rapidement
« Elle nous dit que je ressemblais
« à s'y tromper à M. de Bremond, directeur des
« douanes de Toscane : qu'elle avait raffolé de ce
« M. de Bremond; qu'elle en raffolait encore; qu'elle
« l'avait quitté parce qu'elle était une sotte ; qu'elle
« me prenait à sa place ; qu'elle voulait m' aimer parce
« que cela lui convenait; qu'il fallait, par la même
« raison, que je l'aimasse tant que cela lui convien-
« drait; et que, quand elle me planterait là, je pren-
262 MÉMOIRES d'outre-tombe
« drais patience comme avait fait son cher Bremond#
« Ce qui fut dit fut fait
« Le soir, nous la
« ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux
a pistolets sur sa toilette, a Ah 1 ah ! dis-je en en pre-
c nant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fa-
« brique ; pourrait-on savoir quel en est l'usage ? »
«
« Elle nous dit avec une naïveté
« fîère qui la rendait encore plus charmante : « Quand
« j'ai des bontés pour des gens que je n'aime point,
« je leur fais payer l'ennui qu'ils me donnent: rien
« n'est plus juste : mais, en endurant leurs caresses,
« je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne man-
« querai pas le premier qui me manquera. »
« En la quittant j'avais pris son heure pour le len-
« demain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in
« vestito di confidenza, dans un déshabillé plus que
« galant, qu'on ne connaît que dans les pays méridio-
« naux, et que je ne m'amuserai pas à décrire, quoi-
« que je me le rappelle trop bien
« . . . .Je n'avais point d'idée des voluptés qui
« m'attendaient. J'ai parlé de madame de L....e, dans
« les transports que son souvenir me rend quelquefois
« encore; mais qu'elle était laide, et vieille, et froide,
« auprès de ma Zuliettal Ne tâchez d'imaginer les
« grâces et les charmes de cette fille enchanteresse,
« vous resteriez trop loin de la vérité; les jeunes vier-
« ges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du
« sérail sont moins vives, les houris du paradis sont
« moins piquantes. »
Cette aventure finit par une bizarrerie de Rousseau
MÉMOIRES d'outre-tombe 263
et le mot de Zulietta : Lascia le donne e studia la ma-
tematica.
Lord Byron livrait aussi sa vie à des Vénus payées :
il remplit le paJais Mocenigo de ces beautés véni-
tiennes réfugiées, selon lui, sous les fazzioli. Quelque-
fois, troublé de sa honte, il fuyait, et passait la nuit
sur les eaux dans sa gondole. Il avait pour sultane fa-
vorite Margherita Cogni, surnommée, de l'état de son
mari, la Fornarina : « Brune, grande (c'est lord By-
« ron qui parle), tète vénitienne, de très beaux yeux
« noirs, et vingt-deux ans. Un jour d'automne, allant
« au Lido . nous fûmes surpris par
« une bourrasque
« Au retour, après une lutte terrible, je trouvai Mar-
« gherita en plein air sur les marches du palais Moce-
« nigo, au bord du grand canal. Ses yeux noirs étin-
« celaient à travers ses larmes ; ses longs cheveux de
« jais détachés, trempés de pluie, couvraient ses sour-
« cils et son sein. Exposée en plein à l'orage, le vent
« qui s'engouffrait sous ses habits et sa chevelure les
« roulait autour de sa taille élancée ; l'éclair tourbil-
« lonnait sur sa tète, et les vagues mugissaient à ses
« pieds; elle avait tout l'aspect d'une Médée descendue
« de son char, ou d'une sibylle conjurant la tempête
« qui rugissait à l'entour ; seule chose vivante à por-
« tée de voix dans ce moment, excepté nous-mêmes.
« Me voyant sain et sauf, elle ne m'attendait pas pour
« me souhaiter la bienvenue ; mais vociférant de loin :
« Ah! can délia Madonna! dunque sta il tempo per an-
« dar al Lido! Ah! chien de la Vierge, est-ce là un
« temps pour aller au Lido? »
Dans ces deux récits de Rousseau et de Byron. oq
264 MÉMOIRES d'outre-tombe
sent la différence de la position sociale, de réducalion
et du caractère des deux hommes. A travers le charme
du style de l'auteur des Confessions, perce quelque
chose de vulgaire, de cynique, de mauvais ton, de
mauvais goût ; l'obscénité d'expression particulière à
cette époque gâte encore le tableau. Zulietta est supé-
rieure à son amant en élévation de sentiments et en
élégance d'habitude; c'est presque une grande dame
éprise du secrétaire infime d'un ambassadeur mes-
quin. La même infériorité se retrouve quand Rousseau
s'arrange pour élever à frais communs, avec son ami
Carrio, une petite fille de onze ans dont ils devaient
partager les faveurs ou plutôt les larmes.
Lord Byron est d'une autre allure ; il laisse éclater
les mœurs et la fatuité de l'aristocratie ; pair de la
Grande-Bretagne, se jouant de la femme du peuple
qu'il a séduite, il l'élève à lui par ses caresses et par
la magie de son talent. Byron arriva riche et fameux
à Venise, Rousseau y débarqua pauvre et inconnu ;
tout le monde sait le palais qui divulgua les erreurs
de l'héritier noble du célèbre commodore anglais* ; au-
cun cicérone ne pourrait vous indiquer la demeure où
cacha ses plaisirs le fils plébéien de l'obscur horloger
de Genève. Rousseau ne parle pas même de Venise;
il semble l'avoir habitée sans l'avoir vue : Byron l'a
chantée admirablement 2.
Vous avez vu dans ces Mémoires ce que j'ai dit des
1. Le commodore John Byron (1723-1786) fut le précurseur
de Cook. Il explora la Mer du Sud, à l'O. de la Terre de Ma-
gellan, et découvrit, en 1765, plusieurs lies, entre autre celle
des Mulgraves qui porte son nom. II a publié une relation de
■es voyages. Lord Byron était son petit-fils.
2. Le Pèlerinage de Chiîde-Earold, ch. iv.
MÉMOIRES d'outre-tombe 265
rapports d'imagination et de destinée qui semblent
avoir existé entre l'historien de René et le poète de
Childe-Harold. Ici je signale encore une de ces ren-
contres tant flatteuses à mon orgueil. La brune Forna-
rina de Lord Byron n'a-t-elle pas un air de famille
avec la blonde Vélléda des Martyrs, son aînée?
« Caché parmi les rochers, j'attendis quelque temps
« sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est
« frappée des sons que le vent m'apporte du milieu
« du lac. J'écoute et je distingue les accents d'une
« voix humaine ; en même temps je découvre un es-
« quif suspendu au sommet d'une vague ; il redescend,
« disparaît entre deux flots, puis se montre encore
« sur la cime d'une lame élevée; il approche du ri-
« vage. Une femme le conduisait; elle chantait en lut-
« tant contre la tempête, et semblait se jouer dans les
« vents : on eût dit qu'ils étaient sous sa puissance,
« tant elles paraissait les braver. Je la voyais jeter
« tour à tour dans le lac des pièces de toile, des toi-
« sons de brebis, des pains de cire et de petites meules
c d'or et d'argent.
« Bientôt elle touche à la rive , s'élance à terre ,
« attache sa nacelle au tronc d'un saule, et s'enfonce
« dans le bois en s'appuyant sur la rame de peuplier
« qu'elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi
« sans me voir. Sa taille était haute; une tunique
« noire, courte et sans manches, servait à peine de
« voile à sa nudité. Elle portait une faucille d'or sus-
« pendue à une ceinture d'airain, et elle était couron-
« née d'une branche de chêne. La blancheur de ses
« bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de
t rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars.
266 MÉMOIRES d'outre-tombe
« annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par
« leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage.
« Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles ter-
« ribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait
« comme l'écume des flots.» »
Je rougirais de me montrer entre Byron et Jean-
Jacques, sans savoir ce que je serai dans la postérité,
si ces Mémoires devaient paraître de mon vivant; mais
quand ils viendront en lumière, j'aurai passé et pour
jamais, ainsi que mes illustres devanciers, sur le ri-
vage étranger; mon ombre sera livrée au souffle de
l'opinion, vain et léger comme le peu qui restera de
mes cendres.
Rousseau et Byron ont eu à Venise un trait de res-
semblance : ni l'un ni l'autre n'ont senti les arts.
Rousseau, doué merveilleusement pour la musique,
n'a pas l'air de savoir qu'il existe auprès de Zulietta
des tableaux, des statues, des monuments ; et pour-
tant avec quel charme ces chefs-d'œuvre se marient à
l'amour dont ils divinisent l'objet et augmentent la
flamme! Quant à lord Byron, il abhorre V infernal éclat
des couleurs de Rubens; il crache sur tous les sujets
des saints dont les églises regorgent ; il n'a jamais
rencontré tableau ou statue approchant d'une lieue de
sa pensée. Il préfère à ces arts imposteurs la beauté
de quelques montagnes, de quelques mers, de quel-
ques chevaux, d'un certain lion de Morée, et d'un tigre
qu'il vit souper dans Exeter- Change, N'y aurait-il
pas un peu de parti pris dans tout cela?
Que d'affectation et de forfanterie! «
1. Les Martyrs, livre ix.
2. Le Tartuffe, acte m, scène ii.
MÉMOIRES d'outre-tombe 267
Venise, septembre 1833.
Mais quelle est donc cette ville où les plus hautes
Intelligences se sont donné rendez-vous ? Les unes
l'ont elles-mêmes visitée, les autres y ont envoyé leurs
Muses. Quelque chose aurait manqué à l'immortalité
de ces talents, s'ils n'eussent suspendu des tableaux
à ce temple de la volupté et de la gloire. Sans rappe-
ler encore les grands poètes de l'Italie, les génies de
l'Europe entière y placèrent leurs créations : là respire
cette Desdemona de Shakespeare, bien différente de la
Zulietta de Rousseau et de la Margherita de Byron,
cette pudique Vénitienne qui déclare sa tendresse à
Othello : « Si vous avez un ami qui m'aime, appre-
nez-lui à raconter votre histoire, cela me pénétrera
d'amour pour lui. » Là paraît cette Belvidera d'Otway*
qui dit à Jaffier :
Oh smile, aswhen our loves were in Iheir spring.
0 I lead me to some désert wide and wild,
Barren as our misfortunes, where my soûl
May hâve its vent, where I may tell aloud
To the high heavens, and ev'ry list'ning planets,
With what a boundless stock my bosom's fraught ;
Where I may throw my eager arms about thee,
Give loose to love, with kisses kindling joy,
And lest ofF ail the flre that's in my heart.
1. Thomas Ottoay (1651-1685), poète dramatiqae anglais. La
plus célèbre de ses tragédies est Venise sauvée (Venice preser-
Ted, 1682), d'après la Conjurattonde Venise, de l'abbé de Saint-
Réal, qui avait paru en 1674. La pièce d'Otway a été imitée par
Lafosse dans son Manlius. Belvidera et Jaffier sont les princi-
paux personnages de Venise sauvée.
268 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
« Oh ! souris-moi comme quand nos amours étaient
■ dans leur printemps
« Conduis-moi à quelque dé-
« sert vaste, sauvage, stérile comme nos malheurs,
« où mon âme puisse respirer, où je puisse à grands
« cris dire aux cieux élevés et aux astres écoutants
« de quelles richesses sans bornes mon sein est
^ chargé; oùje puisse jeter mes bras impatients autour
« de toi, donner passage à l'amour par des baisers
« qui rallument la joie, et laisser aller tout le feu qui
« est dans mon cœur. »
Gœthe, de notre temps, a célébré Venise, et le gen-
til Marot, qui le premier fit entendre sa voix au réveil
des Muses françaises, se réfugia aux foyers du Titien.
Montesquieu écrivait : « On peut avoir vu toutes les
villes du monde et être surpris en arrivant à
Venise. »
Lorsque, dans un tableau trop nu, l'auteur des
Lettres persanes représente une musulmane abandon-
née dans le paradis à deux hommes divins, ne semble-
t-il pas avoir peint la courtisane des Confessions de
Rousseau et celle des Mémoires de Byron ? N'étais-je
pas, entre mes deux Floridiennes, comme Anaïs entre
ses deux anges ? Mais les filles joeintes et moi, nous
n'étions pas immortels.
Madame de Staël livre Venise à l'inspiration de
Corinne : celle-ci écoute le bruit du canon qui annonce
l'obscur sacrifice d'une jeune fille Avis solen-
nel « qu'une femme résignée donne aux femmes qui
luttent encore contre le destin. » Corinne
monte au sommet de la tour de Saint-Marc, contem-
ple la ville et les flots, tourne les yeux vers les nuages
MÉMOIRES d'outre-tombe 269
« côté de la Grèce : « La nuit elle ne voit que le reflet
« des lanternes qui éclairent les gondoles : on dirait
« des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une
« petite étoile. » Oswald part; Corinne s'élance pour
le rappeler. « Une pluie terrible commençait alors ; le
« vent le plus violent se faisait entendre ; » Corinne
descend sur le bord du canal. « La nuit était si obs-
« cure qu'il n'y avait pas une seule barque ; Corinne
« appelait au hasard des bateliers qui prenaient ses
« cris pour des cris de détresse de malheureux qui
« se noyaient pendant la tempête, et néanmoins per-
« sonne n'osait approcher, tant les ondes agitées du
« grand canal étaient redoutable. * »
Voilà encore la Margherita de lord Byron.
J'éprouve un plaisir indicible à revoir les chefs-
d'œuvre de ces grands maîtres dans le lieu même
pour lequel ils ont été faits. Je respire à l'aise au
milieu de la troupe immortelle^ comme un humble
voyageur admis aux foyers hospitaliers d'une riche
et belle famille.
t. Corinne^ livre xt, cûap. vu, vui at ix.
LIVRE VIP
Arrivée de Madame de Bauffremont à Venise. — Le Catajo —
Le duc de Modène. — Tombeau de Pétrarque à Arqua. —
Terre des poètes. — Le Tasse. — Arrivée de Madame la
duchesse de Berry. — Mademoiselle Lebeschu. — Le comte
Lucchesi Palli. — Discussion. — Dîner. — Bugeaud le geô-
lier. — Madame de Saint-Priest, M. de Saint-Priest. — Ma-
dame de Podenas. — Notre troupe. — Mon refus d'aller à
Prague. — Je cède sur un mot. — Padoue. — Tombeaux. —
Manuscrit de Zanze. — Nouvelle inattendue. — Le gouverneur
du royaume Lombardo-Vénitien. — Lettre de Madame à
Charles X et à Henri V. — M. de Montbel. — Mon billet au
gouverneur. — Je pars pour Prague.
De Venise à Ferrare, du 16 au 17 septembre 1833.
L'intervalle était immense entre ces rêveries et les
vérités dans lesquelles je rentrais ea me présentant à
l'hôtel de la princesse de Bauffremont ; « il me fallait
1. Ce livre a été écrit à Ferrare du 16 au 18 septembre 1833,
et à Padoue le 20 septembre.
2. La princesse Théodore de Bauffremont. Elle était la sœur
du dernier duc de Montmorency, Anne-Louis-Raoul- Victor de
Montmorency, qui mourut sans enfants le 18 août 1862. La
princesse de Bauffremont était l'aînée des deux sœurs du duc ;
la plus jeune était la duchesse de Valençay. Toutes deux décé-
dèrent avant leur frère, la première en 1860, la seconde en 1858.
Après la mort de M. le duc Raoul, avec qui s'éteignait le titre
qu'il avait porté, il y eut une prétention élevée sur ce titre par
le fils de sa sœur aînée, le prince Gontran de Bauffremont. Le
duché de Montmorency étant "m duché femelle, U réclamai'*
272 MÉMOiKES d'outre-tombe
sauter de 1806, dont le souvenir venait de m'occuper, à
1833, là où je me trouvais en réalité : Marco Polo tomba
de la Chine à Venise, précisément après une absence
de vingt-sept ans.
Madame de Bauflfremont porte à merveille sur son
visage et dans ses manières le nom de Montmorency :
elle aurait pu très bien, comme celte Charlotte, mère
du grand Condé et de la duchesse de Longueville,
être aimée de Henri IV. La princesse m'apprit que
madame la duchesse de Berry m'avait écrit de Pise
une lettre que je n'avais pas reçue : Son Altesse Royale
arrivait à Ferrare oii elle m'espérait.
Il m'en coûtait d'abandonner ma retraite ; une hui-
taine était encore nécessaire à ma revue ; je regret-
tais surtout de ne pouvoir mettre à fin l'aventure de
Zanze ; » mais mon temps appartenait à la mère
de Henri V, et toujours, quand je suis une route, vient
un heurt qui me jette dans un autre chemin.
Je partis laissant mes bagages à l'hôtel de l'Europe,
comptant revenir avec Madame.
Je retrouvai ma calèche à Fusina : on la tira d'une
vieille remise, comme un joyau du garde-meuble de la
couronne. Je quittai la rive qui prend peuL-élre son nom
de la fourche à trois dents du roi de la mer: Fuscina.
non comme une faveur, mais comme un droit, le titre de duc
de Montmorency. L'un des enianis ae la duchesse de Valençay,
le comte Adalbert de Talleyrand-Périgord, sollicita, de son côte,
comme faveur, l'honneur de relever le titre éteint par la mort
de son oncle ; ce titre lui fut concédé par un décret impérial,
du 14 mai 1864. — Voir, au tome iv des Plaidoyers de Berryer,
V Affaire de la famille de Montmorency contre M. Adalbert de
Talleyrand-Périgord.
1. Voyez, page 243 de ce volume, ce qui est dit de Zanze^
et plus bas son manuscrit.
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBB 273
Rendu à Padoue, je dis au postillon : « Route de
Ferrare. » Elle est charmante, cette route, jusqu'à
Monselice : collines d'une élégance extrême, vergers
de figuiers, de mûriers et de saules festonnés de
vignes, prairies gaies, châteaux ruineux. Je passai
devant le Catajo, tout orné de soldats : l'abbé Lenglet',
fort érudit d'ailleurs, a pris ce manoir pour la Chine.
Le Catajo n'appartient pas à Angélique, mais au duc
de Modène. ' Je me suis trouvé nez à nez avec Son
Altesse. Elle daignait se promener à pied sur le grand
chemin. Ce duc est un rejeton de la race des princes
inventés par Machiavel ; il a la fierté de ne pas recon-
naître Louis-Philippe.
Le village d'Arqua montre le tombeau de Pétrar-
que, chanté avec son site par lord Byron : '
1. L'abbé Nicolas Lenglet-Dufresnoy (1674-1755). Ses livres
renferment des trésors d'érudition, mais il avait peu de goût et
de critique. Ses principaux ouvrages sont une Histoire de la
philosophie hermétique, un Traité sur les apparitions, VHis-
toire de Jeanne d'Arc, V Histoire justifiée contre les romans, et
De l'usage des romans, avec une bibliothèque des romans.
Avant de se livrer tout entier à l'érudition, il avait été mêlé à
la politique. En 1718, le Régent avait mis à profit son habileté
pour découvrir les complices de la conspiration de Cellamare.
2. François-Joseph-Jean de Lorraine, archiduc d'Autriche
(1779-1847). Fils de l'archiduc Ferdinand d'Autriche-Modène et
de la princesse Marie-Béatrix d'Esté, il était, par son père, petit-
fils de l'Impératrice Marie-Thérèse et neveu de la Reine Marie-
Antoinette. En 1815, le Congrès de Vienne l'avait réintégré dans
le duché de Modène, dont son aïeul Hercule III avait été dépos-
sédé par les Français en 1797. Il avait pris alors le titre de
François IV. En 1829, il avait accru ses domnines du duché de
Massa. Tant qu'il vécut, il se refusa à reconnaître le roi Louis-
Philippe. Sa fille, la princesse Maufie-Thérèse de Modène, épousa
le comte de Chambord le 14 novembre 1846.
3. Le Pèlerinage de Childe-Harold, chant it, stances jtx-
XXIII.
VI. 18
274 MÉMOIRES d'outre-tombe
Che fai, che pensi ? che pur dietro guardi
Nel tempo, che tornar non pote omai,
Anima sconsolata ?
« Que fais-tu, que penses-tu? pourquoi regarder,
« en arrière dans un temps qui ne peut jamais reve-
« nir, âme inconsolée ? »
Tout ce pays, dans un diamètre de quarante lieues
est le sol indigène des écrivains et des poètes : Tite-
Live, Virgile, Catulle, Arioste, Guarini, les Strozzi,
les trois Bentivoglio, Bembo, Bartoli, Bojardo, Pinde-
monte, Varano, Monti, une foule d'autres hommes célè-
bres, ont été enfantés par cette terre des Muses. Le
Tasse même était Bergamasque d'origine. Je n'ai vu
des derniers poètes italiens qu'un des deux Pinde-
monte'. Je n'ai connu ni Cesarotti^, ni Monti^; j'aurais
été heureux de rencontrer Pellico et Manzoni, rayons
d'adieux de la gloire italienne. Les monts Euganéens,
que je traversais, se doraient de l'or du couchant
avec une agréable variété de formes et une grande
1. Hippolvte et Jean Pindemonte, nés tous les deux à Vérone.
Hippolyte, le plus célèbre des deux frères (1753-1828), est auteur
de plusieurs tragédies, de Poésies champêtres et d'une remar-
quable traduction de l'Odyssée en vers blancs. — Jean Pinde-
monte (1751-1812), député au Corps législatif italien, a aussi
écrit des tragédies publiées sous le titre de Componimenti tea-
trali (Venise, 1804, 4 vol. in-8<»).
2. Melchiorre Cesarotti (1730-1808) a publié, outre des traduc-
tions de Juvénal, de Démosthène, de trois tragédies de Voltaire
et des poèmes d'Ossian (son meilleur ouvrage), deux traductions
de l'Iliade, l'une en vers et l'autre en prose.
3. Vinconzo Monti (1754-1828) a chanté tour à tour la Papauté,
la Révolution, Napoléon et la domination autrichienne. Il avait
du reste un rare talent. Sa traduction en vers de ïlliade est
d'une grande beauté et son poème satirique contre la R/volutioa
française, la Bassvilliana (1793), est un chef-d'œuvre.
MÉMOIRES d'outre-tombe 275
pureté de lignes: un de ces monts ressemblait à la
principale pyramide de Saccarah, lorsqu'elle s im-
prime au soleil tombant sur l'horizon de la Libye.
Je continuai mon voyage la nuit par Rovigo ; une
nappe de brouillard couvrait la terre. Je ne vis le Pô
qu'au passage de Lagoscuro. La voiture s'arrêta; le
postillon appela le bac avec sa trompe. Le silence
était complet; seulement, de l'autre côté du fleuve, le
hurlement d'un chien et les cascades lointaines d'un
triple écho répondaient à son cor ; avant-scène de l'em-
pire élyséen du Tasse dans lequel nous allions entrer.
Un froissement sur l'eau, à travers le brouillard et
l'ombre, annonça le bac; il glissait le long de la cor-
delle soutenue sur des bateaux à l'ancre. Entre les
quatre et cinq heures du matin, j'arrivai le 16 à Fer-
rare ; je descendis à Vhôtel des Trois Couronnes ;
Madame y était attendue.
Mercredi 17.
Son Altesse Royale n'étant point arrivée, je visitai
l'église de Saint-Paul : je n'y ai vu que des tombes;
du reste, pas une âme, hormis celles de quelques
morts et la mienne qui ne vit guère. Au fond du
chœur pendait un tableau du Guerchin.
La cathédrale est trompeuse : vous apercevez un
front et des ûancs oii s'incrustent des bas-reliefs à
sujets sacrés et profanes. Sur cet extérieur régnent
encore d'autres ornements placés d'ordinaire à l'inté-
rieur des édifices gothiques, comme rudentures,
modillons arabes, soffites à nimbe, galeries à colon-
nettes, à ogives, à trèfles, ménagées dans l'épaisseur
des murs. Vous entrez, et vous restez ébahi à la vu©
276 MÉMOIRES d'outre-tombe
d'une église neuve à voûtes sphériques, à piliers mas-
sifs. Quelque chose de ces disparates existe en France
au physique et au moral : dans nos vieux châteaux on
pratique des cabinets modernes, force nids à rats,
alcôves et garde-robes. Pénétrez dans l'âme d'un bon
nombre de ces hommes armoriés de noms historiques,
qu'y trouvez-vous? des inclinations d'antichambre.
Je fus tout penaud à l'aspect de cette cathédrale :
elle semblait avoir été retournée comme une robe
mise à l'envers; bourgeoise du temps de Louis XV,
masquée en châtelaine du xii' siècle.
Ferrare, jadis tant agitée de ses femmes, de ses
plaisirs et de ses poètes, est presque déshabitée :
là où les rues sont larges, elles sont désertes, et
les moutons y pourraient paître. Les maisons déla-
brées ne se ravivent pas, ainsi qu'à Venise, par
l'architecture, les vaisseaux, la mer et la gaieté na-
tive du lieu. A la porte de la Romagne si malheu-
reuse, Ferrare, sous le joug d'une garnison d'Autri-
chiens, a du visage d'un persécuté : elle semble por-
ter le deuil éternel du Tasse ; prèle à tomber, elle se
courbe comme une vieille. Pour seul monument du
jour sort à moitié de terre un tribunal criminel, avec
des prisons non achevées. Qui mettra-t-on dans ces
cachots récents? la jeune Italie. Ces geôles neuves,
surmontées de grues et bordées d'échafaudages,
comme les palais de la ville de Didon, touchent à l'an-
cien cachot du chantre de la Jérusalem.
Ferrare, 18 septembre 1833.
S'il est une vie qui doive faire désespérer du bon-
heur pour les hommes de talent, c'est celle du Tasse
MÉMOIRES d'outre-tombe 277
Le beau ciel que ses yeux regardaient en s'ouvrant
au jour fut un ciel trompeur.
« Mes adversités, dit-il, commencèrent avec ma vie.
« La cruelle fortune m'arracha des bras de ma mère.
« Je me souviens de ses baisers mouillés de larmes,
« de ses prières que les vents ont emportées. Je ne
« devais plus presser mon visage contre son visage.
« D'un pas mal assuré comme Ascagne ou la jeune
« Camille, je suivis mon père errant et proscrit. C'est
« dans la pauvreté et l'exil que j'ai grandi. »
Torquato Tasso perdit à Ostille Bernardo Tasso. *
Torquato a tué Bernardo comme poète ; il l'a fait vivre
comme père.
Sorti de l'obscurité par la publication du Rinaldo,
Tasse fut appelé à Ferrare. Il y débuta au milieu des
fêtes du mariage d'Alphonse II avec l'archiduchesse
Barbe. Il y rencontra Léonore, sœur d'Alphonse :
l'amour et le malheur achevèrent de donner à son
génie toute sa beauté. « Je vis, raconte le poète pei-
« gnant dans VAminte la première cour de Ferrare,
« je vis des déesses et des nymphes charmantes, sans
« voile, sans nuage : je me sentis inspiré d'une nou-
« velle vertu, d'une divinité nouvelle, et je chantai la
« guerre et les héros... !»
La Tasse lisait les stances de la Gerusalemme, k
mesure qu'il les composait, aux deux sœurs d'Al-
phonse, Lucrèce et Léonore. On l'envoya auprès du
1. Bernardo Tasso (1493-1569), père de l'auteur de la Jérttsa-
lern délivrée, s'était acquis un assez grand renom littéraire «a
composant un Amadis de Gaule (Amadigi di Francia), poème
•n 100 chants et 57,000 vers. Il est encore auteur d'un poème de
Floridant, à'Eqlogues, d'Oder et d'Elégies, qui témoig'naDt d'an
esprit aimable et d'un talent facile.
278 MÉMOIRES d'outre-tombe
cardinal Hippolyte d'Esté, fixé à la cour de France :
il mit en gage ses vêtements et ses meubles pour
faire ce voyage, tandis que le cardinal qu'il honorait
de sa présence faisait à Charles IX le fastueux cadeau
de cent chevaux barbes avec leurs écuyers arabes
superbement vêtus. Laissé d'abord dans les écuries,
le Tasse fut ensuite présenté au roi poète, ami de
Ronsard. Dans une lettre qui nous est restée, il juge
les Français avec dureté. Il composa quelques vers de
sa Gerusalemme dans une abbaye d'hommes en
France dont le cardinal Hippolyte était pourvu ; c'é-
tait Châlis, près d'Ermenonville, oti devait rêver et
mourir J.-J. Rousseau : Dante aussi avait passé obs-
curément dans Paris.
Le Tasse retourna en Italie en 1571 et ne fut point
témoin de la Saint-Barthélémy. Il se rendit directe-
ment à Rome et de là revint à Ferrare. L'Aminte fut
jouée avec un grand succès. Tout en devenant le rival
d'Arioste, l'auteur de Renaud admirait à un tel point
l'auteur de Roland, qu'il refusait les hommages du
neveu de ce poète : « Ce laurier que vous m'offrez, lui
« écrivait-il, le jugement des savants, celui des gens
« du monde, et le mien même, l'ont déposé sur la tête
« de l'homme à qui le sang vous lie. Prosterné
« devant son image, je lui donne les titres les plus
« honorables que puissent me dicter l'affection et le
« respect. Je le proclamerai hautement mon père,
« mon seigneur et mon maître. »
Cette modestie, si inconnue de notre temps, ne
désarma point la jalousie. Torquato avait vu les fêtes
données par Venise à Henri III revenant de Pologne,
lorsqu'on imprima furtivement uo manuscrit de la
MÉMOIRES d'outre-tombe 279
Jérusalem : les minutieuses critiques des amis dont
le Tasse consultait le goût le vinrent alarmer. Peut-
être s'y montra-t-il trop sensible ; mais peut-être
avait-il bâti sur l'espérance de sa gloire le succès de
ses amours. Il se crut environné de pièges et de tra-
hisons; il fut obligé de défendre sa vie. Le séjour de
Belriguardo, où Goethe évoque son ombre*, ne le put
calmer : « De même que le rossignol (dit le grand
« poète allemand faisant parler le grand poète ita-
« lien), il exhalait de son sein malade d'amour l'har-
« monie de ses plaintes ; ses chants délicieux, sa
« mélancolie sacrée, captivaient l'oreille et le cœur...
« . . . . Qui a plus de droits à traverser
« mystérieusement les siècles que le secret d'un
« noble amour, confié au secret d'un chant sublime?..
« . . . . Qu'il est charmant (dit toujours Goethe
« interprète des sentiments de Léonore), qu'il est
« charmant de se contempler dans le beau génie de
« cet homme, de l'avoir à ses côtés dans l'éclat de
« cette vie, d'avancer avec lui d'un pas facile vers
« l'avenir! Dès lors le temps ne pourra rien sur toi,
« Léonore ; vivante dans les chants du poète, tu
« seras encore jeune, encore heureuse, quand les
« années t'auront emportée dans leur cours. »
Le chantre d'Herminie conjure Léonore (toujours
dans les vers du poète de la Germanie) de le reléguer
dans une de ses villa les plus solitaires : « Souffrez,
1 . Le drame de Torquato Tasso, par Goethe, est une des plus
belles œuvres du grand poète allemand. Si l'action est un peu
languissante, ce défaut est largement racheté par la beauté du
style, l'intérêt du dialogue et la profondeur du sentiment. Ce
drame, comme Ylphigénie en Tauride, du même poète, est écrit
en vers iambiques.
280 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« lui dit-il, que je sois votre esclave. Comme je soi-
« gnerai vos arbres! avec quelle précaution, en
« automne, je couvrirai votre citronnier de plantes
« légères ! Sous le verre des couches j'élèverai de
« belles fleurs. »
Le récit des amours du Tasse était perdu, Goethe
Ta retrouvé.
Les chagrins des Muses et les scrupules de la reli-
gion commencèrent à altérer la raison du Tasse. On
lui fît subir une détention passagère. Il s'échappa
presque nu : égaré dans les montagne», il emprunta
les haillons d'un berger, et, déguisé en pâtre, il arriva
chez sa sœur Gornélie. Les caresses de cette sœur et
l'attrait du pays natal apaisèrent un moment ses
souffrances : « Je voulais, disait-il, me retirer à Sor-
« rente comme dans un port paisible, quasi in porto
« di quiète. » Mais il ne put rester ou il était né ! Un
charme l'attirait à Ferrare: l'amour est la patrie.
Reçu froidement du duc Alphonse, il se retira de
nouveau ; il erra dans les petites cours de Mantoue,
d'Urbino, de Turin, chantant pour payer l'hospitalité.
Il disait au Metauro, ruisseau natal de Raphaël : « Fai-
« ble, mais glorieux enfant de l'Apennin, voyageur
« vagabond, je viens chercher sur tes bords la sûreté
« et mon repos. » Armide avait passé au berceau de
Raphaël ; elle devait présider aux enchantements
de la Farnésine.
Surpris par un orage aux environs de Verceil, le
Tasse célébra la nuit qu'il avait passée chez un gen-
tilhomme, dans le beau dialogue du Père de famille.
k Turin, on lui refusa l'entrée des portes, tant il était
dans un état misérable. Instruit qu'Alphonse allait
LE TASSE
Garnier frèrcG Editeurs
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE tHi
contracter un nouveau mariage, il reprend le chemin
de Ferrare. Un esprit divin s'attachait aux pas de ce
dieu caché sous l'habit des pasteurs d'Admète ; il
croyait voir cet esprit et l'entendre : un jour, étant
assis près du feu et apercevant la lumière du soleil
sur une fenêtre: « Ecco l'amico spirito che cortese-
« mente è venuto a favellarmi. Voilà l'esprit ami qui
« est venu courtoisement me parler. » Et Torquato
causait avec un rayon de soleil. Il rentra dans la ville
fatale comme l'oiseau fasciné se jette dans la gueule
du serpent ; méconnu et repoussé des courtisans,
outragé par les domestiques, 11 se répandit en
plaintes, et Alphonse le fit enfermer dans une maison
de fous à l'hôpital Sainte-Anne.
Alors le poète écrivait à un de ses amis : « Sous le
« poids de mes infortunes, j'ai renoncé à toute pensée
« de gloire ; je m'estimerais heureux si je pouvais
c seulement éteindre la soif qui me dévore... L'idée
« d'une captivité sans terme et l'indignation des mau-
« vais traitements que je subis augmentent mon dé-
« sespoir. La saleté de ma barbe, celle de mes che-
« veux et de mes vêtements, me rendent un objet de
« dégoût pour moi-même. »
Le prisonnier implorait toute la terre et jusqu'à
son impitoyable persécuteur ; il lirait de sa lyre des
accents qui auraient dû faire tomber les murs dont
on entourait ses misères.
Piango il morir ; non piango il morir solo,
Ma il modo. .
Mi saria di conforto, aver la tomba,
Gh' altra mole innalzar credea co' carmi.
282 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
« Je pleure le mourir ; je ne pleure pas seulement
« le mourir, mais la manière dont je meurs... Ce
« sera un secours d'avoir la tombe à celui qui croyait
« élever d'autres monuments par ses vers. »
Lord Byron a composé un poème des Lamentations
du Tasse ; mais il ne se peut quitter, et se substitue
partout aux personnages qu'il met en scène; comme
son génie manque de tendresse, ses lamentations ne
sont que des imprécations.
Le Tasse adressa au Conseil des anciens de Ber-
game cette supplique :
« Torquato Tasso, Bergamasque non-seulement
« d'origine, mais d'affection, ayant d'abord perdu
« l'héritage de son père, la dotde sa mère... et (après
« le servage de beaucoup d'années et les fatigues d'un
« temps bien long) n'ayant encore jamais perdu au
« milieu de tant de misères la foi qu'il a dans cette
« cité (Bergame), ose lui demander assistance. Qu'elle
« conjure le duc de Ferrare, jadis mon protecteur et
« mon bienfaiteur, de me rendre à ma patrie, à mes
« parents et à moi-même. L'infortuné Tasso supplie
« donc vos seigneuries (les magistrats de Bergame)
« d'envoyer monseigneur Licino ou quelque autre
« pour traiter de ma délivrance. La mémoire de leur
« bienfait ne finira qu'après ma vie. Di VV. SS.
« affezionatissimo servidore, Torquato Tasso^ prigione
« e infermo nel ospedal di SanVAnna in Ferrara. »
On refusait au Tasse de l'encre, des plumes, du
papier. Il avait chanté le magnanime Alphonse, et le
magnanime Alphonse plongeait au fond d'une loge
d'aliéné celui qui répandit sur sa tête ingrate un
éclat impérissable. Dans un sonnet plein de grâce, le
MÉMOIRES d'outre-tombb ' 283
prisonnier supplie une chatte de lui prêter la luisance
de ses yeux pour remplacer la lumière dont on Ta
privé : inoffensive raillerie qui prouve la mansuétude
du poète et l'excès de sa détresse . « Comme sur l'o-
« céan qu'infeste et obscurcit la tempête. ....
«s
« le pilote fatigué lève la tête, durant la nuit, vers
« les étoiles dont le pôle respendit, ainsi fais-je, ô
« belle chatte, dans ma mauvaise fortune. Tes yeux
« me semblent deux étoiles qui brillent devant moi...
« 0 chatte, lampe de mes veilles, (^ chatte bien-aimée!
M si Dieu vous garde de la bastonnade, si le ciel vous
« nourrit de chair et de lait, donnez-moi de la lumière
« pour écrire ces vers :
Fatemi luce a scriver queste carmi. »
La nuit, le Tasse se figurait entendre des bruits
étranges, des tintements de cloches funèbres ; des
spectres le tourmentaient. « Je n'en puis plus, s'é-
« criait-il, je succombe! » Attaqué d'une grave
maladie, il crut voir la Vierge le sauvant par miracle.
Egro io languiva, e d'alto, sonno awinto,
Giacea con guancia di pallor dipinta,
Quando di luce incoronata .....
Maria, pronta scendesti al mio dolore.
a Malade, je languissais vaincu du sommeil;... je
gisais, la pâleur répandue sur mes joues, quand,
de lumière couronnée,... Marie, tu descendis rapi-
dement à ma douleur. »
Montaigne visita le Tasse réduit à cet excès d'ad-
284 MÉMOIRES d'outre-tombe
versité, et ne lui témoigna aucune compassion. A la
même époque, Camoëns terminait sa vie dans un
hospice à Lisbonne ; qui le consolait mourant sur un
grabat? les vers du prisonnier de Ferrare. L'auteur
captif de la Jérusalem, admirant l'auteur mendiant
des Lusiades, disait à Vasco de Gama : « Réjouis-toi
« d'être chanté par le poète qui tant déploya son vol
« glorieux, que tes vaisseaux rapides n'allèrent pas
« aussi loin. »
Tant' oltre stende il glorioso volo
Che i tuoi spalraati legni andar men lungo.
Ainsi retentissait la voix de l'Éridan au bord du
Tage ; ainsi, à travers les mers, se félicitaient d'un
hôpital à l'autre, à la honte de l'espèce humaine,
deux illustres patients de même génie et de même
destinée.
Que de rois, de grands et de sots, aujourd'hui noyés
dans l'oubli, se croyant, vers la fin du xvi" siècle, des
personnages dignes de mémoire, ignoraient jusqu'aux
noms du Tasse et de Camoëns 1 En 1754, on lut pour
la première fois « le nom de Washington dans le récit
« d'un obscur combat donné dans les forêts entre une
« troupe de Français, d'Anglais et de sauvages : quel
« est le commis à Versailles, ou le pourvoyeur du
« Parc-aux- Cerfs, quel est surtout l'homme de cour
« ou d'académie qui aurait voulu changer son nom à
« cette époque contre le nom de ce planteur araéri-
« cain * ? »
1. Mes Études historiques. Cr.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE ^83
Ferrare, 18 septembre 1833.
L'envie s'était empressée de répandre son poison
sur des plaies ouvertes. L'Académie delaCruscaavait
déclaré: « que la Jérusalem délivrée était une lourde
« et froide compilation, d'un style obscur et inégal,
« pleine de vers ridicules, de mots barbares, ne ra-
« chetant par aucune beauté ses innombrables dé-
« fauts. » Le fanatisme pour Arioste avait dicté cet
arrêt. Mais le cri de l'admiration populaire étouffa les
blasphèmes académiques : il ne fut plus possible au
duc Alphonse de prolonger la captivité d'un homme
qui n'était coupable que de l'avoir chanté. Le pape
réclama la délivrance de l'honneur de l'Italie.
Sorti de prison, le Tasse n'en fut pas plus heureux.
Léonore était morte. Il se traîna de ville en ville avec
ses chagrins. A Lorette, près de mourir de faim, il
fut au moment, dit un de ses biographes, « de tendre
« la main qui avait bâti le palais d'Armide ». A Naples,
il éprouva quelques doux sentiments de patrie.
« Voilà, disait-il les lieux d'où je suis parti enfant...
« Après tant d'années, je reviens blanchi, malade à
« ma rive native. »
, . . E donde
Partii fanciuUo, or dopo tanti lustri
Torno
Canuto ed egro aile native sponde.
Il préféra à des demeures somptueuses une cellule
au couvent de Montoliveto. Dans un voyage qu'il fit
à Rome, la fièvre l'ayant saisi, un hôpital fut encore
son refuge.
De Rome et de Florence revenu à Naples, s'en pre-
286 MÉMOIRES d'outre-tombe
nant de ses maux à son poème immortel, il le refit et
le gâta. Il commença ses chants délie sette giornate
del mondo creato, sujet traité par Du Bartas*. Le Tasse
fait sortir Eve du sein d'Adam, tandis que Dieu « ar-
« rosait d'un sommeil paisible les membres de notre
« premier père assoupi. »
Ed irrigô di placida quiète
Tutte le membra al sonnachioso. . ,
Le poète amollit l'image biblique, et, dans les douces
créations de sa lyre, la femme n'est plus que le pre-
mier songe de l'homme. Le chagrin de laisser ina-
chevé un pieux travail qu'il regardait comme un
hymne expiatoire détermina le Tasse mourant à con-
damner à la destruction ses chants profanes.
Moins respecté de la société que des voleurs, le
poète reçut de Marc Sciarra, fameux chef de condot-
tierri, l'ofiFre d'une escorte pour le conduire à Rome.
Présenté au Vatican, le pape lui adressa ces mots :
« Torquato, vous honorerez cette couronne qui ho-
« nora ceux qui la portèrent avant vous. » Éloge que
la postérité a confirmé. Le Tasse répondait aux éloges
en répétant ce vers de Sénèque :
Magaifica verba mors prope admota excutit.
« La mort va rabattre bientôt de ces paroles magni-
« fiques. »
Attaqué d'un mal qu'il pressentait devoir guérir
tous les autres, il se retira au couvent de Saint-
Onufre, le 1" d'avril 1595. Il monta à son dernier
1. Dans le plus célèbre de ses poèmes, la Semaine ou La
Créatio/i en sept journées (1579).
MÉMOIRES d'outre-tombe 287
a?ile pendant une tempête de vent et de pluie. Les
moines le reçurent à la porte où s'effacent aujourd'hui
les fresques du Dominiquin. Il salua les pères : « Je
« viens mourir au milieu de vous. » Cloîtres hospita-
liers, déserts de religion et de poésie, vous avez prêté
votre solitude à Dante proscrit et au Tasse mou-
rant!
Tous les secours furent inutiles. A la septième ma-
tinée de la fièvre, le médecin du pape déclara au ma-
lade qu'il conservait peu d'espérance. Le Tasse l'em-
brassa et le remercia de lui avoir annoncé une aussi
bonne nouvelle. Ensuite il regarda le ciel et, avec une
abondante effusion du cœur, il rendit grâces au Dieu
des miséricordes.
Sa faiblesse augmentant, il voulut recevoir l'eucha-
ristie à l'église du monastère : il s'y traîna appuyé sur
les religieux et revint porté dans leurs bras. Lorsqu'il
fut étendu de nouveau sur sa couche, le prieur l'in-
terrogea à propos de ses dernières volontés.
« Je me suis bien peu soucié des biens de la for-
« tune durant la vie; j'y tiens encore moins à la mort.
« Je n'ai point de testament à faire.
« — Où marquez- vous votre sépulture?
« — Dans votre église, si vous daignez tant honorer
« ma dépouille.
« — Voulez-vous dicter vous-même votre épi-
« taphe? »
Or, se tournant vers son confesseur: « Mon père,
« écrivez: Je rends mon âme à Dieu qui me l'a
« donnée, et mon corps à la terre dont il fut tiré. Je
« lègue à ce monastère l'image sacrée de mon Ré-
« dempteur. >»
288 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
Il prit dans se^ mains an crucifix qu'il avait reçu
du pape et le pressa sur ses lèvres.
Sept jours s'écoulèrent encore. Le chrétien éprouvé
ayant sollicité la faveur des saintes huiles, survint le
cardinal Cintio, apportant la bénédiction du souve-
rain pontife. Le moribond en montra une grande
joie. « Voici, dit-il, la couronne que j'étais venu
« chercher à Rome : j'espère triompher demain avec
elle. »
Virgile fit prier Auguste de jeter au feu V Enéide;
le Tasse supplia Cintio de brûler la Jérusalem. En-
suite, il désira rester seul à seul avec son cruci-
fix
Le cardinal n'avait pas gagné la porte, que ses
larmes, violemment retenues, débordèrent : la cloche
sonna l'agonie, et les religieux, psalmodiant les
prières des morts, pleurèrent et se lamentèrent dans
les cloîtres. A ce bruit, Torquato dit aux charitables
solitaires (il lui semblait les voir errer autour de lui
comme des ombres) : « Mes amis, vous me croyez
« laisser; je vous précède seulement. »
Dès lors il n'eut d'entretien qu'avec son confesseur
et quelques pères de grande doctrine. Près de rendre
le dernier soupir, on recueillit de sa bouche cette
stance, fruit de l'expérience de sa vie : « Si la mort
« n'était pas, il n'y aurait au monde rien de plus
« misérable que l'homme. » Le 25 avril 1595, vers le
SQilieu du jour, le poète s'écria : « In manus tuas,
« Domine ; . . »
Le reste du verset fut à peine entendu, comme
prononcé par un voyageur qui s'éloigne.
L'auteur de la Henriade s'éteint à l'hôtel de Villette,
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 289
sur un quai de la Seine, et repousse les secours de
l'Église ; le chantre de la Jérusalem expire chrétien à
Saint-Onufre ; comparez, et voyez ce que la foi ajoute
de beauté à la mort.
Tout ce qu'on rapporte du triomphe posthume du
Tasse me paraît suspect. Sa mauvaise fortune eut
encore plus d'obstination qu'on ne l'a supposé. Il ne
mourut point à l'heure désignée de son triomphe, il
survécut vingt-cinq jours à ce triomphe projeté. Il ne
mentit point à sa destinée; il ne fut jamais couronné,
pas même après sa mort; on ne présenta point ses
restes au Capitole en habit de sénateur au milieu du
concours et des larmes du peuple; il fut enterré,
ainsi qu'il l'avait ordonné, dans l'église de Saint-
Onufre. La pierre dont on le recouvrit (toujours
d'après son désir) ne présentait ni date ni nom;
dix ans après, Manso, marquis délia Villa, dernier
ami du Tasse et hôte de Milton, composa l'admirable
épitaphe : « Hic jacet Torquâtus Tassus. » Manso
parvint difficilement à la faire inciser : car les moines,
religieux observateurs des volontés testamentaires,
s'opposaient à toute inscription; et pourtant, sans
l'Aie jacet^ ou les mots Torquati Tassi ossa, les
cendres du Tasse eussent été perdues à l'ermitage du
Janicule, comme l'ont été celles du Poussin à San
Lorenzo in Lucina.
Le cardinal Cintio forma le dessein d'ériger un
mausolée au chantre du saint sépulcrs; dessein
avorté. Le cardinal Bevilacqua rédigea une pompeuse
épitaphe destinée à la table d'un autre mausolée
futur, et la chose en resta là. Deux siècles plus tard,
le frère de Napoléon s'occupa d'un monument h
VI. 19
290 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Sorrento : Joseph troqua bientôt le berceau du Tasse
pour la tombe du Cid.
Enfin, de nos jours, une grande décoration funèbre
est commencée en mémoire de l'Homère italien, jadis
pauvre et errant comme l'Homère grec : l'ouvrage
s'achèvera-t-il? Pour moi, je préfère au tumulus de
marbre la petite pierre de la chapelle dont j'ai parlé
ainsi dans Yltinéraire : « Je cherchai [à Venise, 1806)^
« dans une église déserte, le tombeau de ce dernier
« peintre {le Titien) et j'eus quelque peine à le trou-
« ver : la même chose m'était arrivée à Rome (en
« 1803) pour le tombeau du Tasse. Après tout, les
« cendres d'un poète religieux et infortuné ne sont
« pas trop mal placées dans un ermitage. Le chantre
« de la Jérusalem semble s'être réfugié dans cette
« sépulture ignorée, comme pour échapper aux per-
« sécutions des hommes; il remplit le monde de sa
« renommée et repose lui-même inconnu sous l'oran-
« ger* de Saint-Onufre. »
La commission italienne chargée des travaux nécro-
lithes me pria de quêter en France et de distribuer
les indulgences des Muses à chaque fidèle donateur
de quelques deniers au monument du poète. Juillet
1830 est arrivé; ma fortune et mon crédit ont pris
de la destinée des cendres du Tasse. Ces cendres
semblent posséder une vertu qui rejette toute opu-
lence, repousse tout éclat, se dérobe à tous honneurs;
il faut de grands tombeaux aux petits hommes et de
petits tombeaux aux grands.
Le Dieu qui rit de tous mes songes, me précipitant
i. J'ai eu raison de dire l'oranger. C'est un oranger qui est
dans les préaux de Sainl-Onufre. (Note de Paris, IS-W ) Ch.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 291
du Janiculeavec les vieux pères conscrits, m'a ramené
d'un<3 autre manière auprès du Tasse. Ici je puis
juger encore mieux du poète dont les trois filles sont
nées à Ferrare : Armide, Herminie et Glorinde.
Qu'est-ce aujourd'hui que la maison d'Esté? qui
pense aux Obizzo, aux Nicolas, aux Hercule? Quel
noai reste dans ces palais ? le nom de Léonore. Que
cherche-t-on à Ferrare? la demeure d'Alphonse? non,
la prison du Tasse. Où va-t-on processionnellemenl
de siècle en siècle? au sépulcre du persécuteur? non,
au cachot du persécuté.
Le Tasse remporte dans ces lieux une victoire plus
mémorable : il fait oublier l'Arioste ; l'étranger
quitte les os du chantre de Roland au Musée, et
court chercher la loge du chantre de Renaud à
Sainte-Anne. Le sérieux convient à la tombe : on
abandonne l'homme qui a ri pour l'homme qui a
pleuré. Pendant la vie, le bonheur peut avoir son
mérite ; après la mort, il perd son prix ; aux yeux de
l'avenir il n'y a de beau que les existences malheu-
reuses. A ces martyrs de l'intelligence, impitoya-
blement immolés sur la terre, les adversités sont
comptées en accroissement de gloire; ils dorment au
sépulcre avep leurs immortelles souffrances, comme
des rois avec leur couronne. Nous autres vulgaires
infortunés, nous sommes trop peu de chose pour que
nos peines deviennent dans la postérité la parure de
notre vie. Dépouillé de tout en achevant ma course,
ma tombe ne me sera pas un temple, mais un lieu de
rafraîchissement; je n'aurai point le sort du Tasse;
je tromperai les tendres et harmonieuses prédictions
de l'amitié *
292 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Le Tasse, errant de ville en ville,
Un jour accablé de ses maux,
S'assit près du laurier fertile
Qui, sur la tombe de Virgile,
Etend toujours ses verts rameaux', etc.
Je me hâtai de porter mes hommages à ce fils des
Muses, si bien consolé par ses frères : riche ambassa-
deur, j'avais souscrit pour son mausolée à Rome:
indigent pèlerin à la suite de Vûjtil, j'allai m'age-
nouiller à sa prison de Ferrare. Je sais qu'on élève
des doutes assez fondés sur l'identité des lieux;
mais, comme tous les vrais croyants, je nargue l'his-
toire; cette crypte, quoi qu'on en dise, est l'endroit
même que le pazzo per amore habita sept années
entières; on passait nécessairement par ces cloîtres;
on arrivait à cette geôle où le jour se glissait à travers
les barreaux de fer d'un soupirail, oii la voûte ram-
pante qui glace votre tête dégoutte l'eau salpètrée sur
un sol humide qui paralyse vos pieds.
Aux murs, en dehors de la prison, et tout autour
du guichet, on lit les noms des adorateurs du dieu :
la statue de Memnon, frémissante d'harmonie sous le
toucher de l'aurore, était couverte des déclarations
des divers témoins du prodige. Je n'ai point char-
bonné mon ex-voto; ']e me suis caché dans la foule,
dont les prières secrètes doivent être, en raison de
leur humilité même, plus agréables au ciel.
Les bâtiments dans lesquels s'enclôt aujourd'hui la
prison du Tasse dépendent d'un hôpital ouvert à
toutes les infirmités ; on les a mises sous la protec-
1. C'est la première des belles stances que M. de Fontaaes'
adressa en 1810 à l'auteur des Martyrs.
MÉMOIRES d'outre-tombe 293
tion des saints : Sancto Torquato sacrum. A quelque
distance de la loge bénie est une cour délabrée; au
milieu de cette cour, le concierge cultive un parterre
environné d'une haie de mauves; la palissade, d'un
vert tendre, était chargée de larges et belles fleurs.
J'ai cueilli une de ces roses de la couleur du deuil des
rois, et qui me semblait croître au pied d'un Cal
vaire. Le génie est un Christ; méconnu, persécuté^
battu de verges, couronné d'épines, mis en croix
pour et par les hommes, il meurt en leur laissant la
lumière et ressuscite adoré.
Ferrare, 18 septembre 1833.
Sorti le 18 au matin, en revenant aux Trois-Cou-
ronnes, j'ai trouvé la rue encombrée de peuple; les
voisins béaient aux fenêtres. Une garde de cent
hommes des troupes autrichiennes et papalines occu-
pait l'auberge. Le corps des officiers de la garnison,
les magistrats de la ville, les généraux, le prolégat,
attendaient Madame, dont un courrier aux armes de
France avait annoncé l'arrivée. L'escalier et les salons
étaient ornés de fleurs. Oncques ne fut plus belle
réception pour une exilée.
A l'apparition des voitures, le tambour battit aux
champs, la musique des régiments éclata, les soldats
présentèrent les armes. Madame, parmi la presse, eut
peine à descendre de sa calèche arrêtée à la porte de
l'hôtellerie; j'étais accouru; elle me reconnut au mi-
lieu de la cohue. A travers les autorités constituées et
les mendiants qui se jettaient sur elle, elle me tendit
la main en me disant : « Mon fils est votre roi : aidez-
€ moi donc à passer. » Je ne la trouvai pas trop
294 MÉMOIRES D'OUIRE-TOMBE
changée, bien qu'amaigrie ; elle avait quelque chose
d'une petite fille éveillée.
Je marchais devant elle; elle donnait le bras à M, de
Lucchesi; madame de Podenas* la suivait. Nous mon-
tâmes les escaliers et entrâmes dans les appartements
entre deux rangs de grenadiers, au fracas des armes,
au bruit des fanfares, aux vivat des spectateurs. On
me prenait pour le majordome, on s'adressait à moi
pour être présenté à la mère de Henri V. Mon nom
se liait à ces noms dans Tesprit de la foule.
Il faut savoir que Madame, depuis Palerme jusqu'à
Ferrare, a été reçue avec les mêmes respects, malgré-
les notes des envoyés de Louis-Philippe. M. de Broglie
ayant eu la bravoure de demander au pape le renvoi
de la proscrite, le cardinal Bernetti répondit : « Rome
« a toujours été l'asile des grandeurs tombées. Si
« dans ses derniers temps la famille de Bonaparte
« trouva un refuge auprès du Père des fidèles, à plus
« forte raison la même hospitalité doit-elle être
« exercée envers la famille des rois très chrétiens. »
Je crois peu à cette dépêche, mais j'étais vivement
frappé d'un contraste ; en France, le gouvernement
prodigue des insultes à une femme dont il a peur;
en Italie, on ne se souvient que du nom, du courage
et des malheurs de madame la duchesse de Berry.
l. La marquise de Podenas, dame d'honneur de la duchesse
de Berry, était une demoiselle de Nadaillac. Elle eut un fils qui
épousa M"e Yermoloff, dont le père vendit le château de Kirch-
berg au duc de Blacas, traitant pour le compte de Charles X.
Lan de ses petit-fils s'engagea dans les zouaves en 1870; frappé
d'une balle au front à Champigny, il dit aux hommes qui vou-
laient le relever : « Ne pensez pas à moi, mais à l'honneur de
TOtre drapeau. » (Mémoires du duc des Cars, p. rr).
MÉMOIRES d'outre-tombe 295
Je fus obligé d'accepter mon rôle improvisé de pre-
mier gentilhomme de la chambre. La princesse était
extrêmement drôle : elle portait une robe de toile
grisâtre, serrée à la taille ; sur sa tête, une espèce de
petit bonnet de veuve, ou de béguin d'enfant ou de
pensionnaire en pénitence. Elle allait çà et là, comme
un hanneton; elle courait à l'étourdie, d'un air
assuré, au milieu des curieux, de même qu'elle se
dépêchait dans les bois de la Vendée. Elle ne regar
dait et ne reconnaissait personne; j'étais obligé de
l'arrêter irrespectueusement par sa robe, ou de lui
barrer le chemin en lui disant : « Madame, voilà le
« commandant autrichien, l'officier en blanc ; Ma-
" dame, voilà le commandant des troupes pontificales,
« l'officier en bleu; Madame, voilà le prolégat, le
i< grand jeune abbé en noir. » Elle s'arrêtait, disait
quelques mots en italien ou en français, pas trop
justes, mais rondement, franchement, gentiment, et
qui, dans leur déplaisance, ne déplaisaient pas :
c'était une espèce d'allure ne ressemblant à rien de
connu. J'en sentais presque de l'embarras, et pour-
tant je n'éprouvais aucune inquiétude sur l'effet pro-
duit par la petite échappée des flammes et de la geôle.
Une confusion comique survenait. Je dois dire une
chose avec toute la réserve de la modestie : le vain
bruit de ma vie augmente à mesure que le silence
réel de cette vie s'accroît. Je ne puis descendre au-
jourd'hui dans une auberge, en France ou à l'étranger,
que je n'y sois immédiatement assiégé. Pour la
vieille Italie, je suis le défenseur de la religion; pour
la jeune, le défenseur de la liberté; pour les auto-
rités, j'ai l'honneur d'être la Sua Eccellenza gia am-
Î96 MÉMOIRES d'outre-tombe
basciadore di Francia à Vérone et à Rome. Des dames,
toutes sans doute d'une rare beauté, ont prêté la
langue d'Angélique et d'Aquilan le Noir à la Flori-
dienne Atala et au More Aben-Hamet. Je vois donc
arriver des écoliers, des vieux abbés à larges calottes,
des femmes dont je remercie les traductions et les
grâces; puis des mendicanti^ trop bien élevés pour
croire qt^'un ci-devant ambassadeur est aussi gueux
que leurs seigneuries.
Or, mes admirateurs étaient accourus à l'hôtel des
Trois-Couronnes, avec la foule attirée par madame la
duchesse de Berry : ils me rencognaient dans l'angle
d'une fenêtre et me commençaient une harangue
qu'ils allaient achever à Marie-Caroline. Dans le
trouble des esprits, les deux troupes se trompaient
quelquefois de patron et de patronne : j'étais salué
de Votre Altesse royale et Madame me raconta qu'on
l'avait complimentée sur le Génie du christianisme :
nous échangions nos renoreimées. La princesse était
charmée d'avoir fait un ouvrage en quatre volumes,
et moi j'étais fier d'avoir été pris pour la fille des rois.
Tout à coup la princesse disparut : elle s'en alla à
pied, avec le comte Lucchesi, voir la loge du Tasse;
elle se connaissait en prisons. La mère de l'orphelin
banni, de l'enfant héritier de saint Louis, Marie-Caro-
line sortie de la forteresse de Blaye, ne cherchant dans
la ville de Renée de France que le cachot d'un poète,
est une chose unique dans l'histoire de la fortune et
de la gloire humaine. Les vénérables de Prague au-
raient cent fois passé à Ferrare sans qu'une idée
pareille leur fût venue dans la tête; mais madame de
Berry est Napolitaine, elle est compatriote du Tasse
MÉMOIRES d'outre-tombe 297
qui disait : Ho desiderio di Napoli, come Vaiiiyne ben
disposte, dcl paradiso : « J'ai désir de Naples, comme
« les âmes bien disposées ont désir du paradis. »
J'étais dans l'opposition et en disgrâce; les ordon-
nances se mitonnaient clandestinement au château
et reposaient encore en joie et en secret au fond des
cœurs : un jour la duchesse de Berry aperçut une
gravure représentant le chantre de la Jérusalem aux
barreaux de sa loge : « J'espère, dit-elle, que nous
« verrons bientôt comme cela Chateaubriand. » Pa-
roles de prospérité, dont il ne faut pas plus tenir
compte que d'un propos échappé dans l'ivresse. Je
devais rejoindre Madame au cachot même du Tasse,
après avoir subi pour elle les prisons de la police.
Quelle élévation de sentiments dans la noble prin-
cesse, quelle marque d'estime elle m'a donnée en
s'adressant à moi à l'heure de son infortune, après le
souhait qu'elle avait formé I Si son premier vœu élevait
trop haut mes talents, sa confiance s'est moins trom-
pée sur mon caractère.
Ferrare, 18 septembre 1833.
M. de Saint-Priesl*, madame de Saint-Priest et
1. Saint-Priest (Emmanuel-Louis-Marie Guignard, vicomte
de), né à Paris le 6 décembre 1789, mort au château de Lamotte
(Hérault), le 27 octobre 1881. Il suivit sa famille à Saint-Péters-
bourg lors de l'émigration, et en 1805 entra dans l'armée russe
où il servit jusqu'à la chute de Napoléon. Colonel en 1814, il fut
fait prisonnier; l'ordre de le fusiller, envoyé par l'Empereur fut
intercepté par les Cosaques. Il s'échappa, servit avec ardeur la
cause du gouvernement royal, tenta pendant les Cent-Jours de
soulever les populations du Midi, s'embarqua à Marseille à la
DOQTelle de la capitulation de la Pallud, fut pris par un corsaire
de Tunis, et, après quelques semaines de captivité, put gagner
TEspagne et rentrer à k seconde Restauration. Il fut Mors
298 MÉMOIRES d'outre-tombe
M. A. Sala* arrivèrent. Celui-ci avait été officier dans
la garde royale, et il a été substitué dans mes affaires
de librairie à M. Delloye^, major dans la même
garde.
Bommé maréchal de camp, gentilhomme d'honneur du duc d'An-
gonlême et inspecteur d'infanterie. En 1823, il prit part à l'ex-
pédition d'Espagne, où sa conduite lui valut le grade de lieute-
nant-général. Ambassadeur à Berlin (1825), puis à Madrid (1827),
il négocia le traité par lequell'Espagne s'engageait à rembourser
k la France, par annuités de 4 millions, sa dette de 80 millions.
Au mois d'août 1830, il donna sa démission et fut nommé par le
roi Ferdinand VII grand d'Espagne et duc d'Almazan. Derenu
l'un des conseillers de la duchesse de Berry, il fut l'un des prin-
cipaux organisateurs de la tentative royaliste de 1832, et s'em-
barqua avec la princesse sur le Carlo-Alberto. Arrêté à la Cio-
tat, au moment où il débarquait, et traduit devant la cour d'as-
sises de Montbrison, ainsi que les autres prévenus de l'affaire
du Carlo- Alberto et de la « conspiration de Marseille », il fut
acquitté, le 15 mars 1833, de même que tous ses co-accusés. A
peine libre, il alla rejoindre en Italie la duchesse de Berry. Il
fat élu, en 1848, représentant de l'Hérault à l'Assemblée légis-
lative, où il fut l'un des chefs de la majorité. Sous le second
Empire, il fut l'an des serviteurs les plus zélés et les plus intel-
ligents du comte de Chambord, qui lui écrivit en 1867, sur la
situation politique, une lettre qui eut un grand retentissement.
1. Sur M. Adolphe Sala, voir au tome V la note 2 de la
page 287.
2. Ancien officier de la garde royale, démissionnaire en 1830,
M. Delloye s'était fait libraire. Il n'éditait guère, comme de rai-
son, que des ouvrages royalistes. Ce fut lui qui, en 1836, quand
Chateaubriand était dans les plus grands embarras d'argent, sut
trouver une combinaison satisfaisante pour les intérêts et les
intentions de l'illustre écrivain. La société formée par M. Deiloye
garantissait à M. et à M™« de Chateaubriand une rente viagère
honorable, lui fournissait les sommes dont il avait besoin dans
le moment, et ajournait à des époques éloignées la publication
des Mémoires d'Outre- Tombe, du Congrès de Vérone, et des
œuvres auxquelles l'auteur voudrait consacrer les loisirs que le»
événements lui avaient faits.
Le 30 juin 1836, Chateaubriand adressa à l'honorable éditeo»
la lettre suivante :
MÉMOIRES d'outre-tombe 299
Deux heures après l'arrivée de Madame, j'avais vu
mademoiselle Lebeschu, ma compatriote; elle s'é-
tait empressée de me dire les espérances qu'on vou-
lait bien fonder sur moi. Mademoiselle Lesbeschu
figure dans le procès du Carlo Alberto^.
Revenue de sa poétique Visitation, la duchesse de
Berry m'a fait appeler : elle m'attendait avec M. le
comte Lucchesi et madame de Podenas.
Le comte Lucchesi Palli est grand et brun : Ma-
dame le dit Tancrède par les femmes. Ses manières
avec la princesse sa femme, sont un chef-d'œuvre de
convenance; ni humbles, ni arrogantes, mélange
respectueux de l'autorité du mari et de la soumission
du sujet.
« A Monsieur H.-D. Delloye, lieutenant-colonel
en retraite, chevalier de l'Ordre royal de Saint-Louis et de la
Légion d'honneur.
Paris, ce 30 juin 1836,
• Voilà, Monsieur, notre affaire en bon train ; aussitôt le MiV
ton achevé, je me suis remis aux Mémoires, et j'ai fait commen-
cer la copie que je dois vous livrer dans les premiers mois de
l'année piochaine. Je me félicite, Monsieur d'avoir rencontré uu
brave et loyal officier de la garde royale qui a terminé une
aflaire qui, sans lui, n'aurait peut-être jamais fini. C'est donc à
vous, Monsieur, que j'aurai dû le repos de ma vie et, ce qui
m'importe ie plus, celui de Madame de Chateaubriand. Dieu ai-
dant, le reste ira bien, et j'espère que ni vous, ni les action-
naires, dans un temps donné, n'auront à regretter d'être deve-
nus les propriétaires de mes Mémoires.
m Croyez, je vous prie, Monsieur, à mon sincère dévouement,
et ayez l'assurance de ma considération très distinguée.
« Chateaubriand. »
1. M"» Mathilde Lebeschu, ancienne femme des atours de la
duchesse de Berry. Elle avait suivi la princesse en exil et s'était
embarquée avec elle sur le Carlo- Alberto, le 21 avril 1832. Pour-
suivie, comme le vicomte de Saint-Priest et M. Adolphe Sala, elle
fat, comme eux, acquittée à Montbrison, le 15 mars 1833.
300 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Madame m'a sur-le-champ parlé d'affaires ; elle m*a
remercié de m'être rendu à son invitation; elle m'a
dit qu'elle allait à Prague, non seulement pour se
réunir à sa famille, mais pour obtenir l'acte de D)a-
jorité de son fils : puis elle m'a déclaré qu'elle m'em-
menait avec elle.
Cette déclaration, à laquelle je ne m'étais pas at-
tendu, me consterna: retourner à Prague I Je présen-
tai les objections qui se présentèrent à mon esprit.
Si j'allais à Prague avec Madame et si elle obtenait
ce qu'elle désire, l'honneur de la victoire n'appartien-
drait pas tout entier à la mère de Henri V, et ce serait
un mal ; si Charles X s'obtinait à refuser l'acte de majo-
rité, moi présent (comme j'étais persuadé qu'il -le
ferait), je perdrais mon crédit. Il me semblait donc
meilleur de me garder comme une réserve, dans le
cas où Madame manquerait sa négociation.
Son Altesse Royale combattit ces raisons • elle sou-
tint qu'elle n'aurait aucune force à Prague si je ne
l'accompagnais ; que je faisais peur à ses grands
parents, qu'elle consentait à me laisser l'éclat de la
victoire et l'honneur d'attacher mon nom à l'avène-
«Jient de son fils.
M. et madame de Saint-Priest entrèrent au milieu
de ce débat et insistèrent dans le sens de la princesse.
Je persistai dans mon refus. On annonça le dîner.
Madame fut très gaie. Elle me raconta ses contestes,
à Blaye, avec le général Bugeaud, de la façon la plus
amusante. Bugeaud l'attaquait sur la politique et se
fâchait ; Madame se fâchait plus que lui : ils criaient
comme deux aigles et elle le chassait de la chambre.
Son Altesse Royale s'abstint de certains détails dont
MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBB 30i
elle m'aurait peut-être fait part si j'étais resté avec
elle. Elle ne lâcha pas Bugeaud ; elle raccommodait
de toutes pièces : « Vous savez, me dit-elle, que je
« vous ai demandé quatre fois? Bugeaud fît passer
« mes demandes à d'Ârgout. D'Argout répondit à
« Bugeaud qu'il était une bête, qu'il aurait dû refuser
« tout d'abord votre admission sur l'étiquette du sac:
« il est de bon goût, ce M. d'Argout. » Madame appuyait
sur ces deux mots pour rimer, avec son accent italien.
Cependant le bruit de mon refus s'étant répandu
inquiéta nos fidèles. Mademoiselle Lebeschu vint après
le dîner me chapitrer dans ma chambre ; M, de Saint-
Priest, homme d'esprit et de raison, me dépêcha
d'abord M. Sala, puis il le remplaça et me pressa à
son tour. « On avait fait partir M. de La Ferronnays
« à Hradschin,afin de lever les premières difficultés'.
« M. de Montbel était arrivé ; il était chargé d'aller
* à Rome lever le contrat de mariage rédigé en bonne
• et due forme, et qui était déposé entre les main»
<' du cardinal Zurla. * »
« En supposant, a continué M. de Saint-Priest, que
« Charles X se refuse à l'acte de majorité, ne serait-il
« pas bon que Madame obtînt une déclaration de son
o fils ? Quelle devrait être cette déclaration ? — Une
« note fort courte, ai-je répondu, dans laquelle Henri
« protesterait contre l'usurpation de Philippe. »
1. Sur la mission confiée par la duchesse de Berry au comte
Auguste de la Ferronnays et sur le voyage de ce dernier à
Prague (août et septembre 1833), voir le récit de M. de la Fer-
ronnays, publié par le Marquis Costa de Beauregard dans le
Correspondant du 25 janvier 1899.
2. Voir l'Appendice N« II : le Mariage morganatique de Im
iuchesse de Berw.
302' MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
M. de Saint- Priest a porté mes paroles à Madame.
Ma résistance continuait d'occuper les enlours de la
princesse. Madame de Saint-Priest, par la noblesse de
ses sentiments, paraissait la plus vive dans ses
regrets. Madame de Podenas n'avait point perdu l'ha-
biLude de ce sourire serein qui montre ses belles
dents : son calme était plus sensible au milieu de notre
agitation.
Nous ne ressemblions pas mal à une troupe ambu-
lante de comédiens français jouant à Ferrare, par la
permission de messieurs les magistrats de la ville, la
Princesse fugitive, ou la Mère persécutée. Le théâtre
présentait à droite la prison du Tasse, à gauche la
maison de l'Ârioste ; au fond le château où se donnè-
rent les fêtes de Léonore et d'Alphonse. Cette royauté
sans royaume, ces émois d'une cour renfermée dans
deux calèches errantes, laquelle avait le soir pour
palais l'hôtel desTrois-Couronnes; ces conseils d'État
tenus dans une chambre d'auberge, tout cela complé-
tait la diversité des scènes de ma fortune. Je quittais
dans les coulisses mon heaume de chevalier et je
reprenais mon chapeau de paille; je voyageais avec la
monarchie de droit roulée dans mon porte-manteau,
tandis que la monarchie de fait étalait ses fanfrelu-
ches aux Tuileries. Voltaire appelle toutes les royau-
tés à passer leur carnaval à Venise avec Achmet III :
Ivan, empereur de toutes les Russies, Charles-Edouard,
roi d'Angleterre, les deux rois des Polacres, Théo-
dore, roi de Corse, et quatre Altesses Sérénissimes.
« Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue et la
« barque est prête. — Sire votre majesté partira
« quand elle voudra. — Ma foi, sire, on ne veut plus
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 303
* faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus, et
« nous pourrions bien être coffrés cette nuit. »
Pour moi, je dirai comme Candide : « Messieurs,
« pourquoi êtes-vous tous rois? Je vous avoue que
« ni moi ni Martin ne le sommes. »
Il était onze heures du soir ; j'espérais avoir gagné
mon procès et obtenu de Madame mon laisser-passer.
J'étais loin de compte 1 Madame ne quitte pas si vite
une volonté ; elle ne m'avait point interrogé sur la
France, parce que, préoccupée de ma résistance à son
dessein, c'était là son affaire du moment. M. de Saint-
Priest, entrant dans ma chambre, m'apporta la mi-
nute d'une lettre que Son Altesse Royale se proposait
d'écrire à Charles X. « Comment, m'écriai-je. Madame
« persiste dans sa résolution ? Elle veut que je porte
« cette lettre ? mais il me serait impossible, même
« matériellement, de traverser l'Allemagne ; mon
« passe-port n'est que pour la Suisse et l'Italie.
« — Vous nous accompagnerez jusqu'à la frontière
« d'Autriche, repartit M. de Saint-Priest ; Madame
« vous prendra dans sa voiture ; la frontière fran-
« chie, vous rentrerez dans votre calèche et vous
« arriverez trente-six heures avant nous. »
Je courus chez la princesse ; je renouvelai mes ins-
tances : la mère de Henri V me dit : « Ne m'abandon-
« nez pas. » Ce mot mit fin à la lutte; je cédai;
Madame parut pleine de joie. * Pauvre femme 1 elle
i. Chateaubriand écrivait le lenaemain à M=^» Récamier :
« Jeudi, 19 septembre 1833. — Tout est changé. On veut ab-
•olument que j'aille jusque au terme du voyage où l'on n'ose
arriver sans moi. Toutes mes résistances ont été inutiles; il a
fallu me résigner. Je pars donc. Cela prolongera mon absence
d'an mois. Je Tais envoyer Hyacinthe à Paris, qui vous porter»
304 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
avait tant pleuré ! commeDt aurais-je pu résister au
courage, à l'adv-ircité, à la grandeur déchue, réduits
à se cacher sous ma protection! Une autre princesse,
madame la dauphine, m'avait aussi remercié de mes
inutiles services : Carlsbad et Ferrare étaient deux
exils de divers soleils, et j'y avais recueilli les plus
nobles honneurs de ma vie.
Madame partit d'assez grand matin, le 19, pour
Padoue, où elle me donna rendi.z-vous ; elle devait
s'arrêter au Catajo, chez le duc Modène. J'avais cent
choses à voir à Ferrare, des palais, des tableaux, des
manuscrits, il fallut me contenter de la prison du
Tasse. Je me mis en route quelques heures après Son
Altesse Royale. J'arrivai de nuit à Padoue. J'envoyai
Hyacinthe chercher à Venise mon mince bagage d'éco-
lier allemand, et je me couchai tristement à VÉtoUe
d'or, qui n'a jamais été la mienne.
Padoue, 20 septembre 1833.
Le vendredi, 20 septembre, je passai une partie de
la matinée à écrire à mes amis mon changement de
destination. Arrivèrent successivement les personnes
de la suite de Madame,
N'ayant plus rien à faire, je sortis avec un cicérone.
Nous visitâmes les deux églises de Sainte-Justine et de
Saint-Antoine de Padoue. La première, ouvrage de Jé-
rôme de Brescia, est d'une grande majesté : du bas de la
nef, on n'aperçoit pas une seule des fenêtres percées
très-haut, de sorte que l'église est éclairée sans qu'on
un« longue lettre et des détails. Rien ne m'a plus coûté dans m<i
vie que ce dernier sacrifice, si ce n'esi celai de ma démission de
Rome. »
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 305
sache par où s'introduit la lumière. Cette église a plu-
sieurs bons tableaux de Paul Véronèse, de Liberi, de
Palma, etc.
Saint-Antoine de Padoue {il Santo) présente un
monument gothique grécisé, style particulier aux
anciennes églises de la Vénétie. La chapelle Saint-
Antoine est de Jacques Sansovino et de François son
fils : on s'en aperçoit de prime abord ; les ornements
et la forme sont dans le goût de la loggetta du clo-
cher de Saint-Marc.
Une signora en robe verte, en chapeau de paille re-
couvert d'une voile, priait devant la chapelle du saint,
un domestique en livrée priait également derrière
elle: je supposai qu'elle faisait un vœu pour le soula-
gement de quelque mal moral ou physique; je ne me
trompais pas ; je la retrouvai dans la rue : femme
d'une quarantaine d'années, pâle, maigre, marchant
roide et d'un air souffrant, j'avais deviné son amour
ou sa paralysie. Elle était sortie de l'église avec l'es-
pérance : dans l'espace de temps qu'elle offrait au
ciel sa fervente oraison, n'oubliait-elle pas sa douleur,
n'était-elle pas réellement guérie?
// Santo abonde en mausolées; celui de Bembo ' est
célèbre. Au cloître on rencontre la tombe du jeune
d'Orbesan, mort en 1595.
Galtus eram, putavi, morior, spes una parentum 1
1. Le cardinal Pierre Bembo (1470-1547), secrétaire de Léon X
pour les lettres latines. Le monument élevé à Bembo dans l'in-
èériear de Saint-Antoine de Padoue b_l une des plus belles
œuvres de la renaissance italienne ; son buste, ouvrage exquia
de Cattaneo Danese, est ju-t^onnt vanté par Vasari et par
i'Arétiiu
20
VI.
306 MÉMOIRES d'outre-tombe
L'épitaphe française d'Orbesan se termine par un
vers qu'un grand poète voudrait avoir fait :
Car il n'est si beau jour qui n'amène sa nuit.
Charles-Gui Patin' est enterré à la cathédrale : son
drôle de père ne le put sauver, lui qui avait traité un
gentilhomme âgé de sept ans, lequel fut saigné treize
fois et fut guéri dans quinze jours, comme par mira-
cle.
Les anciens excellaient dans l'inscription funèbre :
• Ici repose Épictète, disait son cippe, esclave, con-
« trefait, pauvre comme Irus, et pourtant le favori
« des dieux. »
Camoëns, parmi les modernes, a composé la plus
magnifique des épitaphes, celle de Jean III de Portu-
gal: « Qui gît dans ce grand sépulcre? quel est celui
« que désignent les illustres armoiries de ce massif
« écusson ? Rien ! car c'est à cela qu'arrive toute
« chose... Que la terre lui soit aussi légère à cette
« heure qu'il fut autrefois pesant au More. »
i>!jou cicérone padouan était un bavard, fort diffé-
rent de mon Antonio de Venise ; il me parlait à tout
1. Charles Patin, né à Paris le 23 février 1633, mort à Padoue
le 10 octobre 1693, fils du célèbre médecin et écrivain français
Gui Patin, exerçait lui-même avec distinction la médecine à
Paris lorsqu'il dut s'expatrier en lt68 sous le coup d'une accusa-
tion vague et grave. Il fut soupçonné d'avoir introduit en France
des libelles contraires au roi ou aux personnes royales. Il s'éta-
blit à Padoue, et y occupa successivement les chaires de méde-
cine et de chirurgie. On doit à Charles Patin plusieurs ouvrages
de numismatique et d'archéologie, notamment une Introduction
à r histoire par la connaissance des médailles, souvent réimpri*
mée sous le titre d'Histoire des médaille*.
MÉMOIRES d'outre-tombe 307
propos de ce grand tyran Angelo : ' le long des rues
il m'annonçait chaque boutique et chaque café; au
Sanlo, il me voulait absolument montrer la langue
bien conservée du prédicateur de l'Adriatique. La
tradition de ces sermons ne viendrait-elle pas de ces
chansons que, dans le moyen dge, les pêcheurs (à
l'exemple des anciens Grecs) chantaient aux poissons
pour les charmer? Il nous reste encore quelques-unes
de ces ballades pélagiennes en anglo-saxon.
De Tite-Live, ^ point de nouvelles; de son vivant,
j'aurais volontiers, comme l'habitant de Gades, fait
exprès le voyage de Rome pour le voir ; j'aurais volon-
tiers, comme Panormita, vendu mon champ pour
acheter quelques fragments de Vhistoire romaine, ou,
comme Henri IV, promis une province pour une
Décade^. Un mercier de Saumur n'en était pas là; il
Hit tout simplement couvrir des battoirs un manus-
ïrit de Tite-Live, à lui vendu, en guise de vieux
papiers, par l'apothicaire du couvent de l'abbaye de
Fonte vrault.
Quand je rentrai à l'Étoile d'or, Hyacinthe était re»-
Tenu de Venise. Je lui avais recommandé de passer
chez Zanze, et de faire mes excuses d'être parti sans
îa voir. Il trouva la mère et la fille dans une grande
colère ; elle venait de lire Le mie Prigioni. La mère
1. Angelo Malipieri, potestat de Padoue. Lorsque Chateaubriand
écrivait cette page (20 septembre 1833), Victor Hugo n'avait pas
encore fait jouer son drame à'Angeîo, dont la première repré-
sentation a eu lieu au Théâtre-Français le 28 avril 1835.
2. Tite-Live est né à Padoue en 59 avant J.-C, et il est mort
dans la même ville en 17 après J.-C.
3. L'Histoire de Rome par Tite-Live comprenait cent quarante-
deux livres. Nous n'en possédons que trente-cinq. Elle est divi-
sée en Décades, ou groupes de dix livres.
308 MÉMOIRES d'outre-tombe
disait que Silvio était un scélérat, il s'était permis
d'écrire que Brollo l'avait tiré, lui Pellico, par une
jambe, lorsque lui Pellico était monté sur une table.
La fille s'écriait : « Pellico est un calomniateur; c'est
« de plus un ingrat. Après les services que je lui ai
« rendus, il cherche à me déshonorer. » Elle mena-
çait de faire saisir l'ouvrage et d'attaquer l'auteur
devant les tribunaux; elle avait commencé une réfu-
tation du livre: Zanze est non-seulement une artiste,
mais une femme de lettres.
Hyacinthe la pria de me donner la réfutation non
achevée ; elle hésita, puis elle lui remit le manuscrit' :
elle était pâle et fatiguée de son travail. La vieille
geôlière prétendait toujours vendre la broderie de sa
fille et l'ouvrage en mosaïque. Si jamais je retourne
à Venise, je m'acquitterai mieux envers madame
Brollo que je ne l'ai fait envers Abou Gosch, chef des
Arabes des montagnes de Jérusalem ; je lui avais pro
mis, à celui-ci, une coufTe de riz de Damiette, et je
ne la lui ai jamais envoyée.
Voici le commentaire de Zanze:
« La Veneziana maravigliandosi che contro di essa
« vi sieno personache abbia avutto ardire di scrivere
« pezze di un romanzo formalto ed empitto di impie
« falsità, si lagna fortemente contro l'auttore mentre
« polteva servirsi di altra persona onde dar sfogo al
« suc talento, ma non prendersi spasso di una gio-
i. Chateaubriand écrit de Padoue, le 20 septembre, àM™eRè»
tomier : « J'étais asse^ content de ma course italienne. A
t^eniee, imaginez-vous que j'avais retrouvé la Zanze l et que
.'étais à la découverte du plus beau roman du monde I L'his-
toire est venue l'étrangler; enfin, vous en verrez le premier
chapitre. »
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 309
« vine onesta di educazione e religione, e questa sli-
« matta ed amatta e conosciutta a fonda da tutti.
« Comme Silvio puo dire che nella età mia di 13
« anni (che talli erano, alorquando lui dice di avermi
« conosciuta), comme puô dire che io fossi giornariera-
« mente statta a visitarlo nella sua abitazione? se io
« giuro di essere statta se non pochissime volte, e
« sempre accompagnata o dal padre, o madre, o fra-
« tello? Comme puô egli dire che io le abbia confi-
« datto un amore, che io era sempre aile mie scuoUe,
« e che appena cominciavo a conoscere, anzi non an-
« cor poteva ne conosceva mondo, ma solo dedicatta
« alli doveri di religione, a quelli di doverosa figlia,
« e sempre occupatta a miei lavori, che quesLi erano
« il mio sollo piacere? Io giuro che non ho mai par-
« latto con lui, ne di amore, ne di altra qualsiasi
« cosa. Sollo se qualche volte io Io vedeva, Io guar-
a dava con ochio di pielà, poichè il mio cuore era per
« ogni mio simille, pieno di compazione; anzi io
« odiava il luogo che per sola combinazione mio
« padre si ritrovava : perché altro impiego Io aveva
« sempre occupatto; ma dopo essere stato un bravo
« soldato, avendo bene servito la repubblica e poi il
« suo sovrano, fù statto ammesso contro sua volontà,
« non che di quella di sua famiglia, in quell' impiego.
« Falsissimo è che io abbia mai preso una mano del
« sopradetto Silvio, ne comme padre, ne comme fra-
« tello; prima, perché abenchè giovinetta e priva di
« esperienza, avevo abastanza avutta educazione onde
« conoscere il mio dovere. Comme puô egli dire di
« esser statto da me abbraciatto, che io non avrei
« fatto questo con un fratello nemeno ; talli erano li
310 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBB
« scrupoli che aveva il mio cuore, stante l'educa-
« zione avutta nelli conventi, ove il mio padre mi
« aveva sempre mantenuta.
« Bensî vero sarà che lui a fondo mi conoscha più di
« quello che io possa conoscer lui, mentremi sentiv*
« giornarieramente in compagnia di miei fralelli, iû
« una stanza a lui vicina; che questa era il luogo ove
« dormiva e studiava li miei sopradetti fratelli, e
« comme mi era lecitto di stare con loro? comme pud
« egli dire che io ciarlassi con lui degli affari di mia
« famiglia, che sfogava il mio cuore conlro il riguore
* di mia madré c benevolenza del padre, che io non
« aveva molivo alcuno di lagnarmi di essa, ma fù da
« me sempre ammalta ?
« E comme puô egli dire di avermi sgridatta aven-
« dogli portato un cativo caffè ? Che io non so se
« alcuna persona posia dire di aver avutto ardire di
« sgridarmi : anzi di avermi per soUa sua bontà tutti
« stimata.
« Mi formo mille maraviglie che un uomo di spirito
« et di tallenti abbia ardire di vantarsi di simile cose
« ingiuste conlro una giovine onesLa, onde farle per-
« dere quella stima che lutti professa per essa, non
« che l'amore di un rispetoso consorte, la sua pace e
« tranquilità in mezzo il bracio di sua famiglia e
« lîglia.
« Io mi trovo oltremodo sdegnatta contro questo
« auttore, per avermi esposta in questo modo in un
« publico libro, di più di tanto prendersi spaso del
m nominare ogni momento il mio nome.
« Ha pure avutto riguardo nel mettere il nome di
« Tremerello in cambio di quello di Mandricardo;
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 311
« che taie era il nome del servo che cosl bene le por-
« tava ambaciatte. E questo io potrei farle certo, per-
< chè sapeva quanto infedelle lui era ed interessato :
<■ che pur per mangiare e bevere avrebe sacrificatto
" (jualuiique persona ; lui era un perfido contre tutti
•■ coloro che per sua disgrazia capitavano poveri e non
V poleva mangiarlo quanto voleva; trattava questi
" infelici pegio di bestie. Ma quando io vedeva, lo
<* sgridava e lo diceva a mio padre, non potendo il
» mio cuore vedere simili tratti verso il suc simile.
«. Lui ero buono sollamente con chi le donava una
« buona mancia e bene le dava a mangiare. — II
« cielo le perdoni I Ma avrà da render conto délie sue
« cative opère verso suoi simili, e per l'odio che a me
t< professava et per le coressioni che io le faceva. Per
* taie cativo sogelto Silvio a avutto riguardo, et per
« me che non meritava di essere esposta, non ha
« avutto il minimo riguardo.
« Ma io ben saprô ricorere, ove mi ver mi verane
« fatta una vera giustizia, mentre non intendo ne
« voglio esser, ne per bene ne malle, nominatta in
« publico.
« lo sono felice in bracio a un marito, che tanto
« mi amo, e ch'è veramente evirtuosamente coriposto,
« benconoscendo il mio sentimento, non chevedendo
« il mio operare : e dovrô a cagione di un uomo che
* si è presso un punto sopra di me, onde dar forza
« alli suoi mal fondati scritti, essendo questi posti in
« falso !
« Silvio perdonerà il mio furore ; ma doveva lui
« bene aspetarselo quando al chiaro io era dal suo
« operatto.
312 MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE
« Questa è la ricompensa di quanto ha fatto la mia
« famiglia, avendolo trattatto con quella umanità,
« che mérita ogni creatura cadutta in talli disgrazie,
« e non trattata come era li ordini !
« lo intanto faccio qualunque giuramento, che
« tutto quello che fù detto a mio riguardo, dà falso.
« Forse Silvio sarà statto malle informato di me ; ma
« non puô egli dire con verità talli cose non essendo
« vere, ma sollo per avère un piîi forte motivo onde
« fondare il suo romanzo.
« Vorei dire di più ; ma le occupazioni di mia fami-
« glia non mi permette di perdere di più tempo.
« Sollo ringraziarô intanto il signor Silvio col suo
« operare e di avermi senza colpa veruna posto in
« seno una continua inquietudine e forse una perpétua
« infelicità. >
TElADUCTIOl».
« La Vénitienne va s'émerveillant que quelqu'un
« ait eu le courage d'écrire contre elle deux scènes
« d'un roman formé et rempli de faussetés impies.
« Elle se plaint fortement de l'auteur qui se pouvait
« servir d'une autre personne pour donner carrière à
« son talent, et non prendre pour jouet une jeune
« fille honnête d'éducation et de religion, estimée, ai-
« mée et connue à fond de tous.
« Comment Silvio peut-il dire qu'à mon âge de
m treize ans (qui étaient mes ans lorsqu'il dit m'avoir
« connue); comment peut-il dire que j'allais journel-
« lement le visiter dans sa demeure, si je jure de n'y
c être allée que très peu de fois, et toujours accompa-
MÉMOIRES D OLTRE-TOMBB 313
« gnée ou de mon père, ou de ma mère, ou d'un frère?
« Comment peut-il dire que je lui ai confié un amour,
« moi qui étais toujours à mes écoles, moi qui, à peine
« commençant à savoir quelque chose, ne pouvais
« connaître ni l'amour, ni le monde ; seulement con-
« sacrée que j'étais aux devoirs de la religion, à ceux
« d'une obéissante fille, toujours occupée de mes tra-
a vaux, mes seuls plaisirs?
« Je jure que je ne lui ai jamais parlé (à Pellico) ni
€ d'amour, ni de quoi que ce soit ; mais si quelque-
« fois je le voyais, je le regardais d'un œil de pitié,
« parce que mon cœur était pour chacun de mes sem-
« blables plein de compassion. Aussi je haïssais le
« lieu où mon père se trouvait par fortune : il avait
« toujours occupé une autre place ; mais après avoir
« été un brave soldat, ayant bien servi la République
« et ensuite son souverain, il fut mis contre sa volonté
« et celle de sa famille dans cet emploi.
« Il est très faux [falsissimo) que j'aie jamais pris
« une main du susdit Silvio, ni comme celle de mon
« père, ni comme celle de mon frère ; premièrement
« parce que, bien que jeunette et privée d'expérience,
« j'avais suffisamment reçu d'éducation pour connaî-
« tre mes devoirs.
« Commentpeut-il dire avoir été par moi embrassé,
« moi qui n'aurais pas fait cela avec un frère même.
« tels étaient les scrupules qu'avait imprimés dans
€ mon cœur l'éducation reçue dans les couvents où
« mon père m'avait maintenue 1
a Vraiment, il arrivera que j'ai été plus connue de
« lui (Pellico) qu'il ne le pouvait être de moi I Je me tt,
« nais journellement en la compagnie de mes frères
314 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« dans une chambre à lui voisine (laquelle était le
« lieu où dormaient et étudiaient mes susdits frères);
" or, puisqu'il m'était loisible de demeurer avec eux,
s comment peut-il dire que je discourais avec lui des
« affaires de ma famille, que je soulageais mon cœur,
« au sujet de la rigueur de ma mère et de la bonté de
« mon père ? Loin d'avoir un petit motif de me plain-
« dre d'elle, elle fut par moi toujours aimée.
« Gomment peut-il dire qu'il a crié contre moi pour
« lui avoir apporté de mauvais café? Je ne sache per-
« sonne qui puisse dire avoir eu l'audace de crier
« contre moi, m'ayant tous estimée par leur seule
« bonté.
« Je me fais mille étonnements de ce qu'un homme
«I d'esprit et de talent ait eu le courage de se vanter
« injustement de semblables choses contre une jeune
« fille honnête, ce qui pourrait lui faire perdre l'es-
« time que tous professent pour elle, et encore l'a-
« mour d'un respectable mari, lui faire perdre sa paix
« et sa tranquilité dans les bras de sa famile et de sa
« Hlle.
« Je me trouve indignée outre mesure contre cet
« auteur pour m'avoir exposée de cette manière dans
« un livre publié, et pour avoir pris une si grande
« liberté de citer mon nom à chaque instant.
« Et pourtant il a eu l'attention d'écrire le nom de
« Tremerello au lieu de celui de Mandricardo, nom de
« celui qui si bien lui portait des messages. Et celui-
« là je pourrais le lui faire connaître avec certitude,
« parce que je savais combien il lui était infidèle et
« combien intéressé. Pour boire et manger il aurait
« sacrifié tout le monde ; il était perfide à tous ceux
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 313
« qui, pour leur malheur, lui arrivaient pauyres, et qui
* ne pouvaient autant l'engraisser qu'il aurait voulu.
« Il traitait ces malheureux pire que des bêtes; mais
«^ quand je le voyais, je lui adressais des reproches et
« le disais à mon père, mon cœur ne pouvant sup-
« porter de pareils traitements envers mon sembla-
« ble. Lui fMandricardo) était bon seulement avec
« ceux qui leur donnaient la buona manda et lui don-
« naient bien à manger ; le ciel lui pardonne ! mais il
« aura à rendre compte de ses mauvaises actions en-
« vers ses semblables, et de la haine qu'il me portait
« à cause des remontrances que je lui faisais. Pour
«« un tel mauvais sujet Silvio a eu des délicatesses, et
« pour moi, qui ne méritais pas d'être exposée, il n'a
« pas eu le moindre égard.
« Mais moi je saurai bien recourir oti il me sera
« fait une véritable justice; je n'entends pas, je ne
« veux pas être, soit en bien, soit en mal, nommée
« en public.
« Je suis heureuse dans les bras d'un mari qui
« m'aime tant, et qui est vraiment et vertueusement
« payé de retour. Il connaît bien non-seulement ma
« conduite, mais mes sentiments. Et jedevrai, à cause
« d'un homme qui juge à propos de m'exploiter dans
« l'intérêt de ses écrits mal fondés et remplis de faus-
« setés 1
a Silvio me pardonnera ma fureur, mais il devait
« s'y attendre, alors que je viendrais à connaître
« clairement sa conduite à mon égard.
« Voilà la récompense de tout ce qu'a fait ma
« famille, l'ayant traité (Pellico) avec cette humanité
« que mérite chaque créature tombée en une pareille
316 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
« disgrâce, et ne lavant pas traité selon les ordres.
« Et moi cependant je fais le serment que tout ce
« qui a été dit à mon égard est faux. Peut-être Silvio
« aura été mal informé à mon égard, mais il ne peut
« dire avec vérité des choses qui, n'étant pas vraies,
« lui sont seulement un motif plus fort de fonder son
« roman.
« Je voudrais en dire davantage; mais les occupa-
« tiens de ma famille ne me permettent pas de per-
« dre plus de temps. Seulement je rends grâces au
« signor Silvio de son ouvrage et de m'avoir, inno-
a cente de faute, mis dans le sein une continuelle
« inquiétude, et peut-être une perpétuelle infélicité. »
Cette traduction littérale est loin de rendre la verve
féminine, la grâce étrangère, la naïveté animée du
texte; le dialecte dont se sert Zanze exhale un par-
fum du sol impossible à transfuser dans une autre
langue. Vapologie avec ses phrases incorrectes, nébu-
leuses, inachevées, comme les extrémités vagues d'un
groupe de l'AIbane; le manuscrit, avec son orthogra-
phe défectueuse ou vénitienne, est un monument de
femme grecque, mais de ces femmes de l'époque où
les évéques de Thessalie chantaient les amours de
Théagène et de Chariclée. Je préfère les deux pages
de la petite geôlière à tous les dialogues de la grande
Isotte, qui cependant a plaidé pour Èvecontre Adam, '
comme Zanze plaide pour elle-même contre Pellico.
1. La grande Isotte était une aame savante du xv» siècle, qui
TJvail à Vérone et s'appelait Isotta Nogarola. Elle plaida pour
Eve dans un Dialogue, qui remplit un bel in-quarto, publié à
Venise, chez les Aide, sous ce titre : Dialogus quo ut)'ùm Adam
vel Eva magis peecaverit, quœstio satis nota,ted non adeo ex~
plicata, continetur.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 317
Mes belles compatriotes provençales d'autrefois rap-
pellent davantage la fille de Venise par l'idiome de
ces générations intermédiaires, chez lesquelles la lan-
gue du vaincu n'est pas encore entièrement morte et
la langue du vainqueur pas encore entièrement for-
mée.
Qui de Pellico ou de Zanze a raison? de quoi s'agit-
il aux débats? d'une simple confidence, d'un embras-
sement douteux, lequel, au fond, ne s'adresse peut-
être pas à celui qui le reçoit, La vive épousée ne veut
pas se reconnaître dans la délicieuse éphèbe repré-
sentée par le captif ; mais elle conteste le fait avec
tant de charme, qu'elle le prouve en le niant. Le por-
trait de Zanze dans le mémoire du demandeur est si
ressemblant, qu'on le retrouve dans la réplique de la
défenderesse: même sentiment de religion et d'huma-
nité, même réserve, même ton de mystère, même
désinvolture molle et tendre.
Zanze est pleine de puissance lorsqu'elle affirme,
avec une candeur passionnée, qu'elle n'aurait pas osé
embrasser son propre frère, à plus forte raison M. Pel-
lico. La piété filiale de Zanze est extrêmement tou-
chante, lorsqu'elle transforme BroUo en un vieux so^
dat de la république, réduit à l'état de geôlier joer sola
combinazione.
Zanze est tout admirable dans cette remarque : Pel-
lico a caché le nom d'un homme pervers, et il n'a pas
craint de révéler celui d'une innocente créature com-
patissante aux misères des prisonniers.
Zanze n'est point séduite par l'idée d'être immor-
telle dans un ouvrage immortel ; cette idée ne lui vient
pas même à l'esprit : elle n'est frappée que de l'in-
318 MÉMOIRES d'outre-tombe
discrétion d'un homme ; cet homme, à en croire l'of-
fensée, sacrifie la réputation d'une femme aux jeux
de son talent, sans souci du mal dont il peut être la
cause, ne pensant qu'à faire un roman au profil de sa
renommée. Une crainte visible domine Zanze : les
révélations d'un prisonnier n'éveilleront-elles pas la
jalousie d'un époux?
Le mouvement qui termine Vapologie est pathéti-
que et éloquent:
« Je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage, et
« de m'avoir, innocente de faute, mis dans le sein
« une continuelle inquiétude et peut-être une perpé-
'« tuelle infélicité, » una continua inquietudine e forse
una perpétua in félicita.
Sur ces dernières lignes écrites d'une main fati-
guée, on voit la trace de quelques larmes.
Moi, étranger au procès, je ne veux rien perdre. Je
tiens donc que la Zanze de Mie Prigioni est la Zanze
selon les Muses, et que la Zanze de Vapologie est la
Zanze selon l'histoire. J'efface le petit défaut de taille
que j'avais cru voir dans la fille du vieux soldat de la
république ; je me suis trompé : Angélique de la pri-
son de Silvio est faite comme la tige d'un jonc, comme
.e stipe d'un palmier. Je lui déclare que, dans mes
Mémoires, aucun personnage ne me plaît autant
qu'elle, sans en excepter ma sylphide. Entre Pellico
et Zanze elle-même, à l'aide du manuscrit dont je suis
dépositaire, grande merveille sera si la Veneziana ne
va pas à la postérité 1 Oui, Zanze, vous prendrez place
parmi les ombres de femmes qui naissent au-
tour du poète, lorsqu'il rêve au son de sa lyre. Ces
ombres délici^t-îs, orphelines d'une harmonie expirée
MÉMOIRES d'outre-tombe 319
et d'un songe évanoui, restent vivantes entre la terre
et le ciel, et habitent à la fois leur double patrie. « Le
a beau paradis n'aurait pas ses grâces complètes si tu
« n'y étais, » dit un troubadour à sa maîtresse absente
par la mort.
Padoue, 20 septembre 1833.
L'histoire est encore venue étrangler le roman. J'a-
chevais à peine de lire à l'Étoile d'or la défense de
Zanze, que M. de Saint- Priest entre dans ma cham-
bre en disant: « Voici du nouveau. » Une lettre de
Son Altesse Royale nous apprenait que le gouverneur
du royaume lombard-vénitien s'étaitprésenté au Catajo
et qu'il avait annoncé à la princesse l'impossibilité où
il se trouvait de la laisser continuer son voyage.
Madame désirait mon départ immédiat.
Dans ce moment un aide de camp du gouverneur
frappe à ma porte et me demande s'il me convient de
recevoir son général. Pour toute réponse, je me rends
à l'appartement de Son Excellence, descendue comme
moi à l'Étoile d'or.
C'était un excellent homme que le gouverneur.
€ Imaginez-vous, monsieur le vicomte, me dit-il,
« que mes ordres contre madame la duchesse de
« Berry étaient du 28 août: Son Altesse Royale m'avait
« fait dire qu'elle avait des passe-ports d'une date
« postérieure et une lettre de mon empereur. Voilà
« que, le 17 de ce mois de septembre, je reçois au
« milieu de la nuit une estafette : une dépêche, datée
« du 15, de Vienne, m'enjoint d'exécuter les premiers
« ordres du 28 août, et de pas laisser s'avancer
« madame la duchesse de Berry au delà d'Udine ou
320 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
« de Trieste. Voyez, cher et illustre vicomte, quel
« grand malheur pour moi I arrêter une princesse
« que j'admire et respecte, si elle ne se veut pas con-
« former au désir de mon souverain ! caria princesse
k ne m'a pas bien reçu ; elle m'a dit qu'elle ferait ce
« qui lui plairait. Cher vicomte, si vous pouviez obte-
« nir de Son Altesse Royale qu'elle restât à Venise ou
« à Trieste en attendant de nouvelles instructions de
« ma cour ? Je viserai votre passe-port pour Prague ;
« vous vous y rendrez tout de suite sans éprouver le
« moindre empêchement, et vous arrangerez tout
« cela ; car certainement ma cour n'a fait que céder à
« des demandes. Rendez-moi, je vous en prie, ce ser-
« vice. »
J'étais touché de la candeur du noble militaire. Ea
rapprochant la date du 15 septembre de celle de mon
départ de Paris, 3 du même mois, je fus frappé d'une
idée : mon entrevue avec Madame et la coïncidence de
la majorité de Henri V pouvaient avoir effrayé le gou-
vernement de Philippe. Une dépêche de M. le duc de
Broglie, transmise par une note de M. le comte de
Sainte-ÂulaireS avait peut-être déterminé la chancel-
lerie de Vienne à renouveler la prohibition du 28 août.
Il est possible que j'augure mal et que le fait que je
soupçonne n'ait pas eu lieu; mais deux gentilshommes,
tous deux pairs de France de Louis XVIII, tous deux
violateurs de leur serment, étaient bien dignes, après
tout, d'être contre une femme, mère de leur roi légi-
time, les instruments d'une aussi généreuse poUti
1. Sur le comte de Sainte-Aulaire, voir au tome V, ia note de
la page 380. — Il était, en 1833, ambassadeur de France à
Vienne.
MÉMOIRES d'outre-tombe 321
que. Faut-il s'étonner si la France aujourd'hui se con-
firme de plus en plus dans la haute opinion qu'elle a
des gens de cour d'autrefois?
Je me donnai garde de montrer le fond de ma pen-
sée. La persécution avait changé mes dispositions au
sujet du voyage de Prague ; j'étais maintenant aussi
désireux de l'entreprendre seul dans les intérêts de
ma souveraine, que j'avais été opposé à le faire avec
elle lorsque les chemins lui étaient ouverts. Je dissi-
mulai mes vrais sentiments, et, voulant entretenir le
gouverneur dans la bonne volonté de me donner un
passe-port, j'augmentai sa loyale inquiétude ; je répon-
dis:
« Monsieur le gouverneur, vou» rne proposez une
« chose difficile. Vous connaissez madame la duchesse
« de Berry ; ce n'est pas une femme que l'on mène
« comme on veut: si elle a pris son parti, rien ne la
« fera changer. Qui sait? il lui convient peut-être
« d être arrrêtée par l'empereur d'Autriche, son oncle,
« comme elle a été mise au cachot par Louis-Philippe,
«son oncle 1 Les rois légitimes et les rois illégitimes
« agiront les uns comme les autres ; Louis-Philippe
« aura détrôné le fils de Henri IV, François II empê-
« chera la réunion de la mère et du fils ; M. le prince
« de Metternich relèvera M. le général Bugeaud dans
« son poste, c'est à merveille. »
Le gouverneur était hors de lui : « Ah I vicomte,
« que vous avez raison I cette propagande, elle est
« partout I cette jeunesse ne nous écoute plus ! pas
« encore autant dans l'État vénitien que dans la Lom-
« hardie et le Piémont. — Et la Romagne 1 me suis-
« écrié, et Naples ! et la Sicile ! et les rives du Rhin f
VI. 21
322 MÉMOIRES d'outre-tombe
« et le monde entier ! — Ah I ah ! ah 1 criait le goa-
« verneur, nous ne pouvons pas rester ainsi : tou«-
« jours l'épée au poing, une armée sous les armes,
« sans nous battre. La France et l'Angleterre en
i< exemple à nos peuples ! Une jeune Italie maintenant,
•< après les carbonari I La jeune Italie 1 Qui a jamais
« entendu parler de ça ?
« — Monsieur, ai -je dit, je ferai tous mes efforts
a pour déterminer Madame à vous donner quelques
*< jours ; vous aurez la bonté de m'accorder un passe-
« port: cette condescendance peut seule empêcher Son
« Altesse Royale de suivre sa première résolution.
« — Je prendrai sur moi, me dit le gouverneur
« rassuré, de laisser Madame traverser Venise se
« rendant à Trieste ; si elle traîne un peu sur les che-
* mins, elle atteindra tout juste cette dernière ville
« avec les ordres que vous allez chercher, et nous
« serons délivrés. Le délégué de Padoue vous don-
« nera le visa pour Prague, en échange duquel vous
« laisserez une lettre annonçant la résolution de Son
« Altesse Royale de ne point dépasser Trieste. Quel
« temps! quel temps I Je me félicite d'être vieux,
M cher et illustre vicomte, pour ne pas voir ce qui ar-
« rivera. »
En insistant sur le passe-port, je me reprochais in-
térieurement d'abuser peut-être un peu de la parfaite
droiture du gouverneur, car il pourrait devenir plus
coupable de m'avoir laissé aller en Bohême que d'a-
voir cédé à la duchesse de Berry. Toute ma crainte
était qu'une fine mouche de la police italienne ne mît
des obstacles au visa. Quand le délégué de Padoue
vint chez moi, je lui trouvai une mine de secrétariat.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 3'^
un maintien de protocole, un air de préfecture comme
à un homme nourri aux administrations françaises.
Cette capacité bureaucratique me fit trembler. Aussi-
tôt qu'il m'eut assuré avoir été commissaire à l'armée
des alliés dans le département des Bouches-du-Rhône,
l'espérance me revint : j'attaquai mon ennemi en
tirant droit à son amour-propre. Je déclarai qu'on
avait remarqué la stricte discipline des troupes sta-
tionnées en Provence. Je n'en savais rien, mais le
délégué, me répondant par un débordement d'admi-
ration, se hâta d'expédier mon affaire : je n'eus pas
plutôt obtenu mon visa, que je ne m'en souciais plus,
Padoue, 20 septembre 1833.
La duchesse de Berry revint du Catajo à neuf heu-
res du soir : elle paraissait très animée ; quant à moi,
plus j'avais été pacifique, plus je voulais qu'on ac-
ceptât le combat : on nous attaquait, force était de
nous défendre. Je proposai, moitié en riant, à S. A. R.
de 1 emmener déguisée à Prague, et d'enlever à nous
deux Henri V. Il ne s'agissait que de savoir où nous
déposerions notre larcin. L'Italie ne convenait pas, à
cause de la faiblesse de ses princes ; les grandes mo-
narchies absolues devaient être abandonnées pour un
millier de raisons. Restait la Hollande et l'Angle-
terre : je préférais la première parce qu'on y trou-
vait, avec un gouvernement constitutionnel, un roi
habile.
Nous ajournâmes ces partis extrêmes ; nous nous
arrêtâmes au plus raisonnable : il faisait tomber sur
moi le poids de l'affaire. Je partirais seul avec une
Lettre de Madame : je demanderais la déciaraiion de la
6iA MÉMOIRES d'outre-tombe
majorité ; sur la réponse des grands parents, j'enver-
rais un courrier à S. A. R. qui attendrait ma dépêcùe
à Trieste. Madame joignit à sa lettre pour le vieux roi
un billet pour Henri: je ne le devais remettre au jeune
prince que selon les circonstances. La suscription du
billet était seule une protestation contre les arrière-
pensées de Prague. Voici la lettre et le billet :
« Ferrare, 19 septembre 1833.
« Mon cher père, dans un moment aussi décisif
« que celui-ci pour l'avenir de Henri, permettez-moi
« de m'adresser à vous avec toute confiance. Je ne
« m'en suis point rapportée à mes propres lumières
« sur un sujet aussi important ; j'ai voulu, au con-
« traire, consulter dans cette grave circonstance les
« hommes qui m'avaient montré le plus d'attache-
« ment et de dévouement. M. de Chateaubriand se
« trouvait tout naturellement à leur tète.
« Il m'a confirmé ce que j'avais déjà appris, c'est
« que tous les royalistes en France regardent comme
« indispensable, pour le 29 septembre, un acte qui
« constate les droits et la majorité de Henri. Si le
« loyal M... est en ce moment auprès de vous, j'invo-
« que son témoignage que je sais être conforme à ce
« que j'avance.
« M. de Chateaubriand exposera au roi ses idées au
« sujet de cet acte ; il dit avec raison, ce me semble,
« qu'il faut simplement constater la majorité de
« Henri et non pas faire un manifeste : je pense que
« vous approuverez cette manière de voir. Enfin, mon
« cher père, je m'en remets à lui pour fixer votre at-
• lention et amener une décision sur ce point néces-
MÉMOIRES d'outre-tombe 3^5
« saire. J'en suis bien plus occupée, je vous assure,
« que de ce qui me concerne, et l'intérêt de mon
« Henri, qui est celui de la France, passe avant le
« mien. Je lui ai prouvé, je crois, que je savais m'ex-
« poser pour lui à des dangers, et que je ne reculais
« devant aucun sacrifice ; il me trouvera, toujours la
« même.
« M. de Montbel m'a remis votre lettre à son arri-
« vée : je l'ai lue avec une bien vive reconnaissance ;
« vous revoir, retrouvermes enfants, sera toujours le
« plus cher de mes vœux. M. de Montbel vous aura
« écrit que j'avais fait tout ce que vous demandiez ;
« j'espère que vous aurez été satisfait de mon em-
« pressement à vous plaire et à vous prouver mon
« respect et ma tendresse. Je n'ai plus maintenant
« qu'un désir, c'est d'être à Prague pour le 29 septem-
« bre, et, quoique ma santé soit bien altérée, j'espère
« que j'arriverai. Dans tous les cas, M. de Chateau-
« briand me précédera. Je prie le roi de l'accueillir avec
« bonté et d'écouter tout ce qu'il lui dira de ma part.
« Croyez, mon cher père, à tous les sentiments, etc. »
« P. S. Padoue, le 20 septembre. — Ma lettre était
« écrite lorsqu'on me communique l'ordre de ne pas
« continuer mon voyage : ma surprise égale ma dou-
« leur. Je ne puis croire qu'un ordre semblable soit
« émané du cœur du roi ; ce sont mes ennemis seuls
« qui ont pu le dicter. Que dira la France ? Et com-
« bien Philippe va triompher ! Je ne puis que presser
« le départ du vicomte de Chateaubriand, et le cbar-
« ger de dire au roi ce qu'il me serait trop pénible de
« lui écrire dans ce moment. »
326 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Suscription : «A Sa Majesté Henri V, mon très-cher
« FILS, Prague. »
« Padoue, 20 septembre 1833.
« J'étais au moment d'arriver à Prague et de t'em-
« brasser, mon cher Henri, un obstacle impréMi
« m'arrête dans mon voyage.
« J'envoie M. de Chateaubriand à ma place pour
« traiter de tes affaires et des miennes. Aie confiance,
Ci mon cher ami, dans ce qu'il te dira de ma part et
« crois bien à ma tendre affection. En t'embrassant
« avec ta sœur, je suis
a Ton affectionnée mère et amie,
« Caroline. »
M. de Montbel tomba de Rome à Padoue au milieu
de nos cancans. La petite cour de Padoue le bouda ;
elle s'en prenait à M. de Blacas des ordres de Vienne.
M. de Montbel, homme fort modéré, n'eut d'autre res-
source que de se réfugier auprès de moi, bien qu'il
me craignît ; envoyant ce collègue de M. de Polignac,
je m'expliquai comment il avait écrit, sans s'en
apercevoir, l'histoire du duc de Reichstadt», et ad-
miré les archiducs, le tout à soixante lieues de Prague,
lieu d'exil du duc de Bordeaux; si lui, M. de Montbel,
avait été propre à jeter par la fenêtre la monarchie
de saint Louis et les monarchies de ce bas monde,
c'est un petit accident auquel il n'avait pas pensé. Je
\. Sur M. de Montbel, voir au tome V la note 2 de la
page 254, — M. de Montbel avait publié en 1833 une notice sur
le duc de Reichstadt.
MÉMOIRES d'outre-tombe 327
fus gracieux envers le comte de Montbel ; je lui parlai
du Colisée. Il retournait à Vienne se mettre à la dis-
position du prince de Metternich et servir d'intermé-
diaire à la correspondance de M. de Blacas. A onze
heures, j'écrivais au gouverneur la lettre convenue :
je pris soin de la dignité de Madame, n'engageant point
S. A. R. et lui réservant toute faculté d'agir.
« Padoue, ce 20 septembre 1833.
« Monsieur le gouverneur,
« S. A. R. madame la duchesse de Berry veut bien,
« pour le moment, se conformer aux ordres qui vous
« ont été transmis. Son projet est d'aller à Venise en
« se rendant à Trieste; là, d'après les renseignements
« que j'aurai l'honneur de lui adresser, elle prendra
« une dernière résolution.
« Agréez, je vous prie, mes remercîments les plus
« sincères, et l'assurance de la haute considération
a avec laquelle je suis,
« Monsieur le gouverneur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Chateaubriand. »
Le délégué, enlisant cette lettre, en fut très content.
Madame sortie de la Lombardie vénitienne, lui et le
gouverneur cessaient d'être responsables; les faits et
gestes de la duchesse de Berry à Trieste ne regar-
daient plus que les autorités de l'Istrie ou du Frioul ;
c'était à qui se débarrasserait de l'infortune : dans
328. MÉMOIRES d'outre-tombe
un certain jeu, on se hâte de passer à son voisin un
petit morceau de papier.
A dix heures, je pris congé de la princesse. Elle
remettait son sort et celui de son fils entre mes
mains. Elle me faisait roi de France de sa façon.
Dans un village de Belgique, j'ai eu quatre voix pour
monter au trône qu'occupe le gendre de Philippe. Je
dis à Madame : « Je me soumets à la volonté de
« Votre Altesse Royale, mais je crains de tromper ses
« espérances. Je n'obtiendrai rien à Prague. » Elle
me poussa vers la porte : « Partez, vous pouvez
« tout. »
A onze heures, je montai en voiture : la nuit était
pluvieuse. Il me semblait retourner à Venise, car je
suivais la route de Mestre; j'avais plus envie de revoir
Zanze que Charles X.
LIVRE VIII»
Joamal de Padoue à Pragjue, du 20 au 26 septembre ISTî'i. —
Conegliano. — Traduction du Dernier Abencerage. — Udine.
— La comtesse de Samoylolf . — M. de la Ferronnays. — Un
prêtre. — La Carinihie. — La Drave. — Un petit paysan. —
Forges. — Déjeuner au hameau de Saint-MicheL — Col du
Tauern. — Cimetière. — Atala : Combien changée. — Lever
du soleil. — Salzbourg. — Revue militaire, — Bonheur des
paysans. — Woknabrùck. — Planoouët et ma grand'mère. —
Nuit. — Villes d'Allemagne et villes d'Italie. — Linz. — Le
Danube. — Waldmùnchen. — Bois. — Combourg. — Lucila.
— Voyageurs. — Prague. — Madame de Gontaut. — Jeunes
Français. — Madame la Dauphine. — Course à Butschirad. —
Butschirad. — Sommeil de Charles X. — Henri V. — Récep-
tion des jeunes gens. — L'échelle et la paysanne. — Dîner à
Butschirad. — Madame de Narbonne. — Henri Y. — Partie
de whist. — Charles X. — Mon incrédulité sur la déclaration de
majorité. Lecture des journaux. — Scène des jeunes gens. —
A Prague. — Je pars pour la France. — Passage dans Buts-
chirad la nuit. — Rencontre à Schlau. — Carlsbad vide. —
Hollfeld. — Bamberg : le bibliothécaire et la jeune femme. —
Mes Saint-François diverses. — Epreuves de religion. — La
France.
Je me désolai en passant à Mestre, vers la fin de la
nuit, de ne pouvoir aller au rivage : peut-être un
phare lointain des dernières lagunes m'aurait indiqué
la plus belle des îles du monde ancien, comme une
i. Ce livre a été écrit sur la route de Padoue à Prague, du
20 au 26 septembre 1833, — et, sur la route de Prague à Paris.
du 26 septembre au 6 octobre.
330 MÉMOIRES d'outre-tombe
petite lumière découvrit à Christophe Colomb la pre-
mière île du Nouveau-Monde. C'était à Mestre que
j'étais débarqué de Venise, lors de mon premier
voyage en 1806 : fugit aetas.
Je déjeunai à Conegliano : j'y fus complimenté par
les amis d'une dame, traducteur de VAbencerage, et
sans doute ressemblant à Blanca : « Il vit sortir une
« jeune femme, vêtue à peu près comme ces reines
« gothiques sculptées sur les monuments de nos an-
« ciennes abbayes; une mantille noire était jetée sur
« sa tête ; elle tenait avec sa main gauche cette man-
« tille croisée et fermée comme une guimpe au-
« dessous de son menton, de sorte que Ton n'aper-
« cevait de tout son visage que ses grands yeux et sa
« bouche de rose. » Je paye ma dette au traducteur
de mes rêveries espagnoles, en reproduisant ici son
portrait.
Quand je remontai en voiture, un prêtre me haran-
gua sur le Génie du Christianisme. Je traversais le
théâtre des victoires qui menèrent Bonaparte à l'in-
vasion de nos libertés.
Udine est une belle ville : j'y remarquai un por-
tique imité du palais des doges. Je dînai à l'auberge,^
dans l'appartement que venait d'occuper madame la
comtesse de Samoyloff ; il était encore tout rempli de
ses dérangements. Cette nièce de la princesse Bagra-
tion, auh^e injure des ans, est-elle encore aussi jolie
qu'elle l'était à Rome en 1829, lorsqu'elle chantait si
extraordinairement à mes concerts? Quelle brise
roulait de nouveau cette fleur sous mes pas? quel
souffle poussait ce nuage? Fille du Nord, tu jouis de
la vie; hâte-toi : des harmonies qui te charmaient ont
MÉMOIRES d'outre-tombe 331
déjà cessé; tes jours n'ont pas la durée du jour po-
laire.
Sur le livre de l'hôtel était écrit le nom de mon
noble ami, le comte de La Ferronnays, retournant de
Prague à Naples, de même que j'allais de Padoue à
Prague. Le comte de la Ferronnays, mon compa-
triote à double titre, puisqu'il est Breton et Malouin,
a entremêlé ses destinées politiques aux miennes : il
était ambassadeur à Pétersbourg quand j'étais à
Paris ministre des affaires étrangères; il occupa cette
dernière place, et je devins à mon tour ambassadeur
sous sa direction. Envoyé à Rome, je donnai ma
démission à l'avènement du ministère Polignac, et
La Ferronnays hérita de mon ambassade. Beau-
frère de M. de Blacas, il est aussi pauvre que celui-ci
est riche; il a quitté la pairie et la carrière diploma-
tique lors de la révolution de Juillet; tout le monde
1 estime, et personne ne le hait, parce que son carac-
tère est pur et son esprit tempérant. Dans sa dernière
négociation à Prague, il s'est laissé surprendre par
Charles X, qui marche vers ses derniers lustres. Les
vieilles gens se plaisent aux cachotteries, n'ayant rien
à montrer qui vaille. En exceptant mon vieux roi, je
voudrais qu'on noyât quiconque n'est plus jeune,
moi tout le premier avec douze de mes amis.
A Udine, je pris la route de Villach; je me rendais
en Bohème par Salzbourg et Linz. Avant d'attaquer
les Alpes, j'ouïs le branle des cloches et j'aperçus
dans la plaine un campanile illuminé. Je fls interro-
ger le postillon à l'aide d'un Allemand de Strasbourg,
cicérone italien à Venise, qu'Hyacinthe m'avait amené
pour interprète slave à Prague. La réjouissance dont
332 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
je m'enquérais avait lieu à l'occasion d'un prêtre nou-
vellement promu aux ordres sacrés ; il devait dire le
lendemain sa première messe. Combien de fois ces
cloches, qui proclament aujourd'hui l'union indisso-
luble d'un homme avec Dieu, appelleront-elles cet
homme au sanctuaire, et à quelle heure ces mêmes
cloches sonneront-elles sur son cercueil?
22 septembre.
Je dormis presque toute la nuit, au hruit des tor-
rents, et je me réveillai au jour, le 22, parmi les
montagnes. Les vallées de laCarinthie sont agréables,
mais n'ont rien de caractéristique : point de costume
parmi les paysans; quelques femmes portent des
fourrures comme les Hongroises; d'autres ont la
tête couverte de coiffes blanches mises en arrière,
ou de bonnets de laine bleue renflés en bourrelet sur
le bord, tenant le milieu entre le turban de l'Osmanli
et la calotte à bouton du Talapoin.
Je changeai de chevaux à Villach. En sortant de
cette station, je suivis une large vallée au bord de la
Drave, nouvelle connaissance pour moi : à force de
passer les rivières, je trouverai enfin mon dernier
rivage. Lander* vient de découvrir l'embouchure du
Niger ; le hardi voyageur a rendu ses jours à l'éter-
nité au moment où il nous apprenait que le fleuve
mystérieux de l'Afrique verse ses ondes à l'Océan.
1. Richard Lander, voyageur anglais (1804-1834), a fait plu-
sieurs voyages de découvertes à travers l'Afrique, en 1827, 1830
et 1832. Lors de sa dernière expédition dans une petite île for-
mée par le Niger, il fut assailli par les indigènes et reçut ua
coup de hache, des suites duquel il mourut à Fernando-Po.
MÉMOIRES d'outre-tombe 833
A rentrée de la nuit, nous faillîmes d'être arrêtés
au village de Saint-Paternion : il s'agissait de graisser
la voiture ; un paysan vissa l'écrou d'une des roues à
contre-sens, avec tant de force qu'il était impossible
de l'ôter. Tous les habiles du village, le maréchal
ferrant à leur tète, échouèrent dans leurs tentatives.
Un garçon de quatorze à quinze ans quitte la troupe,
revient avec une paire de tenailles, écarte les travail-
leurs, entoure l'écrou d'un fil d'archal, le tortille avec
ses pinces, et, pesant de la main dans le sens de la
▼is, enlève l'écrou sans le moindre effort : ce fut un
vivat universel. Cet enfant ne serait-il point quelque
Ârchimède? La reine d'une tribu d'Esquimaux, cette
femme qui traçait au capitaine Parry* une carte des
mers polaires, regardait attentivement des matelots
soudant à la forge des bouts de fer, et devançait par
son génie toute sa race.
Dans la nuit du 22 au 23, je traversai une masse
épaisse de montagnes; elles continuèrent leur brouil-
lée devant moi jusqu'à Salzbourg : et pourtant ces
remparts n'ont pas défendu l'empire romain. L'auteur
des Essais, parlant du Tyrol, dit avec sa vivacité
ordinaire d'imagination : « C'étoit comme une robe
« que nous ne voyons que plissée, mais qui, si elle
« étoit espandue, seroit un fort grand pays. » Les
monts où je tournoyais ressemblaient à un ébou-
lement des chaînes supérieures, lequel, en couvrant
un vaste terrain, aurait formé de petites Aljpes offrant
les divers accidents des grandes.
Des cascades descendaient de tous côtés, bondis-
1. Snr le capitaine Parry, voyez, au tome III, la note 1 de la
page 177.
334 MÉMOIRES d'outre-tombe
saient sur des lits de pierres, comme les gaves des
Pyrénées. Le chemin passait dans des gorges à peine
ouvertes à la voie de la calèche. Aux environs de
Gemiind, des forges hydrauliques mêlaient le reten-
tissement de leurs pilons à celui des écluses de
chasse; de leurs cheminées s'échappaient des colonnes
d'étincelles parmi la nuit et les noires forêts de sa-
pins. A chaque coup de soufflet sur l'âtre, les toits à
jour de la fabrique s'illuminaient soudain, comme la
coupole de Saint-Pierre de Rome un jour de fête.
Dans la chaîne du Karch, on ajouta trois paires de
bœufs à nos chevaux. Notre long attelage, sur les
eaux torrentueuses et les ravines inondées, avait Tair
d'un pont vivant : la chaîne opposée du Tauern était
drapée de neige.
Le 23, à neuf heures du matin, je m arrêtai au joli
hameau de Saint-Michel, au fond d'une vallée. De
belles grandes filles autrichiennes me servirent un
déjeuner bien propre dans une petite chambre dont
les deux fenêtres regardaient des prairies et l'église
du village. Le cimetière, entourant l'église, n'était
séparé de moi que par une cour rustique. Des croix
de bois, inscrites dans un demi-cercle et auxquelles
appendaient des bénitiers, s'élevaient sur la pelouse
des vieilles tombes : cinq sépulcres encore sans ga-
zon annonçaient cinq nouveaux repos. Quelques-unes
des fosses, comme des plates-bandes de potager,
étaient ornées de soucis en pleine fleur dorée; des
bergeronnettes couraient après des sauterelles dans
ce jardin des morts. Une très vieille femme boiteuse,
appuyée sur une béquille, traversait le cimetière et
rapportait une croix abattue : peut-être la Joi lui
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMDE 335
permettait-elle de butiner cette croix pour sa tombe ;
le bois mort dans les forêts, appartient à celui qui l'a
ramassé.
Là dorment ignorés des poètes sans gloire,
Des orateurs sans voix, des tiéros sans victoire*.
L'enfant de Prague ne dormirait-il pas mieux ici
sans couronne que dans la chambre du Louvre où le
corps de son père fut exposé?
Mon déjeuner solitaire en société des voyageurs re-
pus, couchés sous ma fenêtre, aurait été selon mes
goûts, si une mort trop récente ne m'eût affligé :
j'avais entendu crier la geline servie à mon festin.
Pauvre poussin 1 il était si heureux cinq minutes avant
mon arrivée I il se promenait parmi les herbes, les
légumes et les fleurs; il courait au milieu des trou-
peaux de chèvres descendues de la montagne ; ce soir
il se serait couché avec le soleil, et il était encore
assez petit pour dormir sous l'aile de sa mère.
La calèche attelée, j'y suis remonté entouré des
femmes, et les garçons de l'auberge m'ont accom-
pagné; ils avaient l'air heureux de m'avoir vu, quoi-
qu'ils ne me connussent pas et qu'ils ne dussent
jamais me revoir : ils me donnaient tant de bénédic-
tions I Je ne me lasse pas de cette cordialité alle-
mande. Vous ne rencontrez pas un paysan qui ne
vous ôte son chapeau et ne vous souhaite cent bonnes
choses : en France, on ne salue que la mort; l'inso-
lence est réputée la liberté et l'égalité; nulle sympa-
thie d'homme à homme; envier quiconque voyage uo
i. Vers de Chateaubriand dans les Tombeaux champêtre»^
élégie imitée de Gray. {Œuvres complètes, tome XXII, p. 329.)
336 MÉMOIRES d'outre-tombe
peu commodément, se tenir sur la hanche prêt à
olinder» contre tout porteur d'une redingote neuve ou
d'une chemise blanche, voilà le signe caractéristique
de l'indépendance nationale : bien entendu que nous
passons nos jours dans les antichambres à essuyer
les rebuffades d'un manant parvenu. Cela ne nous
aie pas la haute intelligence et ne nous empêche pas
de triompher les armes à la main ; mais on ne fait pas
des mœurs à priori : nous avons été huit siècles une
grande nation militaire; cinquante ans n'ont pu nous
changer ; nous n'avons pu prendre l'amour véritable
de la liberté. Aussitôt que nous avons un moment de
repos sous un gouvernement transitoire, la vieille
monarchie repousse sur ses souches, le vieux génie
français reparaît : nous sommes courtisans et soldats,
rien de plus.
23 et 24 septembre 1833.
Le dernier rang de montagnes enclavant la pro-
vince de Salzbourg domine la région arable. Le Tauern
a des glaciers ; son plateau ressemble à tous les pla-
teaux des Alpes, mais plus particulièrement à celui
du Saint-Gothard. Sur ce plateau, encroûté d'une
mousse roussâtre et gelée, s'élève un calvaire : con-
solation toujours prête, éternel refuge des infortunés.
Autour de ce calvaire sont enterrées les victimes qui
périssent au milieu des neiges.
Quelles étaient les espérances des voyageurs pas-
sant comme moi dans ce lieu, quand la tourmente les
surprit ? Qui sont-ils ? Qui les a pleures ? Comment
1. Tirer l'épée. — Olinder est un néologisme de Chateaubriand,
ré du mot Olinde, sorte de lame d'épée.
MÉMOIRES d'outre-tombe 337
reposent-ils là, si loin de leurs parents, de leur pays,
entendant chaque hiver le mugissement des tempêtes
dont le souffle les enleva de la terre ? Mais ils dor-
ment au pied de la croix; le Christ, leur compagnon
solitaire, leur unique ami, attaché au bois sacré, se
penche vers eux, se couvre des mêmes frimas qui
blanchissent leurs tombes : au séjour céleste il les
présentera à son Père et les réchaufTera dans son
sein.
La descente du Tauern est longue, mauvaise et
périlleuse; j'en étais charmé: elle rappelle, tantôt
par ses cascades et ses ponts de bois, tantôt par
le rétréci de son chasme, la vallée du Pont-d' Espa-
gne à Cauterets, ou le versant du Simplon sur Domo
d'Ossola ; mais elle ne mène point à Grenade et à
Naples. On ne trouve point au bas des lacs brillants
et des orangers : il est inutile de se donner tant de
peine pour arriver à des champs de pommes de terre.
Au relais, à moitié de la descente, je me trouvai en
famille dans la chambre de l'auberge : les aventures
d'Âtala, en six gravures, tapissaient le mur. Ma fille
ne se doutait pas que je passerais parla, et je n'avais
pas espéré rencontrer un objet si cher au bord d'un
torrent nommé, je crois, le Dragon. Elle était bien
laide, bien vieillie, bien changée, la pauvre Atala I
Sur sa tête de grandes plumes et autour de ses reins
un jupon écourté et collant, à l'instar de mesdames
les sauvagesses du théâtre de la Gaîté. La vanité fait
argent de tout ; je me rengorgeais devant mes œuvres
au fond de la Carinthie, comme le Cardinal Mazarin
devant les tableaux de sa galerie. J'avais envie de
dire à mon hôte : « C'est moi qui ai fait cela ! » Il fal-
VI. 22
338 MÉMOIRES d'outre-tombe
lut me séparer de ma première-née, moins difficile-
ment toutefois que dans l'Ile de l'Ohio.
Jusqu'à Werfen, rien n'attira mon attention, si ce
n'est la manière dont on fait sécher les regains : on
fiche en terre des perches de quinze à vingt pieds de
haut; on roule, sans trop le serrer, le foin écru au-
tour de ces perches ; il y sèche en noircissant. A une
certaine distance, ces colonnes ont tout à fait l'air de
cyprès ou de trophées plantés en mémoire des fleurs
fauchées dans ces vallons.
24 septembre, mardi.
L'Allemagne s'est voulu venger de ma mauvaise hu-
meur contre elle. Dans la plaine de Salzbourg, le 24
au matin, le soleil parut à l'est des montagnes que je
laissais derrière moi ; quelques pitons de rochers à
l'occident s'illuminaient de ses premiers feux extrême-
ment doux. L'ombre flottait encore sur la plaine,
moitié verte, moitié labourée, et d'où s'élevait une
fumée, comme la vapeur des sueurs de l'homme. Le
château de Salzbourg, accroissant le sommet du mon-
ticule qui domine la ville, incrustait dans le ciel bleu
son relief blanc. Avec l'ascension du soleil, émer-
geaient, du sein de la fraîche exhalaison de la rosée,
les avenues, les bouquets de bois, les maisons de bri-
ques rouges, les chaumières crépies d'une chaux écla-
tante, les tours du moyen âge balafrées et percées,
vieux champions du temps, blessés à la tête et à la
poitrine, restés seuls debout sur le champ de bataille
des siècles. La lumière automnale de cette scène avait
la couleur violette des veilleuses, qui s'épanouissent
dans cette saison, et dont les prés le long de la Saltz
MÉMOIRES d'outre-tombe 339
étaient semés. Des bandes de corbeaux, quittant les
lierres et les trous des ruines, descendaient sur les
guérets ; leurs ailes moirées se glaçaient de rose au
reflet du matin.
Fête était de saint Rupert, patron de Salzbourg. Les
paysannes allaient au marché, parées à la façon de
leur village : leur chevelure blonde et leur front de
neige se renfermaient sous des espèces de casques
d'or, ce qui seyait bien à des Germaines. Lorsque
j'eus traversé la ville, propre et belle, j'aperçus, dans
une prairie, deux ou trois mille hommes d'infanterie;
un général, accompagné de son état-major, les pas-
sait en revue. Ces lignes blanches sillonnant un gazon
vert, les éclairs des armes au jour levant, étaient une
pompe digne de ces peuples peints ou plutôt chantés
par Tacite : Mars le Teuton offrait un sacrifice à l'Au-
rore. Que faisaient dans ce moment mes gondoliers à
Venise ? Ils se réjouissaient comme des hirondelles après
la nuit à l'aube renaissante et se préparaient à raser
la surface de l'eau ; ensuite viendront les joies de la
nuit, les barcaroUes et les amours. A chaque peuple
son lot : aux uns, la force ; aux autres, les plaisirs :
les Alpes font le partage.
Depuis Salzbourg jusqu'à Linz, campagne plantu-
reuse, l'horizon à droite dentelé de montagnes. Des
futaies de pins et de hêtres, oasis agrestes et pareil-
les, s'entourent d'une culture savante et variée. Des
troupeaux de diverses sortes, des hameaux, des égli-
ses, des oratoires, des croix meublent et animent le
paysage.
Après avoir dépassé le rayon de la fête de saint Ru-
pert (les fêtes chez les hommes durent peu et ne vont
340 MÉMOIRES d'outre-tombe
pas loin), nous trouvâmes tout le monde aux champs,
occupé des semailles d'automne et de la récolte des
pommes de terre. Ces populations rustiques étaient
mieux vêtues, plus polies, et paraissaient plus heu-
reuses que les nôtres. Ne troublons point l'ordre, la
paix, les vertus naïves dont elles jouissent, sous pré-
texte de leur substituer des biens politiques qui ne
sont ni conçus ni sentis de la même manière par tous.
L'humanité entière comprend la joie du foyer, les af-
fections de famille, l'abondance de la vie, la simpli-
cité du cœur et la religion.
Le Français, si amoureux des femmes, se passe très
bien d'elles dans une multitude de soins et de tra-
vaux; l'Allemand ne peut vivre sans sa compagne; il
l'emploie et l'emmène partout avec lui, à la guerre
comme au labour, au festin comme au deuil.
En Allemagne, les bêtes mêmes ont du caractère
tempéré de leurs raisonnables maîtres. Quand on
voyage, la physionomie des animaux est intéressante
à observer. On peut préjuger les mœurs et les pas-
sions des habitants d'une contrée à la douceur ou à
la méchanceté, à l'allure apprivoisée ou farouche,
à l'air de gaieté ou de tristesse de cette partie ani-
mée de la création que Dieu a soumise à notre em-
pire.
Un accident arrivé à la calèche me força de m'ar-
rèter à Woknabriick. En rôdant dans l'auberge, une
porte de derrière me donna l'entrée d'un canal. Par
delà s'étendaient des prairies que rayaient des pièces
de toile écrue. Une rivière, infléchie sous des collines
boisées, servait de ceinture à ces prairies. Je ne sais
quoi me rappela le village de Plancouët, où le bon-
MÉMOIRES d'outre-tombe 341
heur s'était offert à moi dans mon enfance. Ombre de
mes vieux parents, je ne vous attendais pas sur ces
bords! Vous vous rapprochez de moi, parce que je
m'approche de la tombe, votre asile ; nous allons nous
y retrouver. Ma bonne tante, chantez- vous encore aux
rives du Léthé votre chanson de YÉpervier et de la
Fauvette ? Avez- vous rencontré chez les morts le volage
Trémigon, comme Didon aperçut Énée dans la région
des mânes ?
Quand je partis de Woknabriick le jour finissait ; le
soleil me remit entre les mains de sa sœur: double
lumière d'une teinte et d'une fluidité indéfinissables.
Bientôt la lune régna seule: elle avait envie de
renouer notre entretien des forêts de Haselbach ; mais
je n'étais pas en train d'elle. Je lui préférai Vénus,
qui se leva à deux heures du matin le 23; elle était
belle comme parmi ces aurores oîi je la contemplais
en l'implorant sur les mers de la Grèce.
Laissant à droite et à gauche force mystères de bos-
quets, de ruisseaux, de vallées, je traversai Lam-
bach, Wells et Neviban, petites villes toutes neuves
avec des maisons sans toit, à l'italienne. Dans l'une de
ces maisons on faisait de la musique ; de jeunes fem-
mes étaient aux fenêtres: du temps des Maroboduus, *
cela ne se passait pas ainsi.
Aux villes d'Allemagne, les rues sont larges, alignées,
comme les tentes d'un camp ou les files d'un bataillon;
les marchés sont vastes, les places d'armes spacieuses •
on a besoin de soleil, et tout se passe en public.
1. Maroboduus (et non Maraboduus, comme l'ont imprimé lei
précédentes éditions), roi des Germains, dont il est parlé au lirr»
•econd des Annales de Tacite.
342 MÉMOIRES d'outre-tombe
Dans les villes d'Italie, les rues sont étroites et tor-
tueuses, les marchés petits, les places d'armes res-
serrées : on a besoin d'ombre, et tout se passe en
secret.
A Linz, mon passe-port fut visé sans difficulté.
24 et 25 septembre 1833.
Je passai le Danube à trois heures du matin : je lui
avais dit en été ce que je ne trouvais plus à lui dire
en automne ; il n'en était plus aux mêmes ondes, ni
moi aux mêmes heures. Je laissai loin sur ma gauche
mon bon village de Waldmûnchen, avec ses troupeaux
de porcs, le berger Eumée et la paysanne qui me
regardait par-dessus l'épaule de son père. La fosse
du mort dans le cimetière aura été comblée ; le décédé
est mangé par quelques milliers de vers pour avoir
eu l'honneur d'être homme.
M. et Madame de BaufTremont, arrivés à Linz, me
devançaient de quelques heures ; ils étaient eux-
mêmes précédés de quelques royalistes : porteurs de
message de paix, ils croyaient Madame cheminant
tranquillement derrière eux, et moi je les suivais tous
comme la Discorde, avec des nouvelles de guerre.
La princesse de Bauffremont, née Montmorency,
allait à Butschirad* complimenter des rois de France
nés Bourbons : rien de plus naturel.
Le 25, à la nuit tombante, j'entrai dans des bois.
Des corneilles criaient en l'air ; leurs épaisses volée
tournoyaient au-dessus des arbres dont elles se pré
1. Pendant l'été et une partie de l'automne, la famille royale
habitait Butschirad, triste et solitaire résidence située dans un
pays morne et désole, k cinq heures à peu près de Prague.
MÉMOIRES d'outre-tombe 343
paraient à couronner la cime. Voilà que je retournai
à ma première jeunesse : je revis les corneilles du
mail de Combourg ; je crus reprendre ma vie de fa-
mille dans le vieux château : ô souvenirs, vous tra-
versez le cœur comme un glaive 1 ô ma Lucile, bien
des années nous ont séparés ! maintenant la foule de
mes jours a passé, et, en se dissipant, me laisse mieux
voir ton image.
J'étais de nuit à Thabor : sa place, environnée d'ar-
cades, me parut immense ; mais le clair de lune est
menteur.
Le 26 au matin, une brume nous couvrit de sa soli-
tude sans limite. Vers les dix heures, il me sembla
que je passais entre deux lacs. Je n'étais plus qu'à
quelques lieues de Prague.
La brouée se leva. Les approches par la route de
Linz sont plus vivantes que par le chemin de Ratis-
bonne ; le paysage est moins plat. On aperçoit des
villages, des châteaux avec des futaies et des étangs.
Je rencontrai une femme à figure pieuse et résignée,
accablée sous le poids d'une énorme hotte ; deux
vieilles marchandes étalent quelques pommes au bord
d'un fossé ; une jeune fille et un jeune homme assis
sur la pelouse, le jeune homme fumant, la jeune fille
gaie, le jour auprès de son ami, la nuit dans ses
bras ; des enfants à la porte d'une chaumière jouant
avec des chats ou conduisant des oies au pâtis ; des
dindons en cage se rendant à Prague comme moi
pour la majorité de Henri V; puis un berger sonnant
de sa trompe, tandis que Hyacinthe, Baptiste, le cicé-
rone de Venise et mon excellence, nous cahotions
dans notre calèche rapiécetée : voilà les destinées de
344 MÉMOIRES d'outre-tombe
la vie. Je ne donnerais pas un patard de la meil-
leure.
La Bohême ne m'offrait plus rien de nouveau ; mes
idées étaient fixées sur Prague.
Prague, 29 septembre 1833.
Le surlendemain de mon arrivée à Prague j'envoyai
Hyacinthe porter une lettre à madame la duchesse de
Berry, que selon mes calculs il devait rencontrer à
Trieste. Cette lettre disait à la princesse: « que j'avais
a trouvé la famille royale partant pour Leoben, que
« de jeunes Français étaient arrivés pour l'époque delà
« majorité de Henri et que le roi leur échappait, que
« j'avais vu madame la dauphine, qu'elle m'avait in-
« vite à me rendre immédiatement à Butschirad, où
« Charles X se trouvait encore ; que je n'avais point
« vu Mademoiselle parce qu'elle était un peu souf-
« frante, qu'on m'avait fait entrer dans sa chambre
« dont les volets étaient fermés, qu'elle m'avait tendu
« dans l'ombre sa main brûlante en me priant de les
« sauver tous ;
« Que je m'étais rendu à Butschirad, que j'avais vu
m M. de Blacas et causé avec lui sur la déclaration de
a la majorité de Henri V ; qu'introduit dans la cham-
« bre du roi, je l'avais trouvé endormi, et que, lui
« ayant ensuite présenté la lettre de madame la du-
« chesse de Berry, il m'avait paru fort animé contre
« mon auguste cliente ; que, du reste, le petit acte
« rédigé par moi sur la majorité avait paru lui
« plaire. »
La lettre se terminait par ce paragraphe :
« Maintenant, Madame, je ne dois pas vous cacher
LE FOSSOYEUR SE ¥¥ALË)îiUWC&IEM
Garnier frères Editeurs
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE ^45
« qu'il y a beaucoup de mal ici. Nos ennemis pour-
« raient rire s'ils nous voyaient nous disputer une
« royauté sans royaume, un sceptre qui n'est que le
« bâton sur lequel nous appuyons nos pas dans le
« pèlerinage peut-être long de notre exil. Tous les in-
« convénients sont dans l'éducation de votre fils, et
« je ne vois aucune chance pour qu'elle soit changée.
« Je retourne au milieu des pauvres que madame de
« Chateaubriand nourrit ; là, je serai toujours à vos
« ordres. Si jamais vous deveniez maîtresse absolue
« de Henri, si vous persistiez à croire que ce dépôt
« précieux puisse être remis entre mes mains, je se-
« rais aussi heureux qu'honoré de lui consacrer le
« reste de ma vie, mais je ne pourrais me charger
« d'une aussi effrayante responsabilité qu'à la condi-
« tion d'être, sous vos conseils, entièrement libre
« dans mes choix et dans mes idées, et placé sur un
« sol indépendant, hors du cercle des monarchies
« absolues. »
Dans la lettre était renfermée cette copie de mon
projet de la déclaration de la majorité:
c Nous, Henri V du nom, arrivé à l'âge où les lois
« du royaume fixent la majorité de l'héritier du trône,
« voulons que le premier acte de cette majorité soit
« une protestation solennelle contre l'usurpation de
« Louis-Philippe, duc d'Orléans. En conséquence, et
« de l'avis de notre conseil, nous avons fait le présent
« acte pour le maintien de nos droits et de ceux des
« Français. Donné le trentième jour de septembre de
« l'an de grâce mil huit cent trente-trois. »
346 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Prague, 30 septembre 1833.
Ma lettre à madame la duchesse de Berry indi-
quait les faits généraux, mais elle n'entrait pas dans
les détails.
Quand je vis madame de Gontaut, au milieu des
malles à moitié faites et des vaches ouvertes, elle se
jeta à mon cou, et en sanglotant : « Sauvez-moi !
Sauvez-nous! disa: elle. — Et de quoi vous sauver,
madame? J'arrive, je ne sais rien de rien. » Hradschin
était désert; on eût dit des journées de Juillet et de
l'abandon des Tuileries, comme si les révolutions s'at-
chaient aux pas de la race proscrite.
Des jeunes gens viennent féliciter Henri sur le
jour de sa majorité* ; plusieurs sont sous le coup
1. La majorité des rois de France était fixée, par les anciennes
lois de la monarchie, à l'âge de quatorze ans commencés : ce fut
le souvenir de cette loi qui décida plusieurs centaines de Fran-
çais à venir à la fois, à cinq cents lieues de leur pays, visiter
l'exil de la branche aînée des Bourbons. Il y avait dans cette
manifestation quelque chose d'hostile à la dynastie nouvelle. Le
gouvernement de Juillet ne se fit donc pas faute — et, après
tout, c'était assez naturel, — de susciter aux voyageurs quelques
tracasseries. Il obtint du gouvernement autrichien qu'un assez
grand nombre d'entre eux fussent ramenés aux frontières. A
Francfort, à Munich, les chargés d'affaires du roi Louis-Philippe
refusèrent les visas nécessaires; à Pilsen et à Waldmûnchen, il
y en eut plusieurs de retenus, comme aussi à Mayence etàEgra.
Cette petite manifestation était, d'ailleurs, presque aussi mal vue
à Prague qu'à Paris. Le roi Charles X et son fils le Dauphin
avaient abdiqué à Rambouillet, et ils ne songeaient point à re
tirer cette abdication ; seulement, pour maintenir l'irresponsabi-
lité morale du duc de Bordeaux, et aussi pour rendre plus
aisés les rapports de l'exil avec les cabinets, et en particulier
avec celui de Vienne, ils voulaient conserver, sur la terre étran-
gère, un titre qui leur semblait inséparable de celui de chefs de
Ift famille de Bourbon. Le voyage des jeunes Français venos
MÉMOIRES d'outre-tombe 347
d'un arrêt de mort : quelques-uns, blessés dans la
Vendée», presque tous pauvres, ont été obligés de se
cotiser pour être à même de porter jusqu'à Prague
l'expression de leur fidélité. Aussitôt un ordre leur
ferme les frontières de la Bohême. Ceux qui par-
viennent à Butschirad ne sont reçus qu'après les
plus grands efforts ; l'étiquette leur barre le passage,
comme MM. les gentilshommes de la chambre défen-
daient à Saint-Cloud la porte du cabinet de Charles X
tandis que la révolution entrait par les fenêtres. On
déclare à ces jeunes gens que le roi s'en va, qu'il ne
sera pas à Prague le 29. Les chevaux sont commandés,
la famille royale plie bagage. Si les voyageurs obtien-
nent enfin la permission de prononcer à la hâte un
compliment, on les écoute avec crainte. On n'off're pas
un verre d'eau à la petite troupe fidèle ; on ne la
prie pas à la table de l'orphelin qu'elle est venue cher-
cher de si loin ; elle est réduite à boire dans un cabaret
à la santé de Henri. On fuit devant une poignée de
Vendéens, comme on s'est dispersé devant une cen-
taine de héros de Juillet.
Et quel est le prétexte de ce sauve qui peut ? On
va au-devant de madame la duchesse de Berry, on
donne à la princesse un rendez-vous sur un grand
pour saluer Henri de France, le jour où il entrait dans sa qua
torzième année, pouvait déranger ces arrangements particuliers
de l'exil. Il n'était donc pas pour plaire au vieux roi et à son
fils. De là les petits incidents que notera tout à l'heure l'auteur
des Mémoires.
1. « Il y avait parmi les visiteurs de Prague des Vendéens
dont les blessures n'étaient [pas fermées, et jusqu'à huit contu-
maces, qui avaient dérobé par la fuite leurs têtes à un arrêt de
mort. • (Alfred Nellemeni; Henri de France, tome 1, page
264.)
348 MÉMOIRES d'outre-tombe
chemin pour la montrer à la dérobée à sa fille et à
son fils. N'est-elle pas bien coupable ? elle s'obstine
à réclamer pour Henri un titre vain. Pour se tirer de
la position la plus simple, on étale aux yeux de l'Au-
triche et de la France (si toutefois la France aperçoit
ces néantises) un spectacle qui rendait la légitimité,
déjà trop ravalée, la désolation de ses amis et l'objet
de la calomnie de ses ennemis.
Madame la dauphine sent les inconvénients de l'é-
ducation de Henri V, et ses vertus s'en vont en lar-
mes, comme le ciel tombe la nuit en rosée. Le court
instant d'audience qu'elle m'accorda ne lui permit pas
de me parler de ma lettre de Paris du 30 juin ; elle
avait l'air touchée en me regardant.
Dans les rigueurs mêmes de la Providence, un moyen
de salut semblait se cacher : l'expatriation sépare
l'orphelin de ce qui menaçait de le perdre aux Tuile-
ries ; à l'école de l'adversité, il aurait pu être élevé
sous la direction de quelques hommes du nouvel
ordre social, habiles à l'instruire de la royauté nou-
velle. Au lieu de prendre ces maîtres du moment,
loin d'améliorer l'éducation de Henri V, on la rend
plus fatale par l'intimité que produit la vie res-
serrée en famille : dans les soirées d'hiver, des vieil-
lards, tisonnant les siècles au coin du feu, enseignent
à l'enfant des jours dont rien ne ramènera le soleil;
ils lui transforment les chroniques de Saint-Denis
en contes de nourrice ; les deux premiers barons
de l'âge moderne, la Liberté et YÉgaliié, sauraient
bien forcer Henri sans terre à donner une grande
charte.
La dauphine m'avait engagé à faire la course de
MÉMOIRES d'outre-tombe 349
Butschirad. MM. Dufougerais ' et Nugent* me menè-
rent en ambassade chez Charles X le soir même de
1. Alfred-Xavier, baron Dufougerais (1804-1874). Son grand-
père, Daniel-François, avait été fusillé à Angers en 1793 comme
royaliste ; son père, Benjamin-François, directeur de la Caisse
d'amortissement et des dépôts et consignations, avait été député
au Corps législatif de 1811 à 1815, et membre de la Chambre des
députés de 1815 à 1818. Alfred Dufougerais était avocat au bar-
reau de Paris, lorsqu'il devint en 1828 l'un des propriétaires et
l'un des rédacteurs de la Quotidienne. Au mois d'avril 1831, il
se rendit acquéreur de la Mode, revue du monde élégant, créée
en 1829 par Emile de Girardin, qui en avait fait un simple jour-
nal de salons, ne s'occupant pas de politique, mais de mode, de
littérature et de beaux-arts. Le nouveau propriétaire la trans-
forma en revue politique ; il lui laissa son article et ses gra-
vures de modes, pour justifier le titre et pour ne pas perdre le
bénéfice de celte spécialité; mais, en même temps, elle devenait
entre ses mains une arme de guerre contre la monarchie de
Juillet. Sans être précisément un écrivain, Alfred Dufougerais
avait, à un degré rare, l'instinct du journaliste, et, sous sa direc-
tion, la Mode eut vite fait de prendre le premier rang à l'avant-
garde de la presse royaliste. Au mois de septembre 1834, l'alté-
ration de sa santé l'obligea de céder la propriété de son journal
k un ancien receveur particulier des finances, M. Gouze, qui
confia la rédaction en chef à Edouard Mennechet, poète et pro-
sateur de talent, ancien «secrétaire de la Chambre du roi Charles X.
Doué d'un vrai talent de parole, Alfred Dufougerais préférait
les luttes du barreau à celles de la presse. Dans le procès de
Chateaubriand, il défendit le gérant de la Mode, et son plai-
doyer se fit remarquer, même à côté de celui de Berryer. A peu
de temps de là, il défendait les Vendéens devant la Cour d'as-
sises de Niort. Il devint bientôt l'avocat en titre des journaux
royalistes en province comme à Paris. A Laval, il fit acquitter
trois fois Y Indépendant de l'Ouest, ce qui lui valut d'obtenir
dans la Mayenne, aux élections de 1848, plus de 30,000 voix. Il
n'avait pas été nommé cependant. Aux élections de la Législa-
tive, l'année suivante, il fut envoyé à la Chambre par le dépar-
tement de la Vendée. 11 vota constamment avec la droite et ren-
tra dans la vie privée au 2 décembre 1851.
2. Le vicomte Charles de Nugent, rédacteur du Revenant et
de la Mode, prosateur et poète, auteur d'un joli recueil d«
Pensées. 11 a écrit le récit de son voyage à Prague.
350 MÉMOIRES d'outre-tombe
mon arrivée à Prague, A la tête de la députation des
jeunes gens, ils allaient acheverles négociations com-
mencées au sujet de la présentation. Le premier, im-
pliqué dans mon procès devant la cour d'assises,
avait plaidé sa cause avec beaucoup d'esprit ; le se-
cond sortait de subir un emprisonnement de huit
mois pour délit de presse royaliste. L'auteur du
Génie du Christianisme eut donc l'honneur de se rendre
auprès du roi très chrétien assis dans une calèche
de place, entre l'auteur de la Mode et l'auteur du Re-
venant.
Prague, 30 septembre 1833.
Butschirad est une villa du grand-duc de Toscane
à environ six lieues de Prague, sur la route de Carls-
bad. Les princes autrichiens ont leurs biens patri-
moniaux dans leur pays, et ne sont, au delà des Alpes,
que des possesseurs viagers: ils tiennent l'Italie à
ferme. On arrive à Butschirad par une triple allée
de pommiers. La villa n'a aucune apparence ; elle
ressemble, avec ses communs, à une belle métai-
rie, et domine au milieu d'une plaine nue un ha-
meau mélangé d'arbres verts et d'une tour. L'inté-
rieur de l'habitation est un contre-sens italien, sous
le 50* degré de latitude : de grands salons sans che-
minées et sans poêles. Les appartements sont tris-
tement enrichis de la dépouille de Holy-Rood. Le
château de Jacques II, que remeubla Charles X, a
fourni par déménagement à Butschirad les fauteuils
et les tapis.
Le roi avait la fièvre et était couché lorsque j'arrivai
à Butschirad, le 27, à huit heures du soir. M. de Bla-
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 351
cas me fît entrer dans lachambre de Charles X, comme
je le disais à la duchesse de Berry. Une petite lampe
brûlait sur la cheminée ; je n'entendais dans le si-
lence des ténèbres que la respiration élevée du trente-
cinquième successeur de Hugues Capet. 0 mon vieux
roi I votre sommeil était pénible ; le temps et l'adver-
sité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre poi-
trine. Un jeune homme s'approcherait du lit de sa
jeune épouse avec moins d'amour que je ne me sen-
tis de respect en marchant d'un pied furtif vers votre
couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un mau-
vais songe comme celui qui vous réveilla pour aller
voir expirer votre fils ! Je vous adressais intérieure-
ment ces paroles que j*3 n'aurais pu prononcer tout
haut sans fondre en larmes : « Le ciel vous garde de
« de tout mal avenir! Dormez en paix ces nuits avoi-
« sinant votre dernier sommeil I Assez longtemps vos
« vigiles ont été celles de la douleur. Que ce lit d'exil
« perde sa dureté en attendant la visite de Dieu !
« lui seul peut rendre légère à vos os la terre étran-
« gère. »
Oui, j'aurais donné avec joie tout mon sang pour
rendre la légitimité possible à la France. Je m'étais
figuré qu'il en serait de la vieille royauté ainsi que de la
verge desséchée d'Aaron : enlevée du temple de Jéru-
salem, elle reverdit et porta les fleurs de l'amandier,
symbole du renouvellement de l'alliance. Je ne m'é-
tudie point à étouffer mes regrets, à retenir les larmes
dont je voudrais effacer la dernière trace des royales
douleurs. Les mouvements que j'éprouve en sens
divers, au sujet des mêmes personnes, témoignent de
la sincérité avec laquelle ces Mémoires sont écrits.
352 MÉMOIRES d'outre-tombe
Dans Charles X, l'homme m'attendrit, le monarqut
me blesse : je me laisse aller à ces deux impressions
à mesure qu'elles se succèdent sans chercher à les
concilier.
Le 28 septembre, après que Charles X m'eut reçu
le matin au bord de son lit, Henri Vme fit appeler:
je n'avais pas demandé à le voir. Je lui dis quelques
mots graves sur sa majorité et sur ces loyaux Fran-
çais dont l'ardeur lui avait offert des éperons d'or.
Au surplus, il est impossible d'être mieux traité
que je ne le fus. Mon arrivée avait jeté l'alarme ; on
craignait le rendu compte de mon voyage à Paris.
Pour moi donc toutes les attentions ; le reste était né-
gligé. Mes compagnons, dispersés, mourants de faim
et de soif, erraient dansles corridors, les escaliers, les
cours du château, au milieu de l'effarade des maîtres
du logis et des apprêts de leur évasion. On entendait
des jurements et des éclats de rire.
La garde autrichienne s'émerveillait de ces indivi-
dus à moustaches et en habit bourgeois ; elle les soup-
çonnait d'être des soldats français déguisés, avisant
à s'emparer delà Bohême par surprise.
Durant cette tempête au dehors, Charles X me disait
au dedans : « Je me suis occupé de corriger l'acte de
« mon gouvernement à Paris. Vous aurez pour collègue
« M. de Villèle, comme vous l'avez demandé, le mar-
« quis de La Tour-Maubourg et le chancelier. * »
1. Le marquis de Pastoret. Pair de France, ministre d'Etat et
membre du Conseil privé, il avait été appelé aux fonctions de
Chancelier de France, en 1829, à la place de M. Dambray. Après
la Révolution de Juillet, il s'était démis de toutes ses fonctions;
mais, pour Charles X, il était toujours resté le Chancelier. Il
devint, en iS34, tuteur des enfants du duc de Berry, charge i
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 353
Je remerciai le roi de ses bontés, en admirant les
illusions de ce monde. Quand la société croule, quand
les monarchies finissent, quand la face de la terre se
renouvelle, Charles établit à Prague un gouverne-
ment en France, de \avis de son conseil entendu. Ne
nous raillons pas trop: qui de nous n'a sa chimère? qui
de nous ne donne la becquée à de naissantes espéran-
ces? qui de nous n'a son gouvernement in petto, deVavis
de ses passions entendues? La moquerie m'irait mal à
moi l'homme aux songes. Ces Mémoires, que je bar-
bouille en courant, ne sont-ils pas mon gouvernement^
de Yavis de ma vanité entendue? Ne crois-je pas très
sérieusement parler à l'avenir, aussi peu à ma dispo-
sition que la France aux ordres de Charles X?
Le cardinal Latil, ne se voulant pas trouver dans la
bagarre, était allé passer quelques jours chez le du**
de Rohan. M. de Foresta * passait mystérieusement
un portefeuille sous le bras ; madame de Bouille me
faisait des révérences profondes, comme une per-
sonne départi, avec des yeux baissés qui voulaient
laquelle il s'employa avec beaucoup de dévouement, malgré son
grand âge.
1. Foresta (Marie- Joseph, marquis de) avait été, sous la Restau,
ration, préfet de divers départements et gentilhomme honoraire
de la ehambre du roi. Esprit cultivé, fin et délicat, il avait fait,
bien jeune encore, ses preuves littéraires. A l'âge de vingt-deux
ans, il avait publié et dédié à la duchesse de Berry deux volumes
tout remplis d'aperçus ingénieux, de récits charmants et de ré-
flexions d'une maturité précoce, intitulés : Lettres sur la Sicile.
Jusqu'à sa mort, arrivée le 11 février 1858, il resta attaché à la
personne du comte de Chambord. C'était le type accompli du
gentilhomme chrétien. Voyez sur lui les premiers chapitres de
l'ouvrage du P. de Chazournes sur Albéric de Foresta, de la
Compagnie de Jésus, fondateur des Ecoles apostoliques. Un to-
lume in-iS, 1880.
VI. 23
354 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
voir à travers leurs paupières; M. la Villate s'atten-
dait à recevoir son congé ; il n'était plus question de
M. Barrande, qui se flattait de rentrer en grâce et
séjournait dans un coin à Prague.
J'allai faire ma cour au dauphin. Notre conversa-
tion fut brève:
« Comment Monseigneur se trouve-t-il à Butschi-
rad?
— Vieillottant.
— C'est comme tout le monde, Monseigneur.
— Et votre femme ?
— Monseigneur, elle a mal aux dents,
— Fluxion?
— No'i, Monseigneur: temps.
— Vous dînez chez le roi ? Nous nous reverrons. »
Et nous nous quittâmes.
Prague, 28 et 29 septembre 1833.
Je me trouvai libre à trois heures: on dînait à six.
Ne sachant que devenir, je me promenai dans les
allées de pommiers dignes de la Normandie. La récolte
du fruit de ces faux orangers s'élève dans les bonnes
années à la somme de dix-huit mille francs. Les cal-
villes s'exportent en Angleterre. On n'en fait point de
cidre, le monopole de la bière en Bohême s'y oppose.
Selon Tacite, les Germains avaient des mots pour
signifier le printemps, l'été et l'hiver; ils n'en avaient
point pour exprimer l'automne, dont ils ignoraient le
nom et les présents: nomen ac bona ignorantur.
Depuis le temps de Tacite^ il leur est arrivé une Po-
mone.
Accablé de fatigue, je m'assis sur les échelons d'une
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 335
échelle appuyée contre le tronc d'un pommier. J'étais
ià dans Yœil-de-bœuf du château de Butschirad, ou au
balustre de la chambre du conseil. En regardant le
toit qui couvrait la triple génération de mes rois, je
me rappelais ces plaintes du J/aoua/ arabe: « Ici nous
« avons vu disparaître sous l'horizon les étoiles que
« nous aimons à voir se lever sous le ciel de notre
« patrie. »
Plein de ces tristes idées, je m'endormis. Une voix
douce me réveilla. Une paysanne bohème venait
cueillir des pommes; avançant la poitrine et relevant
la tète, elle me faisait une salutation slave avec un
sourire de reine ; je pensai tomber de mon juchoir: je
lui dis en français: « Vous êtes bien belle; je vous
remercie I » Je vis à son air qu'elle m'avait compris:
les pommes sont toujours pour quelque chose dans
mes rencontres avec les Bohémiennes. Je descendis
de mon échelle comme un de ces condamnés des temps
féodaux, délivré par la présence d'une jeune femme.
Pensant à la Normandie, à Dieppe, à Fervacques, à la
mer, je repris le chemin du Trianon de la vieillesse
de Charles X.
On se mit à table, à savoir: le prince et la princesse
de Bauffremont, le duc et la duchesse de Narbonne,
M. de Blacas, M. de Damas, M. O'Hégerty, moi, M. le
dauphin et Henri V ; j'aurais mieux aimé y voir les
jeunes gens que moi. Charles X ne dîna point; il se
soignait, afin d'être en état de partir le lendemain. Le
banquet fut bruyant, grâce au parlage du jeune prince:
il ne cessa de discourir de sa promenade à cheval, de
son cheval, des frasques de son cheval sur le gazon,
des ébrouements de son cheval dans les terres labou-
356 MÉMOIRES D'0UTRE-T0J13E
rées. Cette conversation était bien naturelle, et j'en
étais cependant affligé; j'aimais mieux notre ancien
entretien sur les voyages et sur l'histoire.
Le roi vint et causa avec moi. Il me complimenta
de rechef sur la note de majorité ; elle lui plaisait parce
que, laissant de côté les abdications comme chose
consommée, elle n'exigeait d'autre signature que
celle de Henri, et ne ravivait aucune blessure. Selon
Charles X, la déclaration serait envoyée de Vienne à
M. Pastoret avant mon retour en France; je m'incli-
nai avec un sourire d'incrédulité. Sa Majesté, après
m'avoir frappé l'épaule selon sa coutume : « Chateau-
« briand, oîi allez-vous à présent ? — Tout bêtement à
« Paris, sire. — Non, non, pas bêtement, » reprit le
roi, cherchant avec une sorte d'inquiétude le fond de
ma pensée.
On apporta les journaux; le dauphin s'empara des
gazettes anglaises : tout d'un coup, au milieu d'un
profond silence, il traduisit à haute voix ce passage
du Times: « Il y a ici le baron de ***, haut de quatre
pieds, âgé de soixante-quinze ans, et tout aussi vert
qu'il était il y a cinquante ans. » Et puis monseigneur
se tut.
Le roi se retira; M. de Blacas me dit: « Vous
devriez venir à Leoben avec nous. » La proposition
n'était pas sérieuse. Je n'avais d'ailleurs aucune envie
d'assister à une scène de famille ; je ne voulais ni divi-
ser des parents, ni me mêler de réconciliations dan-
gereuses. Lorsque j'entrevis la chance de devenir le
favori d'une des deux puissances, je frémis ; la poste
ne me semblait pas assez prompte pour m'éloigner de
mes honneurs possibles. L'ombre de la fortune me
MÉMOIRES d'outre-tombe 357
fait trembler, comme l'ombre du cheval de Richard
faisait trember les Philistins.
Le lendemain 28, je m'enfermai à l'hôtel des Bains
et j'écrivis ma dépêche à Madame. Le soir même Hya-
cinthe était parti avec cette dépêche.
Le 29, j'allai voir le comte et la comtesse de Cho-
teck; je les trouvai confondus du brouhaha de la cour
de Charles X. Le grand bourgrave envoyait à force des
estafettes lever les consignes qui retenaient les jeu-
nes gens aux frontières. Au surplus, ceux que l'on
apercevait dans les rues de Prague n'avaient rien
perdu de leur caractère français; un légitimiste et un
républicain, politique à part, sont les mêmes hom-
mes : c'était un bruit, une moquerie, une gaieté 1 Les
voyageurs venaient chez moi me conter leurs aventu-
res. M*** avait visité Francfort avec un cicérone alle-
mand, très charmé des Français ; M*** lui en demanda
la cause, le cicérone lui répondit: « Les Vrançais
« fenir à Frankfurt ; ils pufaient le fin et faisaient
l'amour avec les cholies femmes tes pourchois. Le
« chénéral Aucherau mettre 41 millions de taxe sur
« la file te Frankfurt. » Voilà les raisons pour lesquel-
les on aimait tant les Français à Francfort.
Un grand déjeuner fut servi dans mon auberge ; les
riches payèrent l'écot des pauvres. Au bord de la Mol-
dau, on but du vin de Champagne à la santé de Henri V,
qui courait les chemins avec son aïeul, dans la peur
d'entendre les toasts portés à sa couronne. A huit
heures, mes affaires fixées, je montai en voiture,
espérant bien ne retourner en Bohême de ma vie.
On a dit que Charles X avait eu l'intention de se
retirer à l'autel : il avait des antécédents de ce des-
358 MÉMOIRES d'outre-tombe
sein dans sa famille. Richer, moine de Senones, et
Geoffroy de Beaulieu, confesseur de saint Louis, rap-
portent que ce grand honame avait pensé à s'enfer-
mer dans un cloître, lorsque son fils serait en âge de le
remplacer sur le trône. Christine de Pisan dit de Char-
les V: « Le ^age roi avait délibéré en soi que, si tant
« pouvoit vivre que son fils le dauphin fust en âge de
« porter couronne, il lui délairoit le royaume... et se
« feroit prêtre. » De pareils princes, s'ils avaient
abandonné le sceptre, auraient bien manqué comme
tuteurs à leurs fils ; et cependant, en restant rois, ont-
ils rendu dignes d'eux leurs successeurs? Que fut
Philippe le Hardi auprès de saint Louis? Toute la
sagesse de Charles V se transforma en folie dans son
héritier.
Je passe à dix haures du soir devant Butschirad,
dans la campagne muette, vivement éclairée de la
lune. J'aperçois la masse confuse de la villa, du
hameau et de la ruine qu'habite le dauphin: le reste
de la famille royale voyage. Un si profond isolement
me saisit; cet homme (je vous l'ai déjà dit) a des ver-
tus: modéré en politique, il nourrit peu de préjugés ;
il n'a dans les veines qu'une goutte de sang de saint
Louis, mais il l'a; sa probité est sans égale, sa parole
inviolable comme celle de Dieu. Naturellement coura-
geux, sa piété filiale l'a perdu à Rambouillet. Brave et
humain en Espagne, il a eu la gloire de rendre un
royaume à son parent et n'a pu conserver le sien.
Louis-Antoine, depuis les journées de Juillet, a songé
à demander un asile en Andalousie : Ferdinand le lui
eût sans doute refusé. Le mari de la fille de Louis XVI
languit dans un village de Bohème; un chien dont
MEMOIRES d'outre-tombe 359
j'entends la voix, est la seule garde du prince: Cerbère
aDoie ainsi aux ombres dans les régions de la mort,
du silence et de la nuit.
Je n'ai jamais pu revoir dans ma longue vie mes
foyers paternels; je n'ai pu me fixer à Rome, où je
désirais tant mourir; les huit cents lieues que j'a-
chève, y compris mon premier voyage en Bohême,
m'auraient mené aux plus beaux sites de la Grèce, de
l'Italie et de l'Espagne. J'ai dévoré ce chemin et j'ai
dépensé mes derniers jours pour revenir sur cette
terre froide et grise : qu'ai-je donc fait au ciel?
J'entrai dans Prague le 29 à quatre heures du soir.
Je descendis à l'hôtel des Bains. Je ne vis point la
jeune servante saxonne; elle était retournée à Dresde
consoler par des chants d'Italie les tableaux exilés de
Raphaël.
Du 29 septembre au 6 octobre 1833.
A Schlau, à minuit, devant l'hôtel de la poste, une
voiture changeait de chevaux. Entendant parler fran-
çais j'avançai la tète hors de ma calèche et je dis :
« Messieurs, vous allez à Prague? Vous n'y trouverez
« plus Charles X, il est parti avec Heiifi V. » Je me
nommai. « Comment, parti? s'écrièrent ensemble plu-
« sieurs voix. En avant, postillon 1 e» jivantl »
Mes huit compatriotes, arrêtés d'abord à Égra,
avaient obtenu la permission de continuer leur route,
mais à la garde d'un officier de police. Elle est cu-
rieuse ma rencontre, en 1833, d'un convoi de servi-
teurs du trône et de l'autel, dépêché par la légitimité
française, sous l'escorte d'un sergent de ville ! En
1822, j'avais vu passer à Vérone des cagées de carbo-
360 MÉMOIRES d'outre-tombe
nari accompagnés de gendarmes. Que veulert donc
les souverains? Qui reconnaissent-ils pour amis?
Craignent-ils la trop grande foule de leurs partisans?
Au lieu d'être touchés de la fidélité, ils traitent les
hommes dévoués à leur couronne comme des propa-
gandistes et des révolutionnaires.
Le maître de poste de Schlau venait d'inventer
l'accordéon; il m'en vendit un; toute la nuit, je fis
jouer le soufflet dont le son emportait pour moi le
souvenir du monde'.
Carlsbad (je le traversai le 30 septembre) était dé-
sert; salle d'opéra après la pièce jouée. Je retrouvai
1. Je reçus de Périgueux, le 14 novembre, la lettre suivante :
mon éloge à part, elle constate les faits que j'ai racontés :
« Périgueux, 10 novembre 1833.
■ Monsieur le vicomte,
« Je ne puis résister au désir de vous témoigner toute la peina
que j'ai éprouvée lundi 28 octobre, lorsqu'on m'annonça votre
absence. Je m'étais présenté chez vous pour avoir l'honneur de
vous présenter mes hommages et entretenir quelques instants
l'homme à qui j'ai voué toute mon admiration. Obligé de repar-
tir le soir même de Paris, où peut-être je ne dois plus retour-
ner, il eût été bien doux pour moi de vous avoir vu. Lorsque,
malgré la modicité de la fortune de ma famille, j'entrepris le
Toyage de Prague, j'avais mis au nombre de mes espérances
celle d'avoir l'honneur de me faire connaître de vous. Et, cepen-
dant, monsieur le vicomte, je ne puis pas dire que je ne vous ai
pas ru : j'étais au nombre des huit jeunes gens que vous ren-
contrâtes au milieu de la nuit à Schlau, à peu de distance de
Prague. Nous arrivions après avoir été cinq jours mortels vic-
times de l'intrigue qui depuis nous a été révélée. Cette rencon-
tre, en ce lieu, k cette heure, a quelque chose de bizarre et ne
t'effacera jamais de mon souvenir, non plus que l'image de celai
à qui la France royaliste doit les services les plus utiles.
« Agréez, je vous prie, etc.
« P.-O.-Jules Dbtermbs. »
(Note de Chateaubriand.)
MÉMOIRES d'outre-tombe 361
à Égra le malLôlier qui me fit tomber de la lune où
j'étais au mois de juin avec une dame de la campagne
romaine.
A Hollfeld, plus de martinets ni de petite hotteuse;
j'en fus attristé. Telle est ma nature : j'idéalise les
personnages réels et personnifie les songes, dépla-
çant la matière et l'intelligence. Une petite fille et un
oiseau grossissent aujourd'hui la foule des êtres de
ma création, dont mon imagination est peuplée,
comme ces éphémères qui se jouent dans un rayon
de soleil. Pardonnez, je parle de moi, je m'en aper-
çois trop tard.
Voici Bamberg. Padoue me fît souvenir de Tive-
Live; à Bamberg, le père Horrion retrouva la pre-
mière partie du troisième et du trentième livre de
l'historien romain. Tandis que je soupais dans la
patrie de Joachim Camemarius, de Clavius, le biblio-
thécaire de la ville me vint saluer à propos de ma
renommée, la première du monde, selon lui, ce qui
réjouissait la moelle de mes os. Accourut ensuite un
général bavarois. A la porte de l'auberge, la foule
m'entoura lorsque je regagnai ma voiture. Une jeune
femme était montée sur une borne, comme la Sainte-
Beuve pour voir passer le duc de Guise. Elle riait :
« Vous moquez-vous de moi ? lui dis-je. — Non, me
répondit-elle en français, avec un accent allemand,
c'est que je suis si contente i »
Du 1" au 4 octobre, je revis les lieux que j'avais
vus trois mois auparavant. Le 4, je touchai la fron-
tière de France. La Saint-François m'est, tous les
ans, un jour d'examen de conscience. Je tourne mes
regards vers le passé ; je me demande où j'étais, ce
362 MÉMOIRES d'outre-tombe
que je faisais à chaque anniversaire précédent. Cette
année 1833, soumis à mes vagabondes destinées, la
Saint-François me trouve errant. J'aperçois au bord
du chemin une croix ; elle s'élève dans un bouquet
d'arbres, qui laissent tomber en silence, sur THomme-
Dieu crucifié, quelques feuilles mortes. Vingt-sept
ans en arrière, j'ai passé la Saint-François au pied du
véritable Golgotha.
Mon patron aussi visita le saint tombeau. François
d'Assise, fondateur des ordres mendiants, fit faire,
en vertu de cette institution, un pas considérable à
l'Evangile, et qu'on n'a point assez remarqué : il
acheva d'introduire le peuple dans la religion; en
revêtant le pauvre d'une robe de moine, il força le
monde à la charité, il releva le mendiant aux yeux du
riche, et dans une milice chrétienne prolétaire il
établit le modèle de cette fraternité des hommes
que Jésus avait prèchée, fraternité qui sera l'ac-
complissement de cette partie politique du christia-
nisme non encore développée, et sans laquelle il n'y
aura jamais de liberté et de justice complète sur la
terre.
Mon patron étendait cette tendresse fraternelle aux
animaux mêmes sur lesquels il paraîtrait avoir recon-
quis par son innocence l'empire que l'homme exerçait
sur eux avant sa chute; il leur parlait comme s'ils
l'eussent entendu; il leur donnait le nom de frères et
de sœurs. Près de Baveno, comme il passait, une
multitude d'oiseaux s'assemblèrent autour de lui; il
les salua et leur dit : « Mes frères ailés, aimez et
« louez Dieu, car il vous a vêtus de plumes et vous a
« donné le pouvoir de voler dans le ciel. » Les oi'-
MÉMOIRES d'outre-tombe 303
seaux du lac de Rieli le suivaient. Il était dans la joie
quand il rencontrait des troupeaux de moutons; il en
avait une grande compassion : <. Mes frères, leur
« disait-il, venez à moi. » Il rachetait quelquefois
avec ses habits une brebis que l'on conduisait au
boucher; il se souvenait de l'agneau très doux, illius
memor agni vutissimi, immolé pour le salut des
hommes. Une cigale habitait une branche de figuier
près de sa porte à la Portiuncule; il l'appelait; elle
venait se reposer sur sa main et il lui disait : « Ma
« sœur la cigale, chante le Dieu ton créateur. » Il en
usa de même avec un rossignol et fut vaincu aux con-
certs par l'oiseau qu'il bénit, et qui s'envola après sa
victoire. Il était obligé de faire reporter au loin dans
les bois les petits animaux sauvages qui accouraient à
lui et cherchaient un abri dans son sein. Quand il
voulait prier le matin, il ordonnait le silence aux
hirondelles, et elles se taisaient. Un jeune homme
allait vendre à Sienne des tourterelles; le serviteur
de Dieu le pria de les lui donner, afin qu'on ne tuât
pas des colombes qui, dans l'Ecriture, sont le sym-
bole de l'innocence et de la candeur. Le saint les em-
porta à son couvent de Ravacciano: il planta son
bâton à la porte du monastère; le bâton se changea
en un grand chêne vert; le saint y laissa aller les
tourterelles et leur commanda d'y bâtir leur nid, ce
qu'elles firent pendant plusieurs années.
François mourant voulut sortir du monde nu comme
il y était entré; il demanda que son corps dépouillé
fût enterré dans le lieu oii l'on exécutait les crimi-
nels, en imitation du Christ qu'il avait pris pour mo-
dèle. 11 dicta un testament tout spirituel, car il n'a-
364 MÉMOIRES d'outre-tombe
vait à léguer à ses frères que la pauvreté et la paix :
une sainte femme le mit au tombeau.
J'ai reçu de mon patron la pauvreté, l'amour des
petits et des humbles, la compassion pour les ani-
maux; mais mon bâton stérile ne se changera point
en chêne vert pour les proléger.
Je devais tenir à bonheur d'avoir foulé le sol de
France le jour de ma fête; mais ai-je une patrie?
Dans cette patrie, ai-je jamais goûté un moment de
repos? Le 6 octobre au matin je rentrai dans mon
Infirmerie. Le coup de vent de la Saint-François ré-
gnait encore. Mes arbres, refuges naissants des mi-
sères recueillies par ma femme, ployaient sous la
colère de mon patron. Le soir, à travers les ormes
branchas de mon boulevard, j'aperçus les réverbères
agités, dont la lumière demi-éteinte vacillait comme
la petite lampe de ma vie'.
1. La page que l'on vient de lire est du 6 octobre 1833. Celles
qui Tont suivre sont de 1837, — Au mois de septembre 1836,
Chateaubriand avait écrit, au château de Maintenon, un chapitre
destiné à ses Mémoires et qui pourtant n'y a pas pris place. On
le trouvera à la fin do volume. Voir V Appendice n» IV : Frag-
menta inédiu des M&MOiass d'Octre-To&lbb.
LIVRE IX^
Politique générale du moment. — Louis-Philippe. — M. Thiers.
— M. de la Fayette. — Armand Carrel. — De quelques fem-
mes : La Louisianaise. — Madame Tastu. — Madame Sand. -~
M. de Talleyrand.
Paris, rue d'Enfer, 1837.
Si, passant de la politique de la légitimité à la poli-
tique générale, je relis ce que j'ai publié sur cette poli-
tique dans les années 1831, 1832 et 1833, mes prévi-
sions ont été assez justes.
Louis-Philippe est un homme d'esprit dont la lan-
gue est mise en mouvement par un torrent de lieux
communs. Il plaît à l'Europe, qui nous reproche de
n'en pas connaître la valeur; l'Angleterre aime à voir
que nous ayons, comme elle, détrôné un roi ; les au-
tres souverains délaissent la légitimité, qu'ils n'ont
pas trouvée obéissante. Philippe a dominé les hom-
mes qui se sont approchés de lui ; il s'est joué de ses
ministres; les a pris, renvoyés, repris, renvoyés de
nouveau après les avoir compromis, si rien aujour-
d'hui compromet.
La supériorité de Philippe est réelle, mais elle
n'est que relative ; placez-le à une époque où la so-
1. Ce livre a été écrit à Paris, en 1837 et en 1838, et revu en
juin 1847.
36B MÉMOIRES D'OUTRE- lOMBE
ciété aurait encore quelque vie, et ce qu'il y a de mé
diocre en lui apparaîtra. Deux passions gâtent se?
qualités : son amour exclusif de ses enfants, son avi-
dité insatiable d'accroître sa fortune : sur ces deux
points il aura sans cesse des éblouissements.
Philippe ne sent pas l'honneur de la France comme
le sentaient les aînés des Bourbons; il n'a pas besoin
d'honneur : il ne craint que les soulèvements popu-
laires, comme les craignaient les plus proches de
Louis XVI. Il est à l'abri sous le crime de son père;
la haine du bien ne pèse pas sur lui : c'est un com-
plice, non une victime.
Ayant compris la lassitude des temps et la vileté
des âmes, Philippe s'est mis à l'aise. Des lois d'inti-
midation sont venues supprimer les libertés, ainsi
que je l'avais annoncé dès l'époque de mon discours
d'adieu à la Chambre des pairs, et rien n'a remué ;
on a usé de l'arbitraire ; on a égorgé dans la rue
Transnonain, mitraillé à Lyon, intenté de nombreux
procès de presse ; on a arrêté des citoyens, on les a
retenus des mois et des années en prison par mesure
préventive, et l'on a applaudi. Le pays usé, qui n'en-
tend plus rien, a tout souffert. Il est à peine un
homme qu'on ne puisse opposer à lui-même. D'années
en années, de mois en mois, nous avons écrit, dit et
fait tout le contraire de ce que nous avions écrit, dit
et fait. A force d'avoir à rougir, nous ne rougissons
plus; nos contradictions échappent à notre mémoire,
tant elles sont multipliées. Pour en finir, nous pre-
nons le parti d'affirmer que nous n'avons jamais
varié, ou que nous n'avons varié que par la transfor-
mation progressive de nos idées et par notre compré-
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 367
hension éclairée des temps. Les événements si rapi-
des nous ont si promptement vieillis, que quand on
nous rappelle nos gestes d'une époque passée, il nous
semble que l'on nous parle d'un autre homme que de
nous : et puis, avoir varié, c'est avoir fait comme tout
le monde.
Philippe n'a pas cru, comme la branche restaurée,
qu'il était obligé pour régner de dominer dans tous
les villages ; il a jugé qu'il lui suffisait d'être maître
de Paris; or, s'il pouvait jamais rendre la capitale
ville de guerre, avec un roulement annuel de soixante
mille prétoriens, il se croirait en sûreté. L'Europe le
laisserait faire, parce qu'il persuaderait aux souve-
rains qu'il agit dans la vue d'étoufTer la révolution
dans son vieux berceau, déposant pour gage entre
les mains des étrangers les libertés, l'indépendance
et l'honneur de la France. Philippe est un sergent de
ville : l'Europe peut lui cracher au visage ; il s'essuie,
remercie et montre sa patente de roi. D'ailleurs, c'est
le seul prince que les Français soient à présent capa-
bles de supporter. La dégradation du chef élu fait
sa force ; nous trouvons momentanément dans sa
personne ce qui suffît à nos habitudes de couronne
et à notre penchant démocratique ; nous obéissons à
un pouvoir que nous croyons avoir le droit d'insul-
ter; c'est tout ce qu'il nous faut de liberté : nation à
genoux, nous souffletons notre maître, rétablissant
le privilège à ses pieds, l'égalité sur sa joue. Nar-
quois et rusé, Louis XI de l'âge philosophique, le
monarque de notre choix conduit dextrement sa bar-
que sur une boue liquide. La branche aînée des Bour-
bons est séchée sauf un bouton : la branche cadette
3C8 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
est pourrie. Le chef inauguré à la maison de ville
n'a jamais songé qu'à lui : il sacrifie les Français à ce
qu'il croit être sa sûreté. Quand on raisonne sur ce
qui conviendrait à la grandeur de la patrie, on oublie
la nature du souverain; il est persuadé qu'il périrait
par les moyens qui sauveraient la France ; selon lui,
ce qui ferait vivre la royauté tuerait le roi. Du reste,
nul n'a le droit de le mépriser, car tout le monde est
au niveau du même mépris. Mais, quelles que soient
les prospérités qu'il rêve en dernier résultat, ou lui,
ou ses enfants ne prospéreront pas, parce qu'il dé-
laisse les peuples dont il tient tout. D'un autre côté,
les rois légitimes, délaissant les rois légitimes, tom-
beront : on ne renie pas impunément son principe.
Si des révolutions ont été un instant détournées de
leur cours, elles n'en viendront pas moins grossir le
tor.rent qui cave l'ancien édifice : personne n'a joué
son rôle, personne ne sera sauvé.
Puisque aucun pouvoir parmi nous n'est inviolable,
puisque le sceptre héréditaire est tombé quatre fois
depuis trente-huit années, puisque le bandeau royal
attaché par la victoire s'est dénoué deux fois de la
tête de Napoléon, puisque la souveraineté de Juillet
a été incessamment assaillie, il faut en conclure que
ce n'est pas la république qui est impossible, mais la
monarchie.
La France est sous la domination d'une idée hos
tile au trône : un diadème dont on reconnaît d'abord
l'autorité, puis que l'on foule aux pieds, que l'on re-
prend ensuite pour le fouler aux pieds de nouveau,
n'est qu'une inutile tentation et un symbole de dé-
sordre. On impose un maître à des hommes qui sem-
MÉMOIRES d'outre-tombe 369
blent l'appeler par leurs souvenirs, et qui ne le sup-
portent plus par leurs mœurs ; on l'impose à des
générations qui, ayant perdu la mesure et la décence
sociale, ne savent qu'insulter la personne royale ou
remplacer le respect par la servilité.
Philippe a dans sa personne de quoi ralentir la
destinée, il n'a pas de quoi l'arrêter. Le parti démo-
cratique est seul en procurés, parce qu'il marche vers
le monde futur. Ceux qui ne veulent pas admettre les
causes générales de destruction pour les principes
monarchiques attendent en vain l'airranchissement
du joug actuel d'un mouvement des Cbanibres ; elles
ne consentiront point à la réforme, parce que la ré-
forme serait leur mort. De son côté, l'opposition de-
venue industrielle ne portera jamais au roi de sa
fabrique la botte à fond, comme elle l'a portée à
Charles X ; elle remue afin d'avoir des places, elle se
plaint, elle est hargneuse; mais lorsqu'elle se trouve
face à face de Philippe, elle recule, car si elle veut
obtenir le maniement des affaires, elle ne veut pas
renverser ce qu'elle a créé et ce par quoi elle vit.
Deux frayeurs l'arrêtent : la frayeur du retour de la
légitimité, la frayeur du règne populaire ; elle se colle
à Philippe qu'elle n'aime pas, mais qu'elle considère
comme un préservatif. Bourrée d'emplois et d'argent,
abdiquant sa volonté, l'opposition obéit à ce qu'elle
sait funeste et s'endort dans la boue; c'est le duvet
inventé par l'industrie du siècle ; il n'est pas aussi
agréable que l'autre, mais il coûte moins cher.
Nonobstant toutes ces choses, une souveraineté de
quelques mois, si l'on veut même de quelques an-
nées, ne changera pas l'irrévocable avenir. Il n'est
vu 24
370 MÉMOIRES d'outre-tombe
presque personne qui n'avoue maintenant la légiti-
mité préférable à l'usurpation, pour la sûreté, la
liberté, la propriété, comme pour les relations avec
l'étranger, car le principe de notre souveraineté ac-
tuelle est hostile au principe des souverainetés euro-
péennes. Puisqu'il lui plaisait de recevoir l'investi-
ture du trône du bon plaisir et de la science certaine
de la démocratie, Philippe a manqué son point de
départ : il aurait dû monter à cheval et galoper jus-
qu'au Rhin, ou plutôt il aurait dû résister au mouve-
ment qui l'emportait sans condition vers une cou-
ronne : des institutions plus durables et plus conve-
nables fussent sorties de cette résistance.
On a dit : « M. le duc d'Orléans n'aurait pu rejeter
« la couronne sans nous plonger dans des troubles
« épouvantables, » raisonnement des poltrons, des
dupes et des fripons. Sans doute des conflits seraient
survenus ; mais ils eussent été suivis du retour prompt
à l'ordre. Qu'a donc fait Philippe pour le pays ? Y
aurait-il eu plus de sang versé par son refus du scep-
tre, qu'il n'en a coulé pour l'acceptation de ce même
sceptre à Paris, à Lyon, à Anvers, dans la Vendée,
sans compter ces flots de sang répandus, à propos de
notre monarchie élective, en Pologne, en Italie, en
Portugal, en Espagne? En compensation de ces mal-
neurs, Philippe nous a-t-il donné la liberté? Nous a-
t-il apporté la gloire? Il a passé son temps à men-
dier sa légitimation parmi les potentats, à dégrader
la France en la faisant la suivante de l'Angleterre, en
la livrant en otage ; il a cherché à faire venir le siècle
à lui, à le rendre vieux avec sa race, ne voulant pas
se rajeunir avec le siècle.
MÉMOIRES d'outre-tombe 371
Que ne mariai l-il son lils aîné à quelque belle plé-
béienne (le sa patrie? C'eût été épouser la France :
cet hymen du peuple et de la royauté aurait fait re-
pentir les rois ; car ces rois, qui ont déjà abusé de la
soumission de Philippe, ne se contenteront pas de ce
qu'ils ont obtenu : la puissance populaire qui trans-
paraît à travers notre monarchie municipale les épou-
vante. Le potentat des barricades, pour être complè-
tement agréable aux potentats absolus, devait surtout
détruire la liberté de la presse et abolir nos institu-
tions constitutionnelles. Au fond de l'âme, il les dé-
teste autant qu'eux, mais il a des mesure^' à garder.
Toutes ces lenteurs déplaisent aux autre.^ souverains;
on ne peut leur faire prendre patience qu'en leur sa-
crifiant tout à l'extérieur : pour nous ac«;outumer à
nous faire au dedans les hommes liges de Philippe,
nous commençons par devenir les vassaux de l'Eu-
rope.
J'ai dit cent fois et je le répéterai encore, la vieille
société se meurt. Pour prendre le moindre intérêt à
ce qui existe, je ne suis ni assez bonhomme, ni assez
charlatan, ni assez déçu par mes espérances. La
France, la plus mûre des nations actuelles, s'en ira
vraisemblablement la première. Il est probable que
les aînés des Bourbons, auxquels je. mourrai attaché,
ne trouveraient même pas aujourd'hui un abri dura-
ble dans la vieille monarchie. Jamais les successeurs
d'un monarque immolé n'ont porté longtemps après
lui sa robe déchirée, il y a défiance de part et d'autre :
le prince n'ose plus se reposer sur la nation, la nation
ne croit plus que la famille rétablie lui puisse par-
donner. Un échafaud élevé entre un peuple et un roi
372 MÉMOIRES d'outre-tombe
les empêche de se voir : il y a des tombes qui ne se
referment jamais. La tête de Capet était si haute, que
les petits bourreaux furent obligés de l'abattre poiir
prendre sa couronne, comme les Caraïbes coupaient
le palmier afin d'en cueillir le fruit. La tige des Bour-
bons s'était propagée dans les divers troncs qui, se
courbant, prenaient racine et se relevaient provins
superbes : cette famille, après avoir été l'orgueil des
autres races royales, semble en être devenue la fata-
lité.
Mais serait-il plus raisonnable de croire que les
descendants de Philippe auraient plus de chances de
régner que le jeune héritier de Henri IV? On a beau
combiner diversement les idées politiques, les vérités
morales restent immuables. Il est des réactions iné-
vitables, enseignantes, magistrales, vengeresses. Le
monarque qui nous initia à la liberté, Louis XVI, a
été forcé d'expier dans sa personne le despotisme de
Louis XIV et la corruption de Louis XV; et l'on pour-
rait admettre que Louis-Philippe, lui ou sa lignée,
ne payerait pas la dette de la dépravation de la ré-
gence? Cette dette n'a-t-elle pas été contractée de
nouveau par Égalité à l'échafaud de Louis XVI, et
Philippe son fils n'a-t-il pas augmenté le contrat pa-
ternel, lorsque, tuteur infidèle, il a détrôné son pu-
pille ? Egalité en perdant la vie n'a rien racheté ; les
pleurs du dernier soupir ne rachètent personne : ils
ne mouillent que la poitrine et ne tombent pas sur la
conscience. Si la branche d'Orléans pouvait régner
au droit des vices et des crimes de ses aïeux, où se-
rait donc la Providence ? Jamais plus effroyable ten-
tation n'aurait ébranlé l'homme de bien. Ce qui fait
MÉMOIKES DOUTRE-TOMBB 373
notre illusion, c'est que nous mesurons les desseins
éternels sur l'échelle de notre courte vie. Nous passons
trop promptement pour que la punition de Dieu puisse
toujours se placer dans le court moment de notre
existence : la punition descend à l'heure venue ; elle
ne trouve plus le premier coupable, mais elle trouve
sa race qui laisse l'espace pour agir.
En s'élevant dans l'ordre universel, ce règne de
Louis-Philippe, quelle que soit sa durée, ne sera
qu'une anomalie, qu'une infraction momentanée aux
lois permanentes de la justice: elles sont violées, ces
lois, dans un sens borné et relatif; elles sont suivies
dans un sens limité et général. D'une énormité en
apparence consentie du ciel, il faut tirer une consé-
quence plus haute; il faut en déduire la preuve chré-
tienne de l'abolition même de la royauté. C'est cette
abolition, non un châtiment individuel, qui devien-
drait l'expiation de la mort de Louis XVI; nul ne
serait admis, après ce juste, à ceindre le diadème,
témoin Napoléon le Grand et Charles X le Pieux.
Pour achever de rendre la couronne odieuse, il
aurait été permis au fils du régicide de se cou-
cher un moment en faux roi dans le lit sanglant du
martyr.
Au reste, tous ces raisonnements, si justes qu'ils
soient, n'ébranleront jamais ma fidélité à mon jeune
roi ; ne dùt-il lui rester que moi en France, je serai
toujours fier d'avoir été le dernier sujet de celui qui
devait être le dernier roi.
La révolution de Juillet a trouvé son roi; a-t-elle
trouvé son représentant? J'ai peint à différentes
374 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
époques les hommes qui, depuis 1789 jusqu'à ce jour,
ont paru sur la scène. Ces hommes tenaient plus ou
moins à l'ancienne race humaine: on avait une
échelle de proportion pour les mesurer. On est arrivé
à des générations qui n'appartiennent plus au passé;
étudiées au microscope, elles ne semblent pas ca-
pables de vie, et pourtant elles se combinent avec
des éléments dans lesquels elles se meuvent; elles
trouvent respirable un air qu'on ne saurait respirer.
L'avenir inventera peut-être des formules pour cal-
culer les lois d'existence de ces êtres; mais le pré-
sent n'a aucun moyen de les apprécier.
Sans donc pouvoir expliquer l'espèce changée, on
remarque çà et là quelques individus que l'on
peut saisir, parce que des défauts particuliers ou des
qualités distinctes les font sortir de la foule. M.Thiers',
par exemple, est le seul homme que la révolution
de Juillet ait produit. Il a fondé l'école admirative de
la Terreur, école à laquelle il appartient. Si les
hommes de la Terreur, ces renieurs et reniés de
Dieu, étaient de si grands hommes, l'autorité de leur
jugement devrait peser; mais ces hommes, en se dé-
1. Marie-Joseph-Louis-Adolphe Thiers (1797-1877), député de
1830 à 1848 ; représentant du peuple du 4 juin 1848 au 2 dé-
cembre 1851 ; membre du Corps législatif de 1863 à 1870; mem-
bre de l'Assemblée nationale de 1871 à 1876; député de 1876 à
1877 ; — ministre de l'Intérieur, du 11 octobre au 30 décembre
1832; ministre de l'Agriculture et du Commerce, du 31 dé-
cembre 1832 au 3 avril 1834 ; de nouveau, ministre de l'Intérieur,
du 4 avril 1834 au 22 février 1836; ministre des Afl'aires étran-
gères et président du Conseil, du 22 février 1836 au 25 août de
la même année; président du Conseil et ministre des Affaires
étrangères, pour la seconde fois, du l»"" mars au 28 octobre 1840;
chef du pouvoir exécutif, du 17 février au 30 août 1871 ; prési-
dent de la République, du 30 août 1871 au 24 mai 1873.
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 375
chirant, déclarent que le parti qu'ils égorgent est uq
parti de coquins. Voyez ce que madame Roland dit
de Condorcet, ce que Barbaroux, principal acteur du
10 août, pense de Marat, ce que Camille Desmouliis
écrit contre Saint-Just. Faut-il apprécier Dantoa
d'après l'opinion de Robespierre, ou Robespierre
d'après l'opinion de Danton? Lorsque les conven-
tionnels ont une si pauvre idée les uns des autres,
comment, sans manquer au respect qu'on leur doit,
avoir une opinion différente de la leur?
Dans son esprit matériel, le jacobinisme ne s'aper-
çoit pas que la Terreur a failli, faute d'être capable
de remplir les conditions de sa durée. Elle n'a pu
arriver à son but, parce qu'elle n'a pu faire tomber
assez de têtes ; il lui en aurait fallu quatre ou cinq
cent mille de plus; or, le temps manque à l'exé-
cution de ces longs massacres ; il ne reste que des
crimes inachevés dont on ne saurait cueillir le fruit,
le dernier soleil de l'orage n'ayant pas fini de le
mûrir.
Le secret des contradictions des hommes du jour
est dans la privation du sens moral, dans l'absence
d'un principe fixe et dans le culte de la force: qui-
conque succombe est coupable et sans mérite, du
moins sans ce mérite qui s'assimile aux événements.
Derrière les phrases libérales des dévots de la Ter-
reur, il ne faut voir que ce qui s'y cache : le succès
divinisé. N'adorez la Convention que comme on
adore un tyran. La Convention renversée, passez avec
votre bagage de libertés au Directoire, puis à Bona-
parte, et cela sans vous douter de votre métamor-
phose, sans que vous pensiez avoir changé. Drama-
376 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
tiste juré, tout en regardant les Girondins comme de
pauvres diables parce qu'ils sont vaincus, n'en tirez
pas moins de leur mort un tableau fantastique : ce
sont de beaux jeunes hommes marchant, couronnés
de fleurs, au sacrifice. Les Girondins, faction lâche,
qui parlèrent en faveur de Louis XVI et votèrent son
exécution, ont fait, il est vrai, merveille à Téchafaud;
mais qui ne donnait pas alors tète baissée sur la
mort? Les femmes se distinguèrent par leur hé-
roïsme ; les jeunes filles de Verdun montèrent à
l'autel comme Iphigénie; les artisans, sur qui l'on se
tait prudemment, ces plébéiens dont la Convention
fit une moisson si large, bravaient le fer du bourreau
aussi résolument que no? p,renadiers le fer de l'ennemi.
Contre un prêtre et un noble, la Convention immola
des milliers d'ouvriers dans les dernières classes du
peuple' : c'est ce dont on ne se veut jamais souvenir.
M. Thiers fait-il état de ses principes? Pas le moins
du monde: il a préconisé le massacre, et il prêcherait
l'humanité d'une manière tout aussi édifiante; il se
donnait pour fanatique des libertés, et il a opprimé
Lyon, fusillé dans la rue Transnonain, et soutenu
envers et contre tout les lois de septembre : s'il lit
jamais ceci, il le prendra pour un éloge.
Devenu président du conseil et ministre desaffaires
1. Voir, dans la préface des Etudes historiques de Chateau-
briand, le tableau des victimes de la Terreur, d'après les six
■volumes du républicain Prudhomme. 18,923 ln^mmes non nobles,
de divers états, 2,231 femmes de laboureurs ou d'artisans et
2,000 enfants farent guillotinés, noyés et fusillés. Dans la Ven-
dée. 15,000 femmes furent tuées et presque toutes étaient des
paysannes. Si horribles soient-ils, ces chiflFres sont encore très
au-dessous de la réalité.
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 377
étrangères, M. Thiers s'extasie aux intrigues diplo-
matiques de l'école Talleyrand ; il s'expose à se faire
prendre pour un turlupin à la suite, faute d'aplomb,
de gravité et de silence. On peut faire fi du sérieux
et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire,
avant d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir
aux orgies de Grand-Vaux».
Du reste, M. Thiers mêle à des mœurs inférieures
un instinct élevé ; tandis que les survivants féodaux,
devenus cancres, se sont faits régisseurs de leurs
terres, lui, M. Thiers, grand seigneur de renaissance,
voyage en nouvel Atticus, achète sur les chemins des
objets d'art et ressuscite la prodigalité de l'an-
tique aristocratie: c'est une distinction; mais s'il sème
avec autant de facilité qu'il recueille, il devrait être
plus en garde contre la camaraderie de ses anciennes
habitudes: la considération est un des ingrédients de
la personne publique.
Agité par sa nature de vif-argent, M. Thiers a pré-
tendu aller tuer à Madrid l'anarchie que j'y avais
renversée en 1823: projet d'autant plus hardi que
M. Thiers luttait avec les opinions de Louis-Philippe.
1. Allusion à un épisode de 1834 dont le château d'un député
ministériel fut -le théâtre et dont M. Thiers, alors ministre, fut
le héros. Le docteur Bonnet de Malherbe, dans se» Notes iné-
dites sur M. Thiers (1888, p. 73), en parle en ces terme» : « Un
épisode surtout, la fête de Grand-Vaux, au château du comte
Vigier, que les journaux appelèrent VOrgie de Grand-Vaux,
fit alors grand bruit. M. Thiers, s'il faut en croire les chroni-
queurs du temps, y joua un rôle qui dépassait de beaucoup les
gamineries de l'écolier de Marseille, et s'y montra dans une
'posture qui n'était pas précisément celle dont parlait, avec quel-
que emphase, un autre ministre, un demi-siècle plus tard. La
Quotidienne publia à ce propos un article très piquant et le Chor-
nvari n'épargna pas lea caricature». »
378 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Il se peut supposer un Bonaparte; il peut croire que
son taille-plume n'est qu'un allongement de l'épée
napoléonienne; il peut se persuader être un grand
général, il peut rêver la conquête de l'Europe, par la
raison qu'il s'en est constitué le narrateur et qu'il
fait très inconsidérément revenir les cendres de Na-
poléon. J'acquiesce à toutes ces prétentions; je dirai
seulement, quant à l'Espagne, qu'au moment où
M. Thiers pensait à l'envahir, ses calculs le trom-
paient; il aurait perdu son roi en 1836, et je sauvai
le mien en 1823. L'essentiel est donc de faire à point
ce qu'on veut faire ; il existe deux forces: la force
des hommes et la force des choses ; quand l'une est
en opposition à l'autre, rien ne s'accomplit. A l'heure
actuelle Mirabeau ne remuerait personne, bien que sa
corruption ne lui nuirait point: car présentement
nul n'est décrié pour ses vices , on n'est diffamé que
pour ses vertus.
M. Thiers a l'un de ces trois partis à prendre: se
déclarer le représentant de l'avenir républicain'; ou
se percher sur la monarcliie contrefaite de Juillet
1. M. Thiers avait dit à la tribune, sous la monarchie de
Juillet, dans la discussion de la loi contre les associations : « La
France a en horreur la République ; quand on lui en parle, elle
recule épouvantée ; elle sait que ce gouvernement tourne au
sang ou à l'imbécillité. » En 1872, à Tun de ses interlocuteurs
qui s'étonne de le voir travailler à établir la République, con-
trairement aux Tœui de l'Assemblée nationale, il dira : « Cer-
tainement, je suis pour la République I Sans la République,
qu'est-ce que je serais, moi? Un bourgeois, Adolphe Thiers! »
Et se vantant d'avoir dirigé le siège de Paris contre la Com-
mune, il concluait, sans manifester la plus légère émotion :
« Nous avons enterré en entrant 20,000 cadavres ! » {Memoirs
of the live and Correspondance of Henry Reeve, by J.-K
Laughton (Londres, 1898.)
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 379
comme un singe sur le dos d'un chameau, ou rani-
mer l'ordre impérial. Ce dernier parti serait du goût
de M. Thiers ; mais l'Empire sans empereur, est-ce pos-
sible? Il est plus naturel de croire que l'auteur de
YHistoire de la Révolution se laissera absorber par
une ambition vulgaire : il voudra demeurer ou ren-
trer au pouvoir; afin de garder ou de reprendre sa
place, il chantera toutes les palinodies que le moment
ou son intérêt sembleront lui demander' ; à se dé-
pouiller devant le public, il y a audace, mais M. Thiers
est-il assez jeune pour que sa beauté lui serve de
voile?
Deutz et Judas mis à part, je reconnais dans
M. Thiers un esprit souple, prompt, fin, malléable,
peut-être héritier de l'avenir, comprenant tout, hor-
mis la grandeur qui vient de l'ordre moral ; sans ja-
lousie, sans petitesse et sans préjugé, il se détache
^ur le fond terne et obscur des médiocrités du temps,
son orgueil excessif n'est pas encore odieux, parce
qu'il ne consiste point à mépriser autrui. M. Thiers a
des ressources, de la variété, d'heureux dons; il s'em-
barrasse peu des différences d'opinion, ne garde point
rancune, ne craint pas de se compromettre, rend
justice à un homme, non pour sa probité ou pour ce
qu'il pense, mais pour ce qu'il vaut; ce qui ne l'empè-
1. En même temps que Chateaubriand traçait ce portrait de
M. Thiers, un autre voyant, Balzac, écrivait dans la Chronique
de Paris, à la date du 12 mai 1836 : « M. Thiers a toujours
voulu la même chose, il n'a jamais eu qu'une seule pensée, un
seul système, un seul but; tous ses efforts y ont constamment
tendu, il a toujours songé à M. Thiers... M. Thiers est une
girouette qui, malgré son incessante mobilité, reste sur le rnêm»
bâtiment. »
380 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE
cheraitpasde nous faire tous étrangler, le cas échéant.
M. Thiers n'est pas ce qu'il peut être; les années le
modifieront, à moins que l'enflure de Tamour-propre
ne s'y oppose. Si sa cervelle tient bon et qu'il ne soit
pas emporté par un coup de tète, les affaires révéle-
ront en lui des supériorités inaperçues. Il doit promp-
tement croître ou décroître ; il y a des chances pour
que M. Thiers devienne un grand ministre ou reste
un brouillon.
M. Thiers a déjà manqué de résolution quand il
tenait entre ses mains le sort du monde: s'il eût
donné Tordre d'attaquer la flotte anglaise, supérieurs
en force comme nous l'étions dans la Méditerranée,
notre succès était assuré ; les flottes turques et égyp-
tiennes, réunies dans le port d'Alexandrie, seraient
venues augmenter notre flotte; un succès obtenu sur
l'Angleterre eûtélectrisé la France. On aurait trouvé
à l'instant 130,000 hommes pour entrer eu Bavière
et pour se jeter sur quelque point de l'Ilalie, où rien
n'était préparé en prévision d'une attaque. Le monde
entier pouvait encore une fois changer de face. Notre
agression eût-elle été juste? C'est une autre affaire;
mais nous aurions pu demander à l'Europe si elle
avait agi loyalement envers nous dans des traités où,
abusant de la victoire, la Russie et l'Allemagne
s'étaient démesurément agrandies, tandis que la
France avait été réduite à ses anciennes frontières
rognées. Quoi qu'il en soit, M. Thiers n'a pas osé
jouer sa dernière carte; en regardant sa vie, il ne s'est
pas trouvé assez appuyé, et cependant c'est parce
qu'il ne mettait rien au jeu qu'il aurait pu tout jouer
Nous sommes tombés sous les pieds de l'Europe
MÉMOIRES d'outre-tombe 381
une pareille occasion de nous relever ne se présen-
tera peut-être de longtemps.
En dernier résultat, M. Thiers, pour sauver son
système, a réduit la France à un espace de quinze
lieues qu'il a fait hérisser de forteresses; nous ver-
rons bien si l'Europe a raison de rire de cet enfantil-
lage du grand penseur.
Et voilà comment, entraîné par ma plume, j'ai con-
sacré plus de pages à un homme incertain d'avenir
que je n'en ai donné à des personnages dont la mé-
moire est assurée. C'est un malheur du trop long
vivre : je suis arrivé à une époque de stérilité oîi la
France ne voit plus courir que des générations
maigres : Lupa carca nella sua magrezzaK Ces mé-
moires diminuent d'intérêt avec les jours survenus,
diminuent de ce qu'ils pouvaient emprunter de la
grandeur des événements; ils se termineront, j'en ai
peur, comme les filles d'Achéloûs^. L'empire romain,
magniGquement annoncé par Tite-Live, se resserre
et s'éteint obscur dans les récits de Cassiodore. Vous
étiez plus heureux, Thucydide et Plutarque, Salluste
et Tacite, quand vous racontiez les partis qui divi-
saient Athènes et Rome I Vous étiez certains du moins
de les animer, non seulement par votre génie, mais
encore par l'éclat de la langue grecque et la grav;té
de la langue latine 1 Que pourrions-nous raconter de
notre société finissante, nous autres Welches, dans
notre jargon confiné à d'étroites et barbares limites?
1. Dante, Enfer ch. I. v. 50.
2. Les Sirènes, filles d'Achéloûs et de Calliope. Elles avaient
le corps d'une femme jusqu'à la ceinture, et, au-dessous, la forme
d'oA poisson.
882 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Si ces dernières pages reproduisaient nos rebâchagta
de tribune, ces éternelles définitions de n^s droits,
nos puiîiiats de porte-feuilles, seraient-elles, dans
cinquante ans d'ici, autre chose que les inintelligibles
colonnes d'une vieille gazette? Sur mille et une con-
jectures, une seule se trouverait-elle vraie ? Qui pré-
voirait les étranges bonds et écarts de la mobilité de
l'esprit français? Qui pourrait comprendre comment
ses exécrations et ses engouements, ses malédictions
et ses bénédictions se transmuent sans raison appa-
rente? Qui saurait deviner et expliquer comment il
adore et déteste tour à tour, comment il dérive
d'un système politique, comment, la liberté à la
bouche et le servage au cœur, il croit le matin à une
vérité et est persuadé le soir d'une vérité contraire ?
Jetez-nous quelques grains de poussière ; abeilles de
Virgile, nous cesserons notre mêlée pour nous en-
voler ailleurs'.
Si par hasard il se remue encore quelque chose de
grand ici-bas, notre patrie demeurera couchée. D'une
société qui se décompose, les flancs sont inféconds ;
les crimes mêmes qu'elle engendre sont des crimes
mort-nés, atteints qu'ils sont de la stérilité de leur
principe. L'époque où nous entrons est le chemin
de halage par lequel des générations fatalement con-
damnées tirent l'ancien monde vers un monde in-
connu.
1. Ipsi per médias acies, insignibns alis,
Ingentes animos angusto in pectore versant. . .
Hi motus animorum atque hœc certamina tant*
Pulveris exigui jactu compressa quiescunt.
[Lft Géorgîques, livre iv, vers 82-87.)
MÉMOIRES d'outre-tombe 383
En celte année 183i, M. de La Fayette vient de
mourir *. J'aurais jadis été injuste en parlant de lui ;
je l'aurais représenté comme une espèce de niais à
double visage et à deux renommées ; héros de l'autre
côté de l'Atlantique, Gille de ce côté-ci 2. Il a fallu plus
de quarante années pour que l'on reconnût dans M. de
La Fayette des qualités qu'on s'était obstiné à lui re-
fuser. A la tribune, il s'exprimait facilement et du ton
d'un homme de bonne compagnie. Aucune souillure
n'est attachée à sa vie ; il était affable, obligeant et
généreux. Sous l'Empire, il fut noble et vécut à part ;
sous la Restauration, il ne garda pas au tant de dignité ;
il s'abaissa jusqu'à se laisser nommer le vénérable
des ventes du carbonarisme, et le chef des petites
conspirations ; heureux qu'il fut de se soustraire à
Béfort à la justice, comme un aventurier vulgaire.
Dans les commencements de la Révolution, il ne se
mêla point aux égorgeurs ; il les combattit à main
armée, et voulut sauver Louis XVI; mais, tout en ab-
horrant les massacres, tout obligé qu'il fut de les fuir,
il trouva des louanges pour des scènes oti l'on portait
quelques têtes au bout des piques.
M. de La Fayette s'est élevé parce qu'il a vécu : il
y a une renommée échappée spontanément des ta-
lents, et dont la mort augmente l'éclat en arrêtant les
talents dans la jeunesse ; il y a une autre renommée,
produit de l'âge, fille tardive du temps ; non grande
1. La Fayette est mort à Paris le 19 mai 1834. Ayant voulu
■uivre à pied, déjà souffrant, le convoi du député Dulong, tué
en duel par le général Bugeaud, il dut s'aliter en rentrant, et
ne se releva plus.
2. Rivarol, dès les premiers temps de la Révolution, avait
trouvé, pour le général La Fayette, le surnom de César-GilU,
384
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
par elle-même, elle l'est par les révolutious aumilîeu
desquelles le hasard l'a placée. Le porteur de cette
renommée, à force d'être, se mêle à tout ; son nom
devient l'enseigne ou le drapeau de tout : M. de La
Fayette sera éternellement la garde nationale. Par un
effet extraordinaire, le résultat de ses actions était
souvent en contradiction avec ses pensées ; royaliste,
il renversa en 1789 une royauté de huit siècles; répu-
blicain, il créa en 1830 la royauté des barricades : il
s'en est allé donnant à Philippe la couronne qu'il
avait enlevée à Louis XVL Pétri avec les événements,
quand les alluvions de nos malheurs se seront conso-
lidées, on retrouvera son image incrustée dans la
pâte révolutionnaire.
Son ovation aux États-Unis' l'a singulièrement re-
haussé •: un peuple, en se levant pour le saluer, l'a
couvert de l'éclat de sa reconnaissance. Everett^ ter-
mine par cette apostrophe le discours qu'il prononça
en 1824 :
« Sois le bienvenu sur nos rives, ami de nos pères 1
« Jouis d'un triomphe tel qu'il ne fut jamais le par-
« tage d'aucun monarque ou conquérant de la terre.
« Hélas I Washington, l'ami de votre jeunesse, celui
« qui fût plus que l'ami de son pays, gît tranquille
« dans le sein de la terre qu'il a rendue libre. Il re-
« pose dans la paix et dans la gloire sur les rives du
1. Son mandat législatif n'ayant pas été renouvelé en 1824,
La Fayette profita de ce repos forcé pour visiter encore ine fois
l'Amérique ; ce dernier voyage dura quatorze mois.
2. Edward Everett (1794 1865), homme politique et pnbliciste
américain. On a de lui Ovations and speechs on varions subjects,
Boston, 1826-1856, trois volumes in-8». Il fut élu, en 1858, membr»
correspondant de l'Institut de France,
Imfi. OraxdU"
LAFâYETTÊ
Ga-rnier frères Editeurs
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 385
a Potomac. Vous reverrez les ombrages hospitaliers
« du Monl-Vernon; mais celui que vous vénérâtes,
« vous ne le retrouverez plus sur le seuil de sa porte.
« A sa place et en son nom, les fils reconnaissants de
.. l'Amérique vous saluent. Soyez trois fois le bien-
« venu sur nos rives ! Dans quelque direction de ce
« continent que vous dirigiez vos pas, tout ce qui
u pourra entendre le son de vofre voix vous bé-
« nira. »
Dans le nouveau monde, M. de La Fayette a contri
bué à la formation d'une société nouvelle ; dans
le monde ancien, à la destruction d'une vieille so-
ciété : la liberté l'invoque à Washington, l'anarchie à
Paris.
M. de La Fayette n'avait qu'une seule idée, et mal-
heureusement pour lui elle était celle du siècle ; la
fixité de cette idée a fait son empire ; elle lui servait
d'oeillère, elle l'empêchait de regarder à droite et à
gauche ; il marchait d'un pas ferme sur une seule
ligne ; il s'avançait sans tomber entre les précipices
non parce qu'il les voyait, mais parce qu'il ne leà
voyait pas; l'aveuglement lui tenait lieu de génie .
tout ce qui est fixe est fatal, et ce qui est fatal est
puissant.
Je vois encore M. de La Fayette, à la tête de la
garde nationale, passer, en 1790, sur les boulevards
pour se rendre au faubourg Saint-Antoine ; le 22 mai
1834, je l'ai vu, couché dans son cercueil, suivre les
mêmes boulevards. Parmi le cortège, on remarquait
une troupe d'Américains ayant chacun une fleur jaune
à la boutonnière. M. de La Fayette avait fait venir des
États-Unis une quantité de terre suffisante pour le
VI. 25
386 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
couvrir dans sa tombe, mais son dessein n'a point été
rempli.
Et vous demanderez pour la sainte relique
Quelques urnes de terre au sol de l'Amérique,
Et vous rapporterez ce sublime oreiller,
Afin qu'après la mort, sa dépouille chérie
Puisse du moins avoir six pieds dans sa patrie
De terre libre où sommeiller.
Au moment fatal, oubliant à la fois ses rêves poli-
tiques et les romans de sa vie, il a voulu reposer à
Picpus auprès de sa femme vertueuse : la mort fail
tout rentrer dans l'ordre.
A Picpus sont enterrées des victimes de cette révo-
lution commencée par M. de La Fayette ; là s'élève
une chapelle où l'on dit des prières perpétuelles en
mémoire de ces victimes. A Picpus j'ai accompagné
M. le duc Mathieu de Montmorency, collègue de M. de
La Fayette à l'Assemblée constituante ; au fond de la
fosse, la corde tourna la bière de ce chrétien sur le
côté, comme s'il se fût soulevé sur le flanc pour prier
encore.
J'étais dans la foule, à l'entrée de la rue Grange-
Batelière, quand le convoi de M. de La Fayette défila :
au haut de la montée du boulevard, le corbillard s'ar-
rêta; je le vis, tout doré d'un rayon fugitif du soleil,
briller au-dessus des casques et des armes : puis
l'ombre revint et il disparut.
La multitude s'écoula ; des vendeuses de plaisin
crièrent leurs oublies, des vendeurs d'amusettes por-
tèrent çà et là des moulins de papier qui tournaient
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 387
au même vent dont le souffle avait agité les plumes
du char funèbre.
A la séance de la Chambre des députés du 20 mai
1834, le président* parla : « Le nom du général La
« Fayette, dit-il, demeurera célèbre dans notre his-
« toire En vous exprimant les senti-
« ments de condoléance de la Chambre, j'y joins, mon-
« sieur et cher collègue (Georges La Fayette), l'assu-
<< rance particulière de mon attachement. » Auprès
de ces paroles, le rédacteur de la séance met entre
parenthèses : (Hilarité).
Voilà à quoi se réduit une des vies les plus sé-
rieuses. Que reste-t-il de la mort des plus grands
hommes ? Un manteau gris et une croix de paille,
comme sur le corps du duc de Guise, assassiné à
Blois.
A la portée du crieur public qui vendait pour un
sou, aux grilles du château des Tuileries, la nouvelle
de la mort de Napoléon, j'ai entendu deux charlatans
sonner la fanfare de leur orviétan ; et, dans le Moni-
teur du 21 janvier 1793, j'ai lu ces paroles au-dessous
du récit de l'exécution de Louis XVI :
a Deux heures après l'exécution, rien n'annonçait
« que celui qui naguère était le chef de la nation ve-
« nait de subir le supplice des criminels.» A la suite
de ces mots venait cette annonce : « Ambroise, opéra-
« comique^. »
1. M. Dupin aîné.
2. C'est dans le Moniteur du 22 janvier 1793, mais sous la
aate de Paris, 21 janvier, que se trouve l'analyse d'Ambroise,
opéra-comique, paroles de Monvel, musique de Dalayrac, joué
au Théâtre-Italien. « On a demandé les auteurs, dit le Moniteur
388 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Dernier acteur du drame joué depuis cinquante
années, M. de La Fayette était demeuré sur la scène;
le choeur final de la tragédie grecque prononce la mo-
rale de la pièce : « Apprenez, ô aveugles mortels, à
« tourner les yeux sur le dernier jour de la vie. » Et
moi, spectateur assis dans une salle vide, loges dé-
sertées, lumières éteintes, je reste seul de mon temps
devant le rideau baissé, avec le silence et la nuit.
Armand Carrel * menaçait l'avenir de Philippe
comme le général La Fayette poursuivait son passé.
Vous savez comment j'ai connu M. CarreP ; depuis
1832 je n'ai cessé d'avoir des rapports avec lui jus-
qu'au jour où je l'ai suivi au cimetière de Saint-
Mandé.
Armand Carrel était triste; il commençait à crain-
dre que les Français ne fussent pas capables d'un
sentiment raisonnable de liberté ; il avait je ne sais
quel pressentiment de la brièveté de sa vie : comme
une chose sur laquelle il ne comptait pas et à laquelle
il n'attachait aucun prix, il était toujours prêt à ris-
quer cette vie sur un coup de dés. S'il eût succombé
dans son duel contre le jeune Laborie, à propos de
Henri V, sa mort aurait eu du moins une grande
en terminant ; ils ont paru tous deux. La citoyenne Saint-Aubin
y est surtout charmante, et peut-être encore plus charmante
qu'à son ordinaire. »
1. Armand Carrel, né à Rouen le 8 mai 1800, mort à Saint-
Mandé le 24 juillet 1836.
2. Voy., au tome V des Mémoires, pages 445-447.
3. L'échec ae la prise d'armes de 1832 et la captivité de la
duchesse de Berry avaient provoqué chez les royalistes des senti-
ments d'irritation et de douleur que surexcitèrent encore, dans
les derniers jours de janvier 1833, l'envoi k Blaye par le gouver-
MÉMOIRES d'outre-tombe 389
cause et un grand théâtre ; NTaisemblablement ses fu-
nérailles eussent été honorées de jeux sanglants; il
nous a abandonnés pour une misérable querelle qui
ne valait pas un cheveu de sa tête.
Il se trouvait dans un de ses accès naturels de mé-
lancolie, lorsqu'il inséra à mon sujet, dans le National^
un article auquel je répondis par ce billet :
« Paris, 5 mai 1834.
« Votre article, monsieur, est plein de ce senti-
« ment exquis des situations et des convenances qui
« vous met au-dessus de tous les écrivains politiques
« du jour. Je ne vous parle pas de votre rare talent;
« vous savez qu'avant d'avoir l'honneur devouscon-
« naître, je lui ai rendu pleine justice. Je ne vous re-
« mercie pas de vos éloges ; j'aime à les devoir à ce
« que je regarde à présent comme une vieille amitié.
« Vous vous élevez bien haut, monsieur; vous com-
« mencez à vous isoler comme tous les hommes faits
« pour une grande renommée; peu à peu la foule,
« qui ne peut les suivre, les abandonne, et on les
« voit d'autant mieux qu'ils sont h part.
« Chateaubriand. »
nement des docteurs Orfila et Auvity et les commentaires don-
nés à leur voyage par les feuilles républicaines. Plusieurs dueh
s'ensui rirent, et il fut un moment question, de vider la querella
de parti à parti et par une sorte de combat des Trente. Carrel,
à la suite d'un article paru dans le National, accepta une pro-
vocation personnelle, et, sur une liste de dix noms, choisit celui
de M. Roux-Laborie fils, dont la personne lui était complètement
inconnue. Le duel eut lieu le 2 février. L'arme choisie était
l'épée ; les deux adversaires furent blessés: M. Roux-Laborio
de deux coups dans le bras et dans la main ; Carrel d'an coup
dans le ventre, qui mit sa vie en péril.
300 HÉMOIRES D*OUTH£-TOMBE
Je cherchai à le consoler par une autre lettre du
31 août 1834, lorsqu'il fut condamné pour délit de
presse. Je reçus de lui cette réponse ; elle manifeste
les opinions, les regrets et les espérances de l'homme :
 Monsieur le Vicomte db Chateaubriand,
« Monsieur,
« Votre lettre du 31 août ne m'a été remise qu'à
« mon arrivée à Paris. J'irais vous en remercier,
« d'abord, si je n'étais forcé de consacrer à quelques
« préparatifs d'entrée en prison le peu de temps qui
« pourra m'être laissé par la police informée de mon
« retour. Oui, monsieur, me voici condamné à six mois
« de prison par la magistrature, pour un délit ima-
« ginaire et en vertu d'une législation également
« imaginaire, parce que le jury m'a sciemment ren-
« voyé impuni sur l'accusation la plus fondée et après
« une défense qui, loin d'atténuer mon crime de vé-
« rite dite à la personne du roi Louis-Philippe, avait
« aggravé ce crime en l'érigeant en droit acquis pour
« toute la presse de l'opposition. Je suis heureux que
« les difficultés d'une thèse si hardie, par le temps
« qui court, vous aient paru à peu près surmontées
« par la défense que vous avez lue et dans laquelle il
« m'a été si avantageux de pouvoir invoquer l'auto-
« rite du livre dans lequel vous instruisiez, il y adix-
* huit ans, votre propre parti des principes de la res-
« ponsabilité constitutionnelle.
« Je me demande souvent avec tristesse à quoi au-
« ront servi des écrits tels que les vôtres, monsieur^
MÉMOIRES d'outre-tombe 391
« tels que ceux des hommes les plus éminents de
« l'opinion à laquelle j'appartiens moi-même, si de
« cet accord des plus hautes intelligences du pays
« dans la constante défense des droits de discussion,
« il n'était pas résulté enfin, pour la masse des es-
(' prits en France, un parti désormais pris de vouloir
*< sous tous les régimes, d'exiger de tous les sys-
« tèmes victorieux, quels qu'ils soient, la liberté
'< de penser, de parler, d'écrire, comme condition
w première de toute autorité légitimement exercée.
« N'est-il pas vrai, monsieur, que lorsque vous
« demandiez, sous le dernier gouvernement, la plus
« entière liberté de discussion, ce n'était pas pour le
« service momentané que vos amis politiques en
« pouvaient tirer dans l'opposition contre des adver-
« saires devenus maîtres du pouvoir par intrigue?
« Quelques-uns se servaient ainsi de la presse, qui
« l'ont bien prouvé depuis; mais vous, monsieur,
« vous demandiez la liberté de discussion pour le
« bien commun, l'arme et la protection générale de
« loutes les idées vieilles ou jeunes; c'est là ce qui
« vous a mérité, monsieur, la reconnaissance et le
« respect des opinions auxquelles la révolution de
« Juillet a ouvert une lice nouvelle. C'est pour cela
« que notre œuvre se rattache à la vôtre, et que,
« lorsque nous citons vos écrits, c'est moins comme
« admirateurs du talent incomparable qui les a pro-
« duits, que comme aspirant à continuer de loin la
« même tâche, jeunes soldats que nous sommes d'une
« cause dont vous êtes le vétéran le plus glorieux.
« Ce que vous avez voulu depuis trente ans, mon-
« sieur, ce que je voudrais» s'il m'est permis de me
392 MÉMOIRES d'outre-tombe
« nommer après vous, c'est d'assurer aux intérêts qui
« se partagent notre belle France une loi de combat
« plus humaine, plus civilisée, plus fraternelle, plus
« concluante que la guerre civile. Quand donc réus-
« sirons-nous à mettre en présence les idées à la
place des partis, et les intérêts légitimes et avouables
à la place des déguisements, de Fégoïsme et de la
cupidité? Quand verrons-nous s'opérer par la per-
suasion et parla parole ces inévitables transactions
que le duel des partis et Icfrusion du sang amènent
aussi par épuisement, mais trop tard pour les morts
des deux camps, et trop souvent sans profit pour les
blessés et les survivants? Comme vous le dites dou-
loureusement, monsieur, il semble que bien des ensei-
gnements aient été perdus et qu'on ne sache plus
en France ce qu'il en coûte de se réfugier dans un
despotisme qui promet silence et repos. Il n'en faut
pas moins continuer de parler, d'écrire, d'imprimer;
il sort quelquefois des ressources bien imprévues de
la constance. Aussi, de tant de beaux exemples que
vous avez donnés monsieur, celui que j'ai le plus
constamment sous les yeux est compris dans un
mot : Persévérer.
« Agréez, monsieur, les sentiments d'inaltérable
« affection avec lesquels je suis heureux de me dire
« Votre plus dévoué serviteur,
« A. Carrel.
« Puteaux, près Neuilly, le 4 octobre 1834. »
M. Carrel fut enfermé à Sainte-Pélagie; j'allais le
voir deux ou trois fois par semaine: je le trouvais
MÉMOIRES d'outre-tombe 393
debout derrière la grille de sa fenêtre. Il me rappelait
son voisin, un jeune lion d'Afrique au Jardin des
Plantes : immobile aux barreaux de sa cage, le fils
du désert laissait errer son regard vague et triste
sur les objets du dehors; on voyait qu'il ne vivrait
pas. Ensuite nous descendions, M. Carrel et moi; le
serviteur de Henri V se promenait avec l'ennemi des
rois dans une cour humide, sombre, étroite, encer-
clée de hauts murs comme un puits. D'autres répu-
blicains se promenaient aussi dans cette cour: ces
jeunes et ardents révolutionnaires, à moustaches, à
barbes, aux cheveux longs, au bonnet teuton ou grec,
au visage pâle, aux regards âpres, à l'aspect mena-
çant, avaient l'air de ces âmes préexistantes au Tar-
tare avant d'être parvenues à la lumière; ils se dispo-
saient à faire irruption dans la vie. Leur costume
agissait sur eux comme l'uniforme sur le soldat,
comme la chemise sanglante de Nessus sur Hercule:
c'était un monde vengeur caché derrière la société
actuelle et qui faisait frémir.
Le soir, ils Sc rassemblaient dans la chambre de
leur chef Armand Carrol ; ils parlaient de ce qu'il y
aurait à exécuter à leur arrivée au pouvoir, et de la
nécessité de répandre du sang. Il s'élevait des dis-
cussions sur les grands citoyens de la Terreur: les uns,
partisans de Marat, étaient athées et matérialistes; les
autres, admirateurs de Robespierre, adoraient ce nou-
veau Christ. Saint Robespierre n'avait-il pas dit, dans
son discours sur l'Être suprême, que la croyance en
Dieu donnait la force de braver le malheur, et que
V innocence sur Céchafaud faisait pâlir le lyransurson
char de triomphe'} Jonglerie d'un bourreau qui parle
394 MÉMOIRES d'outre-tombe
avec attendrissement de Dieu, de malheur, de tyran-
nie, d'échafaud, afin de persuader aux hommes qu'il
ne tue que des coupables, et encore par un effet de
vertu; prévision des malfaiteurs, qui, sentant venir
le châtiment, se posent d'avance en Socrate devant
le juge, et cherchent à effrayer le glaive en le mena-
çant de leur innocence !
Le séjour à Sainte-Pélagie fit du mal à M. Carrel:
enfermé avec des tètes ardentes, il combattait leurs
idées, les gourmandait, les bravait, refusant noble-
ment d'illuminer le 21 janvier; mais en même temps
il s'irritait des souffrances, et sa raison était ébranlée
par les sophismes du meurtre qui retentissaient à
ses oreilles.
Les mères, les sœurs, les femmes de ces jeunea
hommes, les venaient soigner le matin et faire leur
ménage. Un jour, passant dans le corridor noir qui
conduisait à la chambre de M. Carrel, j'entendis une
voix ravissante sortir d'une cabine voisine: une belle
femme sans chapeau, les cheveux déroulés, assise au
bord d'un grabat, raccommodait le vêtement en lam-
beaux d'un prisonnier agenouillé, qui semblait moins
le captif de Philippe que de la femme aux pieds de
laquelle il était enchaîné.
Délivré de sa captivité, M. Carrel venait me voir à
son tour. Quelques jours avant son heure fatale, il
était venu m'apporter le numéro du National dans le-
quel il s'était donné la peine d'insérer un article re-
latif à mes Essais sur la littérature anglaise, et où il
avait cité avec trop d'éloges les pages qui terminent
ces Essais. Depuis sa mort, on m'a remis cet article
écrit tout entier de sa main, et que je conserve comme
MÉMOIRES d'outre-tombe 395
un gage de son amitié. Depuis sa mortl quels mots je
viens de tracer sans m'en rendre compte I
Bien que supplément obligé aux lois qui ne con-
naissent pas des offenses faites à l'honneur, le duel
est affreux, surtout lorsqu'il détruit une vie pleine
d'espérances et qu'il prive la société d'un de ces
hommes rares qui ne viennent qu'après le travail
d'un siècle, dans la chaîne de certaines idées et de
certains événements. Carrel tomba dans le bois qui
vit tomber le duc d'Enghien: l'ombre du petit-fils du
grand Condé servit de témoin au plébéien illustre et
l'emmena avec elle. Ce bois fatal m'a fait pleurer deux
fois: du moins je ne me reproche point d'avoir, dans
ces deux catastrophes, manqué à ce que je devais h
mes sympathies et à ma douleur.
M. Carrel, qui, dans ses autres rencontres, n'avait
jamais songé à la mort, y pensa avant celle-ci il em-
ploya la nuit à écrire ses dernières volonté, comme
s'il eût été averti du résultat du combat. A huit heures
du matin, le 22 juillet 1836, il se rendit, vif et léger,
sous ces ombrages où le chevreuil joue à la même
heure.
Placé à la distance mesurée, il marche rapidement,
tire sans s'effacer, comme c'était sa coutume; il sem-
blait qu'il n'y eût jamais assez de péril pour hii*.
1. A la suite d'articles publiés dans leurs deux journaux, le
National et la Presse, un duel avait été décidé entre Armand
Carrel et Emile de Girardin. Il eut lieu au bois de Vincennes.
L'arme choisie était, cette fois, le pistolet. Les deux adversaires
furent placés à quarante pas, avec faculté de marcher chacun de
dix pas et de tirer à volonté, mode beaucoup plus dangereux
que le tir au commandement, à distance ferme, qui se pratique
plus volontiers Aujourd'hui. Après avoir fait chacun quelque»
pas, les deux adversaires tirèrent oresque en même temps ;
3% MÉMOIRES d'outre-tombe
Blessé à mort et soutenu sur les bras de ses amis,
comme il passait devant son adversaire lui-même
blessé, il lui dit: « Souffrez-vous beaucoup, mon-
sieur? » Armand Carrel était aussi doux qu'intrépide.
Le 22, j'appris trop tard l'accident ; le 23 au matin,
je me rendis à Saint-Mandé: les amis de M. Carrel
étaient dans la plus extrême inquiétude. Je voulais
entrer, mais le chirurgien me fît observer que ma
présence pourrait causer au malade une trop vive
émotion et faire évanouir la faible lueur d'espérance
qu'on avait encore. Je me retirai consterné. Le len-
demain 24, lorsque je me disposais à retourner à
Saint-Mandé, Hyacinthe, que j'avais envoyé devant moi
vint m'apprendre que l'infortuné jeune homme avait
expiré à cinq heures et demie, après avoir éprouvé
des douleurs atroces : la vie dans toute sa force avait
livré un combat désespéré à la mort.
Les funérailles eurent lieu le mardi 26. Le père et
!e frère de M. Carrel étaient arrivés de Rouen. Je les
trouvai renfermés dans une petite chambre avec
trois ou quatre des plus intimes compagnons de
l'homme dont nous déplorions la perte. Ils m'embras-
sèrent, et le père de M. Carrel me dit: « Armand au-
« fait été chrétien comme son père, sa mère, ses
« frères et sœurs: l'aiguille n'avait plus que quelques
« heures à parcourir pour arriver au même point du
« cadran. » Je regretterai éternellement de n'avoir
pu voir Carrel sur son lit de mort: je n'aurais pas dé-
Emile de Girardin eut la cuisse traversée et Carrel fut atteint aa
bas-ventre. Dans la nuit du 24 juillet, il succomba à une péri-
tonite aigûe déterminée par les graves lésions produites par la
balle qui avait déchiré les intestins.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 397
sespéré, au moment suprême, de faire parcourir à
Vaiguillc l'espace au delà duquel elle se fut arrêlée
sur l'heure du chrétien,
Armand Carrel n'était pas aussi antireligieux qu'on
l'a supposé: il avait des doutes; quand de la ferme
incrédulité on passe à l'indécision, on est bien près
d'arriver à la certitude. Peu de jours avant sa mort,
il disait: « Je donnerais toute cette vie pour croire à
« l'autre. » En rendant compte du suicide de M. Sautelet,
il avait écrit cette page énergique :
« J'ai pu conduire parla pensée ma vie jusqu'à cet
« instant, rapide comme l'éclair, où la vue des objets,
« le mouvement, la voix, le sentiment m'échapperont
« et où les dernières forces de mon esprit se réuni-
. ront pour former l'idée: je meurs; mais la minute,
« la seconde qui suivra immédiatement, j'ai toujours
« eu pour elle une indéfinissable horreur; mon ima-
« gination s'est toujours refusée à en deviner quelque
« chose. Les profondeurs de l'enfer sont mille fois
« moins effrayantes à mesurer que cette universelle
• incertitude:
To die, to sleep,
To sleep I percbance to dream!
« J'ai vu chez tous les hommes, quelle que fût la
« force de leurs caractères ou de leurs croyances,
« cette même impossibilité d'aller au delà de leur
« dernière impression terrestre, et la tête s'y perdre,
« comme si, en arrivant à ce terme, on se trouvait
♦ suspendu au dessus d'un précipice de dix mille
« pieds. On chasse cette effrayante vue pour aller se
« battre en duel, livrer l'assaut à une redoute ou
398 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
« afiFronter une mer orageuse; on semble même faire
« fi de la vie; on se trouve un visage assuré, content,
« serein ; mais c'est que l'imagination montre le suc-
« ces plutôt que la mort; c'est que l'esprit s'exerce
« bien moins sur les dangers que sur les moyens
« d'en sortira »
Ces paroles sont remarquables dans la bouche d'un
homme qui devait mourir en duel.
En 1800, lorsque je rentrai en France, j'ignorais
que sur le rivage où je débarquais il me naissait un
ami^. J'ai vu, en 1836, descendre cet ami au tombeau
sans ces consolations religieuses dont je rapportais le
souvenir dans ma patrie la première année du siècle.
Je suivis le cercueil depuis la maison mortuaire
jusqu'au lieu de la sépulture; je marchais auprès du
père de M. Carrel et donnais le bras à M. Arago:
M- Arago a mesuré le ciel que j'ai chanté.
Arrivé à la porte du petit cimetière champêtre,
le convoi a'.arrêta ; des discours furent prononcés.
L'absence de la croix m'apprenait que le signe démon
affliction devait rester renfermé au fond de mon âme.
11 y fivait six ans qu'aux journées de Juillet, passant
devant la colonnade du Louvre, près d'une fosse
ouverte, j'y rencontrai des jeunes gens qui me rap-
portèrent au Luxembourg, où j'allais protester en
faveur d'une royauté qu'ils venaient d'abattre ; après
six ans, je revenais, à l'anniversaire des fêtes de Juil-
1. L'article de Carrel sur le suicide du jeune et malheureux
Sautelet avait paru dans la Revue de Paris en juin 1830 sous ce
titre : Une Mort volontaire,
i. Chateaubriand débarqua à. Calais le 8 mai 1800; le même
jour, 8 mai, Armand Carrel naissait à Rouen.
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 399
let, ra'associer aux regrets de ces jeunes républicains,
comme ils s'étaient associés à ma fidélité. Étrange
aesunee! Armand Carrela rendu le dernier soupir
<»Qez un officier de la garde royale * qui n'a point
prêté serment à Philippe ; royaliste et chrétien, j'ai
eu l'honneur de porter un coin du voile qui re-
couvre de nobles cendres, mais qui ne les cachera
point.
Beaucoup de rois, de princes, de ministres, d'hom-
mes qui se croyaient puissants, ont défilé devant moi:
je n'ai pas daigné ôter mon chapeau à leur cercueil
ou consacrer un mot à leur mémoire. J'ai trouvé plus
à étudier et à peindre dans les rangs intermédiaires
de la société que dans ceux qui font porter leur livrée ;
une casaque brochée d'or ne vaut pas le morceau de
flanelle que la balle avait enfoncé dans le ventre de
Garrel.
Carrel, qui se souvient de vous ? les médiocres et
les poltrons que votre mort a délivrés de votre supé-
riorité et de leur frayeur, et moi qui n'étais pas de
vos doctrines. Qui pense à vous? Qui se souvient de
vous ? Je vous félicite d'avoir d'un seul pas achevé un
voyage dont le trajet prolongé devient si dégoûtant et
si désert, d'avoir rapproché le terme de votre marche
à la portée d'un pistolet, distance qui vous a paru
1 . La gravité de la blessure de Carrel n'ayant pas permis de
le transporter à son domicile (il demeurait rue Grange-Batelière,
n« 7, aujourd'hui n» 18), on le déposa chez un de ses anciens
camarades de l'École militaire, qui passait alors l'été à Saint-
Mandé avec sa mère, M. Adolphe Payra, officier démissionnaire
de la garde royale, qui, lui aussi, avait eu plusieurs dnels et
avait conservé avec Carrel d'amicales relations, bien qu'ils fug-
sect dans deux camps diû'érents: Payra éiait royaliste ardeat.
400 HÉMOIRES d'OUTKE-TOUBE
trop grande encore et que vous avez réduite en cou-
rant à la longueur d'une épée.
J'envie ceux qui sont partis avant moi : comme lee
soldats de César à Brindes, du haut des roctiers nu
rivage je jette ma vue sur la haute mer et je resjarde
vers l'Épire si je ne vois point revenir les vaisseaux
qui ont passé les premières lésions, pour m'enlever à
mon tour.
Après avoir relu ceci en 1839, j'ajouterai qu'ayant
visité, en 1837, la sépulture de M. Carrel, je la trou-
vai fort négligée, mais je vis une croix de bois noir
qu'avait plantée auprès du mort sa sœur Nathalie. Je
payai à Vaudran le fossoyeur, dix-huit francs qui
restaient dus pour des treillages ; je lui recommandai
d'avoir soin de la fosse, d'y semer du gazon et d'y
entretenir des fleurs. A chaque changement de saison,
je me rends à Saint-Mandé pour m'acquitter de ma
redevance et m'assurer que mes intentions ont été
fidèlement remplies '.
Prêt à terminer mes recueils et faisant la revue au«
tour de moi, j'aperçois des femmes que j'ai involon
tairement oubliées ; anges groupés au bas de mon
1. Reçu du fossoyeur. « J'ai reçu de M. de Chateaubriand la
somme de dix-huit francs qui restait due pour le treillage qui
entoure la tombe de M. Armand CarreL
« Saint-Mandé, ce 21 juin, 1838.
0 Pour acquit : Vaudran ».
• Reçu de M. de Chateaubriand la somme de vingt francs pouK
l'entretien du tombeau de M. Carrel à Saint-Mandé.
« Paris, ce 28 septembre 1839.
« Pour acquit : Vacdran •«
{Note de Chateaubriand.)
MÉMOIRES d'outre-tombe 401
laDifcau, elles sont appuyées sur la bordure pour
regaraer la tm de ma vie.
•I aj rencontré jadis des femmes différemment con-
nues ou célèbres. Les femmes ont aujourd'liui changé
de manière : valent-elles mieux, valent-elles moins?
Il est tout simple que j'incline au passé ; mais le
passé est environné d'une vapeur à travers laquelle
les objets prennent une teinte agréable et souvent
trompeuse. Ma jeunesse, vers laquelle je ne puis
relourner, me fait l'effet de ma grand'mère; je m'en
souviens à peine et je serais charmé de la revoir.
Une Louisianaise m'est arrivée du Méchascebé: j'ai
cru voir la vierge des dernières amours. Célestine m'a
écrit plusieurs lettres ; elles pourraient être datées de
la Lu7ie des fleurs ; elle m'a montré des fragments de
mémoires qu'elle a composés dans les savanes de
l'Alabama. Quelque temps après, Célestine m'écrivit
qu'elle était occupée d'une toilette pour sa présenta-
tion à la cour de Philippe : je repris ma peau d'ours.
Célestine s'est changée en crocodile du puits des Flo-
rides: que le ciel lui fasse paix et amour, autant que
ces choses-là durent 1
11 y a des personnes qui, s'interposant entre vous
elle passé, empêchent vos souvenirs d'arriver jusqu'à
votre mémoire ; il en est d'autres qui se mêlent tout
d'abord à ce que vous avez été. Madame Tastu * pro
1. Tastu ( Sabine-Casimir- Amable Voïart, dame), née à Metz,
le 31 août 1798, morte à Paris le 10 janvier 1885. Elle a publié
avec succès plusieurs recueils de vers, Poésies (1826) ; Chroniques
de France (1829) ; Poésies nouvelles (1834) ; Œuvres poétiques
(1837). On lui doit de plus un grand nombre de livres d'éduca-
tion. — Quelques unes d(> ses poésies et en particulier Y Ange
yx. 26
402 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBK
duit ce dernier effet. Sa façon de dire est naturelle :
elle a laissé le jargon gaulois à ceux qui croient se
rajeunir en se cachant dans les casaques denosaïe^ix.
Favorinus disait à un Romain qui affectait le latin des
douze Tables : « Vous voulez converser avec la mère
d'Évandre. »
Puisque je viens de toucher à l'antiquité, je dirai
quelques mots des femmes de ses peuples en redes-
cendant l'échelle jusqu'à notre temps. Les femmes
grecques ont quelquefois célébré la philosophie ; le
plus souvent elles ont suivi une autre divinité : Sapho
est demeurée l'immortelle sibylle de Gnide ; on ne sait
plus guère ce qu'a fait Corinne après avoir vaincu
Pindare; Aspasie avait enseigné Vénus à Socrate:
« Socrate, sois docile à mes leçons. Remplis-toi de
« l'enthousiasme poétique : c'est par son charme puis-
« sant que tu sauras attacher l'objet que tu aimes ;
« c'est au son de la lyre que tu l'enchaîneras, en por-
te tant jusqu'à son cœur, par son oreille, l'image
« achevée de la passion. »
Le souffle de la Muse passant sur les femmes romai-
nes sans les inspirer vint animer la nation de Clovis,
encore au berceau. La langue d'Oyl eut Marie de
France ; la langue d'Oc la dame de Die, laquelle, dans
son chastel de Vaucluse, se plaignait d'un ami crueL
« Voudrois connaître, mon gent et bel ami, pour-
« quoi m'êtes tant cruel et tant sauvage. »
Per que m'etz vos tan fers, ni tan salvatge.
gardien, le Dernier jour de l'année, les Feuilles de Saule, sont
d'une heureuse inspiration et méritent de vivre. Y oiv l'Appendice
u» IV: M^t Tcutu et Us Mémoire* d'Outre- Tombe.
MÉMOIRES d'outre-tombe 403
Le moyen âge transmit ces chants à la renaissance.
Louise Labé i disait :
Oh! si j'étois en ce beau sein ravie
99 celui-là pour lequel vais mourantl
Clémence de Bourges, surnommée la Perle orien-
tale, qui fut enterrée le visage découvert et la tète
couronnée de fleurs à cause de sa beauté, les deux
Marguerite* et Marie Stuart, toutes trois reines, ont
exprime de naïves faiblesses dans un langage naïf.
J'f»i su une tante à peu près de cette époque de
notre Parnasse, madame Claude de Chateaubriand ;
mais je suis plus embarrassé avec madame Claude
qu'avec mademoiselle de Boisteilleul. Madame Claude,
se déguisant sous le nom de l'Amant, adresse ses soi-
xante-dix sonnets à sa maîtresse. Lecteurs, pardonnez
aux vingt-deux années de ma tante Claude : parcen-
1. Louise Labé, surnommée la belle Cordière (1526-i566).
Fille d'un riche marchand de Lyon, Charly, dit Labé, elle fat
formée aux lettres et aux arts, apprit la musique, l'espagnol, le
latin et le grec. La passion des aventures chevaleresques l'arracha
à l'étude, et, à l'âge de seize ans, elle était au siège de Perpignan,
où on lui donna le surnom de Capitaine Loys. La campagne
finie, elle revint à Lyon, éprise d'un jeune chevalier qui devint
l'objet de ses vers. Elle le perdit bientôt, et épousa Ennemond
Perrin, riche marchand cordier. Sa maison devint le rendez-vous
des gentilshommes, des artistes et des poètes. Ses Sonnets et ses
Elégies l'ont mise au premier rang des femmes poètes du
xvie siècle.
2. Marguerite de Navarre (1492-1549), sœur de François I"
et femme de Henri d'Albret, roi de Navarre. — Marguerite de
ifVawcc (1553-1615), fille de Henri II et de Catherine de Médicis.
Elle fut la première femme de Henri IV, qui l'avait épousée en
1572, six jours avant la Saint-Barthélémy, et qui, lorsqu'il fut
devenu roi de France, sollicita du pape Clément VIII et obtint
l'annulation de ce mariage (1599).
404 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
dum teneris. Si ma tante de Boisteilleul était plus rli';-
crète, elle avait quinze lustres et demi lorsi u'tlle
chantait, et le traître Trémigon * ne se présentait
plus à son ancienne pensée de fauvette que comme
un épervier. Quoi qu'il en soit, voici quelques rimes
de madame Claude, elles la placent bien parmi les
anciennes poétesses :
SONNET LXVI.
Oh! qu'en l'amour je suis étrangement traité,
Puisque de mes désirs le vrai je n'ose peindre,
Et que je n'ose à toi de ta rigueur me plaindie
Ni demander cela que j'ai tant souhaité 1
Mon œil donc meshuy me servira de langue
Pour plus assurément exprimer ma harangue.
Oi, si tu peux, par l'œil ce que par l'oeil je dy.
Gentille invention, si l'on pouvait apprendre
De dire par les yeux et par les yeux entendre
Le mot que l'on n'est pas de prononcer hardy !
Lorsque la langue fut fixée, la liberté de sentiment
et de pensée se resserra. On ne se souvient guère,
sous Louis XIV, que de madame Deshoulières, tour à
tour trop vantée et trop dépréciée. L'élégie se pro-
longea par le chagrin des femmes, sous le règne de
Louis XV, jusqu'au règne de Louis XVI, oii commen-
cent les grandes élégies du peuple; l'ancienne école
vient mourir à madame de Bourdic, aujourd'hui peu
connue, et qui pourtant a laissé sur le Silence une
ode remarquable *,
1. Voyez au tome I", p. 33.
2. Bourdio-Viot (Marie-Anne-Hearietto Payan de VEta*>ç
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 405
La nouvelle école a jeté ses pensées dans un autre
moule : madame Tastu marche au milieu du chœur
moderne des femmes poètes, en prose ou en vers,
les AUart, * les Waldor, ^ les Valmore, * les Séga-
■de), 1746-1802, mariée trois fois : la première fois, au marquis
d'Antiemont, puis au baron de Bourdic, et enfin à M. Viot, ad-
ministrateur des domaines. Déjà connue par plusieurs pièces
insérées dans VAlmanach des Muses, elle dut un moment une
véritable célébrité à son ode sur le Silence, longtemps considérée,
an xvui» siècle, comme un chef-d'œuvre, où les critiques du
temps s'accordèrent à trouver « des pensées sublimes ».
1. Madame Hortense AUart de Méritens, née à Milan en 1801,
morte à Montlhéry le 28 février 1879, débuta à vingt ans par un
roman remarqué, la Conjuration d'Amboise, auquel succédè-
rent Sextus ou le Romain des Maremmes, YIndienne, Set-
timia, etc. En 1873 et 1874, sous le pseudonyme de « Madame
Prudence de Saman » et sous le titre de « les Enchantements
de Prudence » — les Nouveaux et les Derniers Enchantements de
Prudence — elle a publié des confidences erotiques, une autobio-
graphie romanesque, où elle mêle à ses aventures Chateaubriand,
Lamennais, Béranger et vingt autres. Sainte-Beuve, qui avait
eu communication du manuscrit, a longuement remué cette vase
pour en faire rejaillir les éclaboussures sur le visage de Chateau-
briand. Le célèbre critique s'est livré à cette besogne avec une
telle ardeur, une telle joie, que M™* Hortense AUart n'eut été
que juste en donnant pour titre à soa livre les Enchantements
de Sainte-Beuve.
2. Waldor (Mélanie Villenave, dame), née à Nantes en 1796,
morte le 11 octobre 1871. Elle a composé quelques volumes de
vers, dont le principal, paru en 1835, a pour titre : Poésies du
cofur. Comme romancière, elle a publié ^Indr^ /« Vendéen {I8i3),
le Moulin en deuil (1849), etc.
3. Desbordes- Valmore (Marceline-Josèphe-Félicité Desbordes,
dame), née à Douai le 20 juin 1786, morte à Paris le 23 juil-
let 1859. Elle avait débuté, non sans succès, à l'Opéra-Comique,
^[a'elle quitta au moment de son mariage avec l'acteur Valmore.
Poète aimable, tendre et passionné, elle a réussi surtout dam
fidylle, la romance et l'élégie. La postérité recueillera peut-êtr«
quelques-unes des pièces de ses nombreux recueils : Elégies et
rom.ances (1818) ; Elégies et poésies nouvelles (1824) ; les Pleurt
^1833) ; Pauvres Heur» (1839) ; Bouquets et prières (1843).
406 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBB
las,* les Révoil,^ les Mercœur,^ etc., etc. : Castalidtm
1. Ségalas (Anaïs Ménard, dame), née à Paris, le 24 sep-
tembre 1814. Elle avait débuté à dix-sept ans par les Algériennes
(1831). Vinrent ensuite les Oiseaux de passage (1836), Poésies
(18i4), Enfantines, poésies à ma fille (1844), la Femme (1847),
Nos bons Parisiens (1865), etc. A ces recueils de poésie se vin-
rent ajouter de nombreux romans : les Mystères de la maison
(1865) ; les Magiciennes d'aujourd'hui (1869) ; la Vie de feu
(1875); les Mariages dangereux (1878), etc. M™« Anaïs Ségalas
a de plus donné au théâtre des comédies, des vaudevilles et des
drames. Elle restera surtout comme l'auteur des Enfantines ; ce
recueil n'a pas eu moins de dix éditions.
2. Colet (Louise Révoil, dame), née à Aix le 15 août 1815,
morte à Paris, le 7 mars 1876. Son premier recueil, Fleurs du
Midi, parut en 1836, accompagné de deux lettres bienveillantes
de Chaieaubiiand. De 1839 à 1854, elle obtint, quatre fois, le
prix de poésie à l'Académie française. Del83ô à sa mort, elle n'a
cessé d'écrire en vers et en prose. La liste seule de ses ouvrages
— poésies, romans, essais dramatiques, voyages, histoire, poli-
tique — déborderait le cadre de ces notes. M°»« Colet, née
Révoil a d'ailleurs mêlé le roman à sa vie dans de telles propor-
tions que le mieux est de faire sur elle le silence.
3. Elisa Met-cœur, née à Nantes le 24 juin 1809. La première
édition de ses Poésies, publiée en 1827, lui valut les éloges de
Chateaubriand et ceux de Lamartine, qui disait : « Cette petite
fille nous effacera tous tant que nous sommes ». La duchesse de
Berry lui obtint une pension de 300 francs, et bientôt M. de Mar-
tignac lui en fit donner une autre de 1,200. La Révolution de
Juillet lui ayant fait perdre une partie de ces modestes pensions,
elle écrivit, pour vivre et faire vivre sa mère, des nouvelles en
prose, qui ne purent la tirer de la misère. Elle mourut à Paris
le 7 janvier 1835. Ses Œuvres complètes ont été réunies et pu-
bliées par les soins de sa mère, en trois volumes m-8° (1843). —
En 1827, Elisa Mercœur avait adressé à Chateaubriand ane pièct
de rers, où elle lui disait :
Mais toi, chantre sublime, à la voix immortelle.
Demain, si tu l'entends, la mienne qui t'appelle
Aura des sons plus purs que ses chants d'aujourd'biL
Ainsi l'on voit le faible lierre
Mourir lorsqu'il est sans appui :
Si le chêne lui prête un rameau tutélair*
Il l'atuche, il s'élance, il s'élève avec lai
MÊMOIKES O OUTRE-TOMBE 407
turba. Faut-il regretter qu'à l'exemple des Aonides, elle
n'ait point célébré cette passion qui, selon l'antiquité,
déride le front du Cocyte, et le fait sourire aux sou-
pirs d'Orphée? Aux concerts de madame Tastu, l'amour
ne redit que des hymnes empruntés à des voix étran-
gères. Cela rappelle ce que l'on raconte de madame Ma-
libran * : lorsqu'elle voulait faire connaître un oiseau
dont elle avait oublié le nom, elle en imitait le chant.
Chateaubriand répondit par la lettre suivante :
« Paris, le 18 juillet 1827,
« Si la célébrité, Mademoiselle, est quelque chose de désirable,
on peut la promettre sans crainte de se tromper à l'auteur d«
ces vers charmants ;
Mais il est des moments où la harpe repose,
Où l'inspiration sommeille an fond du cœur.
« Puissiez-vous seulement, Mademoiselle, ne regretter jamais cet
oubli, contre lequel réclament votre talent et votre jeunesse.
« Je vous remercie. Mademoiselle, de votre confiance et de vos
éloges. Je ne mérite pas les dernieis. Je tâcherai de ne pas
tromper la première ; mais je suis un mauvais appui. Le chêne
est bien vieux ; et il s'est si mal défendu des tempêtes, qu'il na
peut offrir d'abri à personne.
« Agréez de nouveau, je vous prie. Mademoiselle, mes remer-
ciements et les respectueux hommages que j'ai l'honneur d«
vous offrir. « Chateaubriand. »
i. Maria-Félicita Garcia, fille du ûompositeur et chanteur espa-
gnol Manuel Garcia, née à Paris en 1808. Elle avait débuté en
1825 à l'Opéra italien de Londres. L'année suivante, à New-York,
elle épousa un banquier, M. Malibran, dont elle devait immoiv
taliser le nom, mais dont elle fut presque aussitôt obligée de se
séparer. Le 12 janvier 1828, elle se fit entendre pour la premier»
fois à Paris. Son succès fut prodigieux. Réunissant les deux
voix de soprano et de contralto, cantatrice incomparable,
M™» Malibran était peut-être plus admirable encore comme tra-
gédienne. Elle venait de se remarier avec le violoniste Blériot
(30 mars 1836), lorsqu'elle mourut, moins de six mois après, la
26 septembre, à Manchester, des suites d'une chute de cheval
408 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
George Sand, autrement madame Dudevant, * ayant
parlé de René dans la Revue des Deux Mondes, 2 je la
remerciai ; elle ne me répondit point. Quelque temps
après, elle m'envoya Lélia,^ je ne lui répondis point.
Bientôt une courte explication eut lieu entre nous.
« José espérer que vous me pardonnerez de n'avoir
» pas répondu à la lettre flatteuse que vous avez bien
<< voulu m'écrire, lorsque j'ai parlé de René à Tocca-
« sion à'Oberman. Je ne savais comment vous remer-
« cier de toutes les expressions bienveillantes que
« vous aviez employées à l'égard de mes livres.
« Je vous ai envoyé Lélia, et je désire vivement
« qu'elle obtienne de vous la même protection. Le
« plus beau privilège d'une gloire universellement
« acceptée comme la vôtre est d'accueillir et d'encou-
« rager à leur début les écrivains inexpérimentés pour
« lesquels il n'y a pas de succès durable sans votre
« patronage.
« Agréez l'assurance de ma haute admiration, et
« croyez-moi, monsieur, un de vos croyants les plus
« fidèles.
« George Sand. »
qu'elle avait faite à Londres quelques jours auparavant. Sa mort
était donc toute récente, quand Chateaubriand lui consacrait ce
souvenir.
1. Sand (Amantine-Lucile- Aurore Dupin, dame Dud>^'-ant,
connue sous le nom de George), née à Paris le 5 juillet 1804,
morte à Nohant le 7 juin 1876.
2. Dans un article sur VOberman de M. de Sénanconr. Revuê
des Deux-Mondes, du 15 juin 1833.
3. Lélia, parut au mois de septembre 1833.
MEMOIRES D OUTRE- TOMBE 409
A la lin du mois d'octobre, ' madame Sand me fit
passer son nouveau roman, Jacques : j'acceptai le pré-
sent.
« 30 octobre 1834.
« Je m'empresse, madame, de vous offrir mes re-
« mercîments sincères. Je vais lire Jacques dans la
« forêt de Fontainebleau ou au bord de la mer. Plus
« jeune, je serais moins brave ; mais les années me
« défendront contre la solitude, sans rien ôter à l'ad-
« miration passionnée que je professe pour votre
« talent et que je ne cache à personne. Vous avez,
« madame, attaché un nouveau prestige à cette ville
« des songes d'où je partis autrefois pour la Grèce
€ avec tout un monde d'illusions : revenu au point de
« départ, René a promené dernièrement au Lido ses
« regrets et ses souvenirs, entre Childe Harold qui
« s'était retiré, et Lélia prête à paraître.
« Chateaubriand. »
Madame Sand possède un talent de premier ordre ;
ses descriptions ont la vérité de celles de Rousseau
dans ses Rêveries^, et de Bernardin de Saint-Pierre
dans ses Études. Son style franc n'est entaché d'au-
cun des défauts du jour. Lélia, pénible à lire, et qui
n'offre pas quelques-unes des scènes délicieuses d'/«->
diana et de Valentine^, est néanmoins un chef-d'œu-
vre dans son genre : de la nature de l'orgie, il est
1. Octobre 1834.
i. Bêveries du promeneur solitaire.
3. Indiana, le premier roman de George Sand, avait paru au
mois de septembre 1832. Deux mois après paraissait VaUntifu.
410 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
sans passion, et il trouble comme une passion; l'âme
en est absente, et cependant il pèse sur le cœur ; la
dépravation des maximes, l'insulte à la rectitude de
la vie, ne sauraient aller plus loin ; mais sur cet abîme
l'auteur fait descendre son talent. Dans la vallée de
Gomorrhe, la rosée tombe la nuit sur la mer Morte.
Les ouvrages de madame Sand, ses romans, poésie
de la matière, sont nés de l'époque. Malgré sa supé-
riorité, il est à craindre que l'auteur n'ait, par le
genre même de ses écrits, rétréci le cercle de ses lec-
teurs. George Sand n'appartiendra jamais à tous les
âges. De deux hommes égaux en génie, dont l'un
prêche l'ordre et l'autre le désordre, le premier atti-
rera le plus grand nombre d'auditeurs: le genre
humain refuse des applaudissements unanimes à ce
qui blesse la morale, oreiller sur lequel dort le
faible et le juste ; on n'associe guère à tous les sou-
venirs de sa vie des livres qui ont causé notre pre-
mière rougeur, et dont on n'a point appris les pages
par cœur en descendant du berceau; des livres qu'on
n'a lus qu'à la dérobée, qui n'ont point été nos com-
pagnons avoués et chéris, qui ne se sont mêlés ni à
la candeur de nos sentiments, ni à l'intégrité de notre
innocence. La Providence a renfermé dans d'étroites
limites les succès qui n'ont pas leur source dans le
bien, et elle a donné la gloire universelle pour encou-
ragement à la vertu.
Je raisonne ici, je le sais, en nomme dont la vue
bornée n'embrasse pas le vaste horizon humanitaire y
en homme rétrograde, attaché à une morale qui fait
rire ; morale caduque du temps jadis, bonne tout au
plus pour des esprits sans lumière, dans Tenfance de
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 411
la société. Il va naître incessamment un Évangile nou-
veau fort au-dessus des lieux communs de cette sa-
gesse de convention, laquelle arrête les progrès de
1 espèce humaine et la réhabilitation de ce pauvre
corps, si calomnié par l'âme. Quand les femmes cour-
ront les rues ; quand il suffira, pour se marier, d'ou-
vrir une fenêtre et d'appeler Dieu aux noces comme
témoin, prêtre et convive : alors toute pruderie sera
détruite ; il y aura des épousailles partout et l'on
s'élèvera, de même que les colombes, à la hauteur de
la nature. Ma critique du genre des ouvrages de
madame Sand n'aurait donc quelque valeur que dans
Tordre vulgaire des choses passées ; ainsi j'espère
qu'elle ne s'en offensera pas : l'admiration que je
professe pour elle doit lui faire excuser des remar-
ques qui ont leur origine dans l'infélicité de mon âge.
Autrefois j'eusse été plus entraîné par les Muses ; ces
filles du ciel jadis étaient mes belles maîtresses ; elles
me tiennent le soir compagnie au coin du feu, mais
elles me quittent vite ; car je me couche de bonne
heure, et elles vont veiller au foyer de madame Sand.
Sans doute madame Sand prouvera de la sorte son
omnipotence intellectuelle, et pourtant elle plaira
moins parce qu'elle sera moins originale ; elle croira
augmenter sa puissance en entrant dans la profon-
deur de ces rêveries sous lesquelles on nous ensevelit
nous autres déplorables vulgaires, et elle aura tort ; car
elle est fort au-dessus de ce creux, de ce vague, de
cet orgueilleux galimatias. En même temps qu'il faut
mettre une faculté rare, mais trop flexible, en garde
contre des bêtises supérieuses, il faut aussi la préve-
nir que les écrits de fantaisie, les peintures intimes
412 MÉMOIRES DOUTPE-TOMBE
(comme cela se jargonne), sont bornés, que leur
source est dans la jeunesse, que chaque instant en
tarit quelques gouttes, et qu'au bout d'un certain
nombre de productions, on finit par des répétitions
affaiblies.
Est-il bien sûr que madame Sand trouvera toujours
le même charme à ce qu'elle compose aujourd'hui ?
Le mérite et l'entraînement des passions de vingt
ans ne se déprécieront-ils point dans son esprit,
comme les ouvrages de mes premiers jours sont
baissés dans le mien ? Il n'y a que les travaux de la
Muse antique qui ne changent point, soutenus qu'ils
sont par la noblesse des mœurs, la beauté du langage
et la majesté de ces sentiments départis à Tespèce
humaine entière. Le quatrième li^Te de Y Enéide reste
à jamais exposé à l'admiration des hommes, parce
qu'il est suspendu dans le ciel. La flotte qui apporte
le fondateur de l'empire romain ; Didon fondatrice de
Carthage se poignardant après avoir annoncé Anni-
bal:
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor ;
l'Amour faisant jaillir de son flambeau la rivalité de
Rome et de Carthage, mettant le feu avec sa torche au
bûcher funèbre dont Énée fugitif aperçoit la flamme
sur les vagues, c'est toute autre chose que la prome-
nade d'un rêvasseur dans un bois, ou la disparition
d'un libertin qui se noie dans une mare. Madame
Sand associera, je l'espère, son talent à des sujets
aussi durables que son génie.
Madame Sand ne peut se convertir que par la pré-
dication de ce missionnaire à front chauve et à barbe
MÉMOIRES d'outre-tombe 413
blanche, appelé le Temps. Une voix moins austère
enchaîne maintenant l'oreille captive du poète. Or, je
suis persuadé que le talent de madame Sand a quel-
que racine dans la corruption ; elle deviendrait com-
mune en devenant timorée. Autre chose fût arrivé si
elle était toujours demeurée au sanctuaire infréquenté
des hommes ; sa puissance d'amour, contenue et
cachée sous le bandeau virginal, eût tiré de son sein
ces décentes mélodies qui tiennent de la femme et de
l'ange. Quoi qu'il en soit, l'audace des doctrines et la
volupté des mœurs sont un terrain qui n'avait point
encore été défriché par une fille d'Adam, et qui, livré
à une culture féminine, a produit une moisson de
fleurs inconnues. Laissons madame Sand enfanter de
périlleuses merveilles jusqu'à l'approche de l'hiver ;
elle ne chantera plus quand la bise sera venue ; en
attendant, souffrons que, moins imprévoyante que la
cigale, elle fasse provision de gloire pour le temps où
il y aura disette de plaisir. La mère de Musarion lui
répétait: « Tu n'auras pas toujours seize ans. Chae-
« réas se souviendra-t-il toujours de ses serments, de
« ses larmes et de ses baisers* ? »
Au reste, maintes femmes ont été séduites et
comme enlevées par leurs jeunes années ; vers les
jours d'automne, ramenées au foyer maternel, elles
ont ajouté à leur cithare la corde grave ou plaintive
sur laquelle s'exprime la religion ou le malheur. La
vieillesse est une voyageuse de nuit ; la terre lui est
cachée, elle ne découvre plus que le ciel brillant au-
dessus de sa tête.
Je n'ai point vu madame Sand habillée en homme
1. Lucien, Dialogue des Courtisanes, VII. Ch.
414 MÉMOIRES d'outre-tombe
OU portant la blouse et le bâton ferré du montagnard :
je ne l'ai point vue boire à la coupe des bacchantes et
fumer indolemment assise sur un sofa comme une
sultane ; singularités naturelles ou affectées qui n'a-
jouteraient rien pour moi à son charme ou à son génie.
Est-elle plus inspirée, lorsqu'elle fait monter de sa
bouche un nuage de vapeur autour de ses cheveux î
Lélia est-elle échappée du cerveau de sa mère à travers
une bouffée brûlante, comme le péché, au dire de
Milton, sortit de la tète du bel archange coupable, au
milieu d'un tourbillon de fumée ? Je ne sais pas ce
qui se passe aux sacrés parvis ; mais, ici-bas, Né-
méade, Phila, Laïs, la spirituelle Gnathène, Phryné,
désespoir du pinceau d'Âppelles et du ciseau de Pra-
xitèle, Léena qui fut aimée d'Harmodius, les deux
sœurs surnommées A.phyes, parce qu'elles étaient
minces et qu'elles avaient de grands yeux, Dorica, de
qui le bandeau de cheveux et la robe embaumée fu-
rent consacrés au temple de Vénus, toutes ces enchan-
teresses enfin ne connaissaient que les parfums de
l'Arabie. Madame Sand a pour elle, il est vrai, l'auto-
rité des Odalisques et des jeunes Mexicaines qui dan-
sent le cigare aux lèvres.
Que m'a fait la vue de madame Sand, après quel-
ques femmes supérieures et tant de femmes charman-
tes que j'ai rencontrées, après ces filles de la terre
qui disaient avec Sapho, comme madame Sand :
« Viens dans nos repas délicieux, mère de l'Amour,
« remplir du nectar des roses nos coupes ?» En me
plaçant tour à tour dans la fiction et la vérité, l'auteur
de Valenline a fait sur moi deux impressions fort di-
verses.
MÉMOIRES d'outre-tombe 415
Dans la fiction : je n'en parlerai pas, car je n'en
dois plus comprendre la langue. Dans la réalité :
homme d'un âge grave ayant les notions de l'honnê-
teté, attachant comme chrétien le plus haut prix aux
vertus timides de la femme, je ne saurais dire à quel
point j'étais malheureux de tant de qualités livrées à
ces heures prodigues et infidèles qui dépensent el
fuient.
Paris, 1838.
Au printemps de cette année 1838, je me suis oc-
cupé du Congrès de Vérone, qu'aux termes de mes
engagements littéraires j'étais obligé de publier : je
vous en ai entretenus en son lieu dans ces Mémoires.
Un homme s'en est allé* ; ce garde de l'aristocratie
escorte en arrière les puissants plébéiens déjà partis.
Quand M. de Talleyrand apparut pour la première
fois dans ma carrière politique, j'ai dit quelques mots
de lui. Maintenant son existence entière m'est connue
par sa dernière heure, selon la b'^lle expression d'un
ancien.
J'ai eu des rapports à M. de Talleyrand ; je lui ai
été fidèle en homme d'honneur, ainsi qu'on l'a pu re-
marquer, surtout à propos de la fâcherie de Mons,
alors que très gratuitement je me perdis pour lui.
Trop simple, j'ai pris part à ce qui lui arrivait de
désagréable, je le plaignis lorsque Maubreuille frappa
à la joue 2. Il fut un temps qu'il me recherchait d'une
1. Le prince de Talleyrand est mort à Paris le 17 mai 1838.
2. M. de Maubreuil était un bandit de haut vol, qui avait
fait main basse, en 1814, sur les diamants de la reine de West-
phalie, femme du roi Jérôme, à la maison de laquelle il avait
416 MÉMOIRES d'outre-tombe
manière coquette ; il m'écrivait à Gand, comme on Ta
vu, que j'étais un homme fort; quand j'étais logé à
l'hôtel de la rue des Capucines, il m'envoya, avec une
parfaite galanterie, un cachet des affaires étrangères,
talisman gravé sans doute sous sa constellation. C'est
peut-être parce que je n'abusai pas de sa générosité
qu'il devint mon ennemi sans provocation de ma part,
si ce n'est quelques succès que j'obtins et qui n'é-
taient pas son ouvrage. Ses propos couraient le monde
et ne m'otrensaient pas, car M. de Talleyrand ne pou-
vait offenser personne ; mais scn intempérance de
langage m'a délié, et puisqu'il s'est permis de me
juger, il m'a rendu la liberté d'user du même droit à
son égard.
La vanité de M. de Talleyrand le pipa ; il prit son
rôle pour son génie ; il se crut prophète en se trom-
pant sur tout ; son autorité n'avait aucune valeur en
matière d'avenir; il ne voyait point en avant, il ne
voyait qu'en arrière. Dépourvu de la force du coup
d'oeil et de la lumière de la conscience, il ne décou-
vrait rien comme l'intelligence supérieure, il n'appré-
ciait rien comme la probité. 11 tirait bon parti des ac-
cidents de la fortune, quand ces accidents, qu'il n'a-
vait jamais prévus, étaient arrivés, mais uniquement
été autrefois ailaché. Il tenait le prince de Talleyrand pour le
principal auteur des poursuites dont il avait été l'objet, à l'occa-
sion de ce rapt de diamants. Le 20 janvier 1827, échappant à la
surveillance de la police, il s'était rendu à Saint-Denis pendant
la célébration de l'anniversaire de la mort de Louis XVI, et là,
en pleine solennité, il avait frappé M. de Talleyrand au visage
et l'avait renversé par terre. Traduit, pour ce fait, en police
correctionnelle, il fut condamné ; mais l'aflaire fit un bruit ter-
rible, que ne manfjuërent pas de grossir encore les iunoot-
brsibUs ennemis de Talleyrand.
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 417
pour sa personne. Il ignorait cette ampleur d'ambi-
tion, laquelle enveloppe les intérêts de la gloire pu-
blique comme le trésor le plus profitable aux intérêts
privés. M. de Talleyrand n'appartient donc pas à la
classe des êtres propres à devenir une de ces créatu-
res fantastiques auxquelles les opinions ou faussées
ou déçues ajoutent incessamment des fantaisies.
Néanmoins il est certain que plusieurs sentiments,
d'accord par diverses raisons, concourent à former un
Talleyrand imaginaire.
D'abord, les rois, les cabinets, les anciens ministres
étrangers, les ambassadeurs, dupes autrefois de cet
homme, et incapables de l'avoir pénétré, tiennent à
prouver qu'ils n'ont obéi qu'à une supériorité réelle :
ils auraient ôté leur chapeau au marmiton de Bona-
parte.
Ensuite, les membres de l'ancienne aristocratie fran-
çaise liés à M. de Talleyrand sont fiers de compter
dans leurs rangs un homme qui avait la bonté de les
assurer de sa grandeur.
Enfin, les révolutionnaires elles générations immo-
rales, tout en déblatérant contre les noms, ont un
penchant secret vers l'aristocratie : ces singuliers
néophytes en recherchent volontiers le baptême, et
ils pensent apprendre avec elle les belles manières. La
double apostasie du prince charme en même temps
un autre côté de l'amour-propre des jeunes démocra-
tes : car ils concluent de là que leur cause est la
bonne, et qu'un noble et un prêtre sont bien mépri-
sables.
Quoi qu'il en soit de ces empêchements à la lu-
mière, M. de Talleyrand n'est pas de taille à créer une
VI. 27
418 MÉMOIRES d'outre-tombe
illusion durable ; il n'a pas en lui assez de facultés
de croissance pour tourner les mensonges en re-
haussements de stature. Il a été vu de trop près;
il ne vivra pas, parce que sa vie ne se rattache ni
à une idée nationale restée après lui, ni à une ac-
tion célèbre, ni à un talent hors de pair, ni à une
découverte utile, ni à une conception faisant époque.
L'existence par la vertu lui est interdite ; les périls
n'ont pas même daigné honorer ses jours ; il a passé
le règne de la Terreur hors de son pays, il n'y est
rentré que quand le forum s'est transformé en anti-
chambre.
Les monuments diplomatiques prouvent la médio-
crité relative de Talleyrand : vous ne pourriez citer
un fait de quelque estime qui lui appartienne. Sous
Bonaparte, aucune négociation importante n'est de
lui ; quand il a été libre d'agir seul, il a laissé échap-
per les occasions et gâté ce qu'il touchait. Il est bien
avéré qu'il a été cause de la mort du duc d'Enghien ;
cette tache de sang ne peut s'effacer: loin d'avoir
chargé le ministre en rendant compte de la mort au
prince, je l'ai beaucoup trop ménagé.
Dans ses affirmations contraires à la vérité, M. de
Talleyrand avait une effrayante effronterie. Je n'ai
point parlé, dans le Congrès de Vérone^ du discours
qu'il lut à la Chambre des pairs relativement à l'a-
dresse sur la guerre d'Espagne ; ce discours débutait
par ces paroles solennelles :
« Il y a aujourd'hui seize ans qu'appelé par celui
« qui gouvernait alors le monde, à lui dire mon avis
« sur la lutte à engager avec le peuple espagnol, j'eus
MÉMOIRES d'outre-tombe 4i9
« le malheur de lui déplaire en lui dévoilant l'avenir,
« en lui révélant tous les dangers qui allaient naître
« en foule d'une agression non moins injuste que té-
« méraire. La disgrâce fut le fruit de ma sincérité.
« Étrange destinée que celle qui me ramène, après
« ce long espace de temps, à renouveler auprès du
« souverain légitime les mêmes efforts, les mêmes
« conseils* I »
Il y a des absences de mémoire ou des mensonges
qui font peur: vous ouvrez les oreilles, vous vous
frottez les yeux, ne sachant qui vous trompe ou de la
veille ou Au sommeil. Lorsque le débitant de ces im-
perturbables assertions descend de la tribune et va
s'asseoir impassible à sa place, vous le suivez du
regard, suspendu que vous êtes entre une espèce d'é-
pouvante et une sorte d'admiration ; vous ne savez
si cet homme n'a point reçu de la nature une autorité
telle qu'il a le pouvoir de refaire ou d'anéantir la vé-
rité.
Je ne répondis point ; il me semblait que l'ombre
de Bonaparte allait demander la parole et renouveler
le démenti terrible qu'il avait jadis donné à M. de Tal-
leyrand. Des témoins de la scène étaient assis parmi
les pairs, entre autres M. le comte de Montesquieu*;
1. Discours du prince de Talle3Tand contre le crédit de 100
millions demandé pour la guerre d'Espagne (mars 1823).
2. Montesquiou-Fezensac (Elisabeth-Pierre, comte de), pair
de France, né à Paris le 30 septembre 1764, mort à Bessé-sur-
Braye (Sartbe) le 4 août 1834. Il avait été président du Corps
législatif en 1810, 1811 et 1813. Créé comte de l'Empire en 1809,
il avait été, l'année suivante, nommé grand chambellan de France
à 1» place de Talleyrand.
420 MÉMOIRES d'outre-tombe
le vertueux duc de Doudeauville* me l'a racontée, la
tenant de la bouche du même M. de Montesquiou, son
beau-frère; M. le comte de Cessac, présent à cette
scène, la répète à qui veut l'entendre; il croyait qu'au
sortir du cabinet, le grand électeur serait arrêté. Na-
poléon s'écriait dans sa colère, interpellant son pâle
ministre: « Il vous sied bien de crier contre la guerre
« d'Espagne, vous qui me l'avez conseillée, vous dont
« j'ai un monceau de lettres dans lesquelles vous
« cherchez à me prouver que cette guerre était aussi
« nécessaire que politiques. » Ces lettres ont disparu
1. La Rochefoucauld (Ambroise-Poly carpe de), duc de Dou-
deauville (1765-1841) ; 'directeur général des postes (1822-1824),
ninistre de la maison du roi (1824-1827). Appelé le 4 juin 1814,
k faire partie de la Chambre des paires, il s'en était retiré le
9 janvier 1831.
2. Lacuée (Jean-Girard), comte de Cessac (1752-1841). Il avait
été sous Napoléon, inspecteur général aux revues (1806), ministre
d'Etat (1807), et, de 1810 à 1813, ministre de l'administration de
la guerre. Il était membre de l'Académie française.
3. Sur les colères de Napoléon contre Talleyrand à l'occasion
de la guerre d'Espagne, on trouve un bien curieux témoignage
dans les Souvenirs du comte Rœderer. Celui-ci raconte une
conversation qu'il eut avec l'Empereur, à l'Elysée, le 6 mars
1809. Le sujet de la conversation était le roi Joseph qui, de
Madrid, dans des lettres à sa femme et à Napoléon, se plaignait
de son frère et menaçait de quitter là le trône d'Espagne pour
aller planter ses choux à Mortefontaine. Napoléon, dans ce tête-à-
tête avec Rœderer, se promenait de long en large, s'animait par
degrés, en parlant du contenu de ces lettres : « Il y dit qu'il
veut aller à Mortefontaine, plutôt que de rester dans un pays acheté
par du sang injustement répandu... Et qu'est-ce donc que Mor-
tefontaine? C'est le prix du sang que j'ai versé en Italie. Le tient-il
de son père? Le tient-il de ses travaux 1 II le tient de moi. Oui,
j'ai versé du sang, mais c'est le sang de mes ennemis, des ennemis
de la France. Lui convient-il de parler leur langage? Veut-il
faira c.mme Talleyrand? Talleyrand! Je l'ai couvert d'honneur
da richesses, de diamants. Il a employé tout cela contre moi.
MÉMOIRES d'outre-tombe 421
lors de l'enlèvement des archives aux Tuileries, en
1814».
M. de Talleyrand déclarait, dans son discours, qu'il
avait eu le malheur de déplaire à Bonaparte en lui dé-
voilant l'avenir, en lui révélant tous les dangers qui
allaient naître d'une agression non moins injuste que
téméraire. Que M. de Talleyrand se console dans sa
tombe, il n'a point eu ce malheur; il ne doit point
ajouter celte calamité à toutes les afflictions de sa
vie.
La faute principale de M. de Talleyrand envers la
légitimité, c'est d'avoir détourné Louis XVIII du ma-
riage à conclure entre le duc de Berry et une prin-
cesse de Russie; la faute impardonnable de M. de
Talleyrand envers la France, c'est d'avoir consenti aux
révoltants traités de Vienne*.
m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la première occasion qu'il a
eue de le faire Il a dit, pendant mon absence {pendant la
campagne d'Espagne) qu'il s'était mis à mes genoux pour em-
pêcher l'affaire d'Espagne, et il me tourmentait depuis deux
ans pour l'entreprendre 1 II me soutenait qu'il ne me faudrait
que vingt mille hommes : il m'a donné vingt mémoires pour le
prouver. C'est la même conduite que pour l'affaire du duc
d'Enghien ; moi, je ne le connaissais pas : c'est Talleyrand qui
me Va fait conn&itre {V Empereur prononce toujours Taillerwnd).
Je ne savais pas où il était {YEmpertur s'arrêta devant mot).
C'est lui qui m'a fait connaître l'endroit où il était, et après
m'avoir conseillé sa mort, il en a gémi avec toutes ses connais-
Bances (l'Empereur se remet à marcher, et, d'un ton calmé,
après un m,oment de silence)... Je ne lui ferai aucun mal, je
lui conserve ses places; j'ai môme pour lui les sentiments que
j'ai eus autrefois ; mais je lui ai retiré le droit d'entrer à toute
heure dans mon cabinet. Jamais il n'aura d'entretien particulier
avec moi ; il ne pourra plus dire qu'il m'a conseillé ou déconseilU
une chose ou une autre... »
1. Voir, au tome II des Mém,oires, p. 446-447.
2. La sévérité de Chateaubriand à l'endroit de Talleyrand ne
422 MÉMOIRES d'outre-tombe
Il résulte des négociations de M. de Talleyrand que
nous sommes demeurés sans frontières : une bataille
perdue à Mons ou à Coblentz amènerait en huit jours
la cavalerie ennemie sous les murs de Paris. Dans
l'ancienne monarchie, non-seulement la France était
fermée par un cercle de forteresses, mais elle était
défendue sur le Rhin par les États indépendants de
l'Allemagne. Il fallait envahir les électorats ou négo-
cier avec eux pour arriver jusqu'à nous. Sur une
autre frontière, la Suisse était pays neutre et libre;
il n'avait point de chemins ; nul ne violait son territoire.
Les Pyrénées étaient impassables, gardées par les
Bourbons d'Espagne. Voilà ce que M. de Talleyrand
n'a pas compris; telles sont les fautes qui le condam-
neront à jamais comme homme politique: fautes qui
nous ont privés en un jour des travaux de Louis XIV
et des victoires de Napoléon.
On a prétendu que sa politique avait été supérieure
à celle de Napoléon : d'abord, il faut bien se mettre
dans l'esprit qu'on est purement et simplement un
commis lorsqu'on tient le portefeuille d'un conqué-
rant, qui chaque matin y dépose le bulletin d'une vic-
toire et change la géographie des États. Quand Na-
poléon se fut enivré, il fit des fautes énormes et frap-
pantes à tous les yeux: M. de Talleyrand les aperçut
vraisemblablement comme tout le monde; mais cela
n'indique aucune vision de lynx. Il se compromit
d'une manière étrange dans la catastrophe du duc
d'Enlghien ; il se méprit sur la guerre d'Espagne de
me semble pas justifiée, en ce qui concerne la c(/nii!iie du célèbre
diplomate au Congrès de Vienne. — Voir l'Appendice n* V; le
Prince de Talleyrand et Us traitét de Vienne.
MÉMOIRES d'outre-tombe 423
1808, bien qu'il ait voulu plus tard nier ses conseils
et reprendre ses paroles.
Cependant un acteur n'est pas prestigieux, s'il est
tout à fait dépourvu des moyens qui fascinent le par-
terre: aussi la vie du prince a-t-elle été une perpé-
tuelle déception. Sachant ce qu'il lui manquait, il se
dérobait à quiconque le pouvait connaître: son étude
constante était de ne pas se laisser mesurer; il faisait
retraite à propos dans le silence ; il se cachait dans
les trois heures muettes qu'il aonnait au wnist. On
s'émerveillait qu'une telle capacité pût descendre aux
amusements du vulgaire: qui sait si cette capacité ne
partageait pas des empires en arrangeant dans sa main
les quatre valets? Pendant ces moments d'escamotage,
il rédigeait intérieurement un mot à effet, dont l'ins-
piration lui venait d'une brochure du matin ou d'une
conversation du soir. S'il vous prenait à l'écart pour
vous illustrer de sa conversation, sa principale ma-
nière de séduire était de vous accabler d'éloges, de
vous appeler l'espérance de l'avenir, de vous prédire
des destinées éclatantes, de vous donner une lettre de
change de grand homme tirée sur lui et payable à
vue ; mais trouvait-il votre foi en lui un peu suspecte,
s'apercevait-il que vous n'admiriez pas assez quelques
phrases brèves à prétention de profondeur, derrière
lesquelles il n'y avait rien, il s'éloignait, de peur de
laisser arriver le bout de son esprit. Il aurait bien ra-
conté, n'était que ses plaisanteries tombaient sur un
subalterne ou sur un sot dont il s'amusait sans péril,
ou sur une victime attachée à sa personne et plas-
tron de ses railleries. Il ne pouvait suivre une con-
4^ MÉMOIRES d'outre-tombe
versation sérieuse; à la troisième ouverture de ses
lèvres, ses idées expiraient.
D'anciennes gravures de Y abbé de Périgord repré-
sentent un homme fort joli; M. de Talleyrand, en
vieillissant, avait tourné à la tête de mort; ses yeux
étaient ternes, de sorte qu'on avait peine à y lire, ce
qui le servait bien ; comme il avait reçu beaucoup de
mépris, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans
les deux coins pendants de sa bouche.
Une grande façon qui tenait à sa naissance, une ob-
servation rigoureuse des bienséances, un air froid et
dédaigneux, contribuaient à nourrir l'illusion autour
du prince de Bénévent. Ses manières exerçaient de
l'empire sur les petites gens et sur les hommes de
la société nouvelle, lesquels ignoraient la société du
vieux temps. Autrefois on rencontrait à tout bout de
champ des personnages dont les allures ressemblaient
à celles de M. de Talleyrand, et l'on n'y prenait pas
garde ; mais presque seul en place au milieu des
mœurs démocratiques, il paraissait un phénomène:
pour subir le joug de ses formes, il convenait à
l'amour-propre de reporter à l'esprit du ministre l'as-
cendant qu'exerçait son éducation.
Lorsqu'on occupant une place considérîible on se
trouve mêlé à de prodigieuses révolutions, elles vous
donnent une importance de hasard, que le vulgaire
prend pour votre mérite personnel; perdu dans les
rayons de Bonaparte, M. de Talleyrand a brillé sous la
Restauration de l'éclat emprunté d'une fortune qui
n'était pas la sienne. La position accidentelle du prince
de Bénévent lui a permis de s'attribuer la puissance
d'avoir renversé Napoléon et l'honneur d'avoir rétabli
MÉMOIRES d'outre-tombe 425
Louis XVIII; moi-même, comme tous les badauds,
n'ai-je pas été assez niais pour donner dans cette
fable I Mieux renseigné, j'ai connu que M. de Talley-
rand n'était point un Warwick politique : la force qui
abat et relève les trônes manquait à son bras.
De benêts impartiaux disent : « Nous en convenons
« c'était un homme bien immoral; mais quelle habi-
« leté! » Hélas 1 non. Il faut perdre encore cette es-
pérance, si consolante pour ses enthousiastes, si dé-
sirée pour la mémoire du prince, l'espérance de faire
de M. de Talleyrand un démon.
Au delà de certaines négociations vulgaires, au fond
desquelles il avait l'habileté de placer en première
ligne son intérêt personnel, il ne fallait rien deman-
der à M. de Talleyrand.
M. de Talleyrand soignait quelques habitudes et
quelques maximes à l'usage des sycophantes et des
mauvais sujets de son intimité. Sa toilette en public,
copiée sur celle d'un ministre de Vienne, était le
triomphe de sa diplomatie. Il se vantait de n'être ja-
mais pressé ; il disait que le temps est notre ennemi
et qu'il le faut tuer : de là il faisait état de ne s'occu-
per que quelques instants.
Mais comme, en dernier résultat, M. de Talleyranl
n'a pu transformer son désœuvrement en chef-d'œuvr-^ ,
il est probable qu'il se trompait en parlant de la néc^- v
site de se défaire du temps: on ne triomphe du temps
qu'en créant des choses immortelles; par des travaux
sans avenir, par des distractions frivoles, on ne le tu«
pas : on le dépense.
Entré dans le ministère' à la recommandation àê
1. Tallftyrand fut nommé auolstre des rel&Uoiu txténeiir««, to
426 MÉMOIRES d'outre-tombe
madame de Staël, qui obtint sa nomination de Ché-
nier, M. de Talleyrand, alors fort dénué, recommença
cinq ou six fois sa fortune; par le million qu'il reçut
du Portugal dans l'espoir de la signature d'une paix
avec le Directoire, paix qui ne fut jamais signée; par
l'achat des bons de la Belgique à la paix d'Amiens, la-
quelle il savait, lui, M. de Talleyrand, avant qu'elle
fût connue du public ; par l'érection du royaume pas-
sager d'Élrurie ; par la sécularisation des propriétés
ecclésiastiques d'Allemagne ; par le brocantage de ses
Dpinions au congrès de Vienne. Il n'est pas jusqu'à de
▼ieux papiers de nos archives que le prince n'ait voulu
Déder à l'Autriche ; dupe cette fois de M. de Metter-
Hich, celui-ci renvoya religieusement les originaux,
aeprès en avoir fait prendre copie.
Incapable d'écrire seul une phrase*, M. de Talley-
16 juillet 1797, en remplacement de Charles Delacroix, père de
l'illustre peintre Eugène Delacroix.
1. Ici encore Chateaubriand pourrait bien avoir outré la sévé-
rité. Sainte-Beuve, excellent juge en ces questions de talent et
de style, quand la passion ne l'égaré pas, dit dans ses Nouveaux
Lundis (tome II, page 33) : « On a beaucoup dit que M. de Tal-
leyrand ne faisait point lui-même les écrits qu'il signait, que
c'était tantôt Panchaud pour les finances, des Renaudes pour
l'instruction publique, d'Hauterive ou La Besnardière pour la
politique, qui étaient ses rédacteurs. En convenant qu'il doit y
avoir du vrai, gardons-nous pourtant de nous faire un Talleyrand
plus paresseux et moins lui-même qu'il ne l'était : il me paraît, à
moi, tout à fait certain que les deux Mémoires lus à l'Institut
en l'an V, si pleins de hautes vues finement exprimées, sont et
ne peuvent être que du même esprit, j'allais dire de la même
plume qui, plus de quarante ans après, dans un discours acadé-
mique final, dans ÏÈloge de Reinhard, traçait le triple portrait
idéal du parfait ministre des affaires étrangères, du parfait
directeur ou chef de division, du parfait consul ; et cette plume
ne peui être que celle de M. de Talleyrand, quand il se soignait
et »e châtiait. ■ — L« jour où cet Eloge fut prononcé à l'Aca.
MÉMOIRES d'outre-tombe 427
rand faisait travailler compétemment sous lui: quand,
à force de raturer et de changer, son secrétaire par-
venait à rédiger les dépêches selon sa convenance, il
les copiait de sa main. Je l'ai entendu lire, de ses Mé-
moires commencés, quelques détails agréables sur sa
jeunesse. Comme il variait dans ses goûts, détestant
le lendemain ce qu'il avait aimé la veille, si ces mé-
moires existent entiers, ce dont je doute, et s'il en a
conservé les versions opposées, il est probable que le
jugement sur le même fait et surtout sur le même
homme se contrediront outrageusement. Je ne crois
pas au dépôt des manuscrits en Angleterre ; l'ordre
prétendu de ne les publier que dans quarante ans
d'ici me semble une jonglerie posthume.
Paresseux et sans étude, nature frivole et coeur dis-
sipé, le prince de Bénévent se glorifiait de ce qui de-
vait humilier son orgueil, de rester debout après la
chute des empires. Les esprits du premier ordre qui
produisent les révolutions disparaissent, les esprits
du second ordre qui en profitent demeurent. Ces per-
sonnages de lendemain et d'industrie assistent au
défilé des générations; ils sont chargés de mettre
le visa aux passe-ports, d'homologuer la sentence :
M. de Talleyrand était de cette espèce inférieure; il
signait les événements, il ne les faisait pas.
demie des sciences morales et politiques, lorsque la lecture fut
terminée, et que chacun en sortant exprimait son admiration à
sa manière, Victor Cousin s'écriait en gesticulant : « C'est du
meilleur Voltaire 1 » L'éloge, certes, était singulièrement exagéré;
ce qui est vrai, c'est qu'on a de Talleyrand des lettres d'une viva-
cité, d'une grâce toute spirituelle et vollairienne ; c'est que dans
ses Mémoires mêmes, encore bien qu'ils aient singulièrement
déçu l'attente des lecteurs, on trouve plus d'une page écrite d'une
plume heureuse et facile.
428 MEMOIRES d'outre-tombe
Survivre aux gouvernements, rester quand un pou-
voir s'en va, se déclarer en permanence, se vanter de
n'appartenir qu'au pays, d'être l'homme des choses
et non l'homme des individus, c'est la fatuité de
l'égoïsme mal à l'aise, qui s'efforce de cacher son peu
d'élévation sous la hauteur des paroles. On compte
aujourd'hui beaucoup de caractères de cette équani-
mité, beaucoup de ces citoyens du sol: toutefois, pour
qu'il y ait de la grandeur à vieillir comme l'ermite
dans les ruines du Colisée, il les faut garder avec une
croix; M. deTalleyrand avait foulé la sienne aux pieds.
Notre espèce se divise en deux parts inégales : les
hommes de la mort et aimés d'elle, troupeau choisi
qui renaît ; les hommes de la vie et oubliés d'elle,
multitude de néant qui ne renaît plus. L'existence
temporaire de ces derniers «onsiste dans le nom, le
crédit, la place, la fortune; leur bruit, leur autorité,
leur puissance s'évanouissent avec leur personne:
clos leur saloii et leur cercueil, close est leur destinée.
Ainsi en est arrivé à M. de Talleyrand ; sa momie avant
de descendre dans sa crypte, a été exposée un mo-
ment à Londres*, comme représentant de la royauté-
cadavre qui nous régit.
M. de Talleyrand a trahi tous les gouvernements,
et, je le répète, il n'en a élevé ni renversé aucun. 11
n'avait point de supériorité réelle, dans l'acception
sincère de ces deux mots. Un fretin de prospérités
banales, si communes dans la vie aristocratique, ne
conduit pas à deux pieds au delà de la fosse. Le mal
1. Après la Révolotioa de Jaillit, Talleyrand accepin du aott>
Teau gouvernement l'ambassade de Londres (septembre 1(S*J) ; ù
deii>''nda son rappel le 13 novembre 1834,
MÉMOIRES d'outre-tombe 429
qui n'opère pas avec une explosion terrible, le mal
parcimonieusement employé par l'esclave au profit du
maître, n'est que de la turpitude. Le vice, complaisant
du crime, entre dans la dmnesticité. Supposez M. de
Talleyrand plébéien, pauvre et obscur, n'ayant avec
son immoralité que son esprit incontestable de salon,
l'on n'aurait certes jamais entendu parler de lui. Otez
de M. de Talleyrand le grand seigneur avili, le prêtre
marié, l'évéque dégradé, que lui reste-t-il? Sa répu-
tation et ses succès ont tenu à ces trois déprava-
tions.
La comédie par laquelle le prélat a couronné ses
quatre-vingt-deux années est une chose pitoyable:
d'abord, pour faire preuve de force, il est allé pro-
noncer à l'Institut l'éloge commun d'une pauvre mâ-
choire allemande* dont il se moquait. Malgré tant de
spectacles dont nos yeux ont été rassasiés, on a fait
la haie pour voir sortir le grand homme; ensuite ri
est venu mourir chez lui comme Dioclétien, en se
montrant à l'univers*. La foule a bayé, à l'heure su-
1. Le comte Charles-Frédéric Reinhard, ancien chel de division
au ministère des affaires étrangères, dont Talleyrand prononça
l'éloge k l'Institut, était né, le 2 octobre 1761, à Schomdorf, eu
Wurtemberg.
2. La lecture de V Eloge de Reinhard fut pour M, de Talley-
rand, selon le mot de Sainte-Beuve, sa représentation d'Irène.
C'était le 3 mars 1838. La salle était comble. M. Mignet, secré-
taire perpétuel, alla à sa rencontre dans la pièce qui précédait
celle des séances. Le prince (il était alors dans sa 85« année)
n'avait pu monter à pied l'escalier ; il avait été porté par deux
domestiques en livrée. Quand il fit son entrée dans la salle, ap-
puyé sur le bras de M. Mignet et sur sa béquille, tous les assis-
tants étaient debout. Son discours, prononcé d'une voix trè«
forte, fut fréquemment interrompu par le» applaudissements. Li
lecture faite (et ce fut là tout» la séance, une petite demi-heur»
430 MÉMOIRES d'outre-tombe
prême* de ce prince aux trois quarts pourri, une ou-
verture gangreneuse au côté, la tête retombant sur
en tout), l'enthousiasme n'eut pas de bornes. « Le prince, dit
Sainte-Beuve {Nouveax Lundis, t. VI, p. 110), eut à passer,
au retour, entre une double haie de fronts qui s'inclinaient avec
on redoublement de révérence «.
1. Le prince de Talleyrand ainsi qu'il est dit plus haut, mou-
rut le 17 mai 1838, à trois heures trente-cinq minutes après
midi ; il était né le 2 février 1754 et avait par conséquent 84 ans,
3 mois et 15 jours. Il fut assisté dans sa dernière maladie par
l'abbé Dupanloup, le futur évoque d'Orléans, qui a écrit lui-
même le récit des derniers moments du prince. Le matin du
17 mai, M. de Talleyrand avait signé sa rétractation et une
lettre au pape ; quelques heures après, arriva l'abbé Dupanloup.
A une parole de l'abbé, lui disant que Monseigneur de Quélen
serait heureux de donner sa vie pour lui, il se souleva un peu,
et d'une voix très distincte : « Dites-lui qu'il a un bien meilleur
usage à en faire. — Prince, continua l'abbé, vous avez donné ce
matin à l'Eglise une grande consolation; maintenant, je viens au
nom de l'Eglise vous offrir les dernières consolations de la foi,
les derniers secours de la religion. Vous vous êtes réconcilié
avec l'Eglise catholique que vous aviez offensée ; le moment est
venu de vous réconcilier avec Dieu par un nouvel aveu et par un
repentir sincère de toutes les fautes de votre vie. » — «■ Alors,
nous laissons ici parler l'abbé Dupanloup, — il fit un mouvement
pour s'avancer vers moi ; je m'approchai, et aussitôt ses deux
mains saisissant les miennes, et les pressant avec une force et
une émotion extraordinaires, il ne les quitta plus pendant tout
le temps que dura sa confession; j'eus même besoin d'un grand
effort pour dégager ma main des siennes, quand le moment de
lui donner l'absolution fut venu. Il la reçut avec une humilité,
un attendrissement, une foi, qui me firent verser des larmes. »
Il reçut de même i'extréme-onction en pleine connaissance.
Puis, l'abbé Dupanloup, agenouillé près de lui, récita les litanies
des saints. Quand il fut arrivé aux invocations des martyrs, et
qu'il prononça le nom de saint Maurice, patron de M. de Talley-
rand, on vit le prince s'incliner, et son regard chercher celui de
l'abbé Dupanloup, pour témoigner qu'il s'unissait à ces prières.
Vers trois heures, voyant l'heure suprême venir, l'abbé Dupan-
loup commença les prières des agonisants. Le malade paraissait
s'y unir encore si visiblement, qu'un des assistants en fit la
MÉMOIRES d'outre-tombe 431
&JI poitrine en dépit du bandeau qui la soutenait, dis-
putant minute à minute sa réconciliation avec le ciel,
sa nièce jouant auprès de lui un rôle préparé de loin
entre un prêtre abusé et une petite fille trompée ; il a
signé de guerre lasse (ou peut-être n'a-t-il pas même
signé), quand sa parole allait s'éteindre, le désaveu
de sa première adhésion à l'Église constitutionnelle;
mais sans donner aucun signe de repentir, sans rem-
plir les derniers devoirs du chrétien, sans rétracter
les immoralités et les scandales de sa vie . Jamais
l'orgueil ne s'est montré si misérable, l'admiration si
bête, la piété si dupe. Rome, toujours prudente, n'a
pas rendu publique, et pour cause, la rétractation.
M. de Talleyrand, appelé de longue date au tribunal
d'en haut, était contumace; la mort le cherchait de la
part de Dieu, et elle l'a enfin trouvé. Pour analyser
minutieusement une vie aussi gâtée que celle de M. de
La Fayette a été saine, il faudrait affronter des dé-
goûts que je suis incapable de surmonter. Les hommes
de plaies ressemblent aux carcasses de prostituées .
les ulcères les ont tellement rongés qu'ils ne peuvent
servir à la dissection. La révolution française est une
remarque : « Monsieur l'abbé, voyez comme il prie ! • On 1«
voyait en effet, les yeux tantôt ouverts, tantôt abaissés, suivre
avec les signes d'une parfaite intelligence tout ce qui se passait
autour de lui. Enfin les lorces lui manquèrent tout à coup et
ses lèvres se fermèrent pour jamais. — L'abbé Dupanloup
achève en ces termes son récit : « Dieu voit le secret des cœurs ;
mais je lui demande de donner à ceux qui ont cru pouvoir dou-
ter de la sincérité de M. de Talleyrand, je demande pour eus, à
l'heure de la mort, les sentiments que j'ai vus dans M. de Tal-
leyrand mourant, et dont le souvenir ne s'effacera jamais de nr.a
mémoire. « [Vie de Monseigneur Dupanloup, par M. l'abbé
V. Lagrange, tome I, chapitris xiv et xv.)
432 MÉMOIRES 'd'outre-tombb
vaste destruction politique, placée au milieu de Tan-
cien monde ; craignons qu'il ne s'établisse une des
truction beaucoup plus funeste, craignons une des-
truction morale par le côté mauvais de cette révolution.
Que deviendrait l'espèce humaine, si l'on s'évertuait
à réhabiliter des mœurs justement flétries, si l'on
s'efforçait d'offrir à notre enthousiasme d'odieux
exemples, de nous présenter les progrès du siècle,
l'établissement de la liberté, la profondeur du génie
dans des natures abjectes ou des actions atroces
N'osant préconiser le mal sous son propre nom, on le
sophistique : donnez-vous de garde de prendrs cette
brute pour un esprit de ténèbres, c'est un ange de lu-
mière ! Toute laideur est belle, tout opprobre honora
ble, toute énormité sublime ; tout vice a son admira
tion qui l'attend. Nous sommes revenus à cette société
matérielle du paganisme où chaque dépravation avait
ses autels. Arrière ces éloges lâches, menteurs, crimi-
nels, qui faussent la conscience publique, qui débau-
chent la jeunesse, qui découragent les gens de bien,
qui sont un outrage à la vertu et le crachement di
soldat romain au visage du Christ !
Paris, 1839.
Étant à Prague en 1833, Charles X me dit : « Ce
« vieux Talleyrand vit donc encore ? » Et Charles X a
quitté la vie deux ans avant M. de Talleyrand ; la
mort privée et chrétienne du monarque contraste
avec la mort publique de l'évêque apostat, traîné
récalcitrant aux pieds de l'incorruptibilité divine.
Le 3 octobre 1836 j'avais écrit à madame la du-
MÉMOIRES d'outre-tombe 433
chesse de Berry la lettre suivante, et j'y ajoutai un
post-scriptum le 15 novembre de la même année :
« Madame,
« M. Walsh* m'a remis la lettre dont vous avez
« bien voulu m'honorer. Je serais prêt à obéir au dé-
« sir de Votre Altesse Royale, si les écrits pouvaient
« à présent quelque chose ; mais l'opinion est tombée
« dans une telle apathie que les grands événements
a la pourraient à peine soulever. Vous m'avez permis,
« madame, de vous parler avec une franchise que
« mon dévouement pouvait seul excuser : Voire
« Altesse Royale le sait, j'ai été opposé à presque
« tout ce qui s'est fait ; j'ai osé même n'être pas d'a-
« vis de son voyage à Prague. Henri V sort mainte-
« nant de l'enfance ; il va bientôt entrer dans le
« monde avec une éducation qui ne lui a rien appris
« du siècle où nous vivons. Qui sera son guide, qui
« lui montrera les cours et les hommes ? Qui le fera
« connaître et comme apparaître de loin à la France?
« Questions importantes qui, vraisemblablement et
« malheureusement, seront résolues dans le sens
« que l'ont été toutes les autres. Quoi qu'il en soit, le
« reste de ma vie appartient à mon jeune roi et à
« son auguste mère. Mes prévisions de l'avenir ne
« me rendront jamais infidèle à mes devoirs.
1. Le vicomte Edouard Walsh. Il était, depuis le 25 sep-
tembre 1835, directeur de la Mode, la plus vive des feuilles
royalistes, publiée sous le patronage de la duchesse de Berry.
M. Edouard Walsh était le fils du vicomte Joseph Walsh, l'au-
teur des Lettres Vendéennes (1825), du Fratricide eu Gilles dt
Bretagne (1827), du Tableau poétique des Fêtes, chrétienne*
(1836), des Journées mémorables de la Révolution fran^aia»
(1839-1840), des Souvenirs de Cinquante aas (1844), etc.
V»- 28
434 HÉMOIRES S'ODTRE-TOMBE
« Madame de Chateaubriand demande la permission
« de mettre ses respects aux pieds de Madame. J'of-
« fre au ciel tous mes vœux pour la gloire et la pros-
« périté de la mère de Henri V et je suis avec un pro-
« fond respect,
« Madame,
« De Votre Altesse Royale le très-humble et
« très-obéissant serviteur,
a Chateaubriand. »
« P.-S. Cette lettre attendait depuis un mois une
« occasion sûre pour parvenir à Madame. Aujour-
« d'hui même j'apprends la mort de l'auguste aïeul
« de Henri*. Cette triste nouvelle apportera-t-elle
1. Charles X mourut, à Goritz, le 6 novembre 1836, d'une
attaque de choléra, dont il avait senti les premières atteintes
deux jours auparavant, le 4 novembre, jour de la Saint-Charles.
Le médecin avait demandé qu'on éloignât ses petits enfants, à
cause des dangers de la maladie, mais le duc de Bordeaux dé-
clara qu'aucune considération ne l'empêcherait de suivre le
mouvement de son cœur, et Mademoiselle fit la même réponse
que son frère. Le Roi les embrassa avec tendresse, et étendit sa
main sur leur tête : — •< Que Dieu vous protège, mes enfants !
leur dit-il; marchez devant lui dans les voies de la jastice... Ne
n'oubliez pas... Priez quelquefois pour moi! »
Le cardinal de Latil et le docteur Bougon, qui s'étaient ren-
contrés au chevet du duc de Berry dans la nuit du 13 février
t820, se retrouvaient, dans la nuit du 6 novembre 1836, au chevet
de Charles X. On avait dressé à la hâte un autel près de son lit
pour y célébrer la messe. Elle fut dite par l'évêque d'Hermo-
polis, Mb' de Frayssinous. A la fin de la messe, le Roi se re-
cueillit un instant, il pria pour la France et la bénit; et comme
rÉvêque l'exhortait à pardonner, dans cet instant suprême, k
Mux qui lui avaient fait tant de mal : — «Je leur ai pardonné
d^tti* longtemps, répondit-il; je leur pardonne encore dans cet
MÉMOIRES d'outre-tombe 435
« quelque changement dans la destinée de Votre Al-
« tesse Royale ? Oserai-je prier Madame de me per-
« mettre d'entrer dans tous les sentiments de regret
« qu'elle doit éprouver, et d'ofïrir le tribut respec-
« tueux de ma douleur à monsieur le dauphin et 4
« madame la dauphine ?
« Chateaubriand. ■
IS novembre.
Charles X n'est plus.
Soixante ans de malheurs onl paré la victime I
Trente ans d'exil ; la mort à soixante-dix-neuf ans
en terre étrangère I Afin qu'on ne pût douter de la
mission de malheur dont le ciel avait chargé ce
prince, c'est un fléau qui l'est venu chercher.
Charles X a retrouvé à son heure suprême le calme,
l'égalité d'âme qui lui manquèrent quelquefois pen-
dant sa longue carrière. Quand il apprit le danger qui
le menaçait, il se contenta de dire : « Je ne croyais
« pas que cette maladie tournât si court. » Quand
instant de grand cœur : nue le Seigneur leur fasse miséricorde
à eux et à moi! »
A une heure du matin, le 6 novembre, M. Bougon annonça
que le Roi n'avait plus que quelques instants à vivre. Tout le
monde tomba à genoux; M. le Dauphin (le duc d'Angoulême)
avait la tête penchée vers son père. Demeurée seule debout aux
pieds du Roi, les mains jointes, Madame la Dauphine semblait
présider à cette scène de douleur. A une heure et demie, M. Bou-
gon fit un signe au duc de Blacas, qui se pencha vers le Dauphin
et lui dit quelques mots à voix basse. Alors ce prince ferma
avec respect les yeux de son père, et les sanglots de Madame la
Dauphine, éclatant tout à coup au milieu du silence de mort qui
régnait dans la salle, annoncèrent que tout était fini. (Alfred Net-
tement, Histoire de quinze ans d'exil, tome II, p. 95 et suiv.)
436 MÉMOIRES d'outre-tombe
Louis XVI partit pour l'échafaud, l'officier de service
refusa de recevoir le testament du condamné parce
que le temps lui manquait et qu'il devait, lui officier,
conduire le roi au supplice : le roi répondit : « C'est
juste. » Si Charles X, dans d'autres jours de péril, eût
traité sa vie avec cette indifférence, qu'il se fût épar-
gné de misères ! On conçoit que les Bourbons tien-
nent à une religion qui les rend si nobles au dernier
moment ; Louis IX, attaché à sa postérité, envoie le
courage du saint les attendre au bord du cercueil.
Cette race sait admirablement mourir • il y a plus
de huit cents ans, il est vrai, qu'elle apprend la mort.
Charles X s'est en allé persuadé qu'il ne s'était pas
trompé ; s'il a espéré dans la miséricorde divine, c'est
en raison du sacrifice qu'il a cru faire de sa couronne
à ce qu'il pensait être le devoir de sa conscience et le
bien de son peuple ; les convictions sont trop rares
pour n'en pas tenir compte. Charles X a pu se rendre
ce témoignage que le règne de ses deux frères et le
sien n'avaient été ni sans liberté ni sans gloire : sous
le roi martyr, l'affranchissement de l'Amérique et l'é-
mancipation de la France ; sous Louis XVIII, le gou-
vernement représentatif donné à notre patrie, le réta-
blissement de la royauté opéré en Espagne ; l'indé-
pendance de la Grèce recouvrée à Navarin ; sous
Charles X, l'Afrique à nous laissée en compensation
du territoire perdu par les conquêtes de la République
et de l'Empire : ce sont là des résultats qui demeu-
rent acquis à nos fastes, en dépit des stupides jalou-
sies et des vaines inimitiés; ces résultats ressortiront
davantage à mesure que l'on s'enfoncera dans les
abaissements de la royauté de Juillet. Mais il est à
MÉMOIRES d'outre-tombe 437
craindre que ces ornements de prix ne soient qu'au
profit des jours expirés, comnoe la couronne de fleurs
sur la tête d'Homère chassé avec grand respect de la
République de Platon. La légitimité semble aujour-
d'hui n'avoir pas l'intention d'aller plus loin ; elle
paraît adopter sa chute.
La mort de Charles X ne pourrait être un événe-
ment effectif qu'en mettant un terme à une déplorable
contestation de sceptre et en donnant une direction
nouvelle à l'éducation de Henri V : or, il est à crain-
dre que la couronne absente soit toujours disputée ;
que l'éducation finisse sans avoir été virtuellement
changée. Peut-être, en s'épargnant la peine de pren-
dre un parti, on s'endormira dans des habitudes chè-
res àla faiblesse, douces àla vie de famille, commodes
à la lassitude, suite de longues souffrances. Le malheur
qui se perpétue produit sur l'âme l'effet de la vieillesse
sur le corps ; on ne peut plus remuer ; on se couche.
Le malheur ressemble encore à l'exécuteur des hautes
justices du ciel : il dépouille les condamnés, arrache
au roi son sceptre, au militaire son épée ; il ôte le
décorum au noble, le cœur au soldat, et les renvoie
dégradés dans la foule.
D'un autre côté, on tire de l'extrême jeunesse des
raisons d'atermoiements ; quand on a beaucoup de
temps à dépenser, on se persuade qu'on peut atten-
dre ; on a des années à jouer devant les événements:
« Ils viendront à nous, s'écrie-t-on, sans que nous
« nous en mettions en peine ; tout mûrira, le jour du
« trône arrivera de lui-même ; dans vingt ans les
« préjugés seront effacés. » Ce calcul pourrait avoir
quelque justesse, si les générations ne s'écoulaient
438 MEMOIRES d'outre-tombe
pas ou ne devenaient pas indifférentes ; mais telle
chose peut paraître une nécessité à une époque et
n'être pas même sentie à une autre.
Hélas ! avec quelle rapidité les choses s'évanouis-
sent I où sont les trois frères que j'ai vus successive-
ment régner ? Louis XVill habite Saint-Denis avec la
dépouille mutilée de Louis XVI ; Charles X vient
d'être déposé à Goritz, dans une bière fermée à trois
clefs.
Les restes de ce roi, en tombant de haut, ont fait
tressaillir ses aïeux ; ils se sont retournés dans leur
sépulcre ; ils ont dit en se serrant : « Faisons place,
« voici le dernier d'entre nous. » Bonaparte n'a pas
fait autrant de bruit en entrant dans la vie éternelle ;
les vieux morts ne se sont point réveillés pour l'em-
pereur des morts nouveaux. Ils ne le connaissaient pas.
La monarchie française lie le monde ancien au
monde moderne. Âuguslule quitte le diadème en 476.
Cinq ans après, en 481, la première race de nos rois,
Clovis, règne sur les Gaules.
Charlemagne,en associant au trône Louis le Débon-
naire, lui dit : « Fils cher à Dieu, mon âge se hâte,
« ma vieillesse même m'échappe ; le temps de ma
« mort approche. Le pays des Francs m'a vu naître,
« Christ m'a accordé cet honneur. Le premier d'en-
« tre les Francs, j'ai obtenu le nom de César et trans-
« porté à l'empire des Francs l'empire de la race de
« Romulus. »
Sous Hugues, avec la troisième race, la monarchie
élective devient héréditaire. L'hérédité enfante la lé-
gitimité, ou la permanence, ou la durée.
C'est entre les fonts baptismaux de Qovis et l'écha-
MÉMOIRES d'outre-tombe 439
faud de Louis XVI qu'il faut placer l'empire chrétien
des Français. La même religion était debout aux
deux barrières : « Doux Sicambre, incline le col,
« adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré »,
dit le prêtre qui administrait à Clovis le baptême
d'eau. « Fils de saint Louis, montez au ciel, » dit
le prêtre qui assistait Louis XVI au baptême du
sang.
Quand il n'y aurait dans la France que cette an
cienne maison de France bâtie par le temps et dont
la majesté étonne, nous pourrions, en fait de choses
illustres, en remontrer à toutes les nations. Les Ca-
pets régnaient lorsque les autres souverains de l'Eu-
rope étaient encore sujets. Les vassaux de nos rois
sont devenus rois. Ces souverains nous ont transmis
leurs noms avec des titres que la postérité a reconnus
authentiques ; les uns sont appelés auguste, saint,
pieux, grand, courtois^ hardi, sage, victorieux, bien-
aimé; les autres père du peuple, père des lettres.
« Comme il est écrit par blâme, dit un vieil historien,
« que tous les bonsroys Serviens aisémentpourroient
« tenir en un anneau, les mauvais roys de France y
« pourroient mieux, tant le nombre en est petit. »
Sous la famille royale, les ténèbres de la barbarie
se dissipent, la langue se forme, les lettres et les arts
produisent leurs chefs-d'œuvre, nos villes s'embellis-
sent, nos monuments s'élèvent, nos chemins s'ou-
vrent, nos ports se creusent, nos armées étonnent
l'Europe et l'Asie, et nos flottes couvrent les deux
mers.
Notre orgueil se met en colère à la seule exposition de
ces magnifiques tapisseries du Louvre; des ombres, des
440 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
broderies d'ombre nous choquent. Inconnus ce matin,
plus inconnus ce soir, nous ne nous en persuadons pas
moins que nous effaçons ce qui nous précéda. Et toute-
fois, chaque minute, en fuyant, nous demande : Qui es-
tu? et nous nesavons que répondre. Charles X, lui, a ré-
pondu ; il s'en est allé avec une ère entière du monde;
la poussière de mille générations est mêlée àlasienne;
l'histoire le salue, les siècles s'agenouillent à sa tombe;
tous ont connu sa race ; elle ne leur a point failli, ce
sont eux qui y ont manqué.
Roi banni, les hommes ont pu vous proscrire, mais
vous ne serez pas chassé du temps, vous dormez votre
dur somme dans un monastère, sur la dernière plan-
che jadis destinée à quelque franciscain. Point de
hérauts d'armes à vos obsèques, rien qu'une troupe
de vieux temps blanchis et chenus ; point de grands
pour jeter dans le caveau les marques de leur di-
gnité, ils en ont fait hommage ailleurs. Des âges
muets sont assis au coin de votre bière ; une longue
procession de jours passés, les yeux fermés, mène en
silence le deuil autour de votre cercueil.
A votre côté reposent votre cœur et vos entrailles
arrachés de votre sein et de vos flancs, comme on
place auprès d'une mère expirée le fruit abortif qui
lui coûta la vie. A chaque anniversaire, monarque
très chrétien, cénobite après trépas, quelque frère
vous récitera les prières du bout de l'an; vous n'atti-
ferez à votre ci-gît éternel que vos fils bannis avec
vous : car même à Trieste le monument de Mesdames
est vide ; leurs reliques sacrées ont revu leur patrie
et vous avez payé à l'exil, par votre exil, la dette da
ces nobles dames.
MÉMOIRES d'outre-tombe 441
Eh 1 pourquoi ne réunit-on pas aujourd'hui tant de
débris dispersés, comme on réunit des antiques exhu
mes de différentes fouilles? L'Arc de Triomphe por-
terait pour couronnement le sarcophage de Napoléon,
ou la colonne de bronze élèverait sur des restes immor-
tels des victoires immobiles. Et cependant la pierre
taillée par ordre de Sésostris ensevelit dès aujourd'hui
l'échafaud de Louis XVI sous le poids des siècles.
L'heure viendra que l'obélisque du désert retrouvera,
sur la place des m«îMrtr»s, le silence et la solitude de
Luxor
LIVRE X»
onclasion. — Antécédents historiques depuis la Régence jus-
qu'en 1793. — Le Passé. — Le vieil ordre européen expire.
— Inégalité des fortunes. — Danger de l'expansion de la
nature intelligente et de la nature matérielle. — Chute des
monarchies. — Dépérissement de la société et progrès de l'in-
dividu. — L'avenir. — Difficulté de le comprendre. — Saint-
Simoniens. — Phalanstériens. — Fouriéristes. — Owénistes.
— Socialistes. — Communistes. — Unionistes. Egalitaires. —
L'idée chrétienne est l'avenir du monde. — Récapitulation
de ma vie. — Résumé des changements arrivés sur le globe
pendant ma vie. — Supplément à mes mémoires. — Lettre de
M. de la Ferronnays. — Généalogie de ma famille.
CONCLUSION.
25 septembre 1841.
J'ai commencé à écrire ces Mémoires à la Vallée-
aux-Loups le 4 octobre 1811 ; j'achève de les relire en
les corrigeant à Paris ce 25 septembre 1841 : voilà
donc trente ans, onze mois, vingt-un jours, que je
tiens secrètement la plume en composant mes livres
publics, au milieu de toutes les révolutions et de
toutes les vicissitudes de mon existence. Ma main est
lassée : puisse-t-elle ne pas avoir pesé sur mes idées,
qui n'ont point fléchi et que je sens vives comme au
1. Ce livre a été écrit en partie en 1834, et en partie en 1841,
du 25 septembre au 16 novembre.
444 MÉMOIRES d'outre-tombe
départ de la course ! A mon travail de trente années
j'avais le dessein d'ajouter une conclusion générale :
je comptais dire, ainsi que je l'ai souvent mentionné,
quel était le monde quand j'y entrai, quel il est quand
je le quitte. Mais le sablier est devant moi, j'aperçois
la main que les marins croyaient voir jadis sortir des
flots à l'heure du naufrage : cette main me fait signe
d'abréger; je ^ais donc resserrer l'échelle du tableau
sans omettre rien d'essentiel.
Louis XIV mourut. Le duc d'Orléans fut régent
pendant la minorité de Louis XV. Une guerre avec
l'Espagne, suite de la conspiration de Cellamare,
éclata : la paix fut rétablie par la chute d'Alberoni.
Louis XV atteignit sa majorité le 15 février 1723. Le
Hégent succomba dix mois après. Il avait communi-
qué sa gangrène à la France; il avait assis Dubois
dans la chaire de Fénelon, et élevé Law. Le duc de
Bourbon devint premier ministre de Louis XV, et 11
eut pour successeur ie cardmal de Fleury dont le
génie consistait dans les années. * En 1734 éclata la
guerre ^ où mon père fut blessé devant Dantzig. En
1745 se donna la bataille de Fontenoy ; un des moins
belliqueux de nos rois nous a fait triompher dans la
seule grande bataille rangée que nous ayons gagnée
sur les Anglais, et le vainqueur du monde a ajouté à
1 . Le cardinal Fleury méritait peut-être mieux que cette épi-
gramme. On lit dans le Journal de Charles C.-F. Greville, à la
date du 24 janvier 1833 : « Nouveau dîner hier à l'ambassade de
France. Talleyrand a « causé », comme l'on dit. Il est venu à
parler du cardinal Fleury qu'il considère comme un des plus
grands ministres ayant jamais gouverné la France, laquelle lui
doit la Lorraine et vingt années de paix, et il prétend que l'his-
toire ne lui rend pas justice. »
2. Guerre pour la succession de Pologne.
HÉMOIRES d'OUTRE-TOUBE 445
Waterloo un désastre aux désastres de Crécy, de
Poitiers et d'Azincourt. L'église de Waterloo est
décorée du nom des officiers anglais tombés en
1815; on ne retrouve dans l'église de Fontenoy
qu'une pierre avec ces mots : « Ci-devant repose le
« corps de messire Philippe de Vitry, lequel, âgé de
« vingt-sept ans, fut tué à la bataille de Fontenoy le
« 11 de mai 1745. » Aucune marque n'indique le lieu
de l'action ; mais on retire de la terre des squelettes
avec des balles aplaties dans le crâne. Les Français
portent leurs victoirs écrites sur leur front.
Plus tard le comte de Gisors, fils du maréchal de
Belle-Isle, tomba à Crevelt. En lui s'éteignit le nom
et la descendance directe de Fouquet. On était passé
de mademoiselle de La Vallière à madame de Château-
roux. Il y a quelque chose de triste à voir des noms
arriver à leur fin, de siècles en siècles, de beautés en
beautés, de gloire en gloire.
Au mois de juin 1745, le second prétendant des
Stuarts ' avait commencé ses aventures : infortunes
dont je fus bercé en attendant que Henri V rempla-
çât dans l'exil le prétendant anglais.
La fin de ces guerres annonça nos désastres dans
nos colonies. La Bourdonnais vengea le pavillon fran-
çais en Asie; ses dissensions avec Dupleix depuis la
prise de Madras gâtèrent tout. La paix de 1748 sus-
pendit ces malheurs; en 1755 recommencèrent les
hostilités; elles s'ouvrirent par le tremblement de
terre de Lisbonne, où périt le petit-fils de Racine.
Sous prétexte de quelques terrains en litige sur la
frontière de l'Acadie, l'Angleterre s'empara sans décla-
1. Charles Éionard, dit le Prétendant.
446 MÉMOIRES d'outre-tombe
ration de guerre de trois cents de nos vaisseaux mar-
chands ; nous perdîmes le Canada : faits immenses
par leurs conséquences, sur lesquels surnage la mort
de Wolfe et de Montcalm. Dépouillés de nos posses-
sions dans l'Afrique et dans l'Inde, lord Clive entama
la conquête du Bengale. Or, pendant ces jours, les
querelles du jansénisme avaient lieu; Damiens avait
frappé Louis XV; La Pologne était partagée, l'expul-
sion des jésuites exécutée, la cour descendue au Parc-
aux-Cerfs. L'auteur du pacte de famille^ se retire à
Chanteloup, tandis que la révolution intellectuelle
s'achevait sous Voltaire. La cour plénière de Maupeou
fut installée : Louis XV laissa l'échafaud à la favorite
qui l'avait dégradé, après avoir envoyé Garât* et San-
son à Louis XVI, l'un pour lire, et l'autre pour exécu-
ter la sentence.
1. Traité signé le 15 août 1761, entre les rois de France,
d'Espagne et le duc de Parme, et ainsi nommé parce que toas
les contractants appartenaient à la famille des Bourbons. Ce
traité, dont le duc de Choiseul fut le principal auteur, avait pour
but de prévenir, par l'union des forces françaises, espagnoles et
italiennes, la supériorité de la marine anglaise.
2. Dominique Joseph Garât (1749-1833) ; conventionnel, ministre
de la Justice en 1792, ministre de l'Intérieur en 1793, ambassa-
deur à Naples en 1797, député au Conseil des Anciens, sénateur,
comte de l'Empire, représentant à la Chambre des Cent-Jours, etc.,
au demeurant un des plus plats valets de l'époque révolution-
naire. Le 20 janvier 1793, en sa qualité de ministre de la Justice,
il fut chargé d'aller notifier à Louis XVI sa condamnation. Il se
présenta devant le roi, le chapeau sur la tête : « Louis, dit-il, la
Convention nationale a chargé le Conseil exécutif provisoire de
vous signifier ses décrets des 15, 16, 19 et 20 janvier. Le secré-
taire du Conseil va vous en faire la lecture. » Le secrétaire
Grouvelle déploya alors son papier, et d'une voix faible, trem-
blante, lut la sentence. (Louis Blanc, Histoire de la Eévclution,
t. VIII, p. 65.)
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 447
Ce dernier monarque s'était marié le 16 mai 1770
à la fille de Marie-Thérèse d'Autriche: on sait ce
qu'elle est devenue. Passèrent les ministres Machault,
le vieux Maurepas, Turgot l'économiste, Malesherbes
aux vertus antiques et aux opinions nouvelles, Sa nt-
Gerraain qui détruisit la maison du roi et donna une
ordonnance funeste; Galonné et Necker enfin.
Louis XVI rappela les parlements, abolit la corvée,
abrogea la torture avant le prononcé du jugement,
rendit les droits civils aux protestants, en reconnais-
sant leur mariage légal. La guerre d'Amérique, en
1779, impolitique pour la France toujours dupe de sa
générosité, fut utile à l'espèce humaine ; elle rétablit
dans le monde entier l'estime de nos armes et l'hon-
neur de notre pavillon.
La révolution se leva, prête à mettre au jour la géné-
ration guerrière que huit siècles d'héroïsme avaient
déposée dans ses flancs. Les mérites de Louis XVI ne
rachetèrent pas les fautes que ses aïeux lui avaient
laissées à expier; mais c'est sur le mal que tombent
les coups de la Providence, jamais sur l'homme : Dieu
n'abrège les jours de la vertu sur la terre que pour les
allonger dans le ciel. Sous l'astre de 1793, les sources
du grand abîme furent rompues ; toutes nos gloires
d'autrefois se réunirent ensuite et firent leur der-
nière explosion dans Bonaparte : il nous les renvoie
dans son cercueil.
J'étais né pendant l'accomplissement de ces faits.
Deux nouveaux empires, la Prusse et la Russie, m'ont
à peine devancé d'un demi-siècle sur la terre ; la Corse
est devenue française à l'instant où j'ai paru ; je sui»
448 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
arrivé au monde vingt jours après Bonaparte. D
m'amenait avec lui. J'allais entrer dans la marine en
1783 quand la flotte de Louis XVI surgit à Brest : elle
apportait les actes de l'état civil d'une nation éclose
sous les ailes de la France. Ma naissance se rattache
à la naissance d'un homme et d'un peuple : pâle reflet
que j'étais d'une immense lumière.
Si l'on arrête les yeux sur le monde actuel, on le
voit, à la suite du mouvement imprimé par une grande
révolution, s'ébranler depuis l'Orient jusqu'à la Chine,
qui semblait à jamais fermée ; de sorte que nos ren-
versements passés ne seraient rien ; que le bruit de la
renommée de Napoléon serait à peine entendu dans
le sens dessus dessous général des peuples, de même
que lui. Napoléon, a éteint tous les bruits de notre
ancien globe.
L'empereur nous a laissés dans une agitation pro«
phétique. Nous, l'État le plus mûr et le plus avancé,
nous montrons de nombreux symptômes de déca-
dence. Comme un malade en péril se préoccupe de ce
qu'il trouvera dans sa tombe, une nation qui se sent
défaillir s'inquiète de son sort futur. De là ces héré-
sies politiques qui se succèdent. Le vieil ordre euro-
péen expire ; nos débats actuels paraîtront des luttes
puériles aux yeux de la postérité. Il n'existe plus rien :
autorité de l'expérience et de l'âge, naissance ou génie
talent ou vertu, tout est nié; quelques individus gra-
vissent au sommet des ruines, se proclament géants
et roulent en bas pygmées. Excepté une vingtaine
d'hommes qui survivront et qui étaient destinés à
tenir le flambeau a travers les steppes ténébreuses où
l'on entre, excepté ce peu d'hommes, une génération
MÉMOIRES D OUTRE-TOMRE 449
qui portait en elle un esprit abondant, des connais-
sances acquises, des germes de succès de toutes sor-
tes, les a étouffés dans une inquiétude aussi impro-
ductive que sa superbe est stérile. Des multitudes
sans nom s'agitent sans savoir pourquoi, comme les
associations populaires du moyen âge : troupeaux
affamés qui ne reconnaissent point de berger, qui
courent de la plaine à la montagne et de la montagne
à la plaine, dédaignant l'expérience des pâtres durcis
au vent et au soleil. Dans la vie de la cité tout est
transitoire : la religion et la morale cessent d'être ad-
mises, ou chacun les interprète à sa façon. Parmi les
chose d'une nature inférieure, même en puissance de
conviction et d'existence, une renommée palpite à
peine une heure, un livre vieillit dans un jour, des
écrivains se tuent pour attirer l'attention ; autre va-
nité : on n'entend pas même leur dernier soupir.
De cette prédisposition des esprits il résulte qu'on
n'imagine d'autres moyens de toucher que des scènes
d'échafaud et des mœurs souillées : on oublie que les
vraies larmes sont celles que fait couler une belle
poésie et dans lesquelles se mêle autant d'admiration
que de douleur ; mais à présent que les talents se
nourrissent de la Régence et de la Terreur, qu'était-il
besoin de sujets pour nos langues destinées si tôt à
mourir? Il ne tombera plus du génie de l'homme
quelques-unes de ces pensées qui deviennent le patri-
moine de l'univers.
Voilà ce que tout le monde se dit et ce que tout le
monde déplore, et cependant les illusions surabon-
dent, et plus on est près de sa fin et plus on croit
vivre. On aperçoit des monarques qui se figurent être
VI. 29
450 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
des monarques, des ministres qui pensent être des
ministres, des députés qui prennent au sérieux leurs
discours, des propriétaires qui, possédant ce matin,
sont persuadés qu'ils posséderont ce soir. Les inté-
rêts particuliers, les ambitions personnelles cachent
au vulgaire la gravité du moment : nonobstant les
oscillations des affaires du jour, elles ne sont qu'une
ride à la surface de l'abîme; elles ne diminuent pas la
profondeur des flots. Auprès des mesquines loteries
contingentes, le genre humain joue la grande partie ;
les rois tiennent encore les cartes et ils les tiennent
pour les nations : celles-ci vaudront-elles mieux que
les monarques ? Question à part, qui n'altère point
le fait principal. Quelle importance ont des amusettes
d'enfants, des ombres glissant sur la blancheur d'un
linceul ? L'invasion des idées a succédé à l'invasion
des barbares ; la civilisation actuelle décomposée se
perd en elle-même ; le vase qui la contient n'a pas
versé la liqueur dans un autre vase ; c'est le vase qui
s'est brisé.
A quelle époque la société disparaîtra-t-elle ? quels
accidents en pourront suspendre les mouvements? A
Rome le règne de l'homme fut substitué au règne de la
loi : on passa de la république à l'empire ; notre révolu-
tion s'accomplit en sens contraire : on incline à passer
de la royauté à la république, ou, pour ne spécifier
aucune forme, à la démocratie; cela ne s'effectuera
pas sans difficulté.
Pour ne toucher qu'un point entre mille, la pro-
priété, par exemple, restera-t-elle distribuée comme
elle l'est? La royauté née à Reims avait pu faire aller
MÉMOIKES D"OUTRE-TOMBE 451
«ette propriété en en tempérant la rigueur par la dif-
fusion des lois morales, comme elle avait changé
Thumanité en charité. Un état politique où des indi-
vidus ont des millions de revenu, tandis que d'autres
individus meurent de faim, peut-il subsister quand
la religion n'est plus là avec ses espérances hors de
ce monde pour expliquer le sacrifice? Il y a des en-
fants que leurs mères allaitent à leurs mamelles flé-
tries, faute d'une bouchée de pain pour sustenter
leurs expirants nourrissons ; il y a des familles dont
les membres sont réduits à s'entortiller ensemble pen-
dant la nuit, faute de couverture pour se réchauffer.
Celui-là voit mûrir ses nombreux sillons; celui-ci ne
possédera que les six pieds de terre prêtés à sa tombe
par son pays natal. Or, combien six pieds de terre
peuvent-ils fournir d'épis de blé à un mort?
A mesure que l'instruction descend dans ces classes
inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui
ronge l'ordre social irréligieux. La trop grande dis-
proportion des conditions et des fortunes a pu se
supporter tant qu'elle a été cachée; mais aussitôt que
cette disproportion a été généralement aperçue, le
coup mortel a été porté. Recomposez, si vous le pou-
vez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader
au pauvre, lorsqu'il saura bien lire et ne croira plus,
lorsqu'il possédera la même instruction que vous, es-
sayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes
les privations, tandis que son voisin possède mille
fois le superflu: pour dernière ressource il vous le
faudra tuer.
Quand la vapeur sera perfectionnée, quand, unie au
télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait dispa-
452 MEMOIRES D" OUTRE-TOMBE
raître les distances, ce ne seront plus seulement les
marchandises qui voyageront mais encore les idées
rendues à l'usage de leurs ailes. Quand les barrières
fiscales et commerciales auront été abolies entre les
divers États, comme elles le sont déjà entre les pro-
vinces d'un même État; quand les différents pays en
relations journalières tendront à l'unité des peuples,
comment ressusciterez-vous l'ancien mode de sépa-
ration?
La société, d'un autre côté, n'est pas moins mena-
cée par l'expansion de l'intelligence qu'elle ne l'est
par le développement de la nature brute; supposez
les bras condamnés au repos en raison de la multipli-
cité et de la variété des machines ; admettez qu'un
mercenaire unique et général, la matière, remplace
les mercenaires de la glèbe et de la domesticité : que
ferez- vous du genre humain désoccupé ? Que ferez-
vous des passions oisives en même temps que l'intel-
ligence? La vigueur du corps s'entretient par l'occu-
pation physique; le labeur cessant, la force disparaît;
nous deviendrions semblables à ces nations de l'Asie,
proie du premier envahisseur, et qui ne se peuvent dé-
fendre contre une main qui porte le fer. Ainsi la liberté
ne se conserve que par le travail, parce que le travail
produit la force : retirez la malédiction prononcée con-
tre les fils d'Adam, et ils périront dans la servitude : In
sudore vultûs fut, vesceris pane. La malédiction divine
entre donc dans le mystère de notre sort; l'homme
est moins l'esclave de ses sueurs que de ses pensées:
voilà comme, après avoir fait le tour de la société,
après avoir passé par les diverses civilisations, après
avuir supposé d?" verfectionnements inconnus, on se
MÉMOIRES d'OUTRB-TOMBE 453
refronve au point de départ en présence des vérités
de l'Écriture.
L'Europe avait eu en France, lors de notre monarchie
de huit siècles, le centre de son intelligence, de sa
perpétuité et de son repos; privée de cette monarchie,
l'Europe a sur-le-champ incliné à la démocratie. Le
genre humain, pour son bien ou pour son mal, est
hors de page; les princes en ont eu la garde-noble;
les nations, arrivées à leur majorité, prétendent
n'avoir plus besoin de tuteurs. Depuis David jusqu'à
notre temps, les rois ont été appelés: la vocation des
peuples commence*. Les courtes et petites exceptions
des républiques grecques, carthaginoise, romaine avec
des esclaves, n'empêchaient pas, dans l'antiquité, l'état
monarchique d'être l'état normal sur le globe. La So-
ciété entière moderne, depuis que la bannière des
rois français n'existe plus, quitte la monarchie. Dieu,
pour hâter la dégradation du pouvoir royal, a livré
les sceptres en divers pays à des rois invalides, à des
petites filles au maillot ou dans les aubes de leurs
noces: ce sont de pareils lions sans mâchoires, de
pareilles lionnes sans ongles, de pareilles enfante-
lettes tétant ou fiançant, que doivent suivre des hom-
mes faits dans cette ère d'incrédulité.
Les principes les plus hardis sont proclamés à la
face des monarques qui se prétendent rassurés der-
rière la triple haie d'une garde suspecte. La démo-
cratie les gagne* ; ils montent d'étage en étage, de
1. « Depuis David jusqu'à notre temps, les rois ont été appe*
lés; les nations semblent l'être à leur tour. » Manuscrit de 1834.
2. « Le déluge de la démgcratie les gagne. » Manuscrit de 1834.
454 MÉMOIRES d'outre-tombe
rez-de-chaussée au comble de leur palais, d'où ils sse
jetteront à la nage par les lucarnes*.
Au milieu de cela, remarquez une contradiction
phénoménale: l'état matériel s'améliore, le progrès
intellectuel s'accroît, et les nations au lieu de profiter
s'amoindrissent: d'où vient cette contradiction?
C'est que nous avons perdu dans Tordre moral. En
tous temps il y a eu des crimes; mais ils n'étaient
point commis de sang-froid, comme ils le sont de
nos jours, en raison de la perte du sentiment reli-
gieux. A cette heure ils ne révoltent plus, ils parais-
sent une conséquence de la marche du temps; si oa
les jugeait autrefois d'une manière différente, c'est
qu'on n'était pas encore, ainsi qu'on ose l'affirmer,
assez avancé dans la connaissance de l'homme; on les
analyse actuellement; on les éprouve au creuset, afin
de voir ce qu'on peut en tirer d'utile, comme la chi-
mie trouve des ingrédients dans les voiries. Les cor-
ruptions de l'esprit, bien autrement destructives que
celles des sens, sont acceptées comme des résultats
nécessaires ; elles n'appartiennent plus à quelques in-
dividus pervers^ elles sont tombées dans le domaine
public.
Tels hommes seraient humiliés qu'on leur prouvât
qu'ils ont une âme, qu'au delà de cette vie ils trouve-
ront une autre vie; ils croiraient manquer de fermeté
et de force et de génie, s'ils ne s'élevaient au-dessus
de la pusillanimi'é de nos pères; ils adoptent le néant
ou, si vous le voulez, le doute, comme un fait désa-
gréable peut-être, mais comme une vérité qu'on ne
saurait nier. Admirez l'hébétement de notre orgueill
1. Voir l'Appendice n« VI: L'Avenir du Monds,
MÉMOIRES d'outre-tombe 455
"Voilà comment s'expliquent le dépérissement de la
société et l'accroissement de l'individu. Si le sens mo-
ral se développait en raison du développement de
l'intelligence, il y aurait un contre-poids et l'huma-
nité grandirait sans danger, mais il arrive tout le
contraire : la perception du bien et du mal s'obscurcit
à mesure que l'intelligence s'éclaire ; la conscience
se rétrécit à mesure que les idées s'élargissent. Oui,
la société périra: la liberté, qui pouvait sauver le
monde, ne marchera pas, faute de s'appuyer à la re-
ligion; l'ordre, qui pouvait maintenir la régularité, ne
s'établira pas solidement, parce que l'anarchie des
idées le combat. La pourpre, qui communiquait na-
guère la puissance, ne servira désormais de couche
qu'au malheur: nul ne sera sauvé qu'il ne soit né,
comme le Christ, sur la paille. Lorsque les monarques
furent déterrés à Saint-Denis au moment oti la trom-
pette sonna la résurrection populaire; lorsque, tirés
de leurs tombeaux efifondrés, ils attendaient la sépul-
ture plébéienne, les chiffonniers arrivèrent à ce juge-
ment dernier des siècles ; ils regardèrent avec leurs
lanternes dans la nuit éternelle ; ils fouillèrent parmi
les restes échappés à la première rapine. Les rois n'y
étaient déjà plus, mais la royauté y était encore ; ils
l'arrachèrent des entrailles du temps, et la jetèrent
au panier des débris.
Voilà pour ce qui est de la vieille Europe, elle ne
revivra jamais. La jeune Europe offre-t-elle plus de
hances? Le monde actuel, le monde sans autorité
consacrée, semble placé entre deux impossibilités:
l'impossibilité du passé, l'impossibilité de l'avenir. Et
456 MÉMOIRES d'outre-tombe
n'allez pas croire, comme quelques-uns se le figurent
que si nous sommes mal à présent, le bien renaîtra
du mal ; la nature humaine dérangée à sa source ne
marche pas ainsi correctement. Par exemple, les excès
de la liberté mènent au despotisme ; mais les excès
de la tyrannie ne mènent qu'à la tyrannie ; celle-ci en
nous dégradant nous rend incapables d'indépendance:
Tibère n'a pas fait remonter Rome à la république, il
n'a laissé après lui que Caligula.
Pour éviter de s'expliquer, on se contente de décla-
rer que les temps peuvent cacher dans leur sein une
constitution politique que nous n'apercevons pai^.
L'antiquité tout entière, les plus beaux génies de
cette antiquité, comprenaient-ils la société sans es-
claves? Et nous la voyons subsister. On affirme que
dans cette civilisation à naître l'espèce s'agrandira, je
l'ai moi-même avancé: cependant n'est-il pas à crain-
dre que l'individu ne diminue? Nous pourrons être
de laborieuses abeilles occupées en commun de notre
miel. Dans le monde matériel les hommes s'associent
pour le travail, une multitude arrive plus vite et par
différentes routes à la chose qu'elle cherche; des mas-
ses d'individus élèveront des pyramides ; en étudiant
chacun de son côté, ces individus rencontreront des
découvertes dans les sciences, exploreront tous les
coins de la création physique. Mais dans le monde
moral en est-il de la sorte? Mille cerveaux auront
beau se coaliser, ils ne composeront jamais le chef-
d'œuvre qui sort de la tète d'un Homère.
On a dit qu'une cité dont les membres auront une
égale répartition de bien et d'éducation présentera
aux regards de la Divinité un spectacle au dessus du
MÉMOIRES d'outre-tombe 457
spectacle de la cité de nos pères. La folie du moment
est d'arriver à l'unité des peuples et de ne faire qu'un
seul homme de l'espèce entière, soit; mais en acqué-
rant des facultés générales., toute une série de senti-
ments privés ne périra-t-eUe pas ? Adieu les douceurs
du foyer; adieu les charmes de la famille; parmi tous
ces êtres blancs, jaunes, noirs, réputés vos compa-
triotes, vous ne pourriez vous jeter au cou d'un frère.
N'y avait-il rien dan^ la vie d'autrefois, rien dans cet
espace borné que vous aperceviez de votre fenêtre en-
cadrée de lierre? Au delà de votre horizon vous soup-
çonniez des pays inconnus dont vous parlait à peine
l'oiseau du passage, seul voyageur que vous aviez vu
à l'automne. C'était bonheur de songer que les collines
qui vous environnaient ne disparaîtraient pas à vos
yeux; qu'elles renfermeraient vos amitiés et vos
amours; que le gémissement de la nuit autour de
votre asile serait le seul bruit auquel vous vous en-
dormiriez ; que jamais la solitude de votre âme ne se-
rait troublée, que vous y rencontreriez toujours les
pensées qui vous y attendent pour reprendre avec
vous leur entretien familier. Vous saviez où vous étiez
né, vous saviez où était votre toube; en pénétrant dans
la forêt vous pouviez dire :
Beaux arbres qui m'avez vu naître,
Bientôt vous me verrez mourir*.
L'homme n'a pas besoin de voyager pour s'agrandir;
il porte avec lui l'immensité. Tel accent échappé de
votre sein ne se mesure pas et trouve un écho dans des
milliers d'âmes: qui n'a point en soi cette mélodie, la
1. L'abbé de Chaulieu, dans sa pièce à Fontenay.
458 MÉMOIRES d'outre-tombe
demandera en vain à l'univers. Asseyez-vous sur le
tronc de l'arbre abattu au fond des bois : si dans l'ou-
bli profond de vous-même, dans votre immobilité,
dans votre silence vous ne trouvez pas l'infini, il est
inutile de vous égarer aux rives du Gange.
Quelle serait une société universelle qui n'aurait
point de pays particulier, qui ne serait ni française,
ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise,
ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni per-
sane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plu-
tôt qui serait à la fois toutes ces sociétés? Qu'en résul-
terait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa
poésie? Comment s'exprimeraient des passions res-
senties à la fois à la manière des différents peuples
dans les différents climats? Comment entrerait dans
le langage cette confusion de besoins et d'images pro-
duits des divers soleils qui auraient éclairé une jeu-
nesse, une virilité et une vieillesse communes? Et
quel serait ce langage? De la fusion des sociétés ré-
sultera-t-il un idiome universel, ou y aura-t-il un
dialecte de transaction servant à l'usage journalier,
tandis que chaque nation parlerait sa propre langue,
ou bien les langues diverses seraient-elles entendues
de tous? Sous quelle règle semblable, sous quelle
loi unique existerait cette société? Comment trouver
place sur une terre agrandie par la puissance d'ubi-
quité, etrétrécie par les petites proportions d'un globe
souillé partout? Il né resterait qu'à demander à la
science lé moyen de changer de planète.
Las de la propriété particulière, voulez-vous faire
du gouvernement un propriétaire unique, distribuant
MÉMOIRES d'outre-tombe 459
à la communauté devenue mendiante une part mesu-
rée sur le mérite de chaque individu? Qui jugera des
mérites? Qui aura la force et Tautorité de faire exé-
cuter vos arrêts? Qui tiendra et fera valoir cette
banque d'immeubles vivants?
Chercherez-vous l'association du travail ? Qu'appor-
tera le faible, le malade, l'inintelligent dans la com-
munauté restée grevée de leur inaptitude?
Autre combinaison : on pourrait former, en rempla
çant le salaire, des espèces de sociétés anonymes ou
en commandite entre les fabricants et les ouvriers,
entre l'intelligence et la matière, où les uns appor-
teraient leur capital et leur idée, les autres leur in-
dustrie et leur travail ; on partagerait en commun les
bénéfices survenus. C'est très bien, la perfection
complète admise chez les hommes: très bien, si vous
ne rencontrez ni querelle, ni avarice, ni envie : mais
qu'un seul associé réclame, tout croule; les divisions
et les procès commencent. Ce moyen, un peu plus
possible en théorie, est tout aussi impossible en pra-
tique.
Chercherez-vous, par une opinion mitigée, l'édifi-
cation d'une cité où chaque homme possède un toit,
du feu, des vêtements, une nourriture suffisante?
Quand vous serez parvenu à doter chaque citoyen, les
qualités et les défauts dérangeront votre partage ou
le rendront injuste : celui-ci a besoin d'une nourri-
ture plus considérable que celui-là; celui-là ne peut
pas travailler autant que celui-ci; les hommes éco-
nomes et laborieux deviendront des riches, les dépen-
siers, les paresseux, les malades, retomberont dans
la misère; car vous ne pouvez donner à tous le même
460 MÉMOIRES d'outre-tombe
tempérament : l'inégalité naturelle reparaîtra en dé-
pit de vos efforts.
Et ne croyez pas que nous nous laissions enlacer par
les précautions légales et compliquées qu'ont exigées
l'organisation de la famille, droits patrimoniaux, tu-
telles, reprises des hoirs et ayants cause, etc., etc.
Le mariage est notoirement une absurde oppression :
nous abolissons tout cela. Si le fils tue le père, ce
n'est pas le fils, comme on le prouve très bien, qui
commet un parricide, c'est le père qui en vivant
immole le fils. N'aUons donc pas nous troubler la cer-
velle des labyrinthes d'un édifice que nous mettons
rez pied, rez terre; il est inutile de s'arrêter à ces
bagatelles caduques de nos grands-pères.
Ce nonobstant, parmi les modernes sectaires, il en
est qui, entrevoyant les impossibilités de leurs doc-
trines, y mêlent, pour les faire tolérer, les mots de
morale et de religion ; ils pensent qu'en attendant
mieux, on pourrait nous mener d'abord à l'idéale
médiocrité des Américains; ils ferment les yeux et
veulent bien oublier que les Américains sont proprié-
taires et propriétaires ardents, ce qui change un peu
la question.
D'autres, plus obligeants encore, et qui admettent
une sorte d'élégance de civilisation, se contenteraient
de nous tranformer en Chinois constitutionnels, à peu
près athées, vieillards éclairés et libres, assis en
robes jaunes pour des siècles dans nos semis de
fleurs, passant nos jours dans un confortable acquis
à la multitude, ayant tout inventé, tout trouvé, végé-
tant en paix au milieu de nos progrès accomplis, et
nous mettant seulement sur un chemin de fer, comme
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 461
on ballot, afin d'aller de Canton à la grande muraille
deviser d'un marais à dessécher, d'un canal à creu-
ser, avec un autre industriel du Céleste-Empire. Dans
l'une ou l'autre supposition, Américain ou Chinois,
je serai heureux d'être parti avant qu'une telle félicité
me soit advenue.
Enfin il resterait une solution : il se pourrait qu'en
raison d'une dégradation complète du caractère hu-
main, les peuples s'arrangeassent de ce qu'ils ont: ils
perdraient l'amour de l'indépendance, remplacé par
l'amour des écus, en même temps que les rois per-
draient l'amour du pouvoir, troqué pour l'amour de
la liste civile. De là résulterait un compromis entre
les monarques et les sujets charmés de ramper pêle-
mêle dans un ordre politique bâtard; ils étaleraient à
leur aise leurs infirmités les uns devant les autres,
comme dans les anciennes léproseries, ou comme
dans ces boues oii trempent aujourd'hui des malades
pour se soulager; on barboterait dans une fange indi-
vise à l'état de reptile pacifique.
C'est néanmoins mal prendre son temps que de
vouloir, dans l'état actuel de notre société, remplacer
les plaisirs de la nature intellectuelle par les joies de
la nature physique. Celles-ci, on le conçoit, pouvaient
occuper la vie des anciens peuples aristocratiques ;
maîtres du monde, ils possédaient des palais, des
troupeaux d'esclaves; ils englobaient dans leurs pro-
priétés particulières des régions entières de l'Afrique.
Mais sous quel portique promènerez-vous maintenant
vos pauvres loisirs? Dans quels bains vastes et ornés
renfermerez-vous les parfums, les fleurs, les joueuses
de flûte, les courtisanes de l'ionie ? N'est pas Hélio-
462 MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE
gabale qui veut. Où prendrez-vous les richesses indis-
pensables à ces délices matérielles? L'âme est éco-
nome ; mais le corps est dépensier. '
Maintenant, quelques mots plus sérieux sur Téga
lité absolue : cette égalité ramènerait non seulement
la servitude des corps, mais l'esclavage des âmes ; il
ne s'agirait de rien moins que de détruire l'inégalité
morale et physique de l'individu. Notre volonté, mise
en régie sous la surveillance de tous, verrait nos fa-
cultés tomber en désuétude. L'infini, par exemple,
est de notre nature ; défendez à notre intelligence, ou
même à nos passions, de songer à des biens sans
terme, vous réduisez l'homme à la vie du limaçon,
vous le métamorphosez en machine. Car, ne vous y
trompez pas : sans la possibilité d'arriver à tout, sans
l'idée de vivre éternellement, néant partout; sans la
propriété individuelle, nul n'est affranchi ; quiconque
n'a pas de propriété ne peut être indépendant; il
devient prolétaire ou salarié, soit qu'il vive dans la
condition actuelle des propriétés à part, ou au milieu
d'une propriété commune. La propriété commune
ferait ressembler la société à un de ces monastères à la
porte duquel des économes distribuaient du pain. La
propriété héréditaire et inviolable est notre défense
personnelle; la propriété n'est autre chose que la
liberté. V égalité absolue , qui présuppose la soumission
complète à cette égalité, reproduirait la plus dure
servitude ; elle ferait de l'individu humain une bêle
de somme soumise à l'action qui la contraindrait,
et obligée de marcher sans fin dans le même sen-
tier.
Tandis que je raisonnais ainsi, M. de Lamennais
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 463
attaquait, sous les verrous de sa geôle*, les mêmes
systèmes avec sa puissance logique qui s'éclaire de la
splendeur du poète. Un passage emprunté à sa bro-
chure intitulée : Du Passé et de l'Avenir du Peuple^,
complétera mes raisonnements ; écoutez-le, c'est lui
maintenant qui parle :
« Pour ceux qui se proposent ce but d'égalité ri-
« goureuse, absolue, les plus conséquents concluent,
« pour l'établir et pour le maintenir, à l'emploi de la
* force, au despotisme, à la dictature, sous une forme
« ou sous une autre forme.
« Les partisans de l'égalité absolue sont d'abord
« contraints d'attaquer les inégalités naturelles, afin
« de les atténuer, de les détruire s'il est possible. Ne
« pouvant rien sur les conditions premières d'orga-
* nisation et de développement, leur œuvre com-
-« mence à l'instant oii l'homme naît, où l'enfant sort
« du sein de sa mère. L'État alors s'en empare : le
« voilà maître absolu de l'être spirituel comme de
« l'être organique. L'intelligence et la conscience,
« tout dépend de lui, tout lui est soumis. Plus de
« famille, plus de paternité, plus de mariage dès
« lors; un mâle, une femelle, des petits que l'Etat
« manipule, dont il fait ce qu'il veut, moralement,
« physiquement, une servitude universelle et si pro-
1. Lamennais, poursuivi devant la Cour d'assises de la Sein*
pour un de ses écrits politilque, le Pays et le Gouvernement,
avait été condamné, le 26 décembre 1840, à un an de prison et à
2,000 francs d'amende .
2. La brochure de Lamennais venait de paraître, lorsqu'à
l'automne de 1841 Chateaubriand écrivait ces dernières pages
des Mémoire».
464 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBB
« fonde que rien n'y échappe, qu'elle pénètre jusqu'à
« l'âme même.
« En ce qui touche les choses matérielles, l'égalité
« ne saurait s'établir d'une manière tant soit peu
« durable par le simple partage. S'il s'agit de la terre
« seule, on conçoit qu'elle puisse être divisée en
« autant de portions qu'il y a d'individus; mais le
« nombre des individus variant perpétuellement, il
« faudrait aussi perpétuellement changer cette divi-
« sion primitive. Toute propriété individuelle étant
« abolie, il n'y a de possesseur de droit que l'Etat. Ce
« mode de possession, s'il est volontaire, est celui du
« morne astreint par ses vœux à la pauvreté comme à
« l'obéissance ; s'il n'est pas volontaire, c'est celui de
« l'esclave, là où rien ne modifie la rigueur de sa
« condition. Tous les liens de l'humanité, les relations
* sympathiques, le dévouement mutuel, l'échange
« des services, le libre don de soi, tout ce qui fait le
« charme de la vie et sa grandeur, tout, tout a dis-
« paru, disparu sans retour.
« Les moyens proposés jusqu'ici pour résoudre le
« problème de l'avenir du peuple aboutissent à la
« négation de toutes les conditions indispensables
« de l'existence, détruisent, soit directement, soit
« implicitement, le devoir, le droit, la famille et ne
« produiraient, s'ils pouvaient être appliqués à la
« société, au lieu de la liberté dans laquelle se ré-
« sume tout progrès réel, qu'une servitude à laquelle
K l'histoire, si haut qu'on remonte dans le passé,
K n'offre rien de comparable. »
Il n'y a rien à ajouter à cette logique.
Je ne vais pas voir les prisonniers, comme Tar*
MÉMOIRES d'outre-tombe 465
tufe, pour leur distribuer des aumônes, mais pour
enrichir mon intelligence avec des hommes qui valent
mieux que moi. Quand leurs opinions diffèrent des
miennes, je ne crains rien : chrétien entêté, tous les
beaux génies de la terre n'ébranleraient pas ma foi;
je les plains, et ma charité me défend contre la sé-
duction. Si je pèche par excès, ils pèchent par défaut;
je comprends ce qu'ils comprennent, ils ne com-
prennent pas ce que je comprends. Dans la même
prison où je visitais autrefois le noble et malheureux
Carrel, je visite aujourd'hui l'abbé de Lamennais*.
La révolution de Juillet a relégué aux ténèbres d'une
geôle le reste des hommes supérieurs dont elle ne
peut ni juger le mérite, ni soutenir l'éclat. Dans la
dernière chambre en montant, sous un toit abaissé
que l'on peut toucher de la main, nous imbéciles
croyants de liberté, François de Lamennais et Fran-
çois de Chateaubriand, nous causons de choses sé-
rieuses. 11 a beau se débattre, ses idées ont été jetées
dans le moule religieux; la forme est restée chré-
tienne, alors que le fond s'éloigne le plus du dogme :
sa parole a retenu le bruit du ciel.
Fidèle professant l'hérésie, l'auteur de V Essai sur
V indifférence parle ma langue avec des idées qui ne
sont plus mes idées. Si, après avoir embrassé l'ensei-
gnement évangélique populaire, il fut resté attaché
au sacerdoce, il aurait conservé l'autorité qu'ont dé-
truite des variations. Les curés, les membres nou-
1. Lamennais fut enfermé à Sainte-Pélagie de janvier à dé-
cembre 1841. C'est là qu'il composa une Voix de prison, — un
admirable petit volume qui renferme, à côté des colères furieusef
du pamphlétaire, des pages d'une poésie exquise.
VI.
30
466 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
veaux du clergé (et les plus distingués d'entre ces
lévites) allaient à lui ; les évêques se seraient trouvés
engagés dans sa cause s'il eût adhéré aux libertés
gallicanes, tout en vénérant le successeur de saint
Pierre et en défendant l'unité.
En France, la jeunesse eût entouré le missionnaire
en qui elle trouvait les idées qu'elle aime et les progrès
auxquels elle aspire ; en Europe, les dissidents atten-
tifs n'auraient point fait obstacle ; de grands peuples
catholiques, les Polonais, les Irlandais, les Espagnols,
auraient béni le prédicateur suscité. Rome même eût
fini par s'apercevoir que le nouvel évangéliste faisait
renaître la domination de l'Eglise et fournissait au
pontife opprimé le moyen de résister à l'influence des
rois absolus. Quelle puissance de vie! L'intelligence,
la religion, la liberté représentées dans un prêl^. 1
Dieu ne l'a pas voulu; la lumière a tout à coup
manqué à celui qui était la lumière; le guide en se
dérobant a laissé le troupeau dans la nuit. A mon
compatriote, dont la carrière publique est interrom-
pue, restera toujours la supériorité privée et la préé-
minence des dons' naturels. Daus l'ordre des temps il
doit me survivre; je l'ajourne à mon lit de mort pour
agiter nos grands contestes à ces portes que l'on ne
repasse plus. J'aimerais à voir son génie répandre
sur moi l'absolution que sa main avait autrefois le
droit de faire descendre sur ma tête. Nous avons été
bercés en naissant par les mêmes flots; qu'il soit
permise mon ardente foi et ;\ mon admiration sincère
d'espérer que je rencontrerai encore mon ami récon-
cilié sur le même rivage des choses éternelles».
1. Lamennais est mort, six ans après Chateaubriand, le 2"» td«
MÉMOIRES d'outre-tombe 467
En définitive, mes investigations m'amènent à
conclure que l'ancienne société s'enfonce sous elle,
.qu'il est impossible à quiconque n'est pas chrétien
de comprendre la société future poursuivant son
cours et satisfaisant à la fois ou l'idée purement ré-
publicaine ou l'idée monarchique modifiée. Dans
toutes les hypothèses, les améliorations que vous
désirez, vous ne les pouvez tirer que de l'Evangile.
Au fond des combinaisons des sectaires actuels,
c'est toujours le plagiat, la parodie de l'Evangile, tou-
jours le principe apostolique qu'on retrouve; ce prin-
cipe est tellement entré en nous, que nous en usons
vrier i85i. Ses funérailles eurent lieu presque furtivement, le
le"" mars. L'heure en fut avancée par l'autorité qui craignait des
troubles ; six ou huit personnes suivaient le corbillard, dont la
forc« armée éloignait la foule. « Le cercueil, raconte M. Blaize
{Essai biographique sur AI. F. de La Mennais), fut descendu
dans une de ces longues et hideuses tranchées où Ton enterre le
peuple. Lorsqu'il fut recouvert de terre, le fossoyeur demanda :
Faut-il une croix? M. Barbet répondit : Non. M. de La Mennais
avait dit : « On ne mettra rien sur ma fosse. » Pas un mot ne
fut prononcé sur la tombe. — Que n'a-t-il été donné à Cha-
teaubriand de vivre assez pour assister son compatriote à l'heure
de la mort? Que serait-il arrivé si l'auteur du Génie du Chris-
tianisme avait pu, avec « son ardente foi », dire les paroles su-
prêmes à l'auteur de VEssai sur L'indifférence? Nous savons,
par un témoin peu suspect (M. Forgues, Correspondance de
Lamennais, Introduction, p. cxviii), que, sept heures avant de
rendre le dernier soupir, La Mennais voulut parler, mais que,
ne pouvant plus se faire comprendre, il se retourna vers la mu-
raille, avec un mouveinent d'impatience décoicrugée. Que se
passa-t-il alors dans cette âme, lorsque, séparée des vivants, elle
se trouva seule avec elle-même? Ne lui fut-il pas donné, ainsi
qu'elle l'avait souhaité jadis à d'autres, [Correspondance, t. II,
p. 146) de sonder d'un regard labîme, à la lueur de cette lu-
mière pénétrante, inexorable, qui nous apparaît aux derniers
moments comme le orépuscule de Véternitil C'est le secret de
468 MÉMOIRES d'outre-tombe
comme nous appartenant; nous nous le présumons
naturel, quoiqu'il ne nous le soit pas ; il nous est ve-
nu de notre ancienne foi, à prendre celle-ci à deux ou
trois degrés d'ascendance au-dessus de nous. Tel
esprit indépendant qui s'occupe du perfectionnement
de ses semblables n'y aurait jamais pensé si le droit
des peuples n'avait été posé par le Fils de l'homme.
Tout acte de philanthropie auquel nous nous livrons,
tout système que nous rêvons dans l'intérêt de l'hu-
manité, n'est que l'idée chrétienne retournée, chan-
gée de nom et trop souvent défigurée : c'est toujours
le verbe qui se fait chair !
Voulez-vous que l'idée chrétienne ne soit que l'idée
humaine en progression? J'y consens; mais ouvrez
les diverses cosmogonies, vous apprendrez qu'un
christianisme traditionnel a devancé sur la terre le
christianisme révélé. Si le Messie n'était pas venu et
quil n'eût point parlé, comme il le dit de lui-même,
ridée n'aurait pas été dégagée, les vérités seraient
restées confuses, telles qu'on les entrevoit dans les
écrits des anciens. C'est donc, de quelque façon que
vous l'interprétiez, du révélateur ou du Christ que
vous tenez tout; c'est du Sauveur, Salvator, du Con-
solateur, Paracletus, qu'il vous faut toujours partir ;
c'est de lui que vous avez reçu les germes de la civi-
lisation et de la philosophie.
Vous voyez donc que je ne troure de solution à l'a-
venir que dans le christianisme et dans le christianis-
me catholique; la religion du Verbe est la manifesta-
tion de la vérité, comme la création est la visibilité
de Dieu. Je ne prétends pas qu'une rénovation géné-
rale ait absolument iieu, car j admets que des peuples
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 469
entiers soient voués à la destruction ; j'admets aussi
que la foi se dessèche en certains pays : mais a'il en
reste un seul grain, s'il tombe sur un peu de terre^ ne
fût-ce que dans les (iébris d'un vase, ce grain lèvera,
et une seconde incarnation de l'esprit catholique ra-
Dimera la société.
Le christianisme est l'appréciation la plus philoso-
phique et la plus rationnelle de Dieu et de la création ;
il renferme les trois grandes lois de l'univers, la loi
divine, la loi morale, la loi politique : la loi divine,
unité de Dieu en trois personnes; la loi morale, cha-
rité; la loi politique, c'est-à-dire, liberté, égalité, fra-
ternité.
Les deux premiers principes sont développés; le
troisième, la loi politique, n'a point reçu ses complé-
ments, parce qu'il ne pouvait fleurir tandis que la
croyance intelligente de l'être infini et la morale uni-
verselle n'étaient point solidement établies. Or, le
christianisme eut d'abord à déblayer les absurdités et
les abominations dont l'idolâtrie et l'esclavage avaient
encombré le genre humain.
Des personnes éclairées ne comprennent pas qu'un
catholique tel que moi s'enlète à s'asseoir à l'ombre
de ce qu'elles appellent des ruines ; selon ces per-
sonnes, c'est une gageure, un parti pris. Mais dites-
le-moi, par pitié, où trouverai-je une famille et un
Dieu dans la société individuelle et philosophique que
vous me proposez? Dites-le-moi et je vous suis;
sinon, ne trouvez pas mauvais que je me couche dans
la tombe du Christ, seul abri que vous m'avez laissé
en m'abandonnant.
Non, je n'ai point fait une gageure avec moi-même;
470 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBK
je sais sincère; voici ce qui m'est arrivé : de mes pro-
jets, de mes études, de mes expériences, il ne m'est
resté qu'un détromper complet de toutes les choses
que poursuit le monde. Ma conviction religieuse, ent
grandissant, a dévoré mes autres convictions; il n'est
ici-bas chrétien plus croyant et homme plus incrédule
que moi. Loin d'être à son terme, la religion du Libé-
rateur entre à peine dans sa troisième période, la pé-
riode politique, liberté, égalité, /V'afemif^. L'Évangile,
sentence d'acquittement, n'a pas été lu encore à tous ;
nous en sommes encore aux malédictions prononcées
par le Christ : « Malheur à vous qui chargez les hom-
« mes de fardeaux qu'ils ne sauraient porter, et qui
« ne voudriez pas les avoir touchés du bout du doigt I »
Le christianisme, stable dans ses dogmes, est mo-
bile dans ses lumières; sa transformation enveloppe
la transformation universelle. Quand il aura atteint
son plus haut point, les ténèbres achèveront de s'é-
claircir; la liberté, crucifiée sur le Calvaire avec le
Messie, en descendra avec lui; elle remettra aux na-
tions ce nouveau testament écrit en leur faveur et jus-
qu'ici entravé dans ses clauses. Les gouvernements
passeront, le mal moral disparaîtra, la réhabilitation
annoncera la consommation des «iècles de mort et
i'oppression nés de la chute.
Quand viendra ce jour désiré ? Quand la Société se
composera-t-eUe d'après les moyens secrets du prin-
cipe générateur? Nul ne le peut dire; on ne saurait
calculer les résistances des passions.
Plus d'une fois la mort engourdira des races, ver-
sera le silence sur les événements comme la neige
icmbée pendant la nuit fait cesser le bruit des chars.
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 471
Les nations ne croissent pas aussi rapidement que les
individus dont elles sont composées et ne disparais-
sent pas aussi vite. Que de temps ne faut-il point pour
arriver à une seule chose cherchée I L'agonie du Bas-
Empire pensa ne pas finir; l'ère chrétienne, déjà si
étendue, n'a pas suffi à l'abolition de la servitude. Ces
calculs, je le sais, ne vont pas au tempérament fran-
çais ; dans nos révolutions nous n'avons jamais admis
l'élément du temps : c'est pourquoi nous sommes tou-
jours ébahis des résultats contraires à nos impatien-
ces. Pleins d'un généreux courage, des jeunes gens
se précipitent ; ils s'avancent tête baissée vers une
haute région qu'ils entrevoient et qu'ils s'efforcent
d'atteindre : rien de plus digne d'admiration; mais
ils useront leur vie dans ces efforts, et arrivés au ter-
me, de mécompte en mécompte, ils consigneront le
poids des années déçues à d'autres générations abu-
sées qui le porteront jusqu'aux tombeaux voisins ;
ainsi de suite. Le temps du désert est revenu; le
christianisme recommence dans la stérilité de la
Thébaïde, au milieu d'une idolâtrie redoutable, l'ido-
lâtrie de l'homme envers soi.
Il y a deux conséquences dans l'histoire, l'une im-
médiate et qui est à l'instant connue, l'autre éloignée
et qu'on n'aperçoit pas d'abord. Ces conséquences
souvent se contredisent; les unes viennent de notre
courte sagesse, les autres de la sagesse perdurable.
L'événement providentiel apparaît après l'événement
humain. Dieu se lève derrière les hommes. Niez tant
qu'il vous plaira le suprême conseil, ne consentez pas
à son action, disputez sur les mots, appelez force des
choses ou raison ce que le vulgaire appelle Provi-
472 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
dence, regardez à la fin d'un fait accompli, et vous
verrez qu'il a toujours produit le contraire de ce qu'on
en attendait, quand il n'a point été établi d'abord sur
la morale et sur la justice.
Si le ciel n'a pas prononcé son dernier arrêt; si un
avenir doit être, un avenir puissant et libre, cet ave-
nir est loin encore, loin au delà de l'horizon visible ;
on n'y pourra parvenir qu'à l'aide de cette espérance
chrétienne dont les ailes croissent à mesure que tout
semble la trahir, espérance plus longue que le temps
et plus forte que le malheur.
L'ouvrage inspiré par mes cendres et destiné à mes
cendres subsistera-t-il après moi? Il est possible que
mon travail soit mauvais; il est possible qu'en voyant
le jour ces Mémoires s'effacent : du moins les choses
que je me serai racontées auront servi à tromper l'en-
nui de ces dernières heures dont personne ne veut et
dont on ne sait que faire. Au bout de la vie est un
âge amer : rien ne plaît, parce qu'on n'est digne de
rien; bon à personne, fardeau à tous, près de son
dernier gîte, on n'a qu'un pas à faire pour y attein-
dre : à quoi servirait de rêver sur une plage déserte?
quelles aimables ombres apercevrait-on dans l'ave-
nir? Fi des nuages qui volent maintenant sur ma tête !
Une idée me revient et me trouble : ma conscience
n'est pas rassurée sur l'innocence de mes veilles; je
crains mon aveuglement et la complaisance de l'hom-
me pour ses fautes. Ce que j'écris est-il bien selon la
justice? La morale et la charité sont-elles rigoureuse-
ment observées ? Ai-je eu le droit de parler des au-
tres? Que me servirait le repentir, si ces Métnoires îaÀ-
HÉIIK>[RES D'OUTRE-TOMBE 473
saient quelque mal? Ignorés et cachés de la terre,
vous de qui la vie agréable aux autels opère des mi-
racles, salut à vos secrètes vertus I
Ce pauvre, dépourvu de science, et dont on ne s'oc-
cupera jamais, a, par la seule doctrine de ses mœurs
exercé sur ses compagnons de souffrance l'influence
divine qui émanait des vertus du Christ. Le plus beau
livre de la terre ne vaut pas un acte inconnu de ces
martyrs sans nom dont Hérode avait mêlé le sang à
leurs sacrifices.
Vous m'avez vu naître ; vous avez vu mon enfance,
l'idolâtrie de ma singulière création dans le château
de Combourg, ma présentation à Versailles, mon
assistance à Paris au premier spectacle de la Révolu-
tion. Dans le nouveau monde je rencontre Washing-
ton; je m'enfonce dans les bois; le naufrage me ra-
mène sur les côtes de ma Bretagne. Arrivent mes souf-
frances comme soldat, ma misère comme émigré.
Rentré en France, je deviens auteur du Génie du chris-
tianisme. Dans une société changée, je compte et je
perds des amis. Bonaparte m'arrête et se jette, avec
le corps sanglant du duc d'Enghien, devant mes pas;
je m'arrête à mon tour, et je conduis le grand homme
de son berceau, en Corse, à sa tombe, à Sainte-
Hélène. Je participe à la Restauration et je la vois
finir.
Ainsi la vie publique et privée m'a été connue.
Quatre fois j'ai traversé les mers; j'ai suivi le soleil
en Orient, touché les ruines de Memphis, de Carthage,
de Sparte et d'Athènes; j'ai prié au tombeau de saint
Pierre et adoré sur le Golgotha. Pauvre et riche, puis-
sant L't faible, heureux et misérable, homme d'acUon,
474 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
homme de pensée, j'ai mis ma main dans le siècle»
mon intelligence au désert ; l'existence effective s'est
montrée à moi au milieu des illusions, de même que
la terre apparaît aux matelots parmi les nuages. Si
ces faits répandus sur mes songes, comme le vernis
qui préserve des peintures fragiles, ne disparaissent
pas, ils indiqueront le lieu par où a passé ma
vie.
Dans chacune de mes trois carrières, je m'étais pro-
posé un but important : voyageur, j'ai aspiré à la dé-
couverte du monde polaire ; littérateur, j'ai essayé de
rétablir le culte sur ses ruines ; homme d'État, je me
suis efforcé de donner aux peuples le système de la
monarchie pondérée, de replacer la France à son rang
en Europe, de lui rendre la force que les traités de
"Vienne lui avaient fait perdre ; j'ai du moins aidé à
conquérir celle de nos libertés qui les vaut toutes, la
liberté de la presse. Dans l'ordre divin, religion et
liberté; dans l'ordre humain, honneur et gloire (qui
sont la génération humaine de la religion et de la li-
berté) : voilà ce que j'ai désiré pour ma patrie.
Des auteurs français de ma date, je suis quasi le
seul qui ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat,
publiciste, ministre, c'est dans les bois que j'ai chanté
les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint l'Océan, dana
les camps que j'ai parlé des armes, dans l'exil que
j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires,
dans les assemblées, que j'ai étudié les princes, la po-
litique et les lois.
Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés
à la chose publique et en partagèrent le sort; dans
l'Italie et l'Espagne de la fin du moyen âge et de la
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE «ITR
renaissance, les premiers génies des lettres et des
arts participèrent au mouvement social. Quelles ora-
geuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse,
de Camoëns, d'Ercilla, de Cervantes I En France, an-
ciennement, nos cantiques et nos récits nous parve-
naient de nos pèlerinages et de nos combats ; mais, à
compter du règne de Louis XIV, nos écrivains ont
trop souvent été des hommes isolés dont les talenta
pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits
de leur époque.
Moi, bonheur ou fortune, après avoir campé sous
la hutte de Flroquois et sous la tente de l'Arabe, après
avoir revêtu la casaque du sauvage et le cafetan du
Mamelouck, je me suis assis à la table des rois pour
retomber dans l'indigence. Je me suis mêlé de paix et
de guerre ; j'ai signé des traités et des protocoles ; j'ai
assisté à des sièges, des congrès et des conclaves ; à
la réédification et à la démolition des trônes ; j'ai fait
de l'histoire, et je la pouvais écrire : et ma vie soli-
taire et silencieuse marchait au travers du tumulte et
du bruit avec les filles de mon imagination, Atala,
Amélie, Blanca, Velléda, sans parler de ce que je
pourrais appeler les réalités de mes jours, si elles n'a-
vaient elles-mêmes la séduction des chimères. J'ai
peur d'avoir eu une âme de l'espèce de celle qu'un
philosophe ancien appelait une maladie sacrée.
Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au
confluent de deux fleuves ; j'ai plongé dans leurs eaux
troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où je
suis né, nageant avec espérance vers une rive incon-
nue.
476 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
La géographie entière a changé depuis que, selon
l'expression de nos vieilles coutumes, j'ai pu regarder
le ciel de mon lit. Si je compare deux globes terres-
tres, l'un du commencement, l'autre de la fin de ma
vie, je ne le reconnais plus. Une cinquième partie de
la terre, l'Australie, a été découverte et s'est peuplée :
un sixième continent vient d'être aperçu par des voi-
les françaises dans les glaces du pôle antarctique, et
les Parry, les Ross, les Franklin ont tourné, à notre
pôle, les côtes qui dessinent la limite de l'Amérique
au septentrion ; l'Afrique a ouvert ses mystérieuses
solitudes ; enfin il n'y a pas un coin de notre demeure
qui soit actuellement ignoré. On attaque toutes les
langues de terres qui séparent le monde ; on verra
sans doute bientôt des vaisseaux traverser l'isthme
de Panama et peut-être l'isthme de Suez.
L'histoire a fait parallèlement au fond du temps
des découvertes ; les langues sacrées ont laissé lire
leur vocabulaire perdu ; jusque sur les granits de Mez-
raïm, Champollion a déchifi'ré ces hiéroglyphes qui
semblaient être un sceau mis sur les lèvres du désert,
et qui répondait de leur éternelle discrétion*. Que si
les révolutions nouvelles ont rayé de la carte la Polo-
gne, la Hollande, Gênes et Venise, d'autres républi-
ques occupent une partie des rivages du grand Océan
et de l'Atlantique. Dans ces pays, la civilisation per-
fectionnée pourrait prêter des secours à une nature
énergique : les bateaux à valeur remonteraient ces
1. M. Ch. Lenormant, savant compagnon de voyage de CLa.n-
pollion, a préservé la grammaire des oi.élisques que .M. Ampore
est allé étudier aujourd'hui sur les ruines de Thèbes et de
.Memphis. Ch.
MÉMOIRES d'outre-tombe 477
fleuves destinés à devenir des communications faci-
les, après avoir été d'invicibles obstacles; les bords
de ces fleuves se couvriraient de villes et de villages,
comme nous avons vu de nouveaux États américains
sortir des déserts du Kentucky. Dans ces forêts répu-
tées impénétrables fuiraient ces chariots sans che-
vaux, transportant des poids énormes et des milliers
de voyageurs. Sur ces rivières, sur ces chemins, des-
cendraient, avec les arbres pour la construction des
vaisseaux, les richesses des mines qui serviraient à
les payer; et l'isthme de Panama romprait sa barrière
pour donner passage à ces vaisseaux dans l'une et
l'autre mer.
La marine qui emprunte du feu le mouvement ne
se borne pas à la navigation des fleuves, elle franchit
l'Océan; les distances s'abrègent; plus de courants,
de moussons, de vents contraires, de blocus, déports
fermés. Il y a loin de ces romans industriels au ha-
meau de Plancoët : en ce temps-là, les dames
jouaient aux jeux d'autrefois à leur foyer ; les pay-
sannes filaient le chanvre de leurs vêtements ; la
maigre bougie de résine éclairait les veillées de villa-
ge ; la chimie n'avait point opéré ses prodiges ; les
machines n'avaient pas mis en mouvement toutes les
eaux et tous les fers pour tisser les laines ou broder
les soies; le gaz resté aux météores ne fournissait
point encore l'illumination de nos théâtres et de nos
rues.
Ces transformations ne se sont pas bornées à nos
séjours : par Finslinct de son immortalité, l'homme a
envoyé son intelligence en haut; à chaque pas qu'il a
fait dans le firmament, il a reconnu des miracles de
478 MÉMOIRES d'outre-tombe
la puissance inénarrable. Cette étoile, qui paraissait
simple à nos pères, est double et triple à nos yeux ; les
soleils interposés devant les soleils se font ombre et
manquent d'espace pour leur multitude. Au centre de
l'infini, Dieu voit défiler autour de lui ces magnifiques
^iéories, preuves ajoutées aux preuves de l'Être su-
prême.
Représentons-nous, selon la science agrandie, notre
chétive planète nageant dans un océan à vagues de
soleils, dans cette voie lactée, matière brute de lumière,
métal en fusion de mondes que façonnera la main du
Créateur. La distance de telles étoiles est si prodi-
gieuse que leur éclat ne pourra parvenir à l'œil qui
les regarde que quand ces étoiles seront éteintes, le
foyer avant le rayon. Que 1 homme est petit sur l'atome
où il se meut! Mais qu'il est grand comme intelli-
gence 1 II sait quand le visage des astres se doit char-
ger d'ombre, à quelle heure reviennent les comètes
après des milliers d'années, lui qui ne vit qu'un ins-
tant! Insecte microscopique inaperçu dans un pli de
la robe du ciel, les globes ne peuvent lui cacher un
seul de leurs pas dans la profondeur des espaces. Ces
astres, nouveaux pour nous, quelles destinées éclai-
reront-ils ? La révélation de ces astres est-elle liée à
quelque nouvelle phase de l'humanité? Vous le saurez,
îaces à naître; je l'ignore et je me retire.
Grâce à l'exorbitance de mes années, mon monu-
ment est achevé. Ce m'est un grand soulagement; je
sentais quelqu'un qui me poussait : le patron de la
barque sur laquelle ma place est retenue m'avertissait
qu'il ne restait qu'un moment pour monter à bord. Si
j'avais été le maître de Rome, je dirais, comme Sylla,
MÉMOIRES d'outre-tombe 479
que je finis mes Mémoires la veille même de ma mort;
mais je ne conclurais pas mon récit par ces mots comme
il conclut le sien : « J'ai vu en songe un de mes en-
« fants qui me montrait Métella, sa mère, et m'ex-
« hortait à venir jouir du repos dans le sein de la
« félicité éternelle. » Si j'eusse été Sylla, la gloire
ne m'aurait jamais pu donner le repos et la féli-
cité.
Des orages nouveaux se formeront; on croit pres-
sentir des calamités qui l'emporteront sur les afflic-
tions dont nous avons été accablés; déjà, pour re-
tourner au champ de bataille, on songe à rebander
ses vieilles blessures. Cependant je ne pense pas que
des malheurs prochains éclatent : peuples et rois sont
également recrus ; des catastrophes imprévues ne fon-
dront pas sur la France : ce qui me suivra ne sera
que l'effet de la transformation générale. On touchera
sans doute à des stations pénibles; le monde ne sau-
rait changer de face sans qu'il y ait douleur. Mais,
encore un coup, ce ne seront point des révolu-
tions à part; ce sera la grande révolution allant à
son terme. Les scènes de demain ne me regardent
plus ; elles appellent d'autres peintres : à vous, mes-
sieurs.
En traçant ces derniers mots, le 16 novembre 1841,
ma fenêtre, qui donne à l'ouest sur les jardins des
Missions étrangère^ est ouverte : il est six heures
du matin; j'aperçois la lune pâle et élargie; elle
s'abaisse sur la flèche des Invalides à peine révéléa
par le premier rayon doré de l'Orient : on dirait que
l'ancien monde finit, et que le nouveau commence.
Je Tois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas
480 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au
bord de ma fosse; après quoi je descendrai hardi-
ment, le crucifix à la main, dans l'éternité'.
FIN DES MÉMOIRES d'oUTR£-TUMB£
1. Le 28 avril 1847, en adressant k M. Mandaroux-Vertamy,
l'un de ses exécuteurs testamentaires, le manuscrit de ses Afe-
moîres, Chateaubriand accompagnait cet envoi de la note sui-
vante :
« Voilà tous mes manuscrits compris généralement sous le
nom de Mémoires, ils commencent par ces mots : « Comme il
m''est impossible de prévoir le moment de m^a fin » et finissent
par ceux-ci : a II ne m.e reste qu'à m.'asseoir au bord de ma
fosse, après quoi je descendrai hardiment, h crucifix à la main,
dans l'éternité. » Ces manuscrits se composent de quarante-
deux livres; ils appartiennent à la Société formée en mars 1836
pour les publier. Cette Société est représentée par MM. Sala
et C'«, qui me payent avec exactitude la somme annuelle et
viagère à laquelle elle s'est obligée envers moi.
« Je termine mes travaux au moment même de quitter ce
monde; je me prépare à aller chercher dans l'autre le repos
éternel que j'ai toujours désiré*.
Chateaubriand.
J'avais avancé, dans mon Introduction, que Chateaubriand
avait mantenu, jusqu'à la fin de sa vie, la division de ses Mé-
moires en Livres. La note de 1847 achève de mettre ce point
hors de contestation. — Je dois ce précieux document à une obli-
geante communication de M. Charles de Lacombre.
t. Voir l'Appmdiee n* VU : Let Dernières annèet à* Chateaubriatti.
SUPPLÉMEM A MES MÉMOIRES»
JULIE DE CHATEAUBRIAND.
Voici la vie de ma sœur Julie 2. Il n'y a pas un mot
de moi dans le récit de l'abbé Carron'; en retran-
chant des phrases et supprimant des paragraphes,
j'ai abrégé l'ouvrage de moitié.
Julie-Agathe, fille de messire René de Chateau-
briand, comte de Gombourg, et de dame Pauline de
Bedée de la Bouëtardais, naquit dans la ville de Saint-
Malo*. Son père, homme de beaucoup d'esprit et plein
de dignité dans les manières, remplissait avec régula-
rité les devoirs du christianisme; sa mère était douée
de la piété la plus tendre
Avec une figure que l'on trouvait charmante, une
imagination pleine de fraîcheur et de grâce, avec
beaucoup d'esprit naturel, se développèrent en elle
ces talents brillants auxquels les amis de la terre et
de ses vaines jouissances attachent un si puissant in-
1. Voir au tome I, la note 1 de la page 178.
2. Sur Julie de Chateaubriand, voir, au tome I des Mémoires
les pages 177-181.
3. Vies des jicstes dans les plus hauts ragru de la Société,
par l'abbé Carron. Paris, chez Rusand, 1817, inl2. Tome IV.
Supplément aux Vies des justes dans les conditions ordinaire*
de la Société, p. 349 et suiv. Ch.
4. L« 2 septembre 1763.
31
482 MÉMOIRES d'outre-tombe
térêt. Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréa-
blement et facilement les vers ; sa mémoire se mon-
trait fort étendue, sa lecture prodigieuse ; c'était en elle
une véritable passion. On a connu d'elle une traduc-
tion en vers du septième chant de la Jérusalem, quel-
ques épîtres et deux actes d'une comédie où les
mœurs de ce siècle étaient peintes avec autant de
finesse que de goût.
Elle était âgée de dix-huit ans lorsqu'elle épousa*
Ânnibal de Farcy de Montvallon, capitaine au régi-
ment de Condé
Personne ne saurait peindre, je ne dis point encore
cette héroïque pénitence qui sera la plus belle partie
de ses jours, mais ce charme unique, inexprimable,
attaché à toutes ses paroles, à toutes ses manières. .
La jeune mondaine avait mis bas les armes; la vertu
renchaînait à son char ; mais combien il lui restait à
faire pour immoler tout ce qui lui avait été le plus
cher jusqu'à ce moment! Entre les objets qu'elle affec-
tionnait davantage, ayant aimé passionnément la
poésie, elle s'y était livrée au point d'en faire son
unique occupation
Dans un temps que, seule à la campagne, pour-
suivie par un sentiment secret qu'elle repoussait en-
core, elle se promenait à grands pas dans un bois
qui entourait sa demeure, disputant contre la grâce,
elle se disait : « Faire des vers n'est pas un crime,
« s'ils n'attaquent ni la religion, ni les mœurs. Je fe-
« rai des vers et je servirai Dieu. »
Après des combats qui la retinrent pendant plu-
sieurs jours dans un état d'agitation cruelle, elle prit
1. Ea 1782.
MÉMOIRES d'outre-tombe 483
enfin le parti de ne rien refuser à Dieu, et jeta au feu
tous ses manuscrits, sans même épargner un ouvrage
commencé auquel elle tenait, disait-elle, avec tout
l'engouement de la plus ridicule prévention.
Madame de Farcy fut de ces caractères heureux qui
ne se réservent en rien dans leur retour à Dieu ; âme
forte et grande, elle quitta tout et trouva tout. Les
personnes qui ont eu le bonheur de la connaître le
plus intimement et qui ont pu l'apprécier savent ce
qu'elle donna et devinent ce qu'elle reçut pour prix
d'une immolation entière. Après s'être portée avec
une répugnance presque insurmontable à certains
sacrifices pénibles, elle s'était souvent demandé en-
suite à elle-même : « Qu'est devenu mon chagrin de
« tantôt? »
Au milieu d'une vie employée à satisfaire son goût
pour les plaisirs de l'esprit, la jeune et brillante Julie
avait été frappée d'une maladie très grave; elle voulut
rentrer en elle-même et consulter ses plus secrets
sentiments. Alors, se trouvant la tête remplie de tous
les ouvrages de poésie qu'elle avait dévorés, et qui
étaient comme son unique aliment, elle fut tout à
coup saisie de cette pensée : « Je vais être bientôt
« appelée devant Dieu pour lui rendre compte de ma
« vie; que lui répondrai-je? je ne sais que des vers. »
« — Lorsque je n'étais encore que depuis peu de
« temps à Dieu, disait-elle à son amie, je m'étais mis
« à la torture sur le choix d'un ruban rose ou bleu,
« voulant prendre le bleu par mortification, et n'ayant
« pas le courage de résister au rose. »
Réconciliée avec le divin maître, nourrie délicieu-
sement à son banquet adorable, admise, pour récom-
484 MÉMOIRES d'outre-tombe
pense de ses sacrifices, aux plus intimes communi-
cations avec le Dieu de toute bonté, de toute miséri-
corde, elle n'eut pas plutôt senti les charmes de la
piété, les attraits de l'amour divin, que la jeune épouse
ne fut plus reconnaissable ; bientôtelle répanditautour
d'elle l'édification et l'admiration. Couverte de vête-
ments de la plus grande simplicité, d'une robe de
laine noire ou brune, enveloppée l'hiver d'une pelisse
mal fourrée, l'été d'une mante de taffetas noir, cette
Julie, naguère si intéressante aux amis de la terre et
de ses pompes par son élégance, expiait avant trente
ans le goût et la délicatesse qui lapiraientà vingt. Elle
parvint ensuite, par des austérités poussées trop loin
sans doute, et par les progrès d'un dépérissement
successif, à décharner totalement un visage qu'on ju-
geait autrefois plus attrayant que la beauté régulière.
Cependant le charme de son regard, le jeu de sa phy-
sionomie si expressive, si éloquente au profit de la
vertu, les grâces de son esprit résistèrent encore aux
efforts de son humilité ,
Pour soutenir son ardeur naissante, et peut-être
pour la modérer, son directeur la soumit successive-
ment aux conseils de deux religieuses d'un mérite
distingué. Sous les ailes de leur vigilance maternelle,
elle s'occupait sans cesse à retrancher impitoyable-
ment tout ce qu'elle craignait de dérober à la parfaite
immolation d'elle-même. « Il faut que je m'éteigne, »
disait-elle.
Madame de Farcy avait été bénie dans son union
par la naissance d'une fille*. Elle remplit d'une ma-
1. Pauline-Zoé Marie de Farcy de Montvallon, née à Fou-
gèras le 15 juin 1784, décédée à Rennes le 24 décembre 1850. Ia
MÉMOiKES d'outre-tombe 485
nière exemplaire les devoirs d'épouse et de mère pen-
dant l'émigration de son mari. Mais ne serait-ce pas
avec frayeur que nous révélerons ici cette partie de sa
vie plus admirable qu'imitable, et dans laquelle, mai-
gre les instances réitérées de sa mère et de ses sœurs,
elle déclara comme une guerre interminable à tous
ses sens, vivant avec une extrême austérité, que le
dépérissement graduel de sa santé ne put interrom-
pre ? C'était par un doux sourire qu'elle cherchait à
consoler ses amies de l'excès de ses rigueurs envers
elle. Souvent, pendant des froids rigoureux, elle de-
meurait la nuit fort longtemps prosternée la face contre
terre, portant habituellement un cilice, punissant par
d'autres austérités un corps innocent, jeûnant toute
l'année avec la plus étonnante rigueur, mesurant
scrupuleusement la quantité de pain noir et d'eau
dont elle soutenait sa faiblesse, étant à peine vêtue,
logée dans une espèce de grenier, couchée sur un lit
sans rideaux et qui était aussi dur que des planches,
travaillant sans cesse à cacher son esprit, employant
à se défigurer autant d'art que la femme la plus co-
quette pourrait en mettre à s'embellir
Après les soins que Julie donnait à l'éducation de
sa fille, elle partageait son temps entre de fervents
exercices et tous les genres possibles de bonnes œu-
vres. Associée à plusieurs dames pour concourir au
16 novembre 1814, elle avait épousé Hyacinthe-Eugène-Pierre
de Ravenel du Boisteilleul, capitaine d'artillerie, décoré sur 'e
champ de bataille de Smolensk. M. du Boisteilleul est mort à 1«
Tricaudais en Guichen le 13 juin 1868.
486 MÉMOIRES d'outre-tombe
soulagement des indigents, elle se vit adoptée par
eux pour la mère la plus tendre. « Un jour, raconte sa
« fille, maman m'annonça que nous allions aller voir
« une de nos parentes, tombée du faîte de la prospé-
* rite dans la plus affreuse misère. Je trouvai le che-
« min fort long, et, en montant l'espèce déchelle
« tournante qui conduisait à son triste réduit, j'étais
« prête à pleurer sur les vicissitudes humaines. La
« porte s'ouvre ; j'étais en peine s'il fallait appeler la
« dame du nom de tante ou de cousine, lorsqu'une
« femme couverte de haillons, de la figure la plus
« basse, avec le ton et les manières les plus ignobles,
a s'avança vers nous. Son aspect m'étonna d'abord,
« et tout ce qui l'entourait acheva de me déconcerter ;
« mais telle était ma prévention que je voulais abso-
« lument découvrir en elle quelque trace d'une noble
« origine. Trois quarts d'heure que nous passâmes
« avec elle furent employés par moi dans cette infruc-
« tueuse recherche, et je sortis confondue. Mon pre-
« mier soin fut de demander à ma mère le nom de
« cette étrange parente et de quel côté nous pouvions
« lui appartenir. — Ma fille, me répondit-elle, cette
« femme est comme nous fille d'Adam et d'Eve, et
« nous sommes déchus comme elle. Jamais mon or-
« gueil n'a reçu une meilleure leçon. »
La juste réputation de mérite et de vertu que ma-
dame de Farcy s'était acquise, la rendait comme natu-
rellement le conseil bienveillant de jeunes personnes
qui répandaient dans son sein leurs troubles et leurs
inquiétudes : « Ne croyez point aimer d'une manière
* criminelle, disait-elle à l'une, aussitôt que l'on vous
plaît. Ne vous faites point des idées romanesquei
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 487
c d'une prétendue nécessité d'aimer et d'être aimée
« pour contracter un engagement heureux. Lorsque
« Dieu appelle à cet état, il suffît de pouvoir estimer
« celui à qui on s'unit. »
Elle donne sur l'amitié les idées les plus justes et
un avis aussi sage qu'il est ordinairement méconnu
dans le premier âge de la vie : « Vous avez les idées
« les plus fausses, dit-elle, sur ce que vous appelez le
« besoin d'être seule; croyez-moi, vous êtes à vous-
« même bien mauvaise compagnie
«
« Que l'amie que vous choisirez soit plus vertueuse
« que vous, afin qu'elle vous inspire assez de respect
« pour que vous n'osiez vous permettre avec elle cer-
« tains épanchements inutiles
« On se permet souvent dans la conversation un
« genre de familiarité qui n'est pas vice, mais qui
« annoncerait une éducation vicieuse. Déshabituez-
« vous de certaines dénominations trop aisées ; don-
« nez aux choses dont vous parlez une expression
« noble et délicate, et sachez vous faire estimer par
« cette pureté de langage qui est une émanation de
« celle de l'âme. »
Une de ses jeunes amies, craignant peut-être de
blesser une conscience trop timorée par sa vive ten-
dresse envers elle, madame de Farcy lui répond avec
cette aimable ingénuité : « Je ne crois pas, ma très-
« aimable amie, un seul mot de tout le mal que vous
« pensez de votre pauvre cœur, et comme je ne suis
« pas d'humeur à renoncer à la part que j'y pouvais
« prétendre, je commence par vous prier de le laisser
« m'airaer à son aise. »«.........»
488 MÉMOIRES U"OUTRE-TOMBE
Un nouveau champ de sacrifices et de mérites va
s'ouvrir devant la vertueuse Julie
Son rang, celui de ses parents, l'émigration de son
mari, ses qualités personnelles : que de titres à la
proscription 1 Vers le milieu de 1793», elle fut arrêtée
et conduite à la maison du Bon-Pasteur, à Rennes, et
y demeura enfermée pendant treize mois. Elle y fut à
toutes ses compagnes un modèle de patience, de cou-
rage et de toutes les qualités qui forment les parfaits
chrétiens ; jamais on ne la vit se répandre en murmu-
res
Les compagnes de sa captivité se montraient à ses
yeux comme autant de sœurs bien aimées ....
Elle ne se contentait pas de supporter la gêne de la
captivité, les traitements inhumains des satellites du
crime; elle parut en tout un modèle inimitable de
mortification, d'oubli héroïque d'elle-même. Elle ser-
vait continuellement les autres et se comptait toujours
comme n'étant rien. Ne pouvant conserver assez de
recueillement au milieu du dortoir commun, elle ob-
tint une petite place dans un grenier presque à l'in-
jure de l'air; elle s'y rendait à quatre heures du ma-
tin et y semblait absorbée dans ses méditations, tou-
jours à genoux avec un peu d'eau auprès d'elle pour
se désaltérer dans la chaleur que la saison et le lieu
faisaient éprouver
Le moyen de l'arracher à sa contemplation était de
lui demander un service : elle quittait tout à l'instant.
1. M"» de Farcy fut arrêtée le 21 octobre 1793, et enfermée
à Rennes au couvent du Bon-Pasteur, devenu la prison de la
Motte. Elle ne retrouva la liberté que le 5 novembre 1794. —
Voir, pour les détails, au tome I des Mémoiret, la note 1 de la
page 146 et la note 1 de la page 147.
MÉMOIRES d'outre-tombe 489
Une malade avait besoin de prendre des bains, et l'a-
mie des affligés tirait et portait elle-même de Teau :
dévouement au-dessus de ses forces, et qui sans
doute abrégea ses jours
Rarement elle se trouvait aux repas des détenues,
se contentant des restes qui demeuraient sur les ta-
bles. Aux représentations de l'amitié, elle répon-
dait : « Ces restes ne seront pas donnés aux pauvres,
« et je tiens leur place en ce moment. »
Le grenier où l'humble captive passait ses plus
longs et plus doux moments renfermait une statue de
la très sainte Vierge que, par mégarde ou par mé-
pris, on laissait jetée dans un coin; quelle fut la joie
de Julie quand elle l'y découvrit I Elle fit tant par ses
instances, par ses sacrifices auprès des geôliers de la
maison^ qu'elle obtint la faveur d'y avoir un petit
oratoire. Elle l'orna avec tous les soins et l'appareil
que son zèle et son cœur lui permirent ; elle y con-
duisit successivement ses compagnes pour y faire en
commun de pieux exercices
Un soir le bruit se répandit que les détenues se-
raient incessamment massacrées. Cette nouvelle causa
une alarme générale : une des dames renfermées
aperçoit au haut de la maison la faible lueur d'une
lampe, et communique sa surprise et sa terreur à sa
voisine : « Ne vous effrayez point, répondit celle-ci ;
« ne savez-vous pas que madame de Farcy passe la
« plus grande partie de la nuit en prières? »
Après une longue captivité, madame de Farcy ren-
tra dans sa famille, mais sa délicate constitution s'af-
faiblissait rapidement et préparait de longs et cui-
490 MÉMOIRES d'outre-tombe
sanls regrets à des amies dignes de l'avoir connue
pour l'apprécier et pour la bénir. Peu de mois avant
de mourir, elle venait de contracter avec une jeune
personne de son pays une liaison qui fut précieuse à
Tune et bien douce à l'autre. C'est d'un petit manus-
crit intitulé : Mes Souvenirs de madame de Farcy, et
que nous avons entre les mains, que nous recueillons
de nouveau la manière ingénieuse et triomphante
dont celle de qui nous écrivons la vie faisait des con-
quêtes à la vertu
« L'amie dont je m'étais créé la chimère, je ne l'ai
« trouvée qu'une fois. Dieu me la fît rencontrer au
« moment où j'en avais le plus besoin sans doute;
« mais il ne me la donna que pour ce moment : c'é-
€ tait une sœur de l'auteur du Génie du christianisme.
« A cette époque son frère ne s'était pas encore fait
« un nom dans la littérature. Cette femme au-dessus
a de tout ce que j'ai connu, de la plus agréable mon-
« daine, était devenue la plus austère pénitente ; plus
« aimable que jamais, elle faisait à Dieu autant de con-
« quêtes que de jeunes personnes avaient le bonheur
« de l'approcher. Je ne l'ai connue que six mois :
« l'ardeur de sa pénitence avait déjà consumé ses
« forces ; elle finit de la mort des saints, me laissant
« d'éternels regrets
« Elle m'eût fait aller au
« bout d'j monde; avec elle il était impossible de
« tomber ni de rester dans la tiédeur. ». . . . .
«
La nouvelle amie de Julie la met en scène avec
elle, et retrace fidèlement leur conversation : e li
MÉMOIRES d'outre-tombe 491
« faut, disait madame, de Farcy, que nous soyons
« toutes à Dieu. Ce jour qui m'éclaire, cette terre qui
« fournit à tous mes besoins, ces plaisirs qui me dé-
« lassent, ces parents, ces amis que j'aime, leur ten-
« dresse, le plus doux des biens, tout cela me vient
« de lui ; mes yeux ne peuvent reposer que sur ses
« bienfaits.
« Si le moment de vous présenter au tribunal arrive
« avant que vous sentiez que la grâce vous est accor-
« dée, allez, sans hésiter et avec confiance, aux pieds
« de Dieu, qui ne vous demande que la droiture et la
« bonne volonté ; c'est lui qui fera le reste.
« Jamais, nous dit la nouvelle amie de Julie, je
« n'eus de si doux moments que ceux où je me sentis
« pressée dans les bras de cette incomparable amie :
« il semblait qu'elle en voulût faire une chaîne pour
« m'attacher à Dien. »
Madame de Farcy parlait de Dieu d'une manière
simple, naturelle et pourtant élevée, et son ton de
voix et sa physionomie prenaient alors un caractère
attendrissant et même sublime.
« Lorsque j'eus le bonheur de la connaître, nous
« raconte une de ses autres amies, j'avais la tète far-
« oie de chimères romanesques dont je m'étais ali-
« mentée toute ma vie
« Je me souviens qu'à l'occasion de sentiments exal-
« tés après lesquels je courais beaucoup, elle me dit:
« Vous n'aimerez jamais comme vous voudriez aimer,
c à moins que vous ne vous tourniez vers Dieu. . .
« A l'égard de créatures vous
« ne serez jamais contente ni d'elles, ni de vos senti-
« ments. Vous serez tendre aujourd'hui, froide de-
492 MÉMOIRES d'outre-tombe
« main; vous ne les aimerez pas deux jours de la
« même manière; vous ne saurez souvent s'il est bien
« vrai que vous les aimiez, à moins que vous ne
c commenciez à les aimer pour Dieu. »
Madame de Farcy n'approuvait pas ces épanchements
intimes où l'on ne peut soulager son cœur qu'aux dé-
pens de ceux qui en causent les peines. « On ne cher-
« che qu'à soulager ses maux^ disait-elle, et l'on ne
« parvient souvent qu'à les aigrir. En les faisant par-
« tager, on se les exagère à soi-même ; on détaille ses
« griefs, on s'appesantit sur chacun; la compassion
« qu'on inspire d'un côté double le sentiment d'injus-
« tice qu'on éprouve de l'autre; plus on se fait plaindre,
« plus on s'attendrit sur soi, et plus on se sent blessé
• de ce que l'on souffre. Ce résultat prouve que de
« telles consolations ne sont point dans l'ordre de
« Dieu. »
La détention si pénible et si longue de madame de
Farcy dans la maison du Bon-Pasteur de Rennes avait
comme éteint ce qui lui restait de forces. Elle était en
proie aux douleurs les plus aiguës, mais elle les sup-
portait sans se permettre la moindre plainte, et l'on
ne s'en apercevait qu'à l'altération empreinte sur son
visage. Pendant sa dernière maladie, elle conserva la
même patience, acheva de mettre ordre à ses affaires
et recommanda sa fille, alors dans sa quinzième an-
née, à la famille de son mari
Lorsque sa fille lui demandait en pleurant quand
elle la reverrait, elle lui promettait que leur sépara-
tion ne serait pas très longue et qu'elles se réuniraient
pour ne plus se quitter. Elle lui recommanda de prier
MÉMOIRES d'outre-tombe 493
Dieu chaque jour dans un moment qu'elle fixa, lui
promettant de prier à la même heure et ainsi de con-
cert avec l'objet de sa tendresse. Elle voulut entourer
et comme garantir les beaux ans de sa fille par les
avis les plus tendres et les plus salutaires. Elle les lui
remit par écrit, et nous les consignons ici comme un
précieux monument de cet amour qu'une bonne mère,
une mère chrétienne, doit aux enfants que le ciel lui
donna. ...
« Je voudrais, ma chère petite, que tu conservasses
« la bonne habitude d'être matinale. Lève-toi, pen-
« dant la belle saison, à six heures du matin. Que ta
« première pensée soit pour Dieu, ta première action
« la prière ; fais-la à genoux et souviens-toi que cette
« attitude respectueuse, en rappelant notre attention,
« nous dispose à rendre à Dieu le seul hommage dont
« il soit jaloux, celui de nos cœurs. ......
« N'oublie pas de faire mention de ton père et de
« moi, ma bien-aimée. A peine avons-nous un seul
« jour à passer sur la terre, que serait-ce si nous
« étions condamnés à nous séparer après ce court
« espace, à ne plus nous aimer? C'est au ciel que
« j'aspire à te voir à mes côtés durant l'éternité toute
« entière; c'est à mon Dieu que je veux te présenter
« comme ma joie et ma couronne. »
Dès que madame de Farcy se vit alitée, elle se fît
dire, tous les jours, à trois heures après midi, les li-
tanies pour la bonne mort; à six, on lui récitait les
prières des agonisants. Une de ses amies, qui avait
une maison de campagne à une demi-lieue de Rennes,
i94 MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE
La pressa de venir chez elle; elle s'y fit transporter.
Morte à tous les objets créés, elle ne voulait plus
que Dieu et que Dieu seul; elle avouait ingénument
avoir poussé trop loin Tamour de la pénitence, et
cependant elle le conservait toujours, se réjouissant
de raccroissement de ses souffrances, souriant avec
grâce après les nuits les plus pénibles et disant :
« Cela est passé, il n'y faut plus penser. » Jamais on
ne surprit sur ses lèvres l'aveu qu'elle eût souffert.
Ses méditations si fréquentes sur la passion de Notre-
Seigneur lui avaient appris combien on est heureux
de se trouver un moment sur la croix.
Comment retracer fidèlement et sa douceur et sa
reconnaissance pour les plus légers services, soit de
la part de ses gardes, soit de la part de tous ceux qui
l'approchaient? L'amie qui l'avait recueillie dans son
ermitage recevait à chaque instant un nouveau témoi-
gnage de sa gratitude. Elle lui répétait souvent :
« Mais que vous êtes bonne et charitable de m'avoir
« reçue! » Son immense charité ne se démentit ja-
mais ; ses derniers vœux, ses derniers soupirs ont été
pour les pauvres. Tous la pleurèrent et publiaient
hautement les actes de son inépuisable charité.
Dans un moment où son état semblait empirer, elle
dit, et comme hors d'elle-même, à une de ses meil-
leures amies : « Ah I ma bonne amie, je verrai mon
« Dieul » Cependant l'extrême délicatesse de sa con-
science lui faisait craindre que son désir de mourir,
quoique inspiré par un si beau motif, ne fût pas assez
pur. 11 lui échappa de dire : a Non, je ne veux plus
« désirer la mort, mais uniquement le bon plaisir de
MÉMOIRES d'outre-tombe 4%
« Dieu. » Au flambeau de son humilité, Julie s'es-
timait la plus coupable des femmes; elle disait à
une intime amie : « Serait-il possible que, criminelle
« comme je le suis, je visse cependant mon Seigneur
« et mon Dieu? Ahl je me remets entièrement à lui,
« et j'adore ses décrets; je me soumets à tout ce qu'il
« ordonnera de moi; s'il me veut même en enfer, j'y
« consens. » A cet instant elle plaça son crucifix sur
ses lèvres, mais avec une telle expression de résigna-
tion, de force et d'amour, que les témoins de cet acte
sublime ne purent s'empêcher de verser des larmes
que souvent depuis ils ont renouvelées au souvenir
de leur amie mourante
En conservant jusqu'à la fin l'innocente gaieté qui
l'animait, en continuant de manifester une charité
pleine d'égards et de politesse, elle parlait de sa mort
comme elle eût parlé d"un voyage de pur agrément;
elle lui donnait le nom de son départ. Elle se plaisait
à raconter sans cesse les détails de la jouissance dé-
licieuse qu'elle allait goûter dans le sein de Dieu.
Combien souvent elle demandait : « Mais mon exil
« doit-il être encore bien long? Ai-je encore bien des
« jours à vivre? »
La dernière fois que ses sœurs la visitèrent, elles
ne purent s'énoncer que par leurs larmes; Julie sou-
tint cette entrevue avec force et courage
Dans l'appartement où elle passait le jour se trou-
vait un tableau de Notre-Seigneur au Jardin des Olives;
elle avait toujours soin que l'on tournât son fauteuil
de manière à le voir. Sur la cheminée de son appar-
496 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
lement était placé un tableau de la mère de Dieu; elle
ne le contemplait qu'en tressaillant d'allégresse. . .
Il est pour le juste mourant certains moments
d'abattement, tels que ceux où nous avons déjà vu la
pieuse Julie, et que l'idée de la mort, prête à saisir
sa victime, va renouveler en elle, pour lui donner
quelques traits de ressemblance avec son Sauveur
agonisant. Une religieuse, en qui madame de Farcy
avait plus grande confiance, est chargée de lui an-
noncer qu'elle va bientôt quitter la terre : elle rem-
plit par écrit cette mission douloureuse, et le lende-
main matin vient demander à la mourante quelle im-
pression sa lettre a faite sur elle. Hélas! les saints se
connaissent si peu, qu'après avoir tant désiré sa fin,
l'humble servante du Seigneur, s'exagérantses fautes,
n'a plus en perspective qu'un jugement rigoureux;
elle ne dissimula point une sorte de consternation :
« Je ne vous dirai pas, répond la mourante d'une
« voix paisible, mais altérée par la crainte, que votre
« nouvelle ne m'ait point fait de peine; je ne suis
« pas du nombre de celles qui ont sujet de se réjouir
« en apprenant un tel événement. »
Un jour qu'elle se trouvait avec d'intimes amies
qui parlaient de morts causées par sensations vives :
« Il me paraît difficile, leur dit-elle, de mourir de
« joie, mais je conçois qu'on puisse mourir de con-
« trition. »
Ainsi que son admirable modèle, l'humble servante
de Jésus-Christ avait passé en faisant le bien; elle
touchait à sa dernière heure.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 497
Le 26 juillet 1799, elle fut levée et fit ses prières à
Tordinaire ; dans Taprès-dîner, on la coucha. Placé près
de la mourante, l'abbé Leforestier lui demanda s'il ne
convenait point d'envoyer chercher sa fille? «Non, mon-
« sieur, répondit-elle, à moins que vous ne l'exigiez;
« le sacrifice est fait. »
On lui demanda quelque temps après si elle recon-
naissait ceux qui l'approchaient; elle dit les recon-
naître. A neuf heures elle demanda plusieurs fois
combien de temps elle avait encore à vivre : « Peut-
« être trois heures, » lui répondit-on. — « Ahl s'écria-
« t-elle, trois heures encore sans voir Dieul » A dix
heures, elle reçut l'extrême-onction. Elle redoutait
son agonie par sa grande crainte d'offenser dans une
impatience : elle avait conjuré le Seigneur de lui ac-
corder la grâce de perdre connaissance. Elle la perdit
à dix heures et un quart, à onze heures elle expira.
Mademoiselle de Chateaubriand n'était pas fille
unique : hélas! la postérité, en s'attachant à ce nom
célèbre, dira les victimes qu'il rappelle, victimes d'un
dévouement sans bornes à l'autel et au trône. Un de
ses frères, avec tant d'autres braves, avait quitté le
sol de la patrie quand sa sœur y périt; elle avait vu
la tombe s'ouvrir devant elle, et ce fut de ses bords
qu'elle fit tenir à ce frère, si chéri et si digne de l'être,
le dernier gage de sa tendresse. Écoutons-le nous ra-
conter l'eflet que cet envoi touchant fit sur son cœur
(préface de la première édition du Génie du christia-
nisme'\ :
« Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été
« ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la qô-
« cessité d'une religion et en admirant le christia-
VI. 32
498 MÉMOIRES d'outre-tombs
« nisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rap-
« ports. Frappé des abus des institutions et des vices
•* de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les
■« déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter
« la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps,
« sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime
« mieux me condamner; je ne sais point excuser ce
■« qui n'est point excusable. Je dirai seulement les
■* moyens dont la Providence s'est servie pour me
« rappeler à mes devoirs. Ma mère, après avoir été
•« à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit
« périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un
* grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le sou-
« venir de mes égarements répandit sur ses derniers
« jours une grande amertume; elle chargea en mou-
« rant une de mes sœurs de me rappeler à cette reli-
* gion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me
« manda le dernier vœu de ma mère. Quand sa lettre
« me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même
« n'existait plus; elle était morte aussi des suites de
« son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tom-
« beau, cette mort qui servait d'interprète à la mort,
« m'ont frappé : je suis devenu chrétien. Je n'ai point
« cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surna-
« turelles; ma conviction est sortie du cœur; j'ai
« pleuré et j'ai cru. »
0 chrétiens de tous les âges et de tous les ran^s,
que n'avez-vous point à admirer, que n'avez-vous
point à imiter dans la vie de Julie de Chateaubriand I
MEMOIRES d'outre-tombe 499
LETTRE DE M. DE LA FERRONNAYS*.
Saint-Pétersbourg, le 14 mai 1824.
« Monsieur le vicomte,
a Les observations que j'ai cru devoir vous sou-
« mettre et les renseignements que je suis dans le cas
« de vous donner aujourd'hui m'ont paru d'une na-
« ture assez délicate pour ne devoir être confiés qu'à
« une occasion parfaitement sûre. Les moyens de sé-
« duction que dans certaines circonstances le cabinet
« russe ne se fait aucun scrupule d'employer sont
« tels, qu'il est de la prudence de les croire irrésisti-
« blés, au moins pour ceux de nos courriers qui ne
« sont pas personnellement connus ; c'est ce qui m'a
« décidé à vous expédier M. de Lagrené^, que je re-
« commande à vos bontés. J'ai de plus la certitude
« que depuis longtemps mes chiffres sont connus du
« ministère impérial, et je dois, à cette occasion, vous
« prévenir que j'ai quelques raisons de craindra
« qu'ils ne lui aient été envoyés de Paris même. Lors-
1. Voir, au tome IV, 298-299, les pages de Chateaubriand sur
le comte de la Ferronnays.
2. Lagrené (Marie-Melchior-Joseph-Théodore de), né à An-
vers le 14 mars 1800, mort à Paris le 26 avril 1862. Après avoir
été attaché quelque temps (1822) au ministère des Affaires étran
gères, sous Mathieu de Montmorency, il accompagna cet homme
d'État au Congrès de Vérone et fut, l'année suivante, envoyé
auprès de M. de La Ferronnays, ambassadeur en Russie. Après
avoir été, de 1836 à 1843, ministre de France en Grèce, M. de
Lagrené remplit en Chine, de 1843 à 1846, une mission qui fut
rouronnée du plus complet succès. Pair de France de 1846 à
1848, représentant de la Somme à l'Assemblée législative de 1849,
'^ quitta définitivement les affaires au lendemain du coup d'Éiat.
500 MÉMOIRES d'outre-tombe
« que j'aurai le bonheur de vous voir, il sera indis-
K pensable d'organiser entre vous et moi un moyen
de correspondre qui soit plus sûr que ceux dont
nous faisons usage aujourd'hui et plus à l'abri des
infidélités.
« Il est très-vrai, monsieur le vicomte, que j'ai eu
« à lutter dans ces derniers temps ; Ton n'a rien né-
« gligé pour me faire un peu peur, et pour me mettre
a dans le cas de vous la faire partager; mais, comme
« je vous le mande dans ma dépêche, j'ai trop bien
« compris l'avantage que doit nous donner l'admira-
« ble situation dans laquelle se trouve aujourd'hui la
« France, pour me laisser facilement intimider. J'ai
« donc été avec prudence, mais sans aucune espèce
a de crainte, au-devant de l'orage; je n'ai été ému
« ni de l'humeur que l'on m'a témoignée ni de tous
« les dangers dont on m'a menacé ; et du moment où
« l'on a été bien convaincu que je ne reculerais pas,
« on s'est calmé, on est entré en composition.
« Je n'ai pas obtenu tout ce que j'aurais voulu;
« j'aurais désiré que la dépêche à Pozzo ' fût autre-
ce ment rédigée; il y a plusieurs phrases que j'aurais
« voulu faire supprimer ou changer ; mais, ayant ob-
« tenu le point essentiel pour le moment, je n'ai pas
a cru prudent de vouloir exiger davantage d'un
« amour-propre si facile à froisser. Tout mon désir
« maintenant est que vous soyez satisfait des com-
« munications que vous portent nos courriers, et que
« vous soyez bien convaincu que j'ai fait tout ce qui
« dépendait de moi pour remplir vos intentions.
a J'ai presque regretté que, dans votre dépêche et
1. Le comte Poxio di Borgo, ambassadeur de Russie à Paris.
MEMOIRES d'outre-tombe 501
« dans votre lettre particulière, vous ayez cru néces-
« saire d'entrer dans des explications aussi détaillées
« sur le discours du roi*; l'impression qu'on en avait
« d'abord reçue était effacée, ou du moins ce que j'a-
« vais répondu aux premières observations qui m'a-
« vaient été faites avait fait prendre la résolution de
« ne m'en plus parler; les explications que vous me
« donnez ne se trouvent pas d'ailleurs entièrement
« conformes à celles qu'a envoyées Pozzo, qui a man
« dé, je crois, que vous aviez bien effectivement
« ajouté deux ou trois phrases au discours du roi,
« mais que le président du conseil les avait rayées.
« Quoi qu'il en soit, c'est une petite affaire dont il ne
« faut plus parler et qui sera plus qu'oubliée, si dans
« le courant de la session vous trouvez l'occasion de
« faire entendre à la tribune deux ou trois phrases
« qui satisfassent l'extrême exigence de nos amours-
« propres.
« Je ne sais en vérité si l'on n'est pas plus embar-
«X rassé que reconnaissant de notre empressement à
« venir au-devant des propositions qui nous ont été
« faites relativement aux affaires d'Orient; on aimait
« bien mieux le rôle de tuteur que celui d'ami ; on
« est en quelque sorte gêné vis-à-vis de ceux avec
« lesquels on avait pris l'habitude de nous régenter,
« d'avouer une intimité qui doit déranger des rap-
« ports que l'on regretterait, parce qu'ils donneraient
« à peu de frais beaucoup d'importance. D'ailleurs.
« rien n'est encore moins clair que les intentions
« de la Russie à l'égard de la Grèce ; il y a bien long-
1. Discours du roi Louis XVIII, prononce à l'ouveriure de Im
■ession des Cliambres, le 23 mars 1824.
502 MÉMOIRES d'outre-tombe
« temps que le comte de Nesselrode m'a dit qu'il n'y
« avait que ceux qui méconnaissaient les vrais inté-
« rets politiques de la Russie qui pouvaient lui sup-
« poser l'intention de vouloir s'établir sur la Médi-
« terranée ; que ce serait, pour ainsi dire, offrir vo-
« lontairement à l'Angleterre le moyen et le prétexte
« de saisir un ennemi qu'elle redoute, qui aujour-
« d'hui n'a rien à craindre d'elle, et qui plus tard
« pourra, sur un autre point, lui porter des atteintes
« dangereuses.
« Ainsi que j'ai l'honneur de vous le mander dans
« ma dépêche, il n'y a jamais eu le moindre rapport
« entre la conduite et le langage de la Russie depuis
« le commencement de l'insurrection de la Grèce. Le
« renvoi du comte Capo d'Istria», au moment même
« où les déclarations du cabinet de Saint-Pétesbourg
« semblaient ne devoir plus laisser ni espérance, ni
« moyens de prévenir la guerre, a prouvé à la fois le
« degré d'importance que l'on doit ajouter aux notes
« diplomatiques les plus énergiques de ce cabinet, et
« la vérité de l'intérêt qu'il prend à la cause des
« Grecs.
« Le sang-froid avec lequel on parle aujourd'hui à
« Pétersbourg du formdaible armement préparé
« contre les insurgés, et qui semble les menacer d'une
« entière extermination, le soin que l'on met dans les
« journaux, qui tous se rédigent sous les yeux du
« gouvernement, à déconsidérer leur cause, à exalter
« les moyens de leurs ennemis, tout prouve que l'opi-
« nion de l'empereur doit être conforme à celle du
1. Le comte Capo d'istria (1776-1831), ministre de» Affaires
étrangères en Russie de 1816 à 1822.
MÉMOIRES d'outre-tombe 503
« comte de Nesselrode, et que le chef de la religion
« grecque ne voit en effet aucun intérêt pou? sa poli-
« î-ique à soutenir par des moyens efficaces la cause
« Je ses coreligionnaires.
'< Je n'ai point trouvé que le mécontentement que
« le comte de Nesselrode m'a témoigné du retard que
o rA.utriche et l'Angleterre apportaient à répondre à
a son mémoire fût exprimé avec franchise et vérité ;
« il semblait que ce qu'il me disait à ce sujet fît par-
« lie d'un rôle étudié ; qu'il avait en quelque sorte
« compté sur le peu d'empressement dont il se plai-
« gnait et qui semblait cependant déjouer ses plans.
« Tout semble indiquer que le mémoire qu'il a fait
« faire, et dont le succès a été si général, n'était
« qu'un acquit de conscience, l'exécution de l'enga-
« gement qu'il avait pris à Czernowitz, et que l'au-
« teur a toujours été convaincu, ainsi que l'Autriche
« et l'Angleterre, que cette pièce diplomatique ne se-
« rait suivie d'aucun résultat, qu'elle resterait dans
a les archives impériales et dans celles de tous les
« cabinets de l'Europe comme un stérile monument
« de ce que l'on est convenu de nommer magnani-
a mité de l'empereur, et un éloquent témoignage de
« son facile désintéressement.
« Il ne faut donc pas nous étonner si notre empres-
« sèment à nous rendre à l'invitation du cabinet rus-
« se, si la bonne foi avec laquelle nous nous sommes
« montrés disposés à donner immédiatement suite
« aux idées soumises par la Russie, et que nous avons
« cru aussi franchement proposées qu'elles sem-
« blaient conçues avec générosité, ne nous ont pas
« valu plus de témoignages de reconnaissance. Vous
5ii4 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
« avez dû vous-même, monsieur le vicomte, être
« étonné de la brièveté et de la sécheresse des remer-
« ciments qui vous ont été officiellement faits dans
K cette circonstance. Je crois vous en expliquer la
« véritable cause; je suis sûr que si j'avais été dans
« le cas d'annoncer ini que nous allions donner une
« flotte au roi d'Espagne, de l'argent et des soldats.
« pour aller reconquérir l'autre hémisphère, ou bien
« encore que vous aviez fermé vos ports aux vais-
« seaux brésiliens, on vous aurait témoigné bien plus
« de satisfacton qu'on ne l'a fait en apprenant que
« nous étions prêts à prendre fait et cause pour la
« Russie dans une question que nous regardions
« comme liée à ses plus chers intérêts politiques.
« Dans cet état de choses, je pense que vous ap-
« prouverez que je ne me mette pas plus en avant
« que je ne l'ai fait. Si la Russie veut agir, elle sait
« qu'elle peut compter sur nous; mais pour cela il
« faut attendre qu'elle s'explique plus clairement. Si
« au contraire, comme tout peut le faire croire, on
« joue une comédie, je veux au moins laisser entre-
« voir que je suis dans la confidence, et ne pas trop
« légèrement accepter le rôle d'innocent dont mon
« collègue d'Autriche aimerait fort à. me voir me
« charger.
« Ce qui me paraît certain, monsieur le vicomte,
« c'est que les Grecs eux-mêmes ne paraissent pas
« plus ambitieux aujourd'hui de la protection de la
« Russie qu'elle-même ne semble disposée à la leur
« accorder; les liens de la religion attachent peut-être
« encore les basses classes au chef suprême de leur
« Ëglise; mais les gens éclairés de la nation, indi-
MÉMOIRES d'outre-tombe 505
gnés d'abord de l'abandon dans lequel les a laissés
une cour qui, depuis Catherine II, ne cesse de les
« porter à la révolte, ont ensuite étudié et recherché
* les causes de cet abandon ; ils ont vu ou cru voir
« que la crainte de laisser encore s'accroître la puis-
« sance et l'influence déjà si incommode de la Russie,
« armait contre leur cause l'Europe entière; qu'ils
« étaient sacrifiés à l'intérêt général. Ils ont reconnu
« et bien jugé que l'empereur était incapable de con-
« cevoir et d'exécuter les projets de son aïeule; dès
« lors, ils ont compris que, loin de compter sur l'as-
« sistance de la Russie, ils devaient éviter de la re-
« chercher, puisqu'au lieu de leur être utile, elle leur
« créait des ennemis. Ils ont alors, en désespoir de
« cause, tourné leurs regards vers l'Angleterre, qui
« déjà, quoique d'une manière non avouée, semble
« les prendre sous sa protection. Elle ne leur accor-
« dera point l'indépendance, parce qu'il ne lui coi>-
« vient pas de laisser se fonder dans la Méditerranée
« une marine marchande qui ferait tort à la sienne ;
« mais elle les protégera et les gouvernera à la façon
« des îles Ioniennes : triste perspective qui ne peut
« être acceptée que par les déplorables victimes de
« l'absurde despotisme des musulmans.
« Ce n'est pas la première fois, monsieur le vi-
« comte, que nous devons regretter le fatal article
n du traité du 31 mars, qui nous a enlevé les îles
« Ioniennes'; nous y étions aimés et considérés au-
c tant que les Anglais y sont détestés, et aujourd'hui
« nous ne serions pas embarrassés du rôle que nous
1 l'raité du 31 mars 1815, signé à VieoDe, pendant 1« Con-
grès. Qtre l'Angleterre, i Autriche 1» Prasse et ia ilusiue.
506 MÉMOIRES d'outre-tombe
■ devrions jouer, ni incertains sur le plan que nous
> aurions à suivre. Celui de l'Autriche et de TAngle-
« terre était clair et tout tracé, il a été suivi avec har-
« diesse et habileté. Ceux qui ont été chargés de le
« conduire ont été admirablement secondés par les
« circonstances dans lesquelles l'Europe s'est trou-
« vée, par le caractère inerte de l'empereur, par les
« dispositions personnelles et les rapports particu-
« liers de celui de ses ministres qui est resté investi
« de sa confiance après le départ du comte Capo d'Is-
« tria. Le renvoi de ce dernier a été la plus grande
« victoire qu'aient obtenue M. de Metternich et lord
« Londonderry ; le jour de son départ a été celui d'un
« vrai triomphe pour leurs ministres à Pétersbourg.
a De ce jour-là, en efFet, la Russie a prononcé Ta-
o bandon de toute son influence dans le Levant, et
« lord Strangford' s'est trouvé à Constantinople pour
« hériter, au profit de son gouvernement, de l'im-
« mense sacrifice que la peur ou l'irrésolution venait
« d'arracher à l'empereur. Depuis lors, le rôle de cet
« ambassadeur n'a* plus été qu'un jeu ; il a abusé
« d'une situation qu'il a due au hasard bien plus en-
« core qu'à son habileté, avec une imprudence sans
« égale ; toutes ses notes, toutes ses prétendues con-
« versations avec le Reis-Effendi^, sont pleines de l'i-
« renie la plus insultante pour la Russie. Mais il a
« prouvé du moins ce que l'on peut impunément oser
1. Strangford (Parcy-Clinton-Sydney-Smith, vicomte de) lord
Penhurst, né en 1780, mort en 1855. Ambassadeur d'Angleterre
k Stockholm (1817), à Constantinople, de 1822 à 182â époque à
laquelle il devint ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
2. Titre donné en Turciuie au ministre ^s AHaires étran-
gères.
MÉMOIRES d'outre-tombe 507
« contre un caractère faible et irrésolu, et les actes
« de l'ambassade de lord Strangford resteront pour
« servir d'exemple et d'instruction tant que l'empg-
« reur régnera.
« Ce même ambassadeur aflFecte aujourd'hui un
« mécontement qui semble aller jusqu'à l'indigna-
« tion contre ceux de ses compatriotes qui se vouent
« à la cause des Grecs, et surtout contre les capitai-
« nés de la marine royale anglaise, qui subitement
« se sont montrés aussi chauds protecteurs des insur-
« gés qu'ils avaient été jusque-là ardents à les per-
« sécuter. Il déplore la perte de son influence minis-
« térielle; ses plaintes sont ici répétées avec une
« affectation plaisante par sir Charles Bagot» et le
« comte de Lebzeltern^, qui doivent réellement avoir
« bien de la confiance dans la bonhomie de ceux aux-
« quels ils s'adressent. Lord Strangford a fait preuve
« de beaucoup trop d'esprit pendant sa négociation
« pour que quiconque ne veut pas volontairement
« fermer les yeux puisse penser qu'il se soit trompé
« sur les intentions véritables de son gouvernement.
« Le tout est une partie parfaitement bien joué'e ; ce-
« pendant ce ne sera que quand nous verrons un
« ambassadeur russe aux prises avec le divan que
« nous pourrons juger si toutes les chances de cette
« partie ont été bien calculées.
« Il me semble, monsieur le vicomte, que notre
« rôle dans cette situation est d'attendre; peut-être
« que plus tard les circonstances pourront arracher
« l'empereur à son sommeil ; le réveil alors pourrait
1. Ambassadeur d'Angleterre près la cour de Russie.
2. Ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg.
508 MÉMOIRES d'outre-tombe
« faire du bruit et amener des combinaisons qui nous
« indiqueraient plus clairement qu'elle ne l'est au-
« jourd'hui la route qu'une bonne politique devra
« nous faire suivre.
« En attendant, je crois que si nous avons ici quel-
« ques conférences, elles ne conduiront à rien de dé-
« cisif ; l'ambassadeur d'Angleterre paraît savoir qu'il
« ne sera autorisé qu'à écouter et qu'il devra tout
« prendre ad référendum] M. Lebzeltern trouvera
« dans les observations de M. de Metternich tous les
« motifs qui lui seront nécessaires pour en faire au-
« tant; le comte de Nesselrode me paraît plus que
« dans aucune occasion, disposé à la temporisation.
« Il est donc probable que si l'on s'occupe des idées
« que renferme le mémoire russe, ce ne sera qu'après
« la campagne, et je ne prévois plus aucune affaire
« qui puisse s'opposer à ce que je profite du congé
« que vous avez la bonté de m'envoyer. Cependant,
« M. le vicomte, j'espère que je n'ai pas besoin de vous
« promettre que ni ma santé, ni aucune considération
« quelconque, ne pourra me faire un seul instant
« abandonner mon poste, tant que je pourrai croire
o que ma présence peut y être le moins du monde
« utile au service du roi.
« En voilà bien long sur la Grèce; mais j'ai cru de-
« voir vous faire connaître toute mon opinion sur l'im-
« portance réelle des conférences proposées sur cette
« grande question.
« Je dois vous confier, M. le vicomte, et sous le se-
« cret, un fait dont vous pourrez mieux que moi con-
« naître l'exactitude, mais qui, s'il était vrai, pourrait
« influer d'une manière très fâcheuse sur la situation
MÉMOIRES d'outre-tombe 509
« du général Pozzo. Sous ce rapport, la chose pourrait
« avoir de l'importance; car si, par suite de l'affaire,
« il devait perdre sa place, il serait nécessaire de pré-
« voir de bonne heure sur qui il nous conviendrait de
Il jeter les yeux pour lui succéder, et d'autant plus
« que le choix serait aussi difficile à faire qu'il serait
« important pour nous.
« Vous n'ignorez pas, monsieur le vicomte, que de-
« puis longtemps tous les efforts de M. de Metternich
« et du cabinet anglais tendent à renverser Pozzo; il
« n'a pas en Russie une seule voix qui le soutienne,
« et le poste qu'il occupe est l'objet de tout ce qui a
« de l'ambition à Pétersbourg. La chute du comte Ca-
« po d'Istria a presque entraîné la sienne ; il a su se
« maintenir par sa propre habileté et par l'adresse
« avec laquelle il a toujours su persuader de l'impor-
« tance du rôle qu'il joue à Paris ; ses rapports, rédi-
« gés avec art et infiniment d'esprit, intéressent Tem-
« pereur; les lettres particulières, dans lesquelles
« l'ambassadeur se permet de donner des détails très
« étrangers aux affaires, amusent et font souvent le
« divertissement de ce monarque et de ses intimes.
« Depuis quelque temps, cependant, la faveur n'est
« plus la même. L'inutile voyage de Pozzo à Madrid
« a déjà porté une forte atteinte à son crédit: voici de
« plus ce qui vient d'arriver. L'ambassadeur d'Angle-
« terre a reçu, par la -poste, une lettre de M. Canning
« qui roule entièrement sur la situation de l'Espagne.
« Après avoir fait de ce malheureux pays la peinture
« la plus déplorable, M. Canning ajoute qu'elle est due
« presque entièrement aux intrigues du général Pozzo
« et au despotisme qu'il exerce au nom de son maître
510 MÉMOIRES d'outre-tombe
« sur le roi d'Espagne et ses ministres ; il attribue en-
« tièrement ces intrigues à une cupidité insatiable,
« l'accusant de ne faire usage de son influence que
« pour forcer le roi Ferdinand à prendre des enga-
« gements humiliants et onéreux et dont Pozzo et
« quelques agioteurs profiteraient largement. A l'ap-
« pui de cette grave accusation, M. Canning joint à sa
« lettre la copie d'une autre lettre sans signature,
« écrite de Madrid, qui dénonce en quelque sorte le
« général Pozzo comme travaillant à renverserle comte
« d'Offalia et tout le ministère espagnol (à la nomi-
« nation duquel il est censé avoir cependant puissam
« ment contribué), uniquement parce que le général
« Pozzo doit avoir acquis pour plusieurs millions de
« bons sur les Cortès, et que le comte d'Offalia, se
« refusant à reconnaître l'emprunt révolutionnaire, la
« fortune et la réputation du général se trouvent éga-
« lement compromises.
« Cette lettre, arrivée par la poste, a nécessaire-
ce ment été ouverte ; l'empereur en a connaissance et
« je crois être sûr que M. d'Oubril* est chargé de
« prendre très secrètement des renseignements sur
« la vérité de cette accusation. J'espère pour le géné-
« rai Pozzo que ce n'est qu'une mauvaise intrigue du
« cabinet anglais. S'il en était autrement, j'en serais
« fâché pour son honneur et pour son existence ; l'un
« serait perdu, et l'autre serait affreuse et vouée au
« mépris. Vous serez à même, monsieur le vicomte,
« de savoir si toute cette vilaine histoire a quelque
« fondement; dansée cas-là, veuillez jusqu'à mon ar-
« rivée n'en faire aucun usage, et surtout ne rien
1. Il veaait d'être nommé ambassadeur de Russie à Madrid.
MEMOIRES d'outre-tombe 511
« m'écrire qui puisse y avoir rapport Vous savez que
« si aucune affaire ne s'y oppose, je ne resterai plus
« ici assez longtemps pour recevoir réponse aux let-
« très que je vous adresse aujourd'hui.
« M. d'Oubril part aujourd'hui ; il sera probable-
ce ment à Paris à peu près en même temps que ma
« lettre. Ses instructions lui prescrivent de travailler
« à réparer tout le mal qu'a fait à Madrid la conduite
« imprudente de M. Boulgary, de se faire le concilia-
« teur et le modérateur de toutes les opinions ; d'en-
« gager en même temps le roi d'Espagne à résister
« fortement à tous les conseils, à toutes les insinua-
« tions dont le but serait de le porter à transiger sur
« quelques-uns de ses droits. La lettre du comte de
« Nesselrode au comte dOffalia, qui vous sera pro-
« bableraent communiquée, indique assez que c'est là
« surtout la crainte de l'empereur, et, dans la conver-
« sation que j'ai eue avec M. d'Oubril, j'ai reconnu
« mot à mot ce qui m'avait été dit à moi-même
« lorsque j'ai eu l'honneur d'avoir un entretien avec
« Sa Majesté.
« J'ai déjà eu l'occasion de vous parler de M. d'Ou-
« bril, vous allez vous-même pouvoir le juger. Je crois,
« monsieur le vicomte, que vous trouverez qu'il n'est
« pas à la hauteur du rôle que l'on pouvait supposer
« à la Russie l'intention de vouloir faire jouer à son
« ministre en Espagne; la fierté castillane ne sera
« peut-être pas flattée non plus de ne trouver aucun ti-
« tre devant le nom de ce nouvel envoyé; mais je crois
« que pour nous il vaut beaucoup mieux avoir affaire
« avec un homme de ce caractère qu'avec aucun de
« ceux dont il avait été question pour ce poste délicat.
512 HÉMOIRES d'outre-tombe
« M. d'Alopeus' (celui qui est à Berlin) l'avait forte-
« ment sollicité; je crois que nous avons toute espèce
« de raisons de nous féliciter qu'il ne l'ait pas obtenu.
« M. d'Oubril n'exercera d'ailleurs, je crois, aucune
« influence personnelle à Madrid ; il est à craindre
« seulement que le sieur Ugarte s'empare de lui; je
« crois être sûr, cependant, qu'on l'a prémuni d'avance
« contre les séductions de cet intrigant; il sera né-
« cessaire que Pozzo lui donne à ce sujet une bonne
« direction.
« M. d'Oubril retrouvera à Madrid un de ses collè-
« gués, sir Ev. A'Court^, qui a de lui la plus mince
« opinion possible, et dont le premier soin serasùre-
« ment de déconsidérer et de ridiculiser le nouvel
« arrivé, comme il l'a fait en Italie. Sous ce rapport,
« M. deTalaru^ pourra être fort utile à M. d'Oubril; il
« deviendra en quelque sorte son appui et son soutien.
* Cette combinaison me paraît à la fois convenable à
« notre dignité, utile à nos intérêts et conforme à
« l'opinion que nous devons laisser prendre de la na-
« ture de nos rapports avec la Russie.
« Il me reste, monsieur le vicomte, à vous parler
« du Wiirtemberg. Je n"ai point laissé ignorer à M. de
« Nesselrode ni à l'empereur lui-même tout le prix
« et l'intérêt que le gouvernement du roi mettait à
« voir finir le différend qui existe entre la cour de
l.. Le comte David d'Alopeus, ministre plénipotentiaire de
Russie à la cour de Berlin. Voyez sur lui, au tome IV de? Mé-
moires, la note de la page 187.
'i. Ambassadeur d'Angleterre à Madrid.
3. Louis-Justin-Marie, marquis de Talaru, ambassadeur de
France à Madrid. — Voir sur lui, au tome II des Mémoires, la
note 2 de la page 300.
MÉMOIRES d'outre-tombe 513
« Pétersbourg et celle de Stuttgard, et dans lequel
« toutes les puissances de l'Europe ont pris parti
« contre le roi de Wurtemberg*. J'ai eu occasion de
« vous mander déjà, M. le vicomte, que mes premiers
« efforts pour faire finir cet état de choses avaient
« été sans succès; j'ai acquis la certitude depuis qu'en
« voulant nous mêler plus directement de cette affaire,
« nous achèverions de la gâter et peut-être de la ren
« dre inarrangeable. Le roi de "Wurtemberg a beau-
« coup de torts à se reprocher vis-à-vis de l'empereur,
« sa conduite, son langage, ses correspondances, celles
« de ses ministres, ont été constamment inconsidé-
« rées et offensantes pour celui qu'il avait tant d'in^
« térêt de ménager. Les représentations les plus
« douces ont été sans effet; le roi avait adopté un
« rôle, il voulait le soutenir; il avait près de lui de
« fort mauvaises têtes, des serviteurs perfides; il n'a
« fait que des imprudences, et a fini par froisser d'une
« manière si forte l'amour-propre et les sentiments
« de l'empereur qu'il en est résulté cette espèce de
« rupture. Ici, les personnes chargées des intérêts du
« roi de Wiirtemberg se sont conduites avec mala-
« dresse ; elles ont voulu mettre de la roideur et de la
« dignité quand il aurait fallu agir avec franchise et
1. Guillaume 1"^, né le 27 septembre 1781, roi de Wurtem-
berg depuis le 30 octobre 1816, Marié en 1808 avec la princesse
Caroline-Auguste de Bavière et divorcé d'avec elle en 1814, il
avait épousé, le 24 janvier 1816, la sœur de l'empereur Alexan-
dre, Catherina-Paulowna, veuve, en premières noces, le 27 dé-
cembre 1812, du prince Pierre-Fré léric-Georges de Holstein-
Oldenbourg. La princesse Catherina-Paulowna étant morte en
1819, Guillaume I»"" épousa en troisièmes noces, en i820, sa cou-
sine Pauline, fille du prince Louis de Wurtemberg, de laquelle
il eut Charles I»', depuis roi de Wurtemberg.
VI. 33
514 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« bonne foi. L'empereur s'est aperçu qu'on voulait le
« braver, et ce qu'il eût été facile d'arranger dans le
« commencement avec de la prudence, est devenu
« maintenant une assez grande affaire ; elle est en-
« tièrement personnelle entre les deux souverains,
« ce qui rend toute espèce d'intervention ou de mé-
« diation étrangère impossible: celle de M. G. de Ca-
« raman* ne peut donc être proposée.
« Il est nécessaire, il est indispensable que le roi
« de Wurtemberg fasse une démarche, mais qu'il la
« fasse avec franchise et cordialité ; c'est moins le
« souverain que le parent qui se trouve offensé, la
« réparation n'en est que plus facile. C'est malheureu-
s sèment ce que ni le roi ni ses ayants cause à Péters-
« bourg n'ont voulu jusqu'à présent ni comprendre
« ni conseiller. M. de Beroldingen* a fait, avec les
« meilleures intentions du monde, beaucoup de fautes,
« mais elles ne sont pas irréparables, et j'espère que
« nous sommes au moment de terminer cette désa-
« gréable afiFaire. Me prévalant de l'intérêt que nous
« avons témoigné au Wurtemberg dans cette cir-
« constance, j'ai eu avec le comte de Beroldingen
« une explication très franche dans laquelle je ne lui
« ai point laissé ignorer que le seul moyen de réta-
i. Le coint« Georges de Caraman, envoyé extraordinaire cÉ
ministre plénipotentiaire de France à Stuttgard.
2. Beroldingen (Joseph-Ignace, comte de), né dans le Wur-
temberg en 1780. Après avoir servi dans les rangs français jus-
qu'en 1813, avec le grade de général, il fut nommé, en 1814,
imbassadeur à Londres. En 1823, il fut appelé par le roi Guil-
laume pr au poste de ministre des Affaires étrangères, qu'il dé-
fait conserver pendant vingt-cinq ans. Il ne quitta le poavoir
qu'en 184S.
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 815
'91 blir les relations amicales entre les deux cours était
■* entre les mains du roi, et que tant que la démar-
« che que l'empereur attendait ne serait pas franche-
« ment faite, il était inutile d'espérer un raccommo-
« dément. Le comte de Beroldingen a paru apprendre
« quelque chose de nouveau ; nous nous sommes bien
« expliqués, et j'ai eu sa promesse que la première
« chose dont il s'occuperait en arrivant à Stuttgard
-« serait d'obtenir du roi la lettre qui seule peut tout
« arranger. Depuis son départ, j'ai eu avec M. Fleisch-
« mann, resté chargé d'affaires, de fréquents entre-
« tiens : c'est un homme d'un excellent esprit, beau-
« coup plus calme et plus entendu que M. de Berol-
« dingen; il s'est laissé diriger par nos conseils et
« c'est après m'être consulté avec le comte de Nessel-
« rode quejel'ai conseillé non seulement d'écrire avec
« toute espèce de franchise au roi, mais même de lui
« envoyer le modèle d'une lettre qui n'aurait rien que
« de très convenable pour la dignité du souverain, et
-K qui mettra fin à toute cette mésintelligence.
« Le prince de Hohenlohe, envoyé ici par le roi de
« Wurtemberg pour complimenter sur le mariage du
« grand-duc Michel^ était un choix heureux. Allié de
« la famille, personnellement connu et fort estimé de
« l'empereur et de l'impératrice, le prince de Hohen-
« lohe était sans contredit l'homme le plus propre à
« bien remplir une négociation du genre de celle qui
« paraissait lui être confiée. Malheureusement il n'était
1. Michaêl-Paulowitch, né le 8 février 1798, frère de l'empe-
reur Alexandre. Il avait épousé le 19 février 1824, la princesse
Frédéricque Charlotte-Marie de Wurtemberg. Voir au tome V,
ia note 1 de la page 193.
516 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
« porteur que d'une simple lettre d'étiquette, et cette
« démarche faussement calculée est devenue un grief
« de plus. Aussi le prince de Hohenlohe, malgré l'es-
« time particulière que l'on a pour lui, a-t-il eu beau-
« coup de désagréments pendant son séjour; on lui
« en préparait de plusgrands encore: je suis parvenu
« à les lui éviter et à lui faire obtenir une audience
« de congé. L'empereur l'a traité avec tant de bonté,
€ lui a parlé avec tant d'effusion et tant de sentiment
« de la conduite du roi que le prince est sorti pénétré
« de reconnaissance. Il part demain pour Stuttgard,
€ décidé à unir ses efforts à ceux que vient de faire
« M. Fleischmann pour obtenir du roi la démarche
« très simple qui doit satisfaire l'empereur. Toutper-
« met donc d'espérer que l'arrivée de M. de Berol-
« dingen et son entrée au ministère seront signalées
« parla fin de cette affaire dans laquelle vous voyez,
« monsieur le vicomte, que j'ai rempli, autant que la
« prudence me le permettait, le rôle de médiateur,
« Il est probable que si le roi se prête à ce que l'on
« a le droit d'attendre de lui, le même prince de Ho-
« henlohe viendra ici remplir les fonctions de ministre
« plénipotentiaire; 1 empereur lui en a exprimé le
« désir ; il sera dans ce cas parfaitement accueilli.
« Quant à nous, monsieur le vicomte, je ne vous
« cache pas que l'empereur attache beaucoup de prix
I à ce que le retour de M. de Caraman à Stuttgard
m soit différé jusqu'à ce que cette affaire soit termi-
« née. J'ai pris avec le comte de Nesselrode l'engage-
^ ment de vous faire connaître le désir de Sa Majesté,
mais je ne lui ai point laissé ignorer qu'étant en-
« tièrement étrangers à cette querelle, nous ne pou-
MÉMOIRES d'outre-tombe 517
« vions pas y prendre le même intérêt, ni adopter
« exactement les mêmes mesures que ceux qu'elle
« regarde personnellement; que, malgré tout notre
« I mpressement à nous prêter toujours à ce qui peut
" être agréable à l'empereur, le retour de notre mi-
« nistre à Stuttgard devait nécessairement rester su-
« bordonné à ce que pouvaient exiger de nous nos
« intérêts directs. Voilà où en est l'affaire. Si vous
« pouvez prolonger de deux mois le congé de M. de
« Garaman, ce sera pour le mieux; dans le cas con-
« traire, je prends sur moi de faire trouver bonnes
« les raisons qui vous auront mis dans l'obligation
« de le renvoyer plus tôt à son poste.
« Je commence à croire que je suivrai votre conseil
« et que je ne profiterai point de la frégate : j'irai
« alors faire une cure à Carlsbad. Je serai à Paris
« dans les premiers jours d'août, et de retour à mon
* poste dans le mois de septembre. Mon projet, si
« rien ne s'y oppose, est de partir au plus tard d'au-
« jourd'hui en un mois.
« Adieu, monsieur le vicomte : je suis heureux
« de l'idée que je pourrai passer quelques instants
« avec vous ; j'aurai, malgré la longueur de mes lettres,
« bien des choses encore à vous dire, et j'ai la préten-
« lion de croire que mon voyage à Paris peut avoir
« de très heureux résultats pour le service du roi et
« de nos intérêts. Dans tous les cas, je serai heureux
« de vous renouveler de vive voix l'assurance d'un
« attachement depuis longtemps fondé sur la plus
« profonde estime, et que la confiance et la recon-
« naissance ont achevé de rendre indestructible.
« La Ferronnays. »
518 MEMOIRES d'outre-tombe
« P. S. L'ambassadeur d'Angleterre sort à Tins-
« tant de chez moi; il vient de recevoir son courrier.
« Il est chargé de répéter au comte de Nesselrode à
M peu près tout ce que M. de Leiden a déjà mandé de
« Topinion de M. Canning sur le mémoire russe. Sir
» Charles Bagot est autorisé à prendre part aux con-
« férences, si toutefois il n'est pas jugé prudent d'en
« retarder l'ouverture jusqu'à l'époque du retour de
« l'ambassadeur de Russie à Conslantinople. On an-
« nonce à sir Charles l'envoi très prochain d'instruc-
« tions pour discuter les dilTérentes parties du mé-
i< moire ; mais dans aucun cas il n'est autorisé à rien
« conclure, et doit tout prendre ad référendum. L'opi-
« nion de M. Canning est que la connaissance de ces
« conférences devant nécessairement produire une
« grande sensation et beaucoup d'irritation à Cons-
« tantinople, il était à désirer qu'elles fussent ajour-
« nées; il ajoute, dans la dépêche que l'ambassadeur
« doit communiquer au comte de Nesselrode, que
« celte opinion est entièrement partagée par le cabi-
« net français et cite à cette occasion une conversa-
« tion que vous devez avoir eue avec sir Charles
« Stuart* le 15 avril, c'est-à-dire deux jours avant l'ex-
« pédition de Maconet. Comme vous ne me parlez pas
« de cette conversation et que vous me renouvelez au
« contraire l'ordre d'assister aux conférences, si elles
« ont lieu, et d'accéder à tout ce qui sera proposé sur
« les bases indiquées dans le mémoire, je dois croire
tt qu'il y a dans la dépêche de M. Canning ou de sir
« Charles Stuart une erreur (volontaire peut-être).
1. Ambassadeur d'Angleterre à Paris. — Sur sir Charles
Stuart, voir au tome V des Mémoires la note 2 de la page 354.
MÉMOIRES D'OUTRE-TÛMBK 51 1>
« J'ai répondu à l'ambassadeur que je ne verrais au-
« cun inconvénient à ce que les conférences fussent
« ajournées; mais que je n'étais point en mesure de
« faire à cet égard aucune réflexion au gouvernement
« russe, et que les instructions de Votre Excellence se
« bornaient à m'autoriser à prendre part aux confé-
« rences lorsqu'elles s'ouvriront. M. Canning se plaint
« aussi de n'avoir point encore reçu (25 avril) les
« observations annoncées depuis longtemps par le
*i cabinet autrichien. Je suis plus que jamais con-
« firme dans l'opinion que ces conférences n'auront
« dans ce moment aucune espèce de résultat; je se-
« rai plus à même dans quelques jours de vous don-
« ner à cet égard des éclaircissements plus précis.
« Vous m'avez mandé que le roi donnait son con-
« sentement au mariage de mademoiselle de Modène.
« Je ne vous cacne nas aue le père est au désespoir
« de ne pas avoir reçu dans cette circonstance une
« preuve plus positive et plus directe de l'intérêt du
« roi qui fut le protecteur de sa jeunesse. Son imagi-
« nation est singulièrement frappée de l'idée d'avoir
« encouru la disgrâce de Sa Majesté. Le comte de Mo-
« dène'est un homme animé des meilleurs sentiments
« et des meilleurs principes; il jouit ici d'une con-
sidération qui dédommage de voir un Français de
•
1. Le comte, de Modène était de famille française. Son père,
après avoir été ministre plénipotentiaire de France en Suède,
était devenu, en 1771, gentilhomme d'honneur du comte de Pro-
vence, puis gouverneur du palais du Luxembourg. Il avait émi-
gré avec le prince et était resté près de lui jusqu'à sa mort en
1799. Le comte de Modène, dont parle ici M. de La Ferron-
nays, avait donc passé sa jeunesse à la cour du comte de PrOf
Tence, le futur Louis XVIII.
520 MÉMOIRES d'outre-tombe
« son rang employé dans une cour étrangère. Ce se-
« rait de votre part, monsieur le vicomte, un acte de
« véritable bienfaisance d'obtenir que le roi eût la
« bonté d'écrire un mot à M. de Modène, ou que vous
« eussiez la complaisance de lui écrire vous-même de
« )a part de Sa Majesté. »
GÉNÉALOGIE DE MA FAMILLE.
En écrivant les différentes parties de ces Mémoires,
je n'ai point dit le travail intérieur qu'ils m'ont coûté.
Il était naturel qu'en m'occupant des hommes et des
lieux, je voulusse connaître ce qu'étaient ces lieux et
ces hommes. La passion de l'histoire m'a dominé
toute ma vie. J'ai souvent entretenu des correspon-
dances sur des faits qui n'intéressent personne: je me
plais, par exemple, à savoir comment s'appelle un
champ que j'ai vu sur le bord d'un chemin, qui pos-
sédait jadis ce champ, comment il est parvenu au
propriétaire actuel ; je m'attache de môme à décou-
vrir ce que sont devenus des cadets disparus vers
telle ou telle époque. C'est ainsi qu'ayant à parler de
ma famille, je me suis livré à mes investigations favo-
rites, sans autre intérêt que mon plaisir d'annaliste
indifférent d'ailleurs à tous les autres intérêts qu'on
peut attacher à un nom: j'ai pensé mourir d'aise
quand j'ai découvert que j'avais des alliances avec un
prêtre de paroisse nommé Courte-Blanchardière de la
Boucatelière-Foiret, qui demeurait dans un clocher.
J'avais donc réuni sur ma famille ce que j'en avais
pu apprendre; mais mon texte bourré de ma science
devenait long: l'ennui que j'aime à trouver au fond
de l'histoire n'est pas du goût de chacun; c'est pour-
522 MÉMOIRES d'outre-tombe
tant de la succession des terrains arides et féconds
que se compose un pays.
Arrêté par mille difficultés, je résolus à ne men-
tionner dans mes Mémoires que ce qu'il fallait pour
faire connaître les idées de mon père et l'influence
qu'elles eurent sur ma première éducation. Une chose
me décidait encore à la suppression de ces errements
de famille: je possédais le mémorial des titres e»-
voyés à Malte en 1789 pour mon agrégation à l'ordre;
mais je n'avais pas le travail des Chérinsur ces titres;
bien que ma présentation à Louis XVI fit preuve de
ce travail, encore me manquait-il, et par conséquent
la base de l'édifice. Les deux Ghérin, Bernard » et son
fils Louis-Nicolas, étaient morts; le dernier ayant
embrassé la révolution, était devenu chef d'état-major
de l'armée du Danube. On connaît la sévérité du père
et du fils : le premier se plaignait des généalogistes
chambrelants (ouvriers qui travaillent en chambre),
gens sans études, qui, pour de l'argent, bercent les par-
ticuliers d'idées chimériques de noblesse et de gran
deurs.
Les archives des Ghérin avaient été dispersées quand
le passé ne compta plus; mais peu à peu les cartons
cachés ou dérobés furent rapportés à notre vaste dé-
pôt littéraire: ils y continuent aujourd'hui une série
précieuse de manuscrits.
Le carton dans lequel il est question ae ma famille
est du nombre de ceux qui n'ont pas été perdus.
M. Charles Lenormant, conservateur à la Bibliothèque
du roi, sachant que je faisais des recherches, et pen-
1. Sur Bernard Ghérin^ voir au tome I des Mémoireêy la nou»
2 de la page 5.
MEMOIRES d'outre-tombe 525
sant qu'une communication pouvait m'être utile, a
bien voulu me faire part du dossier Chateaubriand.
La pièce généalogique dont il m'a été permis de prendre
copie est évidemment une minute composée d'abord
par le premier Chérin, lorsqu'il fut chargé en 1782
d'examiner les titres de ma sœur Lucile pour son ad-
mission au chapitre de l'Argentière; puis cette minute
a été continuée par le second Chérin pour mon frère*
et enfin pour la rédaction du Mémorial des acte
authentiques, quand je fus admis dans l'ordre de
Malte.
Muni de ces documents, je ne puis plus reculer, car
ils ne m'appartiennent pas ; c'est la propriété de mes
neveux, aînés de ma famille ; je n'ai pas le droit, pour
abonder dans mon opinion particulière, de les priver
de ce qu'ils considèrent comme des épaves, produit
de leur naufrage.
En plaçant ces arides reliques dans des casiers, je
satisfais à ma piété envers mon père, soit que ses
convictions aient été risibles ou raisonnables, chimé-
riques ou fondées. J'ai fait les deux parts : les préjugés
dans la note, mon indépendance dans le texte.
Une fois mon parti pris, j'ai cru qu'il était juste de
joindre au travail des généalogistes des ordres du roi
les autres documents que je possédais : ces documents
ont repris leur valeur, mes propres recherches vien-
nent de nécessité grossir ma collection.
Le nom que je porte ayant traversé beaucoup de
siècles, beaucoup d'aventures se trouvent attachées à
ce nom: je les mentionne toutes, afin de dissimuler
autant qu'il m'a été possible l'ennui du sujet. Je com-
bats aussi les historiens quand le point en litige en
524 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
vaut la peine ; je montre comment ils se sont trompés,
ou par imagination, ou par toute autre cause.
J'ai reporté les notes A et B tout à la fin et hors de
mes Mémoires. Mais si ce m'était un devoir de pro-
duire la généalogie de ma famille, personne n'est
obligé de la lire : ce hors-d'œuvre peut être passé sans
le moindre inconvénient.
Chateaubriand ayant déjà donné, au tome I des Mémoires,
de la page 4 à la page 17, un résumé très complet de la Généa-
logie de sa famille, on a cru inutile de reproduire ici les nom-
breuses pièces et documents qu'il avait réunis à ce sujet, et qui,
dans les éditions précédentes, où il sera du reste facile an lec-
teur d« le» retrouver, n'occupent pas moins de 122 page».
APPENDICE
I
CHATEAUBRIAND ET L'hIRONDELLS^
L'hirondelle était l'oiseau préféré de Chateaubriand. Il
»e plaisait à regarder ses jeux, à la suivre dans son vol,
et il trouvait toujours, pour parler d'elle, des paroles
charmantes. M. de Marcellus nous en a conservé quel-
ques-unes, qui doivent ici trouver place :
En 1822, écrit-il [Chateaubriand et son temps, page 460), par
nn des jours les moins nébuleux do l'été de Londres, M. de
Chateaubriand me proposa de l'accompagner dans sa promenade
favorite aux ombrages les moins fréquentés de Kensington-
Garden; il s'arrêta longtemps aux bords de Serpentine-River,
occupé à regarder les jeux des hirondelles sur la surface unie
du petit lac; puis, se trouvant dans une veine d'expansion tou-
jours fort rare chez lui : « Connaissez- tous, me dit-il, la physio-
logie de l'hirondelle, s'il faut parler comme notre siècle, tracée
par la main de Buffon? »
Or il advint que, dès mon enfance, passée à la campagne au
milieu des hirondelles, j'avais enregistré dans ma mémoire ce
brillant paragraphe, et j'en répétai les principaux traits...
M. de Chateaubriand écouta ma récitation comme l'écho d'un
souvenir de son jeune âge; puis, après un moment de silence :
1. Ci-dessuc, page 180
526 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
« Tont cela, c'est du style affecté, croyez-moi; le travail d»
l'esprit s'y montre au moins autant que l'observation de la na-
ture. Que sont ces « agilités souples, suivant la trace oblique et
« tortueuse des insectes voltigeants, cette fleiibilité preste?... »
Ce redoublement d'épithètes et de verbes pittoresques qui se re-
brouillent, pour dire comme Buffon? J'aime mieux (et en cela,
comme en bien d'autres choses, je prenis pour mon patron
Alceste le misanthrope), oui, j'aime mieui la chanson grecque
toute naïve : « Voici venir l'hirondelle qui ramène les beaux
« jours; blanche sous le ventre, noire sur le dos. Ouvrez, ne
a dédaignez pas l'hirondelle. »
t Au reste, continua-t-il, ce matin, vers l'aube, rêvant éveillé
dans mon lit, selon ma coutume, je me suis imaginé entendre
nne hirondelle gazouiller sur le volet de ma fenêtre; c'était
peut-être un de ces moineaux noircis de fumée qui nichent dans
les cheminées de Londres, et qui, au centre de la civilisation
anglaise, perdent leur couleur, comme tant d'autres animaux y
laissent leur naturel et presque leur instinct. Quoiqu'il en soit
de mes illusions, je me suis mis, de rêve en rêve, à converser
avec l'hirondelle travestie en moineau, et je lui ai adressé des
paroles que je suis allé écrire dès que le jour plus grand m'a
éclairé. Les voici. Relisons-les à l'ombre, au milieu des bois;
c'est le lieu véritable de la scène. »
Et l'ambassadeur me tendit un papier sillonné tout de tra-
Ters par les grosses lignes de son écriture si familière à mes
yeux, si lisible même dans son incorrection, préférée par
Louis XVIII à toute autre, et que je déchitfrais journellement
•ur les brouillons raturés de ses dépêches. Voici ce que je
lus :
■ Hélas! ma chère hirondelle, je suis un pauvre oiseau mué,
«t mes plumes ne reviendront plus. Je ne puis donc m'envoler
avec toi : trop lourd de chagrins et d'années, me porter te se-
rait impossible. Et puis, où irions-nous? Le printemps et les
beaux climats ne sont plus de ma saison. A toi l'air et les
amours; à moi la terre et l'isolement. Tu pars : que la rosée
rafraîchisse tes ailes! qu'une vergue hospitalière se présente à
ton vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d'ionie ! qu'un
octobre serein te sauve du naufrage. Salue pour moi les oliviers
d'Athènes et les palmiers de Rosette. Si je ne suis plus quand
les fleurs te ramèneront, je t'invite à mon banquet funèbre.
Viens au soleil couchant happer des moucherons sur l'herbe
ie ma tombe. Comme toi j'ai aimé la liberté et j'ai vécu de
peu. »
Je battis des mains à cette inspiration antique, aussi élégante
MÉMOIRES d'outre-tombe 527
«t primitive qu'une idylle de Théocrite, aussi gracieuse et plus
mélancolique qu'une ode d'Anacréon, harmonieuse autant que
les vers de Racine et de La Fontaine; et, comme à la fin de
mon enthousiasme je m'étais mis à sourire : « Qu'est-ce donc? »
me dit le poète alarmé, « quelque négligence? — Oh! non, »
répliquai-je; mais c'est ce « je vis de peu » qui m'embarrasse
et sur lequel pourtant la phrase tombe avec tant de naïveté e'
d'effet. — Eh bien? » reprit M. de Chateaubriand avec vivacité
— « Avez-vous donc oublié si vite que le duc d'York, héritiei
présomptif de la couronne, dîne chez vous ce soir, et que nous
avons hier dressé ensemble, sous la dictée de notre célèbre
Montmirel, l'édifice du plus splendide festin qui ait jamais em-
baumé les cuisines et honoré les annales de la diplomatie ? —
Ah I c'est vrai, » me répondit-il ; « je n'y songeais pas ce
matin. »
Cette charmante invocation à l'hirondelle, dit en terminant
M. de Marcellus, ne devait pas s'envoler avec le songe qui
l'avait fait naître, et je l'ai retrouvée dans les Mémoires d'Outre-
Tombe, autrement encadrée sans doute, mais toujours amenée
par les réminiscences de la chanson grecque, qui réveillait chef
M. de Chateaubriand de si doux souvenirs.
II
LE MARIAGE MORGANATIQUE DE LA DUCHESSE DE BERRT*
Le comte de la Ferronnays, au cours de ses entretiens
avec le roi Charles X au château de Hradschiu, avait été
amené à lui dire :
Si Madame ne s'est pas rendue encore à la volonté de Sa
Majesté, si elle s'est jusqu'ici refusée à fournir la preuve qu'on
lui demande, c'est que ses conseils de Paris, M. Hennequin
entre autres, l'ont effrayée sur les conséquences que pourrait
avoir pour elle la publicité que l'on voudrait peut-être donner à
son mariage. On lui a dit que Votre Majesté ne serait satisfaite
que lorsqu'elle aurait entre ses mains l'acte original. Or, Ma-
dame, je le crains, ne se dessaisira jamais de cette pièce. Mais
s'il existait un autre moyen d'acquérir la certitude que veul
1. Ci-dessus, p. SOU
528 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
avoir Votre Majesté, si un homme, honoré de toute la confiacca
du roi, comme M, de Montbel, par exemple, pouvait, sur sa pa-
role d'honneur, garantir à Votre Majesté l'existence et la par-
faite régularité de l'acte de mariage, le roi se déclarerait-il sa-
tisfait?
Depuis l'émigration, Charles X avait l'habitude de tu-
toyer M. de La Ferronnays. II répondit vivement : « Oui,
« certainement, je ne demande qu'à être convaincu. »
Il fut alors convenu que M. de la Ferronnays et M. de
Montbel se rendraient à Florence auprès de la duchesse
de Berry. Le comte de la Ferronnays continue ainsi son
récit en ces termes •
Je trouvai, en revenant à Prague, la voiture de M. de Montbel
attelée devant ma porte. Il attendait mon retour pour se mettre
en route pour Florence, où nous devions rejoindre la duchesse.
Il comptait passer par Vienne, où il avait à se munir de cer-
tains papiers qu'il jugeait utiles. Moi, je comptais me rendre
directement en Toscane. Cependant, quelque diligence que j'aie
pu faire, je n'y arrivai que vingt-quatre heures après lui.
Je me présentai immédiatement à son hôtel, il était six heure»
du matin. Bientôt, Montbel me rejoignit dans un petit salon
attenant à sa chambre à coucher.
« Nous avons fait un voyage inutile, me dit-il aussitôt; je re-
grette bien de l'avoir entrepris. J'ai vu la duchesse de Berry
hier, une heure après mon arrivée. Je l'ai trouvée plus montée
plus irritée que jamais contre le roi. Elle est fermement décidée
à ne céder en rien et à risquer toutes les conséquences d'un
éclat en arrivant à Prague, en dépit des mesures prises pour
lui en fermer la route. Tous mes raisonnements, toutes mes
supplications ont été inutiles. Elle a fini par s'emporter contre
ce qu'elle appelait la partialité de ma conduite. Je ne puis plus
rien. Quant à vous, elle vous attend avec impatience. Elle se
persuade que la lettre que vous lui apportez de l'empereur lui
donnera la liberté de continuer son voyage. Cette lettre, si diffé-
rente de ce qu'elle espère, va redoubler son irritation. Vous
allez avoir une scène pénible, et il me paraît impossible que vous
parveniez à lui faire entendre raison. »
Comme la duchesse de Berry ne devait recevoir M. de La
Ferronnays qu'à onze heures, celui-ci se rendit, en quittant
M. de Montbel, chez le comte de Saint-Priest. M. de Saint-Priest
MÉMOIRES d'outre-tombe 529
était 1« conseil le plus autorisé de la princesse. L'accueil fut
pairfait, mais enveloppé cependant de toutes les réserves imagi-
nables. « Au fond, la question demeure la même, disait M. de
Saint-Priest. Si affectueuse que soit la lettre du roi apporté»
par M. de Montbel, elle ne change rien aux exigences premières,
ni aux raisons, par conséquent, qu'a la duchesse de les re-
pousser. Le fait seul, concluait M. de Saint-Priest, de la déli-
vrance de son acte de mariage que l'on iemande à Madame,
suffirait à la déposséder de ses droits de mère, de princesse
du sang et de régente. Elle se refuse et se refusera toujours k
le livrer. »
C'était aborder brusquement une question que M. de La Fer-
ronnays n'entendait traiter qu'avec la ducliesse elle-même. li
quitta donc M. de Saint-Priest, non cependant sans en avoir
obtenu la promesse d'une neutralité complète.
A l'heure dite, continue-t-il dans son récit, je me présentai aa
Poggio Impériale qu'habitait Madame. Lorsqu'on m'annonça,
elle se trouvait seule dans un petit salon avec le comte Lucchesi,
qui se retira aussitôt.
La première phrase de Son Altesse Royale fut un remereie-
inent. La seconde fut pour me demander la lettre de l'empe-
reur. Elle la lut plusieurs fois avec une émotion toujours crois-
sante :
« Je vois, dit-elle enfin avec colère, que la partie contre moi
est fortement liée. Cette lettre de l'empereur est évidemment
dictée par le roi. On veut me pousser à bout. On veut pouvoir
dire à la France et à mes enfants qu'il n'y a plus de duchesse
de Berry, qu'il n'y a plus qu'une étrangère à laquelle n'est dû
ni protection ni pitié I On dresse un pilori et l'on veut que je
m'y attache moi-même...
« On me connaît bien mal si l'on me croit capable d'une pa-
reille lâcheté. Ceux qui me tiennent un si haut langage appré-
cient faussement leur position et la mienne. Ils ignorent tout ce
que l'opinion publique peut me donner de force contre eux.
Ils l'apprendront, car, puisqu'on veut la guerre, je l'accepte. Jd
ferai tout imprimer, tout publier. Je prouverai que c'est à moi à
imposer des conditions et non pas à moi à en accepter. Je
forcerai le roi à respecter mes droits et à me rendre enfin mea
enfants. »
La parole de Madame la duchesse de Berry était haute et
brève, son geste saccadé; et sans son extrême agitation, j'aurais
pu croire qu'elle répétait un rôle étudié. Je m'attendais k cette
▼ivacité; j'étais aussi préparé au langage que j'allais avoir k
tenir, mais je ne me hâtai pas de répondre.
530 MÉMOIRES d'outre-tombe
Étonnée de mon silence :
— Mais enfin, dit-elle, ne trouvez-vous pas que j'ai raison?
— J'oserai tout vous dire, Madame, parce que les raisons que
j'ai d'être absolument sincère justifieront la sévérité de ma pa-
role. Tout ce que Votre Altesse vient de me dire me fait craindre
qu'elle ne soit mal informée, mal conseillée ou mal inspirée. Je
viens d'écouter Madame avec une grande attention, et je suis
obligé de lui dire qu'elle se trompe sur les intentions du roi,
mais qu'elle se trompe, malheureusement aussi, sur sa position
personnelle.
Le roi ne croit pas. Madame, au mariage de Votre Altesse.
Il n'y croit pas parce que vous vous refusez à lui en donner la
preuve, et parce que vos amis continuent à protester contre la
réalité de ce mariage. Il importe pourtant que la vérité à cet
égard soit connue. On en a trop dit ou pas assez dit. La pré-
sence de M. le comte Lucchesi auprès de Votre Altesse n'est plus
explicable. Tant qu'il en sera ainsi, je ne crains pas de le dire,
le roi, ayant avec lui ses petits-enfants, ne peut vous admettre
dans l'intérieur de sa famille. Le droit, la justice et la raison,
sont du côté de Sa Majesté.
Ici, la duchesse de Berry, dont l'agitation était extrême, ne
put se contenir et s'écria :
— Mais, monsieur, je vous donne ma parole d'honneur que
je suis mariée. L'acte de mon mariage, parfaitement en règle,
existe. Il est déposé entre des mains sûres, et, certes, je ne l'en
retirerai pas pour le remettre entre celles de Charles X et de
M. de Metternich.
— Je prie Votre Altesse de remarquer que c'est la première
fois qu'elle daigne me parler avec cette confiance. Une telle
déclaration, faite à Naples et avec cet accent de Térité, m'eût
suffi, j'ose le croire, pour remplir d'une façon entièrement satis-
faisante la mission qu'il avait plu à Votre Altesse Royale de me
confier. Mais que pouvais-je opposer aux dout-^s du roi?Qu'avais-
je à lui dire pour rassurer sa conscience? Rien, Madame, car
vous ne m'aviez rien dit. Ma conviction personnelle ne pouvait
être d'aucun poids. Vos amis, d'ailleurs, me la reprochaient.
Avouer que l'on croyait au mariage de Votre Altesse leur
semblait presque une trahison. Je ne pouvais donc rien dire,
et j'ai été forcé de laisser le roi dans la plénitude de ses
4outes.
Ne croyez pas, Madame, qu'il soit dans l'intérêt de Charles X
de flétrir la veuve de son fils et la mère de son petit-fils. Non,
il ne se montre jalotix que de votre honneur de veuve et de
mère, croyez-le. Le roi a pu désaporouver un mariage fait k
MÉMOIRES d'outre-tombe o31
son însn, il a pu s'en irriter même; mais, aujourd'hui, il ne
demande qu'à mettre sa conscience en repos et votre honneur
à l'abri.
Votre Altesse Royale parle de la force que lui prête l'opi-
nion. Elle semble menacer de sa colère le roi et les puissances.
Hélas I tous ces éclats ne seraient que de nouveaux et grands
malheurs. Il est bien douloureux pour moi d'en être réduit à
ne faire entendre qu'un langage cruel. Mais il faut que Madame
sache enfin toute la vérité, pour se résoudre à un sacrifice né-
cessaire.
Non; Madame n est plus en mesure de dicter des lois ni d'im-
poser des conditions : elle juge toujours sa position du haut de
ce piédestal où l'opinion l'avait, placée pendant quelque temps.
Sans doute, si Votre Altesse Royale y était demeurée; si, après
l'admiration qu'avaient inspirée son courage, sa constance, son
dévouement sublimes, nous n'avions eu à gémir que sur ses
revers et sa captivité, non seulement Madame n'aurait rien
perdu de son prestige, mais elle serait sortie de Blaye encore
grandie. Elle n'aurait pas à dicter de conditions, car elle ne
trouverait devant elle que des volontés soumises. Mais, mal-
heureusement pour Madame et pour la France, la déclaration du
mois de février» a complètement et cruellement changé tout cela.
Croyez-en, Madame, la voix d'un ami qui ne pourra jamais
TOUS donner une plus grande preuve de son dévouement qu'il
ne le fait en ce moment, ou plutôt n'écoutez que votre raison.
Elle vous fera comprendre pourquoi et combien votre position,
est changée. Vous reconnaîtrez combien est coupable l'irré-
flexion de ceux qui vous conseillent la résistance et même la
menace. Tout le monde vous plaint. Madame, mais personne ne
vous craint plus. La lutte qu'on vous engage à soutenir est dé-
sormais trop inégale. Sa prolongation ne peut désormais n'être
funeste qu'à vous seule. »
Je voyais, pendant que je parlais, la malheureuse princesse
rougir, pâlir; des larmes coulaient le long de ses joues, mais
elle n'essayait pas de m'interrompre. Je pus remplir mon triste
devoir jusqu'au bout. Elle me regarda alors avec une indéfinis-
sable expression.
1. « Pressée par les circonstances et les mesures ordonnées par le
gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir
mon mariage secret, je crois me devoir à moi-même, ainsi qu'à mes
enfants, de déclarer m'être mariée secrètement pendant mon séjour en
Italie.
« Marie-Caholinb.
« Blaye, 92 février 1833. »
532 MÉMOIRES DOUTKE-TOMBE
— Si tout te que tous venez de me dire est vrai, on m©
trompe et je suis bien malheureuse. Que voulez vous que je
fasse? Puis-je envoyer ce titre original qui, devant les tribu-
naux, serait ma condamnation?
— Non, Madame, je suis le premier à dire à Votre Altesse
que, dans aucun cas, elle ne doit s'en dessaisir. Seule, la cons-
cience du roi veut être rassurée; il n'y a, à sa demande, aucun
autre mobile. Si le roi pouvait acquérir la certitude du mariage
de Votre Altesse, sans qu'elle se dessaisît de l'acte original, sans
même qu'elle en donnât une copie, verrait-elle quelque danger,
pour elle ou pour ses intérêts, à satisfaire Charles X?
La princesse cherchait à deviner ma pensée.
— Quel moyen pouvez-vous donc imaginer qui satisfasse le
poi, puisqu'il refuse de croire à ma parole?
— Le roi n'y croit pas, parce que vous ne la iai avez pas
donnée.
— Mais je tous répète que je suis mariée. L'acte est à Rome,
déposé entre les mains du Pape.
— Eh bien. Madame, si un homme, honoré de votre confiance
et de celle du roi, si M. de Montbel se rendait à Rome, vous
refuseriez-vous à ce que le dépositaire de votre acte de mariage
lui en donnât communication, ou, du moins, lui en certifiât
l'existence?
J'ai la certitude que la déclaration de M. de Montbel serait
immédiatement suivie de l'envoi de passeports que Votre Altesse
désire si impatiemment.
Madame la duchesse de Berry, enfin vaincue, s'approcha de
moi et me dit avec un triste sourire :
— Je ne vois aucun inconvénient â essayer le moyen que tous
me proposez, mais vous comprenez que je ne puis décider seule.
Le consentement du comte Lucchesi est aussi nécessaire que le
mien.
M. le comte Lucchesi était dans un salon voisin avec MM. de
Montbel et de Saint- Priest; je l'appelai. Madame lui répéta elle-
même la proposition que je venais de lui faire. Il n'hésita pas à
l'accepter.
Je demandai alors à faire entrer ces deux autres messieurs.
Tout le monde s'assit autour d'une petite table devant laquelle
Madame la duchesse de Berry était elle-même assise, et, par son
ordre, je rendis compte de l'explication que je venais d'avoir
avec elle. En achevant, je m'adressai au comte de Montbel :
— Et maintenant, monsieur, c'est à vous seul, qui connaisseï
la pensée du roi et qui, pour ainsi dire, le représentez ici, qu'il
appartient de juger et de déclarer si le moyen que je propose
MP.MOIHKS D OUÏRE-TOMBE 533
pourra satisfaire Sa Majesté et faire cesser l'opposition qu'elle
met à l'arrivée de Madame à Prague?
— J'en prends l'engagement formel, s'écria M. de Montbei
avec un profonde émotion. Madame, que de reconnaissance
nous vous devrons et combien je serai heureux, si je puis avoir
an peu contribué à un rapprochement que je désire de toute
mon âmel
Je proposai à M. de Montbei de rédiger lui-même, séance
tenante, la minute d'une lettre an cardinal-vicaire, qui serait
ensuite copiée et signée par Madame et par le comte Lucchesi.
Quelques instants suffirent à la rédaction de ce projet qui fut
approuvé.
Il fut convenu que la lettre serait écrite dans la journée, et
Madame nous invita à nous réunir chez elle le lendemain à midi ;
elle ajouta que M. de Montbei pourrait ensuite partir pour
Rome, et qu'elle-même quitterait Florence le surlendemain pour
aller à Bologne, où M. de Montbei la rejoindrait.
Le lendemain, en effet, nous nous retrouvions à l'heure dite
au Poggio Impériale. Son Altesse nous reçut avec un air de
contentement que, pour ma part, je ne lui avais pas encore vu.
« J'ai fait, nous dit-elle, tout ce que vous avez désiré. J'espère
que, enfin, on sera content. »
Elle nous montra en même temps sa lettre au cardinal-vicaire ;
«ette lettre était exactement conforme au modèle donné par
M. de Montbei. La signature de Madame et celle du comte
Lucchesi se trouvaient au bas, et leur authenticité était certifiée
par le grand-duc de Toscane et son ministre Fossombroni. M. de
Montbei partit le soir même pour Rome, et moi je quittait Flo-
rence le surlendemain.
A une poste de Viterbe, je rencontrai M. de Montbei, qui
avait déjà, rempli sa mission; il ne s'était arrêté à Rome qu'une
demi-journée. Il n'avait vu que le cardinal-vicaire, qui, après
avoir pris les ordres du Pape, s'était empressé, non seulement
de lui donner une déclaration écrite du mariage de Madame
la duchesse de Berry avec le comte Lucchesi, mais lui en
avait montré l'acte parfaitement en règle. M. de Montbei était
décidé à voyager sans s'arrêter, convaincu du succès définitif d«
oa mission...
534 MÉMOIRES DOUTRE-TOMBB
III
FRAGMENTS INEDITS DES MÉMOiaES d'oUTRE-TOUBB *
Au printemps de 1832, au plus fort de l'invasion du
choléra, le duc de Noailles fut présenté à M"* Récamier.
Il fut aussitôt adopté par elle et par M. de Chateaubriand.
Ce dernier prisait très haut le jugement et le sens poli-
tique, la raison et la droiture du jeune pair de France,
qui venait de débuter avec éclat à la tribune de la
Chambre haute et qui devait-être, dix-sept ans plus tard,
son successeur à l'Académie française.
Au mois de septembre 1836, Chateaubriand alla passer
quelques jours au château de Maintenon, chez M. de
Noailles, et il écrivit un chapitre qa'il destinait à ses
Mémoires. Ce chapitre cependant n'y fut pas inséré; le
manuscrit en fut donné par l'auteur à M™» Récamier.
M™« Lenormant l'a publié au tome II de ses Souvenirs et
Correspondance tirés des papiers de M^' Récamier, pages
453 et suivantes, et nous le reproduisons ici comme un
complément naturel et nécessaire des Mémoires.
Maintenon, septembre 1836.
INCIDENCES. — JARDINS,
Je reprends la plume au château de Maintenon dont je par-
cours les jardins à la lumière de l'automne; peregrinœ gentis
atnœnum hospitium.
En passant devant les côtes de la Qrèce, je me demandais
autrefois ce qu'étaient devenus les quatre arpents du jardin
d'Alcinciis, ombragés de grenadiers, de pommiers, de figuiers
et ornés de deux fontaines? Le potager du bonhomme Laërte
à Ithaque n'avait plus ses vingt-deux poiriers, lorsque je navi-
fuai devant cette tle, et l'on ne me sut dire si Zante était too-
1. Ci-dessus, page 364.
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 535
jours la patrie do la fleur d'hyacinthe. L'enclos d'Académus, à
Athènes, m'offrit quelques souches d'oliviers, comme le jardin
des douleurs à Jérusalem. Je n'ai point erré dans les jardins
de Babylone, mais Plutarque nous apprend qu'ils existaient
encore du temps d'Alexandre. Carthage m'a présenté l'aspect
d'un parc semé des vestiges des palais de Didon. A Grenade,
au travers des portiques de l'Alhambra, mes regards ne se pou-
vaient détacher des bocages ou la romance espagnole a placé
les amours des Zégris. Du haut de la tour de David à, Jérusa-
lem, le roi prophète aperçut Bethsabée se baignant dans les jar-
dins d'Urie ; moi, je n'y ai vu passer qu'une fille d'Eve: pauvre
Abigaïl, qui ne m'inspirera jamais les magnifiques psaumes da
la pénitence.
Pendant le conclave de 1828, je me promenais dans le» jar-
dins du Vatican. Un aigle, déplumé et prisonnier dans une loge,
oflrait l'emblème de Rome païenne abattue ; un lapin étique
était livré en proie à l'oiseau du Capitule, qui avait dévoré le
monde. Des moines m'ont montré à Tusculum et à Tibur les
vergers en friche de Cicéron et d'Horace. Je suis allé à la chasse
aux canards sauvages dans le Laurentinum de Pline ; les vagues
y venaient mourir au pied du mur de la salle à manger, où,
par trois fenêtres on découvrait comme trois mers, quasi tria
maria,
A Rome môme, couché parmi les anémones sauvages de Bel
Respiro, entre les pins qui formaient une voûte sur ma tête, se
déroulait au loin la chaîne de la Sabine ; Albe enchantait mes
yeux de sa montagne d'azur, dont les hautes dentelures étaient
frangées de l'or des derniers rayons du soleil : spectacle plus
admirable encore, lorsque je venais à songer que Virgile l'avait
contemplé comme moi, et que je le revoyais, du milieu des
débris de la cité des Césars, par dessus le pampre du tombeaa
des Scipions.
Beaux parcs et beaux jardins, qui dans votre clôturo
Avez toujours des fleurs et des ombrages verts,
Non sans quelque démon qui défend aux hivera
D'en effacer jamais l'agréable peinture.
CBATBAU ET PARC DE MAINTENON. — LES AQUEDOC8. — RACINB. —
Mil» DK MAINTENON. — LOUIS XIV. — CHARLES X.
Si de ces Hespérides de la poésie et de l'histoire je descend»
aux jardins de nos jours, quelle multitude en ai-je vue naître et
mourir ? Sans parler des bois de Sceaux, de Marly, de Choisy,
rasés au niveau des blés, sans parler des bosquets de Versaillei
536 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
que l'on prétend rendre à leurs fêtes ! J'ai aussi planté de» jar-
dins; ma petite rigole, passage des plaies d'hiver, était à mes
yeux les étangs du Prœdium ^msticum.
Vu du côté du parc, le château de Maintenon, entouré de
fossés remplis des eaux de l'Eure, présente à gauche une tour
carrée de pierres bleuâtres, à droite une tour ronde de briques
rouges. La tour carrée se réunit, par un corps de logis, à la
voûte surbaissée qui donne entrée de la cour extérieure dans la
cour intérieure du château. Sur celte voûte, s'élève un amas de
tourillons ; de ceux-ci part un bâtiment qui ra se rattacher
transversalement à un autre corps de logis venant de la tour
ronde. Ces trois lignes d'architeciure renferment un espace clos
de trois côtés et ouvert seulement sur le parc.
Les sept ou huit tours de différentes grosseur, hauteur et
forme, sont coiffées de bonnets de prêtre, qui se mêlent à la
fenêtre d'une église, placée en dehors, du côté du viUage
La façade du château du côté du village est du temps de la
Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au
château de Maintenon un caractère particulier. On dirait d'une
petite ville d'autrefois, ou d'une abbaye fortifiée, avec ses flè-
ches, ses clochers, groupés à l'aventure.
Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand
aqueduc, ouvrage de Louis XIV ; on le croirait un travail des
Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un
pont nouvellement établi qui lient de l'architecture du Rialto.
Ainsi l'ancienne Rome, le cinque cento de l'Italie, se trouvent
associés au xvi= siècle de la France. Les souvenirs de Bianca
Capello et de Médicis, de la duchesse d'E lampes et de Fran-
çois I"" s'élèvent à travers les souvenirs de Louis XIV et de
M™« de Maintenon, tout cela dominé et complété par la
catastrophe récente de Charles X.
Ce château a été rebâti par Jean Cottereau, argentier de
Louis XII. Marot, dans son Cimetière, prétend que Cottereau
avait été trop honnête homme pour un financier. Une des filles
de Cottereau porta la terre de Maintenon dans la maison d'An-
gennes. En 1675, cette terre fut achetée par Françoise d'Aubi-
gné, qui devint M™» de Maintenon. Maintenon est tombé en
1698, dans la famille de Noailles, par le mariage d'une nièce de
la femme de Louis XIV avec Adrien Maurice, duc de Noailles.
Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi.
Vers le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc tra-
verse le lit de l'Eure et réunit les deux collines opposées de la
vallée, de sorte qu'à Maintenon une branche de l'Eure eût coulé
dans les airs au-dessus de l'Eure. Dans Ut air$ «et le mot : car
J4ÉM01HËS D OITKE-TOMBE 537
les premières arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt-
quatre pieds de hauteur et elles devEÙent être surmontées de
deux autres rangs d'arcades.
Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de
Maiatenon ; ils défileraient tous sous un de ces portiques. Je ne
connais que l'Aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la
masse et la solidité de celui-ci; mais il est plus court et plus
bas. Si l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchaînés
latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la
hauteur et par l'ouverture à l'arc de triomphe de l'Etoile, on
aura une idée de l'aqueduc de Maintenon, mais encore faudra-
t-il se souvenir qu'on ne voit là qu'un tiers de la perpenàiculaire
et de la découpure que devait former la triple galerie, destinée
au chemin des eaux.
Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts
de rochers ; ils sont couverts d'arbres autour desquels des
corneilles de la grosseur d'une colombe voltigent: elles passent,
et repassent sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fées
noires, exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes.
A l'aspect de ce monument, on est frappé du caractère impo-
sant qu'imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais
regrettable que ce conduit gigantesque n'ait pas été achevé :
l'eau transportée à Versailles en eut alimenté les fontaines et
eût créé une autre merveille, en rendant leurs eaux jaillissantes
perpétuelles; de là on aurait pu l'amener dans les faubourgs de
Paris. Il est fâcheux, sans doute, que le camp formé pour lei
travaux à Maintenon en 1686 ait vu périr un grand nombre de
soldats ; il est fâcheux que beaucoup de millions aient été
dépensés pour une entreprise inachevée. Mais certes, il est
encore plus fâcheux que Louis XIV, pressé par la nécessité,
étonné par ces cris d'économie avec lesquels on renverse les
plus hauts desseins, ait manqué de patience, le plus grand mo-
aument de la terre appartiendrait aujourd'hui à la France.
Quoiqu'on en dise la renommée d'un peuple accroît la puis-
sance de ce peuple, et n'est pas une chose yaine. Quant aux
millions, leur valeur fut restée représentée à gros intérêts dans
un édifice aussi utile qu'admirable ; quant aux soldats, ils se-
raient tombés comme tombaient les légions romaines en bâtis-
sant leurs fameuses voies, autre espèce de champ de bataille,
non moins glorieux pour la patrie.
C'est dans cette allée de vieux tilleuls, où je me promenai»
tout à l'heure, que Racine, après le triomphe de la Phèdre d»
Pradon, soupira ses derniers cantiques :
338 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE
Pour trouver un bien facile
Qui nous vient d'être arraché.
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Notre âme en vain s'est lassée.
Sans se reposer jamais,
Fermant l'œil à la lumière
Qui nous montrait la carrière
De la bienheureuse paix!
M""» de Maintenon, parvenue au faite des grandeurs, écrirait
à son frère : « Je n'en puis plus, je voudrais être morte. » Ella
écrivait à M™« de La Maisonfort : « Ne voyez-vous pas que je
meurs de tristesse... j'ai été jeune et jolie ; j'ai goûté des plai-
sirs... et je vous proteste que tous les états laissent un vide
affreux. » M™« de Maintenon s'écriait : « Quel supplice d'avoir
à amuser un homme qui n'est plus amusable 1 » On a fait un
crime à la fille d'un simple gentilhomme, à la veuve de Scarron,
de parler ainsi de Louis XIV, qui l'avait élevée jusqu'à son lit;
moi, j'y trouve l'accent d'une nature supérieure, au-dessus de
la haute fortune à laquelle elle était parrenue. J'aurais seule
ment préféré que M™« de Maintenon n'eut pas quitté Louis XIV
mourant, surtout après avoir entendu ces tendres et graves
paroles : « Je ne regrette que vous; je ne vous ai pas rendue
^ureuse, mais tous les sentiments d'estime et d'amitié que
TOUS méritez, je les ai toujours eus pour vous; l'unique chose
qui me fâche, c'est de vous quitter*. »
Les dernières années de ce monarque furent une expiation
offerte aux premières. Dépouillé de sa prospérité et de sa fa-
mille, c'est de cette fenêtre qu'il promenait ses yeux sur ce jar-
din. Il les fixait sans doute sur ce conducteur des eaux déjà
abandonné depuis vingt ans ; grandes ruines, images des ruines
du grand roi, elles semblaient lui prédire le tarissement de sa
race et attendre son arrière petit-fils. Le temps où Le Nôtre
dessinait pour M""' de La Vallière les jardins de Versailles
n'était plus ; ils étaient aussi passés, plus d'un siècle auparavant,
les jours d'Olivier de Serres, lequel disait à Henri IV, projetant
des jardins pour Gabrielle : « On peut cultiver les cannes du
sucre, afin qu'accouplées avec l'oranger et ses compagnons, le
jardin soit parfaitement anobli et rendu du tout magnifique. »
1. « Le reproche que M. de Chateaubriand, après tant d'autres, adressa
ici à M"" de Maintenon, a cessé de peser sur la mémoire de cettt
femme illustre, depuis qu'on a publié la Relation de la dernière maladie
4« Louis XIV par le marquis de Dangeau i (Note d« M" Lenormant).
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 539
Dani l'absorption de ces rêves qui donnent quelquefois u
seconde vue, Louis XIV aurait pu découvrir son successeur
immédiat hâtant la chute des portiques de la vallée de l'Eure,
pour y prendre les matériaux des mesquins pavillons de ses
ignobles maîtresses. Après Louis XV, il aurait pu voir encore
une autre ombre s'agenouiller, incliner sa tête et la poser en
silence sur le fronton de l'aqueduc, comme sur un échafaud
élevé dans le ciel. Enfin, qui sait si, par ces pressentiments
attachés aux races royales, Louis XIV n'aurait pas une nuit,
dans ce château de Maintenon, entendu frapper à sa porte :
« Qui va là? — Charles X, votre petit-fils. »
Louis XIV ne se réveilla pas pour voir le cadavre de M"»« de
Maintenon traîné la corde au cou autour de Saint-Cyr.
MANUSCRIT. — PAS3AOB OB CHARLES X A MAINTENON.
Maintenon, septembre 1836.
Mon hôte m'a raconté la demi-nuit que Charles X, banni,
passa au château de Maintenon. La monarchie des Capets finis-
sait par une scène de château du moyen âge; les rois du passé
avaient remonté dans leurs siècles pour mourir. Les dieux,
comme au temps de César, nous promettent une grande muta-
tion et un grand changement de Vétat des choses qui sont à
présent, en un autre tout contraire (Plutarque).
Le manuscrit d'une des nièces de M. le duc de Noailles, et
Qu'il a bien voulu me communiquer, retrace les faits dont cette
jeune femme avait été le témoin. Il m'a permis d'en extraire ces
passages :
« Mon oncle, prévoyant que le roi allait venir (à Maintenon)
lui demander asile, donna des ordres pour qu'on préparât le
château. . . Nous nous levâmes pour recevoir le roi, et, en atten-
dant son arrivée, j'allai me placer à une fenêtre de la tourelle
qui précède le billard, pour observer ce qui se passait dans la
cour. La nuit était calme et pure, la lune à demi-voilée éclairait
d'une lueur pâle et triste tous les objets, et le silence n'était
encore troublé que par le pas des chevaux de deux régiments de
cavalerie qui défilaient sur le pont ; après eux défila sur le même
pont l'artillerie de la garde, mèche allumée. Le bruit sourd des
pièces de canon, l'aspect des noirs caissons, la vue des torches
au milieu des ombres de la nuit, serraient horriblement le coeur
et présentaient l'image, hélas! trop vraie, du convoi de la mo-
narchie.
« Bientôt les chevaux et les premières voitures arrivèrent;
540 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE
ensuite M. le Dauphin et M™» la Dauphine, M"» la duchesse de
Berry, M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle, enfin le roi et
toute sa suite. En descendant de voiture, le roi paraissait extrê-
mement accablé; sa tête était tombée sur sa poitrine, ses traits
étaient tirés et son visage décomposé par la douleur. Cette
marche presque sépulcrale de quatre heures, au petit pas et au
milieu des ténèbres, avait contribué aussi à appesantir ses
esprits, et dans ce moment d'ailleurs la couronne ne pesait-elle
pas assez sur son front? Il eut quelque peine à monter l'escalier.
Mon oncle le conduisit dans son appartement qui était celui de
Mme de Maintenon; il y resta quelques moments seul avec sa
famille, puis chacun des princes se retira dans le sien. Mon
oncle et ma tante entrèrent alors chez le roi. Il leur parla a «î
sa bonté ordinaire, leur dit combien il était malheureux de n"a-
Toir pu faire le bonheur de la France, que c'avait toujours été
son vœu le plus cher. » Tout mon désespoir, ajouta-t-il, est de voi»
dans quel état je la laisse; que va-t-il arriver? le duc d'Orleani
lui-même n'est pas sûr d'avoir dans quinze jours sa tête sur Sfs
épaules. Tout Paris est là sur la route marchant contre moi : les
commissaires me l'ont assuré. Je ne m'en suis pas entièrement
fié à leur rapport; j'ai appelé Maison quand ils ont été sortis et
je lui ai dit : — Je vous demande sur l'honneur de me dire, foi
de soldat, si ce qu'ils m'ont dit est vrai? — Il m'a répondu : ils
ne vous ont dit que la moitié de la vérité. «
« Après la retraite du roi, chacun rentra successivement dan?
sa chambre. Je ne voulus pas me coucher, et je me mis de nou-
veau à la fenêtre à contempler le spectacle que j'avais sous les
yeux. Un garde à pied était en faction à la petite porte du grand
escalier, un garde du corps était placé sur le balcon extérieur
qui communique de la tour carrée à l'emplacement où couchait
le roi. Aux premiers rayons de l'aurore, cette figure guerrière
se dessinait d'une manière pittoresque sur ces murs brunis par
le temps, et ses pas retentissaient sur ces pierres antiques,
comme autrefois peut-être ceux des preux bardés de fer qui les
avaient foulées
« A sept heures et demie, j'allai faire ma toilette chez ma
tante, et à neuf heures je descendis avec M»» de Rivera chez
M. le duc de Bordeaux où Mademoiselle vint peu après. M. le
duc de Bordeaux s'amusait, avec les enfants démâtante, à jeter
du pain aux poissons, et se roulait avfo eux sur des matelas
étendus dans la chambre. Rieu ne déchirait le cœur comme la
Tue de ces enfants, riant ainsi aux malheurs qui les frappaient.
A dix heures, le roi se rendit à la messe dans la chapelle du
eh&teaa. Ce fat dani cette petite chapelle que l'infortuné mo«
MÉMOIRES d'outre-tombe 541
narqne fit son sacrifice à Dieu et déposa à ses pieds cette coo-
ronne brillante qui lui était si douloureusement arrachée, avec
cette admirable, mais inutile vertu de résignation, héroïsme héré-
ditaire dans sa malheureuse famille.
« En effet, ce fut à Maintenon que Charles X cessa véritable-
ment de régner; ce fut là qu'il licencia la garde royale et les
cent Suisses, ne gardant pour son escorte que les gardes du
corps. De ce moment il ne donna plus d'ordre et se constitua en
quelque sorte prisonnier; les commissaires réglèrent sa route
■jusqu'à Cherbourg.
« Après la messe, le roi remonta un instant dans sa chambre,,
puis le sinistre cortège se remit en route à dix heures et demie.
Le départ fut déchirant : tous les malheurs et la plus noble rési-
gnation se peignaient sur le visage de M™» la Dauphine si habi-
tuée à la douleur. Elle m'adressa quelques mots, puis s'avançant
vers les gardes qui étaient rangés dans la cour, elle leur pré-
senta sa main sur laquelle ils se précipitèrent en versant dej
larmes; ses propres yeux en étaient remplis, et elle répétait ces
paroles d'une voix émue : « Ce n'est pas ma faute, mes amis, ca
n'est pas ma faute. »
« M. le Dauphin embrassa M. de Diesbach qui commandait la
compagnie des gardes, et monta à cheval. M, le duc de Bor-
deaux et Mademoiselle montèrent chacun dans une voiture sépa-
rée. Le roi partit le dernier; il parla quelque temps à mon oncle
d'une manière pleine de bonté, et le remercia de l'hospitalité
qu'il avait trouvée chez lui; puis il s'avança vers les troupes et
leur fit ses adieux avec cet accent du cœur qui lui appartient .
■ J'espère, leur dit-il, que nous nous reverrons bientôt. » Un
gendarme des chasses se jeta à ses pieds et lui baisa la main en
sanglotant, il la donna à plusieurs autres, et se tournant vers le
garde à pied qui était de faction, et qui lui présentait )»« armes :
c Allons, dit-il, je vous remercie, vous avez fait votre devoir.
« Je suis content; mais vous devez être bien fatigué! — Ahl
• sire, répondit le vieux soldat en laissant couler de grosses
• larmes sur sa moustache blanchie, la fatigue n'est rien : en-
I core si nous avions pu sauver Votre Majesté. » Un grenadier
jerça la foule et vint dans ce moment se placer devant le roi :
« Que voulez-vous? » lui dit Sa Majesté. « Sire, » répondit la
loldat en portant la main à son bonnet, « je voulais vous voir
I encore une fois. »
« Le roi profondément attendri, ae «eU dans sa voiture, et
•oc te cette scène disnarut »
8i2 MÉMOIRES d'outre-tombe
l'AIITBCB DD manuscrit. — MES BOTES.
Maintenon, septembre 1836.
Les calamités accroissent leur effet du sort de celui qui les
raconte : ce récit est l'ouvrage de M™" de Chalais-Périgord, née
Beauvillier-Saint-Aignan.LeducdeBeauvillierfut,sous Louis XIV,
gouverneur du prince, tige de la race aujourd'hui proscrite. La
dernière fille de l'aini de Fénelon s'est rencontrée sur le chemin
du duc de Bordeaux, et elle s'est hâtée d'aller dire à son père
qu'elle avait vu passer le dernier héritier du duc de Bourgogne.
La jeune princesse réunissait beauté, nom et fortune; elle avait
d'abord envoyé ses pensées dans le monde à la recherche des
plaisirs; son espérance, comme la colombe après le déluge
trouvant la terre souillée, est rentrée dans l'arche de Dieu.
Lorsqu'en 1816, je passai par ici pour aller écrire à Montbois-
sier le onzième livre de la première partie de ces Mémoires, 1"
château de Maintenon était délaissé; M™« de Chalais n'était pat.
encore née : depuis elle a étendu et compté sa vie entière su:
vingt-six années de la mienne. Les lambeaux de mon existence
ont ainsi composé les printemps d'une multitude de femmes tom-
bées après leur mois de mai. Montboissier est à présent désert,
et Maintenon est habité : ses nouveaux maîtres sont mes hôtes.
M. Irf duc de Noailles, qui, si rien ne l'arrête, remplira une
brillante carrière, n'avait pas voix délibérât) ve lorsque j'étais à
la Chambre des pairs : je ne l'ai point entendu prononcer ces
discours où il a plaidé, avec l'autorité de la raisoa et la puis-
sance de la parole, la cause de la France et celle des royales
infortunes. Son rôle a commencé quand le mien a fini : il a
prêté serment au malheur d'une manière plus utile que moi.
M°i« la duchesse de Noailles est nièce de M. le marquis de
Mortemart, mon ancien colonel au régiment de Navarre; ella a
une triste et douce ressemblance avec ma sœur Julie.
La Fontaine disait à M"** de Montespan :
Paroles et regards, tout est charme dans vont,
Olympe ; c'est assez qu'à mon dernier ouvrage
Votre nom serve un jour de rempart et d'abri.
Protégez désormais le livre favori
Par qui j'ose espérer une seconde vie.
Dans le mariage de M. le duc de Noailles et de M'l« de Mor-
temart, sont venues se perdre les rivalités de M™« de Maintenon
et de M™* de Montespan. A la présente heure, qui se trouble la
cervelle à piopos du cœur d'un souverain? Ce cœur est glacé
deptiis cent vingt ans, et, dans le décri et l'abaissement des mo-
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 543
narchies, les attachements d'un roi, fût-il Louis XIV, sont-ils
des événements ? Sur l'échells énorme des révolutions modernes,
que peut-on mesurer qui ne se contracte en un point impercep-
tible? Les générations nouvelles s'embarrassent-elles des intrigues
de Versailles, qui n'est plus qu'une crypte? Que fait à la société
transformée la fin des inimitiés du sang de quelques femmes,
jadis destinées, sous des berceaux ou dans des palais, à la couche
de duvet ou de fleurs?
Cependant, autour des intérêts généraux de 1 histoire, ne se-
rait-il pas des curiosités historiques? Si quelque Aulu-Gelle,
quelque Macrobe, quelque Strobée, quelque Suidas, quelque
Athénée du v» ou vi* siècle, après m'avoir peint le sac de Rome
par Alaric, m'apprenait, par hasard, ce que devint Bérénice
quand Titus l'eut renvoyée; s'il me montrait Antiochus rentré
dans cette Césarée, itewar charmants où son ccewr,.. avait adoré
celle qui en aimait une autre; s'il me menait dans un château
du Liban, habité par une descendante de la reine de Palestine,
en dépit de la destruction de la ville éternelle et de l'invasion
des Barbares, il me plairait encore de rencontrer dans l'Orient
désert le souvenir de Bérénice.
IV
MADAME TASTD KT LES MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBK *
Madame A. Tastu, en 1834, avait assisté aux lectures
des Mémoires, et elle en a rendu compte à sa manière dans
ces Stances pleines de grâ'^e et d'harmonie :
Oui, si dans mes beaux jours, comme aujourd'hui, poète.
Vous m'étiez apparu ; mains jointes devant vous.
Vous alors, à mes yeux, ange, saint ou prophète.
J'aurais courbé la tête
Et fléchi les genoux.
Hélas 1 à chaque pas nous sentons sur la route
De ses jeunes respects le cœur se délier ;
L'oreille est moins flexible à la voix qu'elle écoute.
Et le genou sans doute
Moins facile à plier.
I. Ci-dessus, page 402.
544 MÉMOIRES d'outre-tombb
Las de toît insulter le nom qu'on déifie,
Las de trouver le mal où l'on cherchait le biesi,
Plus tard l'esprit dédaigne et l'âme se défia :
Trbte philosophie
Qui prend et ne rend rien I
Dès lors, pauvres esquifs mis à sec sur la grève.
Nous n'avons, engourdis dans un morne sommeil.
Ni vent pour nous bercer, ni flot qui nous soulèv»:
Tout a fui comme un rêve
Qu'efface le soleil 1
Heureux qui goûte alors l'extase où tu nous plonge»,
Belle muse, art plus doux que la réalité ;
Ne trouvant ici-bas de vrai que tes mensonges.
J'ai gardé de mes songea
La foi dans ta beauté.
Oh! que je crois encor, quand Thumaine pensée^
D'un éternel espoir, éternel monument,
Dans la forme savante habilement pressée
Y reluit, enchâssée
Gomme un pur diamant !
Oh ! que j'écoute encor, quand l'aveugle du Tage ',
Au branle égal du rhythme, en rêvauxt entraîné,
Devise en mots si doux de son doux esclavage.
Et chante son servage
Par la voix de René 1
Oh 1 que j'admire encor, quand la reine et la ni&r»
De nos muses, essaim de sa puche envolé.
Par la terre et les cieux suit la belle chimère
Du pas des dieux d'Homère
Qu'elle a seule égalé.
Alors mes mains encor se joignent, et ma tête
S'incline pour saisir jusques aux moindres sons,
Et mon genou se ploie à demi, quand je prête.
Enchantée et muette,
L'oreille à tos leçons 1
t Allasion à des endeehas da Camoëns que l'auteur d«a MémuMrut
tMamtes dant l'aveature des Deux Floridienntt.
BÉMOIRES D OUTRE-TOMBR 545
V
ut PBINCE DK TALLEYRAND ET LES TRAITÉS DB VIEMNS
M. de Talleyrand n'est pas heureux avec les auteurs de
Mémoires. Chateaubriand a trouvé pour le peindre des pa-
roles d'un mépris superbe, telles que Saint-Simon n'en a
pas de plus fortes et de plus inoubliables. A son tour, le
chancelier Pasquier, sans éclats de voix, sans cris d'indi-
gnation, avec le plus grand calme au contraire, et d'un
air bonhomme, a desservi de son mieux la mémoire du
prince, et, comme Chateaubriand, il a jugé avec une ex-
trême sévérité ses agissements à Vienne en 1813. Chateau-
briand et Pasquier avaient certes raison de ne point aimer
et de n'estimer point M. de Talleyrand, et ils ont eu rai-
fon aussi de ne s'en point cacher. Mais ici, en ce qui est
du Congrès de Vienne et du rôle que M. de Talleyrand y a
joué, je crois que nos deux auteurs de Mémoires n'ont pas
rendu au célèbre diplomate la justice qui lui est due, au
moins en cette circonstance.
On n'a point oublié la mésaventure posthume advenue au
prince, lors de la publication de ses Mémoires. Il s'était
étendu avec complaisance, en préparant son manuscrit,
sur !e Congrès de Vienne, qui devait être le clou de son
livre. Il avait reproduit in-extenso le texte de ses princi-
pales dépêches, convaincu que, le jour où elles paraîtraient,
elles seraient une révélation. Elles ne pouvaient manque*
d'exciter vivement la curiosité de ses lecteurs, de lui va-
loir un retour de faveur, d'admiration et de sympathie.
Ses Mémoires mirent longtemps à paraître, beaucoup trop
longtemps. Lorsqu'enfin ils virent le jour, ils avaient été
devancés par la publication de M. Pallain, qui avait édité
U Correspondance complète de M. de Talleyrand avec
1, Ct-dessus, page 4U'i.
VI. 35
^^46 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMPC
Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne. Sans mauvaise
intention, bien au contraire, M. Pallain avait coupé l'herbe
sous le pied du prince. Quand vinrent les Mémoires, nous
connaissions déjà ce qu'ils renfermaient de plus intéres-
sant. Ce qui devait être une révélation se trouvait n'être
plus qu'une redite. En vain Talleyrand, ses dépêches à la
main, demandait au lecteur de lui accorder un instant
d'attention, de lui donner une heure ou deux : le lecteur
refusa de l'entendre, et haussant légèrement les épaules,
lui dit : « Mon brave homme, que venez-vous faire ici? on
vous a déjà donné ! « Pareille mésaventure, dansune mesure
bien moindre, il est vrai, arrive aujourd'hui à M. Pasquier.
Lui aussi a inséré dans ses Mémoires quelques-unes des
dépêches de Talleyrand, et il croyait bien qu'elles au-
raient pour le lecteur l'intérêt de l'inédit. Il se trouve
maintenant qu'elles ont déjà été publiées deux fois. Les
chapitres qu'il a consacrés au Congrès de Vienne n'en de-
meurent pas moins très intéressants, et, sur plusieurs
points très neufs. Seulement, je le répète, ils sont, en ce
qui touche Talleyrand d'une sévérité qui va jusqu'à l'in-
justice.
Il ne faut pas perdre de vue les conditions dans lesquelles
s'ouvrait le Congrès au commencement du mois d'octobre
1814. La France était vaincue, écrasée, réduite à n'être
plus qu'une puissance de second ordre. L'objet principal
du Congrès était de répartir entre les Alliés les territoires
coi.quis par leurs armes ou cédés par le traité de Paris du
30 mai 1814. Or, par l'un des articles de ce traité, la
France s'était engagée d'avance à reconnaître le partage
qui serait fait par les Alliés, et par les Alliés seuls. Dans
les premiers jours de juin 1814. à Londres, l'Angleterre,
l'Autriche, la Prusse et la Russie avaient signé un traité
par lequel elles s'engageaient à tenir chacune 75,000 homme»
sur pied, jusqu'à ce que la situation de l'Europe fût défi-
nitivement fi>ée. Elles restaient donc, malgré 1# paix.
MEMOIRES d'outre-tombe 547
malgré la signature du traité de Paris, à l'état de coalition
contre la France. De plus, à la veille de la réunion du
Congrès, les quatre grandes puissances avaient signé entre
elles une convention stipulant que, pour ce qui avait rap-
port aux affaires générales, on ne ferait aucune attention
aux réclamations de la France et de l'Espagne. Ce n'est
pas tout. Par un protocole du 22 septembre 1814, elles
avaient décidé qu'elles tiendraient des conférences à
quatre, savoir, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la
Prusse, et que, dans ces conférences, elles feraient la dis-
tribution des territoires enlevés à la France ou à ses alliés ;
que ce serait seulement après une parfaite et complète
entente à ce sujet, qu'elles conféreraient avec les plénipo-
tentiaires de France, de Suède, d'Espagne et de Portugal.
Telle était la situation, lorsque M. de Talleyrand arriva
à Vienne, où il semblait bien dès lors que son rôle dut
être, non seulement secondaire et effacé, mais nul et
humilié. Or, qu'est-il arrivé? C'est que ce rôle a été con-
sidérable, presque prépondérant, à coup sûr glorieux.
Dè*^ le début, M. de Talleyrand obtint que la France ne
ser'» • pas tenue à l'écart des délibérations des grandes
pu..-5sances, qu'elle serait admise à y prendre part sur le
pied de l'égalité.
Le roi de Saxe avait encouru le cas de forfaiture posé
en 1813 dans les déclarations de la Coalition. Jusqu'au
dernier moment, il était resté attaché à la fortune de
Napoléon; si l'armée saxonne s'était séparée de l'Em-
pereur à Leipzick, c'était par un mouvement spontané,
indépendant de la volonté de son souverain. L'empereur
Alexandre croyait donc les Alliés légitimement autorisés
\ appliquer au roi de Saxe l'arrêt qu'ils avaient prononcé
dU commencement de la campagne. Si le tsar était résolu
à faire perdre au roi de Saxe ses États, le roi de Prusse
était fort disposé à les prendre. La Saxe était, en etfet, à
la portée et à la convenance de la Prusse. lUle lui donnait
548 MEIiOIRES d'outre-tombe
en Allemagne une portée et une consistance territoriale
qu'elle n'avait jamais eue. Pour l'acquérir, Frédéric-Guil-
laume était prêt à faire abandon à la Russie de la partie
prussienne de l'ancien duché de Varsovie.
Les instructions données par Louis XVIII au prince de
Talleyrand portaient, au contraire, qu'il devrait tout faire
pour obtenir le maintien du roi de Saxe sur son trône.
Au moment où les Bourbons rentraient en France, au
nom du principe de la légitimité, il était naturel qu'ils
défendissent dans la personne du roi de Saxe le principe
qui les ramenait eux-mêmes. En outre, ce qu'on repro-
chait au roi de Saxe, c'était sa fidélité à la France.
N'etait-il pas de l'honneur du roi de France de prendre
en main sa cause? Enfin, il y avait entre la maison de
France et la maison de Saxe des alliances de famille.
Malgré les efforts de la Russie et de la Prusse, ce fut la
politique française qui tiiompha. La Saxe ne devint pas
prussienne. Le roi de Saxe conserva ses Etats.
Talleyrand avait également pour instructions d'obtenir
l'éviction de Murât du trône de Naples et la reconstitution
du royaume des Deux-Siciles en faveur de Ferdinand de
Bourbon. L'intérêt de la France était que ce royaume
retournât aux mains d'un descendant de Louis XIV, que
la Sicile cessât d'être placée sous le protectorat de l'An-
gleterre. De plus, le devoir du roi très chrétien devait le
porter à défendre contre les convoitises de l'Autriche les
légations pontificales, encore occupées par les troupes de
Murât et que le cabinet de Vienne voulait s'approprier.
Sur ce point encore, Louis XVIII et le prince de Talley-
rand eurent gain de cause.
Le royaume des Deux-Siciles fut reconstitué, et, comme
le roi de Saxe, les Bourbons de Naples remontèrent sur
leur trône.
Là ne devait pas se borner l'action de Talleyrand. Le
6 janvier 1815, la France signa avec l'Anirleterre et
MÉMOIRES d'outre-tombe 549
TAutriche un traité d'alliance offensive et défensive. Les
puissances contractantes s'engageaient à agir de concert
pour effectuer les arrangements pris dans le traité de
Paris, et à se regarder toutes trois comme solidaires si
les possessions de l'une d'elles venaient à être attaquées.
Si l'une des trois se voyait menacée, les deux autres
interviendraient d'abord amicalement ; si cette interven-
tion amicale restait insuffisante, l'apport militaire de
chacun des coalisés serait de cent cinquante mille
hommes. La paix ne serait conclue que d'un commun
accord. Les trois puissances se réservaient d'inviter
d'aulres Etats à s'unir à elles. Ce traité devrait être ratifié
dans le délai de six semaines; deux articles supplémen-
taires portaient ce qui suit : « Les souverains de Bavière,
de Wurtemberg et des Pays-Bas seront invités à accéder
au traité ci-dessus. Les conventions de ce jour ne devront
être communiquées par aucune des puissances signataires
sans le consentement de toutes les autres. »
Je sais bien qu'aux yeux de M. Pasquier ce traité est un
acte déplorable et, de la part du plénipotentiaire français,
une faute, presque un crime. Après les Gent-Jours, il est
vrai que le traité du 6 janvier, alors porté à la connais-
sance d'Alexandre, l'indisposa contre nous. Cela est fâ-
cheux sans doute, mais pour juger équitablement l'acte
du 6 janvier 1815, c'est à la date même de sa signature
qu'il convient de se reporter.
A cette date, la France est encore saignante de ses
blessures. Il semble qu'elle ne compte plus en Europe,
qu'elle n'y tient plus d'autre place que celle que les puis-
sances coalisées veulent bien lui mesurer. Et voilà qu'en
moins de huit mois elle s'est relevée au point qu'elle
exerce sur les affaires de l'Europe une influence considé-
rable. Hier encore, la coalition européenne la menaçait.
Aujourd'hui cette coalition n'existe plus; elle a fait place
à une autre, et celle-ci, bien loin d'être dirigée contre la
550 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE
France, est son œuvre, au contraire, et serait au besoin
sa sauvegarde. Quand le congrès de Vienne s'est ouvert,
il était entendu qu'on tiendrait la France pour une quan-
tité négligeable ; on la ferait asseoir dans le vestibule sur
la même banquette que l'Espagne et le Portugal. Le
congrès est à peine réuni depuis trois mois, et non seu-
lement la France est au salon sur le pied de l'égalité avec
l'Angleterre et la Russie, l'Autriche et la Prusse, mais
c'est elle, plus d'une fois, qui conduit le bal et dirige les
violons.
De si grands résultats obtenus en si peu de temps et
dans une telle situation assurent à Louis XVllI et aussi,
il faut bien le dire, à M. de Tallejrand, un impérissable
honneur. •
VI
l'avenir dd mondb*.
Dans son manuscrit de 1834, Chateaubriand avait placé
ici de très éloquentes pages, qu'il autorisa la Revue des
Deux-Mondes à publier dans sa livraison du 13 avril 1834,
où elles parurent sous ce titre : Avenir du monde. Elles
sont parmi les plus belles du grand écrivain, et elles
doivent être ici reproduites en entier, l'auteur leur ayant
fait subir, dans sa rédaction dernière, de considérables
modifications.
L'Europe court à la démocratie. La France est-elle autre
chose qu'une république entravée d'un directeur? Les peuples
grandis sont hors de page : les princes en ont eu la garde-
noble ; aujourd'hui les nations, arrivées à leur majorité, pré-
tendent n'avoir plus besoin de tuteurs. Depuis David jusqu'à
notre temps, les rois ont été appelés ; les nations semblent l'êtr»
1. Ci-d«sgn8. p. 454.
MÉMOIRES o'OUTRE-TOMBE 551
à leur tour. Les courtes et petites exceptions des républiques
grecque, carthaginoise, romaine, n'altèrent pas le fait politique
général de l'antiquité, à savoir l'état monarchique normal de la
société entière sur le globe. Maintenant la société quitte la mo-
narchie, du moins la monarchie telle qu'on l'a connue jusqu'ici.
Les symptômes de la transformation sociale abondent. En vain
on s'efforce de reconstituer un parti pour le gouvernement ab-
solu d'un seul : les principes élémentaires de ce gouvernement
ne se retrouvent point ; les hommes sont aussi changés que les
principes. Bien que las faits aient quelquefois l'air de se com-
battre, ils n'en concourent pas moins au même résultat, comme,
dans une machine, des roues qui tournent en sens opposé, pro-
duisent une action commune.
Les souverains se soumettant graduellement à des libertés
nécessaires, descendant sans violence et sans secousse de leur
piédestal, pouvaient transmettre k leurs fils, dans une période
plus ou moins étendue, leur sceptre héréditaire réduit à des
proportions mesurées par la loi. La France eût mieux agi pour
son bonheur et son indépendance, en gardant un enfant qui
n'aurait pu faire des journées de juillet une honteuse déception ;
mais personne n'a compris l'événement. Les rois s'entêtent à
garder ce qu'ils ne sauraient retenir ; au lieu de glisser douce-
ment sur le plan incliné, ils s'exposent à tomber dans le gouffre;
au lieu de mourir de sa belle mort, pleine d'honneurs et de
jours, la monarchie court risque d'être écorchée vive : un tra-
gique mausolée ne renferme à Venise que la peau d'un illustre
chef.
Les pays les moins préparés aux institutions libérales, tels
que le Portugal et l'Espagne, sont poussés à des mouvements
constitutionnels. Dans ces pays, les idées dépassent les hommes.
La France et l'Angleterre, comme deux énormes béliers, frap-
pent à coups redoublés les remparts croulants de l'ancienne
société. Les doctrines les plus hardies sur la propriété, l'égalité,
la liberté, sont proclamées soir et matin à la face des monarques
qui tremblent derrière une triple haie de soldats suspects. Le
déluge de la démocratie les gagne ; ils montent d'étage en étage,
du rez-de-chaussée au comble de leurs palais, d'où ils se jette-
ront à la nage dans le flot qui les engloutira
La découverte de l'imprimerie a changé les conditions sociales :
la presse, machine qu'on ne peut plus briser, continuera à dé-
truire l'ancien monde, jusqu'à ce qu'elle en ait formé un nouveau :
sVst une voix calculée pour le forum général des peuples. L'im-
primerie n'est que la Parole écrite, première de toutes les puis-
sances : la Parois a créé l'unir ers ; malheureusement 1« Verbe
552 MÉMOIRES d'outre-tombe
dans rhomm* participe de l'infirinité humaine ; il mêlera le aia^
au bien, tant que notre nature déchue n'aura pas recouvré sa
pureté originelle.
Ainsi, la transformation, amenée par l'âge du monde, aura
lieu. Tout est calculé dans ce dessein ; rien n'est possible main-
tenant hors la mort naturelle de la société, d'où sortira la re-
naissance. C'est impiété de lutter contr* l'ange de Dieu, de croire
que nous arrêterons la Providence. Aperçue de cette hauteur,
a révolution française n'est plus qu'un point de la révolution
générale ; toutes les impatiences cessent, tous les axiomes de
l'ancienne politique deviennent inapplicables.
Louis-Philippe a mûri d'un demi-siècle le fruit démocratique.
La couche bourgeoise où s'est implanté le philippisme, moins
labourée par la révolution que la couche militaire et la couche
populaire, fournit encore quelque suc à la végétation du gou-
vernement du 7 août, mais elle sera tôt épuisée.
Il y a des hommes religieux qui se révoltent à la seule suppo-
sition de la durée quelconque de l'ordre de choses actuel. « Il est,
« disent-ils, des réactions inévitables, des réactions morales,
« enseignantes, magistrales, vengeresses. Si le monarque qui nous
« initia à la liberté, a payé dans ses qualités le despotisme de
« Louis XIV et la corruption de Louis XV, peut-on croire que
« la dette contractée par Egalité à l'échafaud du roi innocent,
« ne sera pas acquittée ? Egalité, en perdant la vie, n'a rien ex-
« pié : le pleur du dernier moment ne rachète personne ; larmeg
« de la peur qui ne mouillent que la poitrine, et ne tombent pas
• sur la conscience. Quoi I la race d'Orléans pourrait régner au
« droit des crimes et des vices de ses aïeux? Où serait donc la
« Providence ? Jamais plus efl'royable tentation n'aurait ébranlé
« la vertu, accusé la justice éternelle, insulté l'existence de
« Dieu 1 »
J'ai entendu faire ces raisonnements, mais faut-il en conclure
que le sceptre du 9 août va tout à l'heure se briser ? En s'éle-
vant dans l'ordre universel, le règne de Louis-Philippe n'est
qu'une apparente anomalie, qu'une infraction non réelle aux
lois de la morale et de l'équité : elles sont violées ces lois, dans
nn sens borné et relatif ; elles sont observées dans un sens
illimité et général. D'une énormité consentie de Dieu, je tire-
rais une conséquence plus haute, j'en déduirais la preuve
chrétienne de l'abolition de la royauté en France; c'est celte
abolition même et non un châtiment individuel, qui serait l'ex-
piation de la mort de Louis XVI. Nul ne serait admis, après
ce JMste, à ceindre solidement le diadème : Napoléon l'a vu
tomoer de son front malgré se» victoire!, Charles X malgré
MÉMOIRES d'outre-tombe 553
sa piété I Pour achever de discréditer la couronne aux yeux des
peuples, il aurait été permis au fils du régicide de se coucher un
moment en faux roi dans le lit sanglant du martyr.
Une raison prise dans la catégorie des choses humaines peut
encore faire durer quelques instants de plus le gouvernement
sophisme, jailli du choc des paves.
Depuis quarante ans, tous les gouvernements n'ont péri en
France que par leur faute : Louis XVI a pu vingt fois sauver
sa couronne et sa vie ; la république n'a succombé qu'à l'ex-
cès de ses crimes ; Bonaparte pouvait établir sa dynastie, et il
s'est jeté en bas du haut de sa gloire ; sans les ordonnances de
juillet, le trône légitime serait encore debout. Mais le gouver-
nement actuel ne paraît pas devoir commettre la faute qui tue ;
son pouvoir ne sera jamais suicide ; toute son habileté est ex-
clusivement employée à sa conservation : il est trop intelligent
pour mourir d'une sottise, et il n'a pas en lui de quoi se rendre
coupable des méprises du génie ou des faiblesses de la vertu.
Mais après tout il faudra s'en aller : qu'est-ce que trois,
quatre, six, dix, vingt années dans la vie d'un peuple î L'ancienne
société périt avec la politique chrétienne, dont elle est sortie :
à Rome, le règne de l'homme fut substitué à celui de la loi par
César ; on passa de la république à l'empire. La révolution se
résume aujourd'hui en sens contraire ; la loi détrône l'homme ;
on passe de la royauté à la république. L'ère des peuples e»t
revenue : reste à saToir comment elle sera remplie.
Il faudra d'abord que l'Europe se nivelle dans un même sys-
tème ; on ne peut supposer un gouvernement représentatif en
France et des monarchies absolues autour de ce gouvernement.
Pour arriver là, il est probable qu'on subira des guerres étran-
gères, et qu'on traversera à l'intérieur une double anarchie
morale et physique.
Quand il ne s'agirait que de la seule propriété, n'y touchera-
t-on point ? Restera-t-elie distribuée comme elle l'est? Une
société où des individus ont deux millions de revenu, tandis que
d'autres sont réduits k remplir leurs bouges de monceaux de
pourriture pour y ramasser des vers (vers qui, vendus aux pê-
cheurs, sont le seul moyen d'existence de ces familles elles-
mêmes autochtones du fumier), une telle société peut- elle
demeurer stationnaire sur de tels fondements au milieu du pro-
grès des idées ?
Mais si l'on touche à la propriété, il en résultera des boule-
versements immenses qui ne s'accompliront pas sans effusion de
sang; la loi du sang et du sacrifice est partout : Dieu a livré
•on fils aux clous de i& croix, pour renouveler l'ordre de Tuai-
554 MÉMOIRES d'outre-tombe
vers. Avant qu'un nouveau droit soit sorti de ce chaos, les
astres se seront souvent levés et couchés. Dix-huit cents ans
depuis l'ère chrétienne n'ont pas suffi à l'abolition de l'escla-
vage ; il n'y a encore qu'une très petite partie accomplie de la
mission évangélique.
Ces calculs ne vont point à l'impatitiace des Français : jamais,
dans les réTolutions qu'ils ont faites, ils n'ont admis l'élément
du temps, c'est pourquoi ils sont toujours ébahis des résultats
contraires à leurs espérances. Tandis qu'ils bouleversent, le
temps arrange; il met de l'ordre dans le désordre, rejette le
fruit vert, détache le fruit mûr, sasse et crible les hommes, les
mœurs et les idées.
Quelle sera la société nouvelle ? Je l'ignore. Ses lois me sont
inconnues ; je ne la comprends pas plus que les anciens ne com-
prenaient la société sans esclaves produite par le christianisme.
Comment les fortunes se nivelleront-elles, comment le salaire
se balancera-t-il avec le travail, comment la femme parviendra-
t-elle à l'émancipation légale? Je n'en sais rien. Jusqu'à pré-
sent la société a procédé par agrégation et par famille ; quel
aspect offrira-t-elle lorsqu'elle ne sera plus qu'individuelle, ainsi
qu'elle tend à le devenir, ainsi qu'on la voit déjà se former aux
Etats-Unis ? Vraisemblablement l'espèce humaine s'agrandira,
mais il est à craindre que l'homme ne diminue, que quelques
facultés éminentes du génie ne se perdent, que l'imagination,
la poésie, les arts, ne meurent dans les trous d'une société-
ruche où chaque individu ne sera plus qu'une abeille, une roue
dans une machine, un atome dans la matière organisée. Si la
religion chrétienne s'éteignait, on arriverait par la liberté à la
pétrification sociale où la Chine est arrivée par l'esclavage.
La société moderne a mis dix siècles à se composer ; mainte-
nant elle se décompose. Les générations du moyen-âge étaient
vigoureuses, parce qu'elles étaient dans la progression ascen-
dante ; nous, nous sommes débiles, parce que nous sommes dans
la progression descendante. Ce monde décroissant ne reprendra
de force que quand il aura atteint le dernier degré ; alors il
commencera à remonter vers une nouvelle vie. Je vois bien une
population qui s'agite, qui proclame sa puissance, qui s'écrie :
• Je veuxl je sérail à moi l'avenir ! je découvre l'univers 1 On
• n'avait rien vu avant moi; le monde m'attendait; je suis in-
a comparable. Mes pères étaient des enfants et des idiots. »
Les faits ont-ils répondu à ces magnifiques paroles ? Que d'ps-
pérances n'ont point été déçues en talents et en caractères ! Si
TOUS en exceptez une trentaine d'hommes d'un mérite réel, quel
troupeau d» (énérations libertines, avortées, sans convictioni.
MEMOIRES d'outre-tombe 5S5
sans foi politique et religieuse, se précipitant sur l'argent et les
places comme des pauvres sur une distribution gratuite : trou-
peau qui ne reconnaît point de berger, qui court de la plaine à
la montagne et de la montagne à la plaine, dédaignant l'expé-
rience des vieux pâtres durcis au vent et au soleil! Nous ne
sommes que des générations de passage, intermédiaires, obscu-
res, vouées à Foubli, formant la chaîne pour atteindre les mains
qui cueilleront l'avenir
Respectant le malheur et me respectant moi-même ; respec-
tant ce que j'ai servi, et oe que je continuerai de servir au prix
du repos de mes vieux jours, je craindrais de prononcer vivant
un mot qui pût blesser des infortunes ou même détruire des
chimères. Mais quand je ne serai plus, mes sacrifices donneront
k ma tombe le droit de dire la vérité. Mes devoirs seront chan-
gés ; Tintérêt de ma patrie l'emportera sur les engagements de
l'honneur dotot je serai délié. Aux Bourbons appartient ma vie,
à mon pays appartient ma mort. Prophète, en quittant le monde,
je trace mes prédictions sur mes heures tombantes ; feuilles
séchées et légères que le souffle de l'éternité aura bientôt em-
portées.
S'il était vrai que les haute» races des rois refusant de s'éclai-
rer, approchassent du terme de leur puissance, ne serait-il pas
mieux dans leur intérêt historique, que par une fin digne de
leur grandeur elles se retirassent dans la sainte nuit du passé
avec les siècles ? Prolonger sa vie au delà d'une éclatante illus-
tration ne vaut rien ; le monde se lasse de vous et de votre
bruit; il vous en veut d'être toujours là pour l'entendre. Ale-
xandre, César, Napoléon, ont disparu selon les règles de la
gloire. Poux mourir beau, il faut mourir jeune ; ne faites pas
dire aux enfants du printemps : « Comment ! c'est là cette re-
« nommée, cette personne, cette race, à qui le monde battait
t des mains, dont on aurait payé un cheveu, un sourire, un
• regard, du sacrifice de la vie 1 » Qu'il est triste de voir le
vieux Louis XIV, étranger aux générations nouvelles, ne trouver
plus auprès de lui, pour parler de son siècle, que le vieux duc
de Villeroi I Ce fut une dernière victoire du grand Condé en
radotage, d'avoir, au bord de sa fosse rencontré Bossuet; l'ora-
teur ranima les eaux muettes de Chantilly; avec l'enfance du
vieilleird, il repétrit son adolescence ; il rebrunit les cheveux sur
le front du vainqueur de Rocroi, en disant, lui Bossuet, un
immortel adieu à ses cheveux blancs. Hommes qui aimez la
gloire, soignez votre tombeau; couchez-vous-y bien; tâchez ij
faire bonne figure, car vous y resterez.
536 MÉMOIRES D'OUTRE-TQMBK
VII
LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAOBRIAND *.
Le 16 novembre 1841, au lever du jour, Chateaubriand
traçait les dernières liynes des Mémoires d'Outre-Tombe :
Il ne me reste plus, écrivait-il, quà m'asseoir au bord de ma
fosse; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main,
dans réternité.
Il venait d'entrer dans sa soixante- quatorzième année
et il lui restait encore sept ans à vivre.
Au lendemain de la révolution de Juillet, en avril 1831,
il avait dit dans l'Avant-Propos de ses Études Historiques :
J'ai commence ma carrière littéraire par un ouvrage où j'en-
visageais le Christianisme sous les rapports poétiques et mo-
raux; je la finis par un ouvrage où je considère la même reli-
gion sous ses rapports philosophiques et historiques. J'ai com-
mencé ma carrière politique avec la Restauration ; je la finis
avec la Restauration. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction
que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même. Les grandes
lignes de mon existence n'ont point fléchi : si, comme tous les
hommes, je n'ai pas été semblable à moi-même, dans des détails,
qu'on le pardonne à la fragilité humaine.
Ses dernières années vont aous le montrer conséquent
avec lui-même jusqu'à la fin.
Dans les premiers jours d'octobre 1843, il reçut du
comte de Chambord une lettre, datée de Magdebourg, le
30 septembre, et qui se terminait ainsi :
... Je serai h, Londres dans la première quinzaine de novem-
bre, et je désire bien vivement qu'il vous soit possible de venir
m'y rejoindre; votre présence auprès de moi me sera très utile
1. Ci-dessus, page 480.
MÉMOIRES d'outre-tombe 557
et expliquera mieux que toute autre chose le but de mon Toyagre.
Je serai heureux et fier de montrer auprès de moi un homme
dont le nom est une des gloires de la France, et qui Ta si no-
blement représentée dans le pays que je vais visiter. — Venez
donc, Monsieur le Vicomte, et croyez bien à toute ma reconnais-
sance et au plaisir que j'aurai à vous parler de vive voix des
sentiments de haute estime et d'attachement dont j'aime à vous
renouveler ici la bien sincère assurance.
Malade, presque paralysé par la goutte, le vieillard fut
ému, jusqu'aux larmes, par l'invitation du jeune prince :
A une pareille lettre, disait-il, on répond en se faisant, s'il le
faut, porter dans son cercueil.
Il partit pour l'Angleterre le 22 novembre. Le prince ne
devait arriver à Londres que huit jours plus tard, le 29.
Le 30, un grand nombre de royalistes français, ayant à
leur tête le duc Jacques de Fitz-Janies, se rendirent chez
Chateaubriand pour lui offrir leurs hommages et le re-
mercier d'être venu. Soudain la porte s'ouvre et le comte
de Chambord paraît, accompagné de Berryer et du duc de
Valmy :
Messieurs, dit-il aux assistants, j'ai appris que tous étiei
réunis chez M. de Chateaubriand, et j'ai voulu venir ici vous
rendre visite. .. Je suis si heureux de me trouver au milieu des
Français I J'aime la France, parce que la France est ma patrie,
et si jamais mes pensées se sont dirigées vers le trône de mes
ancêtres, ce n'a été que dans l'espoir qu'il me serait possible de
servir mon pays avec ces principes et ces sentiments si glorieu-
sement proclamés par M. de Chateaubriand, et qui s'honorent
sncore de tant et de si nobles défenseurs dans votre terre
latale.
Cette scène remua profondément Chateaubriand. Le
jour même il écrit à M"« Récamier :
Je viens de recevoir la récompense de toute ma vie : le pnnce
a daigné parler de moi, au milieu d'une foule de Français, avec
ane effusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, je vous
558 MÉMOIRES d'outre-tombe
raconterais cela; mais je suis là à pleurer comme une bête. —
Protégez-moi de toutes vos prières.
Le comte de Chambord lui avait fait réserver un ap-
partement dans son propre hôtel, à Belgrave-Square. Cha-
que matin, Chateaubriand voyait le petit-fils de Louis XIV
entrer dans sa chambre, s'asseoir familièrement sur son
lit, s'entretenir longuement avec lui des intérêts, des li-
bertés, de l'avenir de la France. Dans la journée, le prince
venait le prendre pour l'emmener dans sa voiture, afin de
ne perdre presque aucune heure de son séjour.
Quand Chateaubriand fut à la veille de partir, Henri de
France lui adressa la lettre suivante :
Londres, le 4 décembre 1843.
Monsieur le vicomte de Chateaubriand, au moment où je vais
avoir le chagrin de me séparer de vous, je veux vous parler en-
core de toute ma reconnaissance pour la visite que vous êtes
venu me faire sur la terre étrangère, et vous dire tout le plaisir
que j'ai éprouvé à vous revoir et à vous entretenir des grands
intérêts de l'avenir. En me trouvant avec vous en parfaite com-
munion d'opinions et de sentiments, je suis heureux de voir
que la ligne de conduite que j'ai adoptée dans l'exil, et la posi-
tion que j'ai prise sont, en tous points, conformes aux conseils
que j'ai voulu demander à votre longue expérience et à vos lu-
mières. Je marcherai donc avec encore plus de confiance et de
fermeté dans la voie que je me suis tracée.
Plus heureux que moi, vous allez revoir notre chère patrie;
dites à la France tout ce qu'il y a dans mon cœur d'amour pour
elle. J'aime à prendre pour mon interprète cette voix si chère
à la France, et qui a si glorieusement défendu, dans tous les
temps, les principes monarchiques et les libertés nationales.
Je vous renouvelle, Monsieur le vicomte, l'assurance de nia
sincère amitié,
Hbnri.
Chateaubriand répondit au comte de Chambord :
MÉMOIRES d'outre-tombe 559
Londres, le 5 décembre 1843.
Monseigneur,
Les marques de votre estime me consoleraient de toutes les
disgrâces; mais, exprimées comme elles le sont, c'est plus que
de la bienveillance pour moi, c'est un autre monde qu'elles dé-
couvrent, c'est un autre univers qui apparaît à la France.
Je salue avec des larmes de joie l'avenir que vous annoncez.
Vous, innocent de tout, à qui l'on ne peut rien opposer que
d'être descendu de la race de Saint Louis, seriez-vous donc le
seul malheureux parmi la jeunesse qui tourne les yeux vers
TOUS?
Vous me dites que, plus heureux qae vous, je vais revoir la
France : plus heureux que vous! C'est le seul reproche que
vous, trouviez à adresser à votre patrie. Non, prince, je ne puis
jamais être heureux tant que le bonheur vous manque. J'ai peu
de temps à vivre, et c'est ma consolation. J'ose vous demander,
après moi, un souvenir pour votre vieux serviteur.
Je suis, avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre
Altesse Royale, le très humble et très obéissant serviteur.
Cbateaubriand.
ûe retour à Paris, Chateaubriand mit la dernière main
à l'ouvrage qui devait clore sa carrière littéraire, la Vie de
Rancé. Il ajouta au manuscrit, sur son pèlerinage à Bel-
grave-Square, des pages dignes de son talent, presque
égales aux plus belles pages des Mémoires. Après une des-
cription du château de Chambord, dans le voisinage du-
quel l'abbé de Rancé possédait un prieuré, la pensée du
grand écrivain se reporte vers le prince qu'il vient de vi-
siter à Londres, et il continue en ces termes :
Cet orphelin vient de m'appeler à Londres, j'ai obéi à la lettre
close du malheur. Henri m'a donné l'hospitalité dans une terre
qui fuit sous ses pas. J'ai revu cette ville, témoin de me^^ ra-
pides grandeurs, et de mes misères interminables, ces places
remplies de brouillards et de silence, d'où émergèrent les fan-
tômes de ma jeunesse. Que de temps déjà écoulé depuis let
jours où je révais René dans Kensington jusqu'à ces dernières
heures I Le vieux banni s'est trouvé chargé de montrer à l'or-
phelii îine ville que mes yeux peuvent à peine reconnaître.
660 MÉMOIRES d'outre-tombe
Réfugié en Angleterre pendant huit années, ensuite ambassa-
deur à Londres, lié avec lord Liverpool, avec M. Canning et
avec M. Croker, que de changements n'ai-je pas vus dans ces
lieux, depuis George III, qui m'honorait de sa familiarité, jus-
qu'à cette Charlotte que vous verrez dans mes Mémoires 1 Que
sont devenus mes frères en bannissement?... Sur cette terre,
où l'on ne nous apercevait pas, nous avions cependant nos fêtes
et surtout notre jeunesse. Des adolescentes, qui commençaient
la vie par l'adversité, apportaient le fruit semainier de leur la-
beur afin de s'éjouir à quelques danses de la patrie ; des atta-
chements se formaient; nous priions dans des chapelles que je
viens de revoir et qui n'ont point changé. Nous faisions entendre
nos pleurs le 21 janvier, tout émus que nous étions d'une orai-
son funèbre prononcée par le curé émigré de notre village.
Nous allions aussi, le long de la Tamise, voir entrer au port des
vaisseaux chargés des richesses du monde, admirer les maisons
de campagne de Richmond, nous, si pauvres, nous, privés du
toit paternel 1 Toutes ces choses étaient de véritables félicités.
Reviendrez-vouR, félicités de ma misère? Ah I ressuscitez, com-
pagnons de mon exil, camarades de ma couche de paille, me
voici revenu! Rendons-nous encore dans les petits jardins d'une
taverne dédaignée pour boire de mauvais thé en parlant de notre
pays : mais je n'aperçois personne; je suis resté seul...
... Je n'étais pas, dans mon dernier voyage à Londres, reçu
dans un grenier de Holborn par un de mes cousins émigrés*,
mais par lliéritier des siècles. Cet héritier se plaisait à. me don-
ner l'hospitalité dans les lieux où je l'avais si longtemps attendu.
Il se cachait derrière moi comme le soleil derrière des ruines.
Le paravent déchiré, qui me servait d'abri, me semblait plus
magnifique que les lambris de Versailles. Henri était mon der-
nier garde-malade : voilà les revenants-bons du malheur. Quand
l'orphelin entrait, j'essayais de me lever; je ne pouvais lui
prouver autrement ma reconnaissance. A mon âge, on n'a plus
que les impuissances de la vie. Henri a rendu sacrées ses mi-
sères ; tout dépouillé qu'il est, il n'est pas sans autorité : chaque
matin, je voyais une Anglaise passer le long de ma fenêtre ;
elle s'arrêtait, elle fondait en larmes aussitôt qu'elle avait
aperçu le jeune Bourbon; quel roi sur le trône aurait eu la
puissance de faire couler de pareilles larmes ! Tels sont les su-
jets inconnus que donne le malheur.
1. M. de La Boûétardais. — Voir, an tome II des Mémoirtê,
ges 109 et 1-22.
MÉMOIRES d'outre-tombe 561
La Vie de Rancé parut au mois de mai 1844. Chateau-
briand avait dédié son livre à la mémoire de l'abbé Se-
guin, vieux prêtre, son directeur, mort l'année précédente
à l'âge de quatre-vingt-quinze ans : « C'est pour obéir aux
ordres du directeur de ma vie que j'ai écrit l'histoire de
l'abbé de Rancé. »
L'ouvrage venait à peine de paraître quand le duc d'An-
goulême mourut à Goritz, le 3 juin 1844. L'auteur du Con-
grès de Vérone écrivit, à cette occasion, la lettre suivante
adressée à M. le vicomte de Baulny :
Monsieur le Vicomte,
Je viens de lire dans la France la lettre qae vous aviez bien
voulu me faire connaître, et qui devançait les sentiments si no-
blement exprimés dans la Gazette de France et dans la Quoti-
dienne. Je me félicite que ma famille ait contracté avec la vôtre
une alliance qui m'est honorable et chère. J'aurais moi-même
essayé de faire entendre encore ma voix, si elle méritait d'être
entendue: j'aurais redit encore ce que je pense du libérateur de
l'Espagne, de l'homme qui a rendu à l'existence les derniers
soldats de Napoléon. M. le duc d'Angoulême aimait et proté-
gCciit mon neveu*, dont Ja fille a épousé votre frère. Christian,
mon second neveu, fort aimé aussi de l'auguste prince, est allé
à Dieu. Ainsi, tout disparaît pour moi I Lorsque je jette les
yeux en arrière, je n'aperçois plus qu'une femme qui pleure; et
quelle femme I Marie-Thérèse domine toutes les ruines. Cepen-
dant, cette famille qui, durant neuf siècles, a commandé au
monde, trouverait à peine aujourd'hui nn vieux serviteur pour
lui élever, au bord des flots, un bûcher avec les débris d'un nau-
frage 1 MARiE-TnÉRèsE 'jasevelit sa douleur dans le sein de
Dieu, afin que cette douleur soit éternelle. J'ai dit que cette
douleur était une des grandeurs de la France; me suis-je
trompé? Dans les déserts de la Bohême je voyais, la nuit, à la
fenêtre d'une tour, une lumière isolée qui annonçait le nouvel
exil de M. le duc d'Angoulême. Hélas I cette lumière vient de
disparaître I Le vertueux prince est allé chercher dans le ciel sa
«^raie patrie. Là, les révolutions ne l'atteindront plus. Il nous
tendra la main pour monter jusqu'à lui, et. sous la protectir i
de sa vie sans tache, nous trouverons grâce auprès du Père di-s
(niséricordes.
l l>a comte Uinis <le Chate«abriand
36
502 MÉMOIRES d'outre-tombe
Au printemps de 1845, Chateaubriand voulut revoir une
dernière fois son jeune roi. Il se rendit donc à Venise à la
fin de mai et passa quelques jours auprès du comte de
Chambord. En le voyant partir dans l'état de faiblesse où
le réduisaient les infirmités, ses amis de Paris s'étaient
fort inquiétés du voyage. Il le supporta beaucoup mieux
qu'on ne l'avait espéré. Le prince le décida à prolonger
un peu son séjour.
J'allais partir, écrit-il {Venise, juin 1845); les embrassements
et les prières du jeune prince me retiennent. Mes jours sont à
lui, et quand il ne demande qu'un sacrifice de vingt-quatre
heures, où sont mes droits pour le refuser?
Si les fêtes de l'exil sont rares, la famille royale de
France en connut cependant quelques-unes. Le 11 no-
vembre 1845 on célébra, à Froshdorf, le mariage de S. A. R.
Mademoiselle avec M. le prince héréditaire de Lucques,
comme elle de race royale, comme elle issu de la Maison
de Bourbon. C'était cette princesse Louise, sœur du duc de
Bordeaux, que Chateaubriand avait vue à Prague au mois
de mai 1833*, et dont il avait alors tracé ce portrait :
Mademoiselle rappelle un peu son père : ses cheyeux sont
blonds; ses yeux bleus ont une expression fine... Toute sa
personne est un mélange de l'enfant, de la jeune fille et de la
princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec une coquet-
terie naïve mêlée d'art; on ne sait si on doit lui dire des contes
de fées, lui faire une déclaration ou lui parler avec respect
comme à une reine. La princesse Louise joint aux talents d'a-
gréments beaucoup d'instruction...
A la première annonce du mariage, les royalistes bre-
tons décidèrent d'offrir à la princesse un cadeau, produit
de l'industrie locale. Ils prièrent Chateaubriand de le
porter à Froshdorf et de le remettre en leur nom. « Je
dois, dit-il à leur délégué, M. Thibault de la Guichardière,
î. La princesse Louise-Marie-Thérèse de Bonrbon et d'Artois, fille du
duc et de la duchesse de Berry, était née le 19 septembre 1819, KiiM
était doQC, eu 1833, dans sa quatorzième année.
MÉMOIRES d'outre-ïombe 563"
je dois une visite de noces à Louise de France; je serai
charmé de lui offrir un beau tissu de notre Bretagne. »
Il écrivait à ce sujet, le 9 septembre 1845, à sa sœur, ïa
comlesse de Marigny, qui demeurait à Dinan :
J'ai reçu ta lettre, chère sœur; il va sans dire que je joii:t
mon nom à celui de tous les Bretons qui veulent faire un pré-
sent à la princesse. Tu peux donc me regarder comme un sous-
cripteur et pour la somme qu'il te plaira fixer... Mais observe
bien que je veux être confondu dans la foule, n'ambitiounaul
aucune autre distinction ^ue celle de mon empressement et de
mon zèle.
Le 15 du même mois, nouvelle lettre à sa sœur :
Si je suis spécialement chargé par un certain nombre de Bre-
tons d'aller porter leur hommage, voilà tout ce qu'il me faut.
J'irai à mes propres frais. Je connais la jeune princesse; elle
me recevra bien partout où elle sera. J'aimerais mieux qu'elle
se trouvât déjà en Italie. S'il faut en croire les journaux, elle
est déjà à Venise, mais peu importe le lieu... Tu peux m'en-
gager pour 100 francs ; encore une fois, le chiffre ne signifie
rien; il suffit que l'on sache que j'ai été chargé de porter une
souscription bretonne à la fille du duc de Berry; le choix est
tout... Ton canton est plus qu'il ne faut pour m'autoriser à m»
rendre auprès de Madame la Princesse de Lucques dont le frère,
d'ailleurs, m'a invité à aller le saluer au printemps prochain.
Peu de temps avant sa mort, Chateaubriand tint à don-
ner à Henri de France un dernier témoignage de sa fidé-
lité. Par une disposition à parï son testament, disposition
particulière recommandée à sa famille, et dont un double
fut rerais au comte de Chambord, il donna à ce dernier
le petit nombre de ses livres de choix, quelques-uns an~
notés, ceux qu'il relisait, disait-il, afin de servir aux loi-
tirs et à l'instruction du piince.
Jusqu'à la fin donc, selon la très juste expression de
M. Charles de Lacombe, « la flamme royaliste, entretenue
par l'honneur, ne cessa de veiller, sous un apparent «"'"^
ticisme, dans ce cœur désabusé *. »
1. Vie de Berryer, tome II, pa^'e 401.
564 MEMOIRES d'OUTRE-TOHBE
Et, de môme, le chrétien resta fidèle. On a écrit récem
ment tout un volume sur la Sincérité religieuse de Chai
teaubriand^ . C'était peut-être un beau sujet de thèse ;i
me semble bien pourtant que la démonstration n'avait pa
besoin d'être faite; on ne démontre pas l'évidence. Je n'ai
du reste à parler ici que des dernières années de l'au
^eur du Génie du Christianisme, de celles qui vont de 1841
à 1848.
Dans une lettre à son ami Hyde de Neuville, du 14 juin
1841, Chateaubriand écrit :
« Je vous admire du fond du cœur; voua prenez à tout, moi,
je ne prends plus à rien ; mon courage n'est pas usé ; mais il est
surmonté par le dégoût. Je ne songe plus qu'à mourir en chré-
tien, et j'espère que le bon Père Seguin, tout vieui qu'il est,
aura la force de lever la main pour me blanchir et m'envoyer à
Dieu 2. »
Au mois de mars 1842, parlant de la mort récente de
Théodore Jouffroy', un des professeurs du collège royal
de Marseille, M. Lafaye, dit à ses élèves : « Jouffroy, le
sceptique, a appelé un confesseur, et personne ne peut
nommer celui de l'auteur du Génie du Christianisme. » Ces
paroles firent quelque bruit, et M. Lafaye, craignant d'être
destitué, supplia le baron de Flotte, ami et coreligionnaire
de Chateaubriand, d'écrire à ce dernier, pour qu'il inter-
cédât en sa faveur auprès du ministre de l'Instruction pu-
blique, M. Villemain. Chateaubriand répondit :
« Grâce à Dieu, Monsieur, je n'ai ni ne peux avoir aucan cr^
dit auprès du Gouvernement actuel. Lorsque j'ai possédé quelque
pouvoir politique, je ne me souviens pas de l'avoir jamais em-
ployé qu'au profit des personnes qui pouvaient être opprimées.
M. Lafaye ne m'a point du tout offensé; mais, s'il était inquiété
à cause de moi, je prierais qu'on le laissât tranquille. Je ne
m'occupe plus de ce qui se passe dans la société. Mon rôle est
1 Un volume in-8* ; par I abbé Georcros Bertrin, doctear-ès-tettreft,
froif-sseur à l'Institut caiholu|Ue de Pans, 1899.
2. Mémoires et Souvenirs du baron Hyd, de NeuvilU, l. UI, p. &TO.
?. Théodore Jouffroy est mort 1« 1" mars 1843.
MÉMOIRES d'outre-tombe 565
fini, Monsieur. Je suis loin du monde, et on me pardonnera,
j'espère, à cause de mon grand âge, d'avoir un confesseur. C'est
M. l'abbô Seguin, prêtre de Saint-Sulpice. Quand on a beaucoup
de jours, on doit s'accuser de beaucoup de fautes. »
Il observait rigoureusement les lois de l'ÉpIise sur
l'abstinence et le jeûne, allant même souvent, dans la
pratique, au delà de ce que lui permettait sa santé. D'une
lettre que Victor de Laprade m'écrivait, le 12 août 1870,
j'extrais ce qui suit :
« A ceux qui veulent douter de sa ferme foi chrétienne, vous
pouvez raconter ce détail que je tiens d'une dame protestante,
qui fut longtemps sa voisine, et qui habite encore la maison où
il est mort, rue du Bac, n» 120. M™« Mohl * était très liée avec
M"« de Chateaubriand, qui ne sortait pas et ne voyait presque
personne. La femme de ce vrai grand homme gémissait souvent
près de sa voisine de la peine qu'elle avait à empêcher son mari
de suivre dans leur plus scrupuleuse rigueur les règles du
Carême et des autres temps de jeûne et d'abstinence. Chateau-
briand avait alors atteint l'âge où l'Eglise nous en dispense, et
sa santé se trouvait fort mal de ces austérités. Il les pratiquait
néanmoins avec son opiniâtreté bretonne, et il fallait toutes le»
supplications de sa femme pour le faire fléchir quelquefois. Ceci
n'était pas fait pour le monde et pour la pose, comme on dirait
aujourd'hui. M™* de Chateaubriand et sa confidente en étaient
seules témoins, et je suis peut-être le seul qui le sache aujour-
d'hui. Vous qui êtes jeune, gardez et transmettez ce souvenir de
l'auteur du Génie du Christianisme.
« Je me laisse aller volontiers à ces racontages de vieux, mais
c'est ainsi que les traditions se conservent. J'ai connu tout un
monde évanoui. Il n'y a plus guère de gens qui aient vu Cha-
teaubriand de près. Nous ne sommes plus que deux à l'Acadé-
mie française qui ayons vu le saloa de M™® Récamier, M. le
duc de Noailles et moi. En dehors de l'Académie, je ne connais
plus que M™e Lenormant et M"« Mohl qui aient vécu dans ces
illustres intimités. »
1. Fomme de M. Jules de Mohl, célèbre orientaliste, professeur de
persan au Collège de H'rance et menabre de l'Institut. On lit an tome II,
p. 564, des Souvenirê et Correspondance de M" Récamier; • Une Ad-
« glaise aimable, spirituelle, bonne, M»' Mohl, logeait à l'étage supé-
« rieur, dans la môme maison et dans le même escalier que M. d» Chit'
• teaubriand. >
566 MÉMOIRES d'outre-tombe
Dans ses conversations, comme dans ses lettres, Victor
de Laprade aimait à faire revivre devant moi ces jours
évanouis, ces figures éteintes. Il me redisait la ponctuelle
régularité de M. de Chateaubriand. Le grand écrivain arri-
vait tous les jours chez M™» Récamier à deux heures et
demie ; ils prenaient le thé ensemble, et passaient une
heure à causer en tête à tête. A ce moment, la porte s'ou-
vrait aux visites; le bon Ballanche venait le premier; puis
un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus
ou moins animé d'allants, de venants, au milieu desquels
se retrouvait le groupe des personnes accoutumées à se
voir chaque jour, et, comme le disait Ballanche, à graviter
vers le centre de l'Abbaye-au-Bois *.
Tandis que l'auteur d'Antigone et d'Orphée, animé, sou-
riant, jetait souvent la note gaie au milieu des conversa-
tions les plus graves et essayait même, parfois, d'aiiïuiser
le calembour, l'auteur de René assistait d'ordinaire aux
visites jusqu'à six heures, mais dans un silence presque
absolu. Assis à l'un des angles de la cheminée, en face de
M™* Récamier, il se tenait appuyé sur sa canne, écoutant
tout avec intérêt, répondant quelquefois par une question
ironique et découragée.
Parce qu'il a parlé, en maint endroit de ses Mémoires,
de la force du courant démocratique, on s'est cru autorisé
à faire de lui un transfuge du royalisme, saluant, dans le
triomphe de la démocratie, la réalisation de ses suprêmes
espérances. C'est tout justement le contraire de la vérité.
Que la France allât à la démocratie, il le voyait, il le criait
bien haut; mais, loin de se réjouir de cette révolution
nouvelle, de la considérer comme un progrès pour l'huma-
nité, un bonheur pour la France, il voyait dans la démo-
cratie le pire des gouvernements, omnium deterrimum, sui-
vant la forte expression de Bellarmin. Un jour, à l'Abbaye-
1. M"' Lenormant, Souvenirs et Corrsipondance tirés de» papiers ié
M" Récamier, t. II, p. 543.
MÉMOIRES d'outre-tombe 567
au-Bois, Laprade qui, en ce temps-là, était un naïf, crut
pouvoir confesser devant le grand poète sa foi juvénile
dans l'avenir de la démocratie, d'une démocratie chré-
tienne qui accomplirait toutes les promesses du divin lé-
gislateur. Chateaubriand accueillit avec son sourire mélan-
colique ces enthousiastes coiifidences; puis, après avoir dit
qu'il tenait pour prochaine la chute du trône de Juillet,
pour inévitable l'avènement de la démocratie, il se mit à
esquisser à grands traits cette société future, fille d'une
démocratie sans religion et sans idéal. A mesure qu'il
parlait, le chantre de Psyché voyait s'évanouir ses belles
chimères. Sa nouvelle Jérusalem tant rêvée s'écroulait au
bruit de cette grande parole, comme au son de la trom-
pette les murailles de Jéricho. A la place de la terre pro-
mise, une arène tumultueuse, ensanglantée par la lutte
des convoitises et des appétits; et au plus lointain de l'ho-
rizon, au terme du voyage, le repos dans la stupidité d'une
demi-barbarie, de vastes pâturages où des troupeaux hu-
mains broutaient une herbe épaisse, le front bas et sans
jamais regarder le ciel *.
Sur les périls et les hontes que préparait à la France le
régime démocratique, il avait, en toute rencontre, les pa-
roles les plus énergiques et les plus méprisantes. M. de
Marcellus raconte qu'en 1844, un jour qu'ils faisaient
quelques pas ensemble dans son jardin de la rue du Bac,
Chateaubriand lui dit : « Le fleuve de la monarchie s'est
perdu dans le sang à la fln du siècle dernier. Entraînés
par lea courants de la démocratie, à peine avons-nous fait
quelques haltes sur la boue des écueils. Mais le torrent
nous submerge et c'en est fait en France de la vraie liberté
politique et de la dignité de l'homme^. »
Le 16 août 1846, comme il faisait une promenade au
1. Académie êe Lyon. Concours pour Veioge de M"' Réeamier. ArticI»
de Victor de Laprado, Revue de Lyon, 1849, t. I, p. 65.
i. Chateaubriand et son temps, p. 290.
568 MÉMOIRES d'outre-tombe
Champ de Mars, en voulant descendre de voiture, le pied
lui manqua, et il se cassa la clavicule. Cet accident marqua
pour lui un nouveau degré de décadence physique; à
partir de cette époque, il ne marcha plus. Lorsqu'il venait
à i'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de
M™» Récaraier le portaient de sa voiture jusqu'au seuil du
salon; on le plaçait alors sur un fauteuil que l'on roulait
jusqu'à l'angle de la cheminée. Ceci se passait en présence
de la seule M™« Récamier, et les visiteurs qu'on admettait
après le thé trouvaient M. de Chateaubriand tout établi;
mais, pour le départ, il fallait qu'il s'opérât devant les
étrangers présents. Vainement ils semblaient ne s'aperce-
voir de rien; ce n'en était pas moins pour le vieillard une
cruelle souffrance de laisser voir ses infirmités *.
L'heure était proche maintenant où la mort allait fer-
mer ce salon de l'Abbaye-au-Bois, sur lequel descendaient
déjà les ombres du soir :
Majores-que eadunt celais de montibus umbrœ.
C'est M™« de Chateaubriand qui fut atteinte la première.
Elle s'endormit doucement dans le Seigneur le 9 février
1847; Ballanche suivit : le 12 juin 1847, il s'éteignit avec le
calme d'un sage et la résignation d'un saint, doux envers
la mort comme il l'avait été envers la vie. M"« Récamier,
qui n'avait pas quitté son chevet d'agonie, acheva, par les
larmes qu'elle y versa, de compromettre sa vue de plus en
plus affaiblie. Elle était menacée d'une cécité complète;
c'est à ce moment que Chateaubriand lui offrit de consa-
crer son amitié en partageant son nom. Elle refusa cet
honneur, par suite des plus nobles et des plus délicats
scrupules.
li devait la précéder dans la tombe 2. Au mois de juin
1848, à l'heure même où le canon de la guerre civile ton-
1. Souvenirs et Correspondance de M"' Récamier, t. II, p. 5M.
2. M"' Récamier mourut le 11 mai 1849.
MÉMOIRES d'outre-tombe 569
nait dans les ruuj de la capitale, il s'alita pour ne plus se
relever. Le dimanche 2 juillet, on lui donna les derniers
sacrements. Il reçut le viatique, « non seulement avec sa
pleine et parfaite connaissance, mais encore avec un pro-
fond sentiment de foi et d'humilité *. »
Le lendemain, il dicta à son neveu les lignes que voici :
« Je déclare deyant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir
dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et générale-
ment aux principes conservateurs du bien. »
« Paris, le 3 juillet 1848,
« Signé pour mon oncle François de Chateaubriand dont la
main n'a pu signer et pour me conformer à la volonté qu'il m'a
exprimée.
« Geoffroy-Louis de Chateaubriand *. »
Quand cette déclaration fut écrite, le malade se la fit
répéter; puis, il voulut la lire lui-même de ses yeux, et
alors, tranquille, l'âme en paix, l'auteur du Génie du
Chnstianisme attendit l'heure de paraître devant Dieu. Il
rendit le dernier soupir le mardi 4 juillet. Quatre per-
sonnes seulement étaient présentes : son directeur, l'abbé
Deguerry, curé de Saint-Eustache, son neveu, une sœur de
charité et M"»» Récamier*.
Dans une lettre au Journal des Débats, l'abbé Deguerry
— le futur martyr de la Commune — raconta en ces
ternoies les derniers moments du grand écrivain :
« Paris, le 4 juillet 1848.
« Monsieur,
« La France vient de perdre l'un de ses plus nobles enfants.
• M. de Chateaubriand est mon ce matin à huit heures u»
quart. Nous avons recueilli son dernier soupir. Il l'a rendu ei
1. Souvenirs et Correspondance de M^' Réeamier, t. II, p. 563.
2. Cette pièce a été communiquée par le signataire au R. P. Poale-
voy, qui l'a reproduite dans la Vie du R. P. de Ravignan, t. I, p. 491
3. On a dit — et Villemain a répété, dans son volume sur Château-
firtand, — que Bôranger et*it présent A ce dernier moment. C'est xam
erreur.
570 MÉMOIRES d'outre-tombe
pleine connaissance. Une intelligence aussi belle devait dominer
la mort et conserver, sous son étreinte, une visible liberté.
« La mort de M™' de Chateaubriand, arrivée l'année dernière,
frappa si fortement M. de Chateaubriand qu'il nous dit à l'ins-
tant même, en portant la main sur sa poitrine ; « Je viens de
sentir la vie atteinte et tarie dans sa source; ce n'est plus qu'une
question de quelques mois. » La mort de M. Ballanche, qui ne
suivit que de trop près, fut le dernier coup pour son illustre et
ancien ami. Depuis lors, M. de Chateaubriand ne sembla plus
descendre, mais se précipiter au tombeau.
« Peu d'instants avant sa mort, M. de Chateaubriand, qui
avait été administré dimanche dernier, embrassait encore la
croix avec l'émotion d'une foi vive et d'une ferme confiance.
Une des paroles qu'il répétait souvent dans ses dernières
années, c'est que les problèmes sociaux, qui tourmentent les
nations aujourd'hui, ne sauraient être résolus sans l'Evangile,
sans l'âme du Christ dont les doctrines et les exemples ont
maudit l'égoïsme, ce ver rongeur de toute concorde. Aussi M. de
Chateaubriand saluait-il le Christ comme le Sauveur du monde
au point de vue social, et il se plaisait à le nommer son roi en
même temps que son Dieu.
« Un prêtre, une sœur de charité étaient agenouillés au pied
du lit de M. de Chateaubriand au moment où il expirait. C'est
au milieu des prières et des larmes de cette nature que l'auteur
du Génie du Christianisme devait remettre son âme entre les
mains de Dieu.
tt J'ai l'honneur d'être, etc.
• Deouerry,
« Car* de Saint-Eastache* »
Le comte de Charabord écrivit, à l'occasion de cette
mort, la lettre suivante :
« Votre lettre, monsieur, est la première qui m'ait apporté la
nouvelle de la mort de M. de Chateaubriand. J'avais en lui un
ami sincère, un conseiller fidèle, de qui j'étais heureux, dans
mon exil, de recevoir les avis et de pénétrer les généreuses pen-
sées. Depuis plusieurs mois, je m'affligeais de voir ce beau génie
approcher du terme de sa carrière; cette perte, si grande, m'est
plus pénible encore en ce moment où mon cœur a tant à gémir
des douleurs de la patrie.
« Que de malheurs n'ai-je pas à déplorer ! ces luttes affreuses
1. Jouma. de* DébaU da 5 juillet 1848.
MÉMOIRES d'outre-tombe 571
qui Tiennent d'ensanglanter la capitale, la mort de tant d'hom-
mes honorables et distingués dans la garde nationale et dans
l'armée, le martyre de l'archevêque de Paris, la misère du pau-
vre peuple, la ruine de nos industries, les alarmes de la France
entière ! Je prie Dieu d'en abréger le cours.
« Puissent le spectacle de ces calamités et la crainte des maux
qui menacent l'avenir, ne point emporter les esprits loin des
grands principes de justice et de liberté publique, qu'en ce temps,
plus que jamais, les amis des peuples et des rois doivent dé-
fendre et maintenir.
« Je vous renouvelle, monsieur, l'assurance de ma bien sin-
cère et constante affection.
« Henri. »
« Le 15 juillet 1848. »
Le samedi 8 juillet, un service funèbre fut célébré dans
l'église des Missions-Étrangères, située rue du Bac, tout
près de la maison mortuaire; le corps fut ensuite descendu
dans les caveaux de la chapelle, pour être, de là, trans-
porté à Saint-Malo. Le 18 juillet, dans cette dernière ville,
«urent lieu les obsèques solennelles. La messe fut célé-
brée par le curé de Combourg. A l'élévation, par une ins-
piration touchante, la musique fit entendre la mélodie sur
laquelle Chateaubriand a composé ces paroles si connues:
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance 1
Après la messe, le cortège s'achemina entre les rem
parts et la mer vers l'ilôt du Grand-Bé. Deux longues files
de prêtres en surplis serpentaient sur la grève. Les ban-
nières des gardes nationales venues des diverses villes de
la Bretagne flottaient aux vents ; les casques resplendis-
saient au soleil. Le canon tonnait par intervalles. Une
foule innombrable couvrait les remparts de Saint-Malo,
qui s'élèvent si formidables au-dessus des rochers à pic
€t de la mer. Tous les récifs, tous les écueils étaient char-
gés de figures humaines, des barques pavoisées de deuil
étaient encombrées de spectateurs. Au pied du Grand-Bé,
572 MÉMOIRES d'outre-tombe
le cercueil fut enlevé par des marins et porté au sommet
à travers un coup de vent qui ressemblait à une tempête,
suprême caresse de l'Océan à celui qui avait tant aimé le
bruit des flots et des vents. Puis soudain il se fit un grand
calme, et le cercueil fut pieusement déposé dans le roc
qui doit le garder à jamais. Les suprêmes prières de l'É-
glise furent récitées par le curé de Saint-Malo et l'eau bé-
nite fut répandue sur la bièce...
La Bretagne et la Religion ayaient fait à l'auteur du
Génie du Christianisme de magnifiques funérailles. Depuis
un demi-siècle, il dort, au boj ^ des vagues, dans son sé-
pulcre de granit, sous une pierre entourée d'une petite
grille gothique en fer et surmontée d'une croix. Du reste,
point d'inscription, ni nom, ni date. Il l'avait ainsi de-
mandé, dans sa lettre de 1831 au maire de Saint-Malo :
« La croix, écrivait-il, dira que l'homme reposant à ses
pieds était un chrétien ; cela suffira à ma mémoire. »
Je ne terminerai pas cet Appendice, sans adresser mes
remerciements aux personnes qui ont bien voulu faciliter
mes recherches et me prêter leur utile concours : M. Fré-
déric Saulnier, conseiller à la Cour d'appel de Rennes;
M. l'abbé Pâris-Jallobert; M. René Kerviler, ingénieur en
chef des Ponts-et-Chaussées à Saint-Nazaire-sur-Loire ; le
R. P. V. Delaporte; M. René de Keiallain, à Quimper,
M. F. de Bernhardt, à Londres; M. le baron Alberto Lum-
broso, à Rome. Que tous veuillent bien trouver ici l'ex-
pression de ma vive gratitude. Mais je dois des remercie-
ments tout particuliers à M. l'abbé G. Pailhès, archiprêtre
de la basilique de Saint-Seurin, à Bordeaux, l'homme de
France qui connaît le mieux Chateaubriand et ses entours,
l'auteur de ces remarquables ouvrages : Madame de Cha-
teaubriand, d'après ses Mémoires et sa Correspondance {iSSl),
MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 873
- Mzdame de Chateaubriand, Lettres inédites à M. dausel
de Coussergues (1888); — Chateaubriand, sa femme et ses
amis (1896); — Du nouveau sur Joubert (1900). Sans l'aide
fraternelle, sar» les communications, aussi précieuses que
désintéresséSj de M, Pailhès, il ne m'eût pas été possible
de mener à bien ce travail, pour lequel il ne me reste
plus qu'à réclamer l'indulgence du lecteur.
ERRATA ET ADDENDA
TOME PREMIER
Page XLiv, ligne 10; au lieu de Capo-d'Istrias, lisez : Vapo
dlstria.
Paee 30, ligne 5; corps ici signifie corset.
Page 59, note 1, ligne 2; lisez : un an de plus.
Page 63, ligne 1 ; sur cet exil à Dieppe, voyez le tome III,
paj-e 52.
Pages 74, 126, 195, 213, 247, 231, 232, 233; au lieu de
Rosambo, lisez : Rosanba
Page 248, ligne 20; au lieu de routière, lisez : roturière.
Page 323, note 3, in fine; au lieu de 1943 lisez : 1843.
Page 362, ligne 4. Ce parallèle de Washington et de Bo-
naparte a paru pour la première fois dans le Globe de
1827. Dans ce premier texte, après ces mots : « Qu'avaient
à pleurer les citoyensl on lisait cette page qui ne figure
dans aucune des éditions des Mémoires :
• La République de Washington subsiste ; l'Empire de Bonaparte est
détruit : il s'est écoulé entre le premier et le second voyage d'un Fran-
çais (La Fayette) qui a trouvé une nation renaissante là où il avait com-
battu pour quelques colons opprimés,
« 'Washington et Bonaparte sortirent du sein d'une république ; nés
tous deux de la liberté, le premier lui a été fidèle, le second l'a trahie
Leur sort, d'après leur choLx, sera différent dans l'avenir.
« Le nom de Washington se répandra avec la liberté d'âge en âge ; il
marquera le commencement d'une nouvelle ère pour le genre humain.
« Le nom de Bonaparte sera redit aussi par les générations futures ;
mais il ne se rattachera à aucune bénédiction et servira d'autorité aux
oppresseurs, grands ou petits.
« Washington a été tout entier le représentant dei hssoias, des idées,
aeg lumières, des opinions de son époque etc. >
MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 878
Pour le reste, le texte du Globe et celui des Mémoires sont
identiques.
Page 400, ligne 1 ; au lien de uvec, liiez : avec.
Page 453, ligne 9; au lieu de 1755^ lisez : 1753.
TGME II
Page 45, ligne 27; page 127, Iign« 28; page 570, ligne 4j
au lieu de Rosambo, lisez : Rosanbo.
Page 483, ligne 17. A ia su'le des mots : « et je ne te-
nais pas dans mes mains puissantes le «œur des prin-
cesses »; il faut ajouter cette note :
« AllnsioD à la situation du comte de Forbin auprès de la princesse
Borghèse (Pauline Bonaparte), dont il était le chambellan et l'amant en
titre. Sur les relations du chambellan et de la princesse, on trouve de
curieux détails dans Tonvrage de M. Frédéric Masson sur Napoléon et
sa Famille, tome IIl, pages 339-343, et tome IV, pages 429-447. •
Page 530, ligne 20 ; au lieu de Augerville, lisez : Anger-
ville,
Mtîme page, note 1. Cette note doit être supprimée et
remplacée par la suivante :
« Angerville est sur la grande route directe d'Orléans à Paris; c'était,
an temps de Chateaubriand, un relai de poste sur cette rouie. »
Même page, note 2; au lieu de Augerville, lisez : Anger-
ville»
Page 531, note 1. Cette note doit être ainsi complétée :
Ancerville est à quatre kilomètres du château de Méréville, où Cha-
teaubriand, les années précédentes, était allé, avec M°" de Vintimille
visiter M°" de Noailles.
TOME m
Pâtre 144. Ajouter, au bas de cette page, la note sui-
vante :
« Sur les suicides dans l'armée d'Egypte, et en particulier sur celui da
général Mireur, voir les Mémoires du général Baron Desvernois,p. lll.
— De eon côté, l'adjudant général Boyer dit expressément dane une lettr*
576 MÉMOIRES d'outre-tombe
■dressée à son père. {Correspondance de l'armée française en Egypte «»•
terceptée par l'escadre de Nelson, p. 174) : « D'autres, voyant les soaf-
frances de leurs camarades, se brûlent la cervelle. » — Napoléon avoue
que < l'armée était atteinte du spleen ; plusieurs soldats se jetèrent dans
se Nil pour y trouver une mort prompte. » Mémoirei, t. Il, p. 153.
TOME IV
Page 16, ligne 22; au lieu de fenêtras, lisez : fenêtTes.
Page 41, ligne 2; au lieu de M. de Ricé, lisez : M. de
Riccé, — et, au bas de la page, insérez la note suivante :
• Riecé (Gabriel-Marie, vicomte de), né à Bagé-la-'Ville (Ain) le 1? juil-
let 1758, mort à Buzançais (Indre) le 29 noveiabre 1832. Préfet de l'Orne
gous l'Empire, il avait été destitué aux Cent-Jours. il fut réintégré 1«
U juillet 1815, puis appelé à la préfecture de la Meuse (6 août 1817), et
(24 février 1819) à ceUe du Loiret. Elu membre de la Chambre des dé-
putés en 1830 par le grand collège de ce dernier département, il vota
l'Adresse des -221, adhéra au gouvernement de Louis-Philippe, fut réin-
tégré dans l'administration comme préfet d'Orléans (6 août 1830), et rem-
placé, comme député, le 38 octobre 1S30, par M. Jules do La Rochefou-
cauld, comte d'Estissac. »
Page 41, ligne 3; if. de Jaucourt... Mettre en note, au
bas de la page : « Sur le marquis de Jaucourt, voir, au
tome III, la note 4 de la page 413. »
Page 53, ligne 30; au lieu de Vapprobre, liseï : l'op-
probre.
Page 81, ligne IS; au lieu de t7 s'es, lisez : il s'est.
Page 106, ligne 25 ; au lieu de : jusqu'à ce, lisez : jusqu'à
ee que.
Page 161, note 1 ; au lieu de : Hubault, lisez : Hurault.
Page 2o8, ligne dernière ; au lieu de Biogaphy, lisez :
Biography.
Page 487, ligne 2 ; au lieu de mutérielle, lisez : maté-
rielle.
TOME V
Paee 18, note 1; les mots Chateaubriand et son temp$
doivent être imprimés en italiques.
MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 577
Page 22, ligne 12; au lieu de Marcas, lisez : Marcus.
Page 225, ligne 27; au lieu de Bosambo, lisez : Rosanbo,
Page 237, ligne 26 ; au lieu de henreme, lisez : heu-
reuse.
Page 291, ligne 31, après ces mots : « le docteur Larrey»,
— ajouter en note :
« Félix-IIippolyte Larrey, fils de l'illastre lAnej, chirurgien de l'em-
pereur. Né le 18 septembre 1808, il était en 1830 chirurgien sous-aide à
l'hôpital de la garde royale au Gros-Caillou. Chirurgien de Napoléon IIl
en 1853, médecin en chef de l'armée d'Italie en 1359, médecin en chef de
l'armée du Rùin en 1870, le baron Félix larrey a publié un grand nombre
de travaux sur la médecine; mambr« de l'Académie ae médecine depuis
1850, il fut nommé membre de l'Académie des Sciences en 1867. De 18'n
à 1881, il fit partie de la Chambre des députés et siégea dans le group»
de l'Appel au peuple. Il a publié en 1830 une Relation chirurgicale de*
événements de Juillet à l'hôpital militaire du Oros-Caillou. — Chateau-
briand a confondu ici le fils avec le père, le chirurgien sous-aide da
Gros-Caillou avec le chirurgien de la Grande Armée.
Page 360, ligne 25; au lieu de rveision, lisez : révision.
Page 373, avant-dernière ligne; au lieu de lus, lisez :
plus.
Page 502, note 1 ; au liëu ae Looeau, lisez : Lobau.
Page 504, note 1 ; au lieu de : duc de Lorges, lisez : duc
de Large.
Page 533, ligne 1 ; au lieu de Philippon, lisez : Philipo%.
Page 593, note 1 ; au lieu de 1833, lisez : 1832.
TOME VI
Page 16, ligne 9; après les mots : « pour terminer ce
traité, l'objet de tous mes vœux », — ajouter, en note, au
bas «^e la page :
« Sur ce projet de traité avec le roi de Hollande, voir les très iiarieoz
documents saisis à N intes lors de l'arrestation de MADAME «t publiés,
pour la première fois, en 1900, dans le remarquable ouvrage de M. H.
Thirria : La Duchtise de Berry (un vol. in-8«J. »
Page 40, ligne 24 ; après le mot burgrave, mettre en
note :
• Ici et plus loin, C Ataaubriand écrit toujouri : bourgrctvê. •
VI. 37
578 MEMOIRES d'outre-tombe
Page 307, ligne 21 ; au lieu de Hyacinte, lisez : Hyac/nthe,
Même page, note 2; au lieu de Tire-Live, lisez : Tite-
Live.
Page 340, dernière ligne; au lieu de Plancouèt, lisez:
Plancoët.
Page 412, ligne 21; après levers : Exoriare aliquis, etCt,
indiquer en note : Enéide^ livre lY, vers 623.
TABLE DES MATIÈRES
QUATRIÈME PARTIE
LIVRE III
jQfirmerie de Marie-Thérèse. — Lettre de Madame la dxt»
chesse de Berry, de la citadelle de Blaye. — Départ de
Paris. — Calèche de M. de Talleyrand. — Bâie. — Jour-
nal de Paris à Prague, du 14 au 24 mai 1833, écrit au
crayon dans la voiture, a lencre aans les auberges. —
Bords du Rhin. — Saut du Rhin. — Moskirch. — Orage.
— Le Danube, — Ulm. — Blenheim. — Louis XIV. —
Forêt hercynienne. — Les Barbares. — Sources du Da.
nube. — Ratisbonne. — Fabrique d'empereurs. — Dimi-
nution de la vie sociale à mesure qu'on s'éloigne de la
France. — Sentiments religieux des Allemands. — Arrivée
à Waldmûnchen. — Douane autrichienne. — L'entrée en
Bohême refusée. — Séjour à Waldmûnchen. — Lettres
au comte de Choteck. — Inquiétudes. — Le viatique. —
Chapelle. — Ma chambre d'auberge. — Description de
Waldmûnchen. — Lettre du comte de Choteck. — La
paysanne. — Départ de Waldmûnchen. — Douane autri-
chienne. — Entrée en iîonème. — f'orêt de pins. — Con-
versation avec la lune. — Pilsen. — Grands chemins du
nord, — Vue de Prague
LIVRE IV
Château des rois de Bohême. — Première entrevue avec
Charles X. — Monsieur le Dauphin. — Les Enfants de
France. — Le duc et la duchesse de Guiche. — Triumvi-
rat. — Mademoiselle. — Conversation avec le roi. —
580 TABLE DES MATIÈRKS
Henri V. — Diner et soirée à Hradschin. — Visites. —
Musée. — Général Skrzynecki. — Dîner chez le comte de
Choteck. — Pentecôte. — Le duc de Blacas. — Incidences.
— Tycho-Brahé. — Perdita, suite des incidences. — De
la Bohême. — Littérature slave et néo-latine. — Je prends
congé du roi. — Adieux. — Lettres des enfai»>! a leur
mère. — Un juif. — La servante saxonne. — Ce que je
laisse à Prague. — Le dnc de Bordeaux. — Madame la
Dauphine. — Incidences. — Sources. — Eaux minérales.
— Souvenirs historiques. — Vallée de la Tèple. — Sa
flore. — Dernière conversation avec la Dauphine. —
Départ 65
UVRE V
Journal de Carlsbad à Paris. — Cynthie. — Egra. — Wal-
lenstein. — Weissenstadt. — La voyageuse. — Berneck
et souvenirs. — Bayreuth. — Voltaire. — Hohlfeld. —
Eglise. — La petite fille à la hotte. — L'hôtelier et sa
servante. — Bamberg. — Une bossue. — Wûrtzbourg :
ses chanoines. — Un ivrogne. — L'hirondelle.— Auberge
de Wiesenbach. — Un Allemand et sa femme. — Ma
vieillesse. — Heidelberg. — Pèlerins. — Ruines. — Man-
heim. — Le Rhin. — Le Palatinat. — Armée aristocra-
tique ; Armée plébéienne. — Couvent et Château. —
Monts Tonnerre. — Auberge solitaire. — Kaiserslautern.
— Sommeil. — Oiseaux. — Saarbrûck. — Conseil de
Charles X en France. — Idées sur Henri V. — Ma lettre
à Madame la Dauphine. — Ce qu'avait fait Madame la
duchesse de Berry 16î
LIVRE VI
Journal de Paris à Venise. — Jura. — Alpes. — Milan. —
Vérone. — Appel des morts. — La Brenta. — Incidences.
— Venise. — Architecture vénitienne. — Antonio. —
L'abbé Betio et M. Gamba. — Salles du Palais des Doges.
— Prisons. — Prison de Silvio Pellico. — Les frari. —
Académie des Beaux-Arts. — L'Assomption du Titien.
— Métopes du Parthénon. — Dessins originaux de Léo-
nard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. — Eglise
de Saints-Jean-et-Paul. — L'arsenal. — Henri IV. —
Frégate partant pour l'Amérique. — Cimetière de Saint-
Christophe. — Saùnt-Micbel de Murano. — Murano. ^
TABLE DES MATIÈRES 581
La femme et l'enfant. — Gondoliers. — Les Bretons et
les Vénitiens. — Déjeuner sur le quai des Esclavons. —
Mesdames à Trieste. — Rousseau et Byron. — Beaux
génies inspirés par Venise. — Anciennes et nouvelles
courtisanes. — Rousseau et Byron nés malheureux 221
LIVRE VII
Arrivée de Madame de Bauffremont à Venise. — Le
Catajo. — Le duc de Modène. — Tombeau de Pétrarque
à Arqua. — Terre des poètes. — Le Tasse. — Arrivée
de Madame la duchesse de Berry. — Mademoiselle Le-
beschu. — Le comte Lucchesi Palli. — Discussion. —
Dîner. — Bugeaud le geôlier. — Madame de Saint-Priest,
M. de Saint-Priest. — Madame de Podenas. — Notre
troupe. — Mon refus d'aller à Prague. — Je cède sur un
mot. — Padoue. — Tombeaux. — Manuscrit de Zanzc.
— Nouvelle inattendue. — Le gouverneur du royaume
Lombardo-Vénitien. — Lettre de Madame à Charles X
et à Henri V. — M. de Monibel. — Mon billet au gou-
verneur. — Je pars pour Prague 271
LIVRE VIII
Journal de Padoue à Prague, du 20 au 26 septembre 1833.
— Conegliano. — Traduction du Dernier Abencerage.
— Udine. — La comtesse de Samoyloff. — M. de la
Ferronnays. — Un prêtre. — La Carinthie. — La Drave.
— Un petit paysan. — Forges. — Déjeuner au hameau
de Saint-Michel. — Col du Tauern. — Cimetière. —
Atala : Combien changée. — Lever du soleil. — Salz-
bourg. — Revue militaire. — Bonheur des paysans. —
Woknabrûck. — Plancoët et ma grand'mère. — Nuit.
— Villes d'Allemagne et villes d'Italie. — Linz. — Le
Danube. — Waldmûnchen. — Bois. — Combourg. —
Lucile. — Voyageurs. — Prague. — Madame de Gontaut.
— Jeunes Français. — Madame la Dauphine. — Course
i Butschirad. — Butschirad. — Sommeil de Charles X.
— Henri V. — Réception des jeunes gens. — L'échelle
et la paysanne. — Dîner à Butschirad. — Madame de
Narbonne. — Henri V. — Partie de whist. — Charles X.
— Mon incrédulité sur la déclaration de majorité. Lec-
ture des journaux. — Scène des jeunes gens. — A Prague.
— Je pars pour la France. — Passage dans BntMhirad
582 TABLE DES MATIÈRES
la nuit, — Rencontre à Schlau. — Carlsbad vide. —
HoUfeld. — Bamberg : le bibliothécaire et la jeune femme.
— Mes Saint-François diverses. — Epreuves de religion.
— La France 323
LIVRE IX
Politique générale du moment. — Louis -Philippe. —
M. Thiers. — M. de la Fayette. — Armand Carrel. — De
quelques femmes : La Louisianaise. — Madame Tastu. —
Madame Sand. — M. de Talleyrand o65
LIVRE X
Conclusion. — Antécédents historiques depuis la Régence
jusqu'en 1793. — Le Passé. — Le vieil ordre européen
expire. — Inégalité des fortunes. — Danger de l'expan-
sion de la nature intelligente et de la nature matérielle.
— Chute des monarchies. — Dépérissement de la société
et progrès de l'individu. — L'avenir. — Difficulté de le
comprendre. — Saint-Simoniens. — Phalanstériens. —
Fouriéristes. — Owénistes. — Socialistes. — Commu-
nistes. — Unionistes. Egalitaires. — L'idée chrétienne
est l'avenir du monde. — Récapitulation de ma vie. —
Résumé des changements arrivés sur le globe pendant
ma vie. — Supplément à mes mémoires. — Lettre de
M. de la Ferronnays. — Généalogie de ma famille 443
APPENDICE
L — Chateaubriand et l'hirondelle 525
II. — Le mariage morganatique de la duchesse de Berry. 527
III. — Fragments inédits des «Mémoires d'Outre-Tombe». 534
IV. — Madame Tastu et les « Mémoires d'Outre-Tombe ». 543
V. — Le prince de Talleyrand et les Traités de Vienne. 545
VI, — L'avenir du monde 550
VU. — Les dernières années de Chateaubriand 556
Errata bt addenda 574
Index alphabétique des noms propres citks dan'3 lb3
9vl volumes ^ 583
INDEX ALPHABÉTIQUE
DES NOMS PROPRES CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
Abailard (Pierre), I, 164.
Abancourt (d'), III, 95.
Abbattdcci (le général), III,
125.
Abigaïl IV, 244.
Abrantès (duchesse d'), III,
68, 84, 100, 108 ; — IV, 374,
464, 470, 472.
AcHARD, lieutenant, I, 185; —
11,37.
A'CouRT (sir William), IV,
264 ; — VI, 512.
Addington, vicomte Sidmouth^
III, 189.
Addison, II, 188 ; — V, 42.
Adélaïde (M™^), fille de Louis
XV, I, 274, 303 ; — III, 532.
Agincourt (d'), II, 364.
AoouT (Vt«ss« d') VI, 78, 144.
Aguesseao (comte d') III, 41.
Aguesseau (Mme d') II, 226,
227, 234, 562.
Aiguillon (duc d') I, 278.
Aiguillon (duchesse d') I, 297.
Albani (le cardinal), V, 137,
139, 155, 177, 178, 179, 180,
i81, 184, 185, 188, 190, 203,
209, 618, 62ÛL
Albany (la comtesse d*), V,
46, 47, 48.
Alberoni (le cardinal), V, 151.
Albitte, conventionnel, III,
103, 104.
Alexander (le capitaine), IV,
121.
Alexandre I"', empereur de
Russie, II, 457 ; — III, 182,
189, 197, 211, 214, 220, 256,
258, 265, 267, 272, 276, 278,
295, 301, 302, 305, 307, 309,
355, 360, 373, 375, 385, 389,
390, 391, 392, 394, 413, 414,
419, 445, 452, 524, 525, 528 ;
— IV, 2, 63, 239, 330, 459 ;
— V, 87 ; — VI, 129, 130,
227.
Alexandre VIII, V, 150.
Alfieri, II, 316 ; — V, 9, 46,
48.
Allart de Mêritens (M™« Hop-
tense), VI, 405.
Almeth (lord), IV, 100.
Alopeus, (comte David d'), IV,
187, 188 ; - VI, 512.
Alopeus (comtesse d'),IV, 188.
Alphonse II, duc de Ferrare,
VI, 277, 280, 281, 282, 285,
291.
584
INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS l'ROPRES
Altiéri (1'), V, K.
Amar, conventionnel, III, 111.
Ambectskac (le général d') V,
296.
Ampère (Jean-Jacques), I, vi,
vu ; _ II, 341 ; — IV, 474 ;
— V, 53, 529, 640 ; -- VI,
116.
Ancillon, IV, 184, 185, 226,
228, 294 : — V, 272.
Axdréosst (le général), III
174.
Andrezel (Christophe PicoN,
comte d'), I, 186, 193.
Angelo Mai.ipieri, V, 307.
Angles (le comte), III, 456.
Angoulème (le duc d'), II, 412 ;
— m, 486, 500 ; — IV, 139,
277, 406 : — \', 259, 266, 278,
279. 3!>2. 303, 333, 334, 335,
358. 359, 361, 367 ; — VI,
72. 73, 96, loi, 111, 148, 250,
346, 354, 355, 356, 358, 435,
540, 541, 561 .
Angoulème (la duchesse d*), I,
V ; — ni, 486, 488, 517 ; —
IV, 48, 285, 286, 350 ; —
V, 353, 586, 628 : — VI, 13,
18, 63, 73, 78, 96, 139, 140,
141, 142, 143, 144, 145, 146,
147, 153, 154, 155, 156, 157,
158, 159, 202, 304, 348, 540,
541, 561.
Anichb (M""), IV, 166, 167.
Anxe (la reine), VI, 30.
Avne d'Autriche, I, 216.
Anspach (la margravine d'), IV,
393.
AyrcMARCHi (le docteor), IV,
107, 108, 109.
AvT0\-ELLE (le marquis d*), IV,
rr.7.
AxTONio, guide, VI, 238, 254,
Appony (le comte d'), V, 153.
Aqdaviva d'Aragon, V, 151.
Arago (François), V, 295, 312,
372, 445; — VI, 398.
Arçon (d'), III, 127.
Arezzo (le cardinal), V, 138,
621.
Argout (le comte d'), V, 305,
308, 309, 314; — VI, 301.
Armaillé (vicomte d"), I, xu
AR.XAULD (l'abbé Antoine), V,
40.
Arnauld d'Andilly, V, 212.
.Vpjs'dt, III, 359.
Arnold (le docteur), IV, 108.
Arr'ghi (Joseph-Philippe). III,
46b.
Artaud de Montor (le cheva-
Uer), II, 344, 345 ; — III, 488.
AsGiLL (sir Charles), I, 367,
368.
AsHBUPwVHAM (comte d'), III, 79.
Ashew (sir), V, 151.
AsPASiE, VI, 402.
Aspp^mont (d"), VI, 227.
AvARAY (duc d'), II, 477.
AvARAY (duchesse d^, II, 477.
AvARAY (comte d"), II, 477.
AVENEL, V, 113.
AVRIEURY, III, 144.
AuBETERRE (Ic maréchal d'),
II, 66.
AUDRY DE PUY'RAVAULT, \ , 281,
293, 294, 2^, 308,
AuGEP,£AU (le maréchal) duc de
Castiglione, m, 125, 423,
424.
AuGUis, député, ni, 30, 551,
552.
Auguste db Prusse (le prince),
neveu du grand Frédéric,
n\ 184, 410, 411, 412, 413.
Au\'ity (le docteur), VI, 389.
AzAÏs, V, 250.
CITES DANS LES SIX VOLUMES
583
Bacciocbi (Elisa Bonaparte,
madame) grande-duchesse de
Toscane, II, 253, 332, 343,
402, 403, 405, 465; — III,
71 ; — IV, 372.
Bagot (sir Charles), VI, 507,
518.
Bagration (princesse), VI, 330.
Bail, inspecteur aux revues,
III, 508.
Bailly (Jean-Silvain), I, 271,
275, 281 ; — II, 17.
Balachof, III, 277.
Balbi (M-no de), IV, 139.
Balcombe, IV, 97.
Ballanche, imprimeur, II, 308.
Ballanche (Pierre-Simon), fils
du précédent, I, vi, vu ; —
II, 308, 336, 361, 480, 489,
491, 506; — IV, 374, 394,
410, 425, 466, 474; V, 434,
639 ; - VI, 566. 568.
Salue (le cardinal Jean Lm),
II, 85.
Balzac (H. de), V, 629, 630,
631, 643.
Baptiste, valet de chambre,
VI, 19, 20, 54, 55, 58, 170,
343.
Barantb (Claude-Ignace de),
II, 480.
Barante (Prosper, baron de),
II, 480; — IV, 172.
Barante (Césarine de Houde-
tot, baronne de), V. 100.
Barba, libraire, V, 322.
Barsaroux, V, 375.
Barbacu) (mistress), U, 196.
Bailberini (la), danseuse, IV,
189.
Barbet d'Aurbvillt (Jules),
IV, 248.
Barchou de Penhoen, V, 261,
262.
Barclay de Tolly, III, 276,
283, 294.
Bardoux (Agénor), II, 5(i8,
569, 570, 571, 572, 575, 577.
Bareau de Girac, évêque de
Rennes, I, 262.
Barentin (de), II, 121.
Barère (Bertrand), I, 246 ; —
II, 42 ; — III, 92, 110.
Barillon (N. de), V, 208.
Barrandb (de), VI, 74, 77, 78,
81, 84, 214, 354.
Barras, III, 96, 99, 114, 116,
117, 118, 178.
Barrot (OdUon), III, 482 ; —
V, 277, 308, 331, 365.
Barthe, V, 277, 537, 539, 5iO,
594.
Barthélémy (l'abbé), II, 10.
Barthélémy, l'auteur de Né-
mésis, IV, 150 ; — V, 457,
458, 642, 643, 646.
Bartolozzi, IV, 394.
Basil Hall (le capitaine), IV,
100.
Basseville (Hugon de), V, 64.
Bassompibrre (le maréchal de),
I, 199, 200, 204, 202, 303 ; —
V, 108, 134, 135.
Bastide (Jules), V, 306, 342,
347, 349.
Bathvrst (lord), IV, 106, 260.
Bathurst (miss), V. 104.
Bacdk (baron), IV, 137 ; —
V, 281, 306, 312, 314, 354,
451.
Baudin (le capitaine Nicolas),
III, 188.
Baddcs (le lieutenant-colonel
de), III, 284, 286, 299, 303.
Baupkrlmomt (prince de), VI,
216, 342, 355.
586
INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS PROPRES
Bauffremoxt (princesse de),
VI, 216, 271, 272, 342, 355.
Baulny (vicomte de), VI, 561.
Bausset (cardinal de), III, 26,
29.
Bausset (de), préfet du palais,
III, 250, 285.
Bavoux (Nicolas), V, 313.
Bayle (Moïse), III, 99,111.
Baylis, imprimeur, I, x, 365 ;
— II, 113, 114, 119, 121, 150.
Bayreuth (Sophie-Wilhelmine,
margravine de), IV, 189; —
VI, 168.
Bazin de Raucoc, V, 422, 486.
Beattie (James), II, 201, 202.
Beaujolais (comte de), IV, 393.
Beaulieu, général autrichien,
III, 119.
Beaumarchais, I, 229, 294.
Beaumont (Christophe - Fran-
çois, comte de), I, 297.
Beaumont (Pauline de Mont-
morin-Saint-Hérem, comtesse
de). I, 241, 297:— II, 254,
255, 256, 257, 263, 265, 267,
270, 271, 277, 334, 353, 354,
357, 361, 362, 363, 364, 367,
369, 371, 372, 373, 374, 375,
376, 377, 378, 380, 385, 394,
400, 467, 493, 502, 503, 504,
572, 574, 575 ; — III, 7 ; —
IV, 431;- V, 4,20,29,204;
— VI, 168.
Beauvad (Charles-Juste, duc
de), I, 207.
Bedée (Ange - Annibal de) ,
grand-père de l'auteur, I, 19.
Bedée (Marie-Anne de Rave-
nel de Boisteilleul, dame de)
grand'mère de l'auteur, I,
20, 32.
Bkdkk (Marie-Antoine-Bénigne
de), oncle de l'auteur), I, 34,
129, 241 ; — II, 4, 10, 97,
103, 184.
Bedée (Marie Ginguené, dame
de), tante de l'auteur, I, 36;
— II, 102.
Bedée (Caroline de), cousine
de l'auteur, I, 36 ; — II, 185,
186.
Bedford (duc de), IV, 257.
Beethoven, II, 529.
Beker (le général), IV, 65.
Belgiojoso (princesse de), V,
440, 569.
Bellart, IV, 137.
Belle-Isle (le maréchal de),
VI, 162.
Bellocq, secrétaire d'ambas-
sade, V, 173, 179, 205, 206.
Belloy (M°ie du), II, 156.
Belsunce (Mer de), II, 317 ; —
V, 483.
Belsunce (le comte de), II, 17,
tJEMBO (le cardinal Pierre), VI,
305.
Benjamin, jardinier, III, 9.
Benningsen, III, 276.
Benoit XIV, V, 150.
Benoit (Frédéric), V, 518, 519.
Benson, III, 79.
Benvenuti (le cardinal), V, 24,
142, 163.
Benvenuto Cellini, V, 31.
Béquet (Etienne), V, 279.
Béranger (P.-J. de), I, ii, 207,
231 ; — III, 404 ; — IV, 82,
362 ; — V, 445, 447, 448,
449, 450, 528, 544, 545, 577,
653 ; — VI, 174.
BÉRARD, député, V, 314, 315,
317.
BÉRARD, l'auteur des Cancans,
V, 540.
BÉRENGER (M™« de). Voyei:
Duchesse de Châtillon.
CITES DANS LES SIX VOLUMES
537
Berobr, maire, V, 490.
Bernadotte, roi de Suède, III,
132, 178, 259, 260, 261, 353,
355, 460, 524 ; — IV, 396,
398, 399, 400, 401, 457; —
V, 2.
Bernardin de Saint Pierre, II,
11 ; — III, 42 ; — VI, 409.
Bernetti (It cardinal), V, 21,
23, 113, 126, 127, 136, 142,
190, 201, 209; — VI, 294.
Bernhardt (F. de), VI, 572.
Bbrnstorff (le comte de), IV,
185, 225, 226, 294; — VI,
227.
Beroldingen (comte de) VI,
514, 515, 516.
Berry (duc de), I, 169; — II,
85, 99,100, 101, 413, 442; —
III, 524 ; — IV, 18, 139, 142,
154, 162, 164,166, 169; — V,
419, 628 ; — VI, 146, 147,
421.
Berry (duchesse de), II, 232;
— IV, 350, 448 ; — V, 353,
364, 377, 468, 475, 488, 489,490,
494, 499, 500, 503, 505, 538,
543, 593, 594, 595, 598, 599,
600, 601, 602, 603, 60{', 607,
628, 647, 649; — VI, 11, 16,
17, 21, 22, 71, 80, 81, 82, 83,
84, 88, 97, 101, 110, 140,
141, 142, 143, 172, 197, 199,
213, 217, 218, 230, 272, 293,
294, 296, 297, 299, 300, 303,
321, 322, 323, 326, 344, 346,
347, 351, 352, 353,388, pages
527 à 533, 540.
Berryer, V, 252, 506, 507,
508, 509, 526, 536, 537, 538,
539, 593, 604, 605, 657; —
VI, 217, 551.
Berstœchbr, II, 298; — IV,
328.
Bertazzoli (le cardinal), V,
142, 621.
Berthelin, polytechnicien, V,
298.
Berthier, prince deNeuchàte!,
III, 125, 134, 150, 174, 235,
249, 252, 314, 316, 341, 440;
— IV, 304;- V, 55;- VI,
175.
Berthois (baron de ), V, 339,
340.
Berthollet, II, 289 ; — III,
178.
Bertier de Sauvigny, inten-
dant de Paris, I, 276.
Bertier de Sauvigny (Albert)
V, 299.
Bertin l'aîné, I, XI ; — I,
351, 352, 361,573; —111,10
— IV, 145, 291 ; - V, 174,
528, 534, 653, 654, 655.
Bertin de Vaux, III, 494 ; —
IV, 513; — V, 61.
Bertrand, capitaine, III, 22.
Bertrand (le général), III, 425,
426; — IV, 65, 71, 97; —
V, 497.
Bertrand (la générale), IV,
71, 97.
Besenval (baron de), I, 302.
Bessières (le maréchal), duc
d'Istrie, III, 303, 314, 337,
341, 352.
Bethuis, juge d'instruction, V,
537.
Betio (l'abbé), VI, 238, 241.
Beugnoi' (le comte), III, 455,
497, 502; — IV, 51.
Beugnot (le vicomte Arthur, I,
XI.
Beurnonvillk (le maréchal de),
III, 413.
Bevilacqoa (le cardinal) VI,
287.
588
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
Beyle Henri, (H. de Stendhal),
V, 440.
BioNON (le baron), III, 265.
Billaud-Varenne, -II, 26; —
III, 110.
BiLLECOCQ, IV, 137.
BiLLiNG (baron), I, 317, 469 à
472.
Billot, V, 281.
BiRON (Armand-Louis, duc de
Lauzun, puis duc de), I,
301, 302, 309.
BiziEN (de), I, 441.
Blacas (duc de), I, xix ; — III,
457, 460, 493, 494, 496, 497 ;
— IV, 18, 40, 41, 42, 44,45, 139,
223, 347, 348, 513 ; — V, 173,
184, 20U, 208, 209; — VI, 41,'
43, 44, 58, 65, 66, 69, 71, 77,
81, 83, 87, 95, 96, 101, 109,
110, 111, 144, 156, 198, 199,
326, 327, 331, 344, 355, 356,
435.
Blair (Hugues), II, 188.
Blanc (Louis), V, 320, 346.
Blessington (lady), IV, 247,
248.
Blin (Joseph), I, 263.
Blùcher, III, 207, 374; — IV,
23, 24, 63, 251.
Boccace, V, 481.
BoouET, peintre, 11,364; — V,
29.
BoioNE (comte de), II. 161.
BoioNE (comtesse de), II, 161;
— V, 295.
BoisÉ-LucAS (de), père, III,
17.
Boisé-Ldcas (de), fils, III, 22,
23.
BoisGELiN (Louis-Bruno, comte
de), I, 260, 261.
BoisoELiN DE CucÉ, archevêque
d'Air, I, 260.
BoiSHUE(Jean-Baptiste-Renéd«
Guehenneuc, comte de). II,
61.
BoisHOE (Louis-Pierre de Gv.e-
henneuc de), fils du précé-
dent, I, 265.
BoiSROBERT, V, 214.
BOISSONADE, III, 10.
BoissY (le marquis de), V, 268.
BoissY d'Anolas, III, 111.
BoiSTEiLLEUL (M'i'de), grand'-
tante de l'auteur, I, 25, 32,
34, 35; — II, 187; — VI, 341.
BoiSTEiLLEUL (Jcan-Bapùste-
Joseph-Eugène de Ravenel
du), oncle de l'auteur, I, 116,
121.
BoiSTEiLLEUL (Hyacinthe -Eu-
gène-Pierre de Ravenel du),
fils du précédent, I, 167; —
VI, 485.
Bolivar (Simon), V, 110.
BoLTON (lord), II, 108.
Bon (le général), III, 159, 161.
BoNALD (vicomte de), II, 254,
257, 262, 288, 309; — IV, 152,
483, 484, 486, 487.
Bonaparte (Charles), III, 71.
Bonaparte (Napoléon-Louis),
fils aîné de la reine Hortense,
III, 68, 69.
Bonaparte fM™<> L(Btizia),III,
91, 394, 469; — IV, 141; —
V, 64.
BoNCHAMPS (Artus, marquis de),
II, 169.
Bond Y (comte de), V, 489, 490,
491.
Bonnay (marquis de), I, 300;
— II, 393; — IV, 183, 198,
199, 200.
Bonnet, IV, 239.
BoNNEViE (l'abbé de), II, 335.
348, 372, 486.
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
589
BONNIBR, III, 129.
BoRDEsoDLLK (le général de),
V, 359.
BoRiJiBR, comédien, I, 304.
BoROHÈSE (Pauline Bonaparte,
princesse), 11,353, 376; —
111,113,469,475: — IV, 106;
V, 44.
BoRiE (l'abbé de), VI, 78.
BoRiEs (le sergent), IV, 465;
— V, 313.
BoRROMÉE (Saint Charles), V,
481.
BossuET, I, 395; — III, 169,
170, 276; — V, 111, 260; —
— VI, 115,136,196,555,556.
BouFFLERS (de), III, 38.
Bougon, chirurgien, VI, 434,
435.
Bouille (marquise de), VI, 78,
353.
Bouillon (Philippe d Auver-
gne, prince de), II, 102.
BOULGARY (M.), VI, 511.
Boulogne (l'abbé de), II, 278.
Bourbon (duc de) , fils du
prince de Condé, II, 74, 173,
407, 413, 443; — IV, 138.
BouRDic-VioT (M"e de),VI, 404.
Bourdon (Léonard), 111,111.
BouRMONT (le maréchal de), V,
239, 253, 254, 258, 277, 504,
505, 648.
BooRQDENEY (comte de), I, 318.
BouRRiENNE (Fauvelet de), II,
400; — m, 72, 91, 117, 150,
155, 163, 167, 550.
BouRRiENNE (M™" de), III, 96.
BouTiN, financier, II, 43, 44.
BoYER, adjudant général, III,
136, 159.
Boyer (Catherine), première
femme de Lucien Bonaparte,
II, 254.
BoYER d'Aoen, V, 618.
Brackenridge (Henri), I, 424.
Brancas (M™« de), V, 576.
Breteuil (baron de), I, 267;
— II, 49, 50; — III, 495.
Breunino (M"«), II, 529.
Bricon (Edouard), V, 622.
Brien (Jean), III, 18.
Brifaut, académicien, VI, 70,
Brillât-Savarin, IV, 402, 403.
Briot (Joseph), II, 352.
Briquevillb (comte de), V,
450, 451, 455, 456.
Brissot, dit de Warville, II,
19.
Brizard, comédien, I, 220.
BR.0CARD (Ignace), VI, 224.
Broglie (maréchal de), I, 267.
Broglie (général Victor de),
III, 184.
Broglie (le duc Victor), IV,
505, 506,507; —V, 252,294,
324, 325, 329, 330; — VI,
294.
Brollo, VI, 308.
Brosses (le président de). V,
36, 43, 44, 45, 150, 151, 175.
Brosses (comte de), fils du
précédent, V, 175, 176.
Brougham (Henry, baron), I,
323.
Broussais, I, 46, 128.
Broussier (le général), m, 828.
Brown (Charles), I, 425.
Brulard (comte de), V, 462.
Brune (le maréchal), III, 440.
Brunswick (Charles -Guillau-
me-Ferdinand, duc de), II,
53; — III, 205, 206.
Brunswick (Guillaume-Frédé-
ric, duc de), fils du précé-
dent, IV, 23.
Buckingham (duc de), IV, 257.
BuFFON, VI 525, 526.
690
INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS PROPRES
BuFFOx (comtesse de), I, 296.
BuGEAUD (le maréchal), VI, 300,
301, 321.
Boisson de la Vigne, capitaine
de vaisseau, grand-père de
M™* de Chateaubriand, II, 4,
6.
Buisson de la Vignh (Alexis-
Jacques), fils du précédent,
père de M™« de Chateau-
briand, II, 4.
Buisson de Lavigne (Céleste
Rapion de la PlaceUère,
dame), mère de M™^ de Cha-
teaubriand, II, 4, 5.
BuLow ( Frédéric - Guillaume
de). III, 355; — IV, 23.
Bunsen (le chevalier de), V,
25, 220.
Buonaparte (Jacques), III, 67;
— V, 216.
Buonavita (l'abbé), IV, 106,
108.
BuRKE (Edmond), II, 188, 197,
223, 224; — IV, 279.
Burney (Miss Francis), II, 196.
BuRNS (Robert), II, 198, 201.
Bussi (le cardinal), V, 154.
Bote (lord), IV, 261.
BoTTAFUoco (comte de), III,
81.
BOTURLIN, III, 294.
Byron (le Commodore John),
VI, 264.
Byron (lord), II, 141, 190, 192,
202. 203, 204, 206, 207, 208,
209, 210, 211, 212, 238; —
III, 406, 436; — IV, 114,131,
256; - V, 12, 52, 218, 268,
440, 450, 591; — VI, 234,
263, 264, 265, 266, 267, 268,
269, 273, 282.
Btron (lady), II, 213.
Cacault (François), II, 3i4,
345.
Cadet db Gassicourt (Charles-
Louis), V, 492.
Cadet de Gassicourt, fils du
précédent, V, 282, 284, 418,
492, 493, 494, 495.
Cadoudal (Georges), II, 397,
402; — IV, 403, 404, 4(».
Caffarelli, III, 134.
Caffe, II, 537.
Calonn'e ( Charl es - Alexandre
de), I, 241, 277; — II, 2.
Cambacérès (le prince), II, 414,
447 ; — III, 106, 310, 367, 381.
393, 417, 553; — VI, 144.
Cambroxne (le général), IV, 27.
Camden (William), II, 125,
180.
Camoens, I, 409; — II, 190;
— IV, 95, 111; —VI, 284,
306, 544.
Campbell (Thomas), II, 198.
Campbell (le colonel), III, 421,
427.
Campo-Franco (prince de), VI,
15.
Camuccini, peintre, V. 35.
Canaris, fils du héros, IV,
3?ii; — V, 186.
Canning (George), I, 322; —
II, 108, 144, 199, 577; — IV,
242, 243, 249, 261, 263, 274,
277, 285, 339, 499, 502, 503;
— V, 70, 408, 410 : — VI, 227,
509, 510, 518, 519, 560.
Canndjg (lady), II, 124.
Canova, II. 395; — IV, 252,
395, 426, 427; — V, 2, 29,
— VI, 244.
Capbfigue, rV, 346.
Capklan (l'abbé), II, 182.
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
591
Capelle (baron). III, 501,519; I
— V, 265; — VI, 102, 103.
Capo d'Istria (comte), VI, 502,
506, 509.
Capponi (le marquis), V, 168.
Caradeuc (de), l, xi.
Caraman (duc de), IV, 277,
295, 497; — V, 324.
Caraman (Georges, comte de),
I, 317; — VI, 514, 516, 517.
Carbon, III, 189.
Cardigny, III, 236.
Carionan (Charles-Emmanuel-
Ferdinand, prince de), VI, 14.
Carignan (princesse de), com-
tesse de Montléart, VI, 14,
Carline, cantatrice, I, 295.
Carnot (Lazare), III, 118, 120,
121, 127, 457; — IV, 7, 32,
35, 36, 38.
Caroline de Brunswick, prin-
cesse de Galles, II, 221.
Caroline Bonaparte (M™« Mu-
rat, la reine de Naples), III,
252, 524; — IV, 432, 433,
438, 440, 441, 442, 443, 444,
455, 459.
Caron (le lieutenant-colonel),
IV, 470, 471.
Carrel (Armand), I, xviii; —
III, 407; — V,256, 257, 258,
279, 294, 295, 445, 446, 447,
449, 577, 606; — VI, 195,
196, 222, 228, pages 388 à
400.
Carrel (Nathalie), sœur du
précédent, VI, 400.
Carrier, III, 110.
Carron (l'abbé), I, 178, 180;
— VI, 481.
Cars (duc des), I, xi.
Carteaux (le général), III, 94,
96, 117.
Cartier (Jacques), I, 45.
Castelbajac (vicomte de), IV,
153.
Castellane (le maréchal de),
V, 634, 636, 637, 638.
Castelnau (Michel de). I, 360.
Castlereagh (Robert Stewart,
marquis de Londonderry,
vicomte), I, 322; — II, 124,
144; — IV, 26, 233, 236. 237,
244, 249, 252, 258, 261, 263,
264, 269, 270, 271, 272, 273,
274, 275, 277, 441 ; — VI, 506.
Castries (M°»e de), V, 100.
Catherine Sforze, V, 14.
Catherine de Wurtemberg,
reine deWestphalie, III, 433,
434.
Gauchie (Anne), I, 216.
Cauchois-Lemaire, V, 329,
Caud (LwctZe-Angélique de Cha-
teaubriand, dame de), sœur
de l'auteur, I, xxxiv, 21, 29,
122, 126, 127, 134, 136, 140,
141, 142, 143, 145, 147, 148,
159, 180, 181, 188, 193, 194,
195, 211, 215, 217, 235, 260,
267, 447; — II, 5, 7, 10,128,
227, 270, 271, 357, 359, 361,
364, 379, 493, 502, 503, 504,
505; — VI, 523.
Caud (Jacques-Louis-René, che-
valier de), mari de Lucile,!,
147; — II, 227, 270.
Caulaincourt (Armand-Louis-
Augustin, marquis de), duc
de Vicence, II, 437, 447,449;
— III, 264,272,276,318,337,
340, ^i9, 452,525; — IV, 32.
Caulaincourt (général, comte
de), frère du précédent, III,
289.
Caumont-la-Force (Marie-
Constance de Lamoignon,
marquise de), II, 162, 163.
592
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
Cadsans (marquis de) , I, 85,
87, 88.
Caux (le comte Roger de), I,
173; — IV, 182.
Caux (vicomte de), IV, 356; —
V, 321.
Cavaigxac (Godefroi), V, 347,
a48, 349.
Cazalès, IV, 1^.
Cazotte (Jacques), I, 306; —
II, 89, 90.
Celakowsky, VI, 116.
Celles (comte de), V, 27, 188.
Celles (M1'« de Valence, com-
tesse de), V, 27.
Cels, ami de J.-J. Rousseau,
VI, 9
Cesarotti, IV, 103; — VI, 274.
Cessac (Lacuée, comte de), VI,
420.
Chabot (François), IV, 132.
Chabrol (comte de), III, 350,
351, 356, 357, 358, 510, 512;
— V, 239, 253, 265.
Chabrol-Volvic (comte de),
frère du précédent, V, 276,
306.
Chafner, major américain, I,
115, 309.
Chaix-d'Est-Ange, V, 519.
Chalais-Périgord (M""» de),
VI. 542.
Chalmel (l'abbé), chapelain de
Combourg, I, 82.
Chambray (marquis de), III,
332.
Chamfort, I. 147, 223, 226, 300,
305; — II, 42, 161.
Chamisso (Adalbert de), IV,
191, 192, 193, 194, 195.
Champagny (duc de Cadore),
III, 247, 249.
Champagny (vicomte de), V,
276.
Champcenetz (le chevalier de),
I, 300; — II, 125.
Chantelauze (de), V, 265, 266,
269, 315, 418.
Chappe, III, 473.
Chaptal, II, 289, 490.
Chardel, V, 313.
Charettb (le général de), II,
171.
Charettb (le baron de), V, 628.
Charles IV, roi de Bohême»
VI, 148, 149.
Charles IV, roi d'Espagne»
m, 216.
Charles V, roi de France, VI,
358.
Charles X (comte d'Artois,
Monsieur, puis), I, v, ix, 60,
274; — II, 63, 157, 407, 413;
— 111,193,418,419,439,520;
— IV, 13, 18, 22, 30, 58,138,
200, 285, 286, 301, 305, 307,
308, 309, 311, 312, 343, 344,
347, 351, 353, 356, 357, 359,
360, 394, 506; — V, 49, 140,
184, 230, 258, 262, 267, 269,
277, 279, 283, 285, 292, 305,
309, 310, 324, 329, 331, 335,
337, 338, 343, 355, 356, 357,
358, 360, 361, 363, 364, 365,
366, 367, 368, 370, 371, 372,
377, 384, 385, 390, 399, 400,
401, 403, 405, 408, 409, 424,
425, 451, 453, 470, 477. 493,
528, 542, 548, 614, 615, 628,
629, 637, 639; — VI, 21, 63,
67, 69, 71, 73, 81, 83, 84, 85,
86, 87, 91, 96, 101, 102, 108,
109, 110, 111, 113, 114, 117,
118, 119, 122, 123, 124, 125,
126, 129, 131, 143, 157, 227,
250, 300, 303, 328, 331, 344,
346, 347, 349, 350, 351, 355,
356, 357, 359, 373, 432, 434.
CITES DANS LES SIX VOLUMES
593
435, 436, 437, 438, 527, 528,
530, 532, 539, 540, 541.
Charles XII, III, 311, 319.
Charles XIII, III, 259, 260.
Charles-Albert, roi de Sar-
daigne, IV, 215; — VI, 14.
Charles-Edouard, dit le Pré-
tendant, V, 36, 45; — YI,
445.
Charles-Félix, roi de Sardai-
gne, VI, 227.
Charles-Louis de Bourbon
(duc de Lucques, puis de
Parme), V, 8.
Charles (l'archiduc), III, 123,
186, 243.
Charlotte de Prusse (prin-
cesse), impératrice de Rus-
sie, I, 173.
Chambord (comte de), I, v; —
II, 339, 391; — III, 519; —
IV, 165, 168, 207, 220, 223.
330, 358, 359; —V, 358, 361,
363, 365, 367, 373, 375, 390,
391, 399, 407, 453, 463, 467,
468, 471, 472, 476, 544, 608,
628, 647; — VI, 12, 17, 19,
35, 63, 71, 74, 75, 76, 77, 78,
79, 80, 82, 85, 87, 91, 92, 97,
98, 99, 100, 105, 108, 118,
119, 126, 127, 128, 156, 158,
159, 201, 205, 208, 210, 214,
230, 250, 258, 301, 320, 323,
324, 326, 327, 343, 344, 345,
346, 348, 352, 355, 356, 357,
359, 433, 434, 540, 541, 556,
557, 558, 559, 562, 563, 570.
Charras (le lieu tenant -colo-
nel), V, 297.
Charrière (M""» de), IV, 302,
303, 328.
Chartier (Alain), II, 315.
Ceasles (Philarète), II, 298;
— V, 63i,
Chasseloup-Laubat (marquis
de), III, 3?/!.
Chasteller., III, 150.
Chastenay (Mnie de), I, 177,
182, 184, 1^5. 196; — II, 69;
— III, 10.
Chastenay (Victorine , com-
tesse de), I, 185; — II, 259;
— III, 340.
Chateaubouro (Paul-François
de la Celle, vicomte de), beau-
frère de l'auteur, I, 185.
CHATEAUBOURG(BL>nigne- Jeanne
de Chateaubriand, dame de
Québriac, puis dame de),
sœur de l'auteur, I, 21, 91,
115, 193, 257.
Chateaubriand (la comtesse
de), sœur deLautrec,II,343;
— V, 13.
Chateaubriand (M™» Claude
da}, femme poète, VI, 403,
404.
Chateaubriand de la Guer-
rande (l'abbé), I, 101.
Chateaubriand (François de),
grand-père de l'auteur, 1, 13.
Chateaubriand (Pétronillede),
grand'mère de l'auteur, 1, 13.
Chateaubriand (René, comte
de), père de l'auteur, I, 17,
18, 59, 65, 85, 129, 137, 165.
189, 190, 191. 192, pages 451
à 456; — II, 2(J5.
Chateaubriand (Apolline de
Bédèe, comtesse de), mère
de l'auteur, I, 19, 58, 59, 64,
69, 127, 129, 132, 133, 134,
136, 161, 167, 190, 252, 253;
— II, 2, 128, 132, 178, 179,
180; - V, 227.
Chateaubriand (Céleste Bui*-
son de Lavigne, vicomtesse
de), femme de I auteur, I, ix,
38
594
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
XII. Lii; - II, 5, 6,7,8,128,
263. 269, 270, 271, 334, 335,
373, 394, 396, 397, 401, 402,
465, 472, 475, 478, 491, 502,
503, 505, 506, 513, 549, 551,
590, 591, — III, 1, 4, 7, 8,
30, 52, 376, 378, 453, 492, 493,
494, 497, 508, 511, 512, 513,
517, 546; — V, 3, 7,99,118,
177, 220, 2.34, 243, 274, 515,
ô21, 525, 535, 541, 546, 576,
578, 588, 655 ; — VI, 2, 5, 7,
89, 299, 345, 568.
Chateaubriand (Françs-Henri
de), oncle de l'auteur, I, 14.
Chateaubriand (Joseph de) ,
oncle de l'auteur, I, 15.
Chateaubriand (Pierre-Marie-
Anne de), seigneur du, Pies-
sis, oncle de l'auteur, I, 17,
53, 454, 455.
Chateaubriand (Geoffroy de),
frère de l'auteur, I, 21.
Chateaubriand (Jean-Baptiste-
Auguste, comte de), frère de
l'auteur, I, 21, 194, 195, 196,
203, 205, 234, 305, 311, 439;
— II, 2, 42, 43, 51, 94, 95,
98, 127; — V, 596, 603.
Chateaubriand (M'ie de Ro-
sanbo, dame de), belle-sœur
de l'auteur, I, 195, 232; —
II, 127.
CHATEAUBiUAXB{Geo£froy-Louis
comte de), neveu de l'auteur,
1, XII, 9, 451, 452,453; —II,
129, 468; — 111,496, 560; —
V, 226, 368, 542; — VI, 569.
Chateaubriand (Henriette-Fé-
licité-Zélie d'Orglandes, com-
tesse de), femme du précé-
dent, I, 9, 451, 468.
Chateaubriand (Geoffroy, c»^
de\ fils des deux précédents),
petit-neveu de l'auteur, 1, 74.
Chateaubriand (D"« Bernon
de Rochetaillée , comtesse
de), femme du précédent, I,
74.
Chateaubriand (Christian de),
neveu de l'auteur, I, 9, 453;
— II, 36; — 111,496,560; —
V, 225, 226, 227; — VI, 20.
Chateaubriand do Plessis
(Pierre de), cousin de l'au-
teur, I, 53.
Chateaubb.iand du Plessis
(Mlles Adélaïde, Emilie-Thé-
rèse-Rosalie et Modeste de),
cousines de l'auteur, I, 53.
Chateaubriand (Armand de),
cousin de l'auteur, I, 17, 53;
— II, 55, 64, 79, 80, 101 ; —
III, pages 16 à 25,520, pages
543 à 546; — IV, 419; —
V, 579.
Chateaubriand (Jeanne Le
Brun d'Anneville , femme
d'Armand de), II, 101; —
III, 17.
Chateaubriand (Frédéric de),
fils d'Armand, I, 54, 191.
Chateaubriand (Henri-Frédé-
ric-Marie-Geoffroy de), fils de
Frédéric, I, 54.
Chateaubriand (Françoise-Ma-
deleine-Anne Regnault de
Parcieu, dame de), femme
du précédent, I, 54.
Chateau-d'Assis (Michel-Char-
les Loc quel, coviiie de), 1,82.
Chateaugiron (l'abbé de) , I,
107.
Chateauroux (M°îe de), II, 472.
Châtelain, V. 113.
Chatillon (M™e de Bérenger,
duchesse de), II, 299 ; — ll'l, 7.
Chaumettk (Gaspard^ II, 23.
aiES DANS LES SIX VOLUMES
595
Chatjvin, peintre, V, 119.
Chédieo de Robethon, II, 568,
569, 570, 571, 572, 576, 578.
Cheptel, médecin, I, 161.
Chênedollé (Lioult de), II,
250, 254, 257, 262, 263, 265,
271, 307, 359, 378, 494, 504;
— III, 4; — V, 399.
Chénier (André de), I, 126; —
II, 165.
Chénier (Marie-Joseph de), I,
229; — II, 25, 219, 248; —
III, 25, 29, 31, 35, 3G, 37, 43,
44, 45, 46, 47, 49, 131, 401,
408, 547, 550.
Chérin (Bernard), I, 5; — VI,
522, 523.
Chérin (Louis-Nicolas) VI, 522,
523.
Chevalier, V, 329, 342.
Cheverus (cardinal de), IV,
359.
Chevet, marchand de comes-
tibles, V, 606.
Chevrjiuse (duchesse de), IV,
423, 424.
Choiseul (duc de), I, 301 ; —
V, 208; — VI, 203.
Choiseul-Stainville (duc de),
pair de France, V, 275, 307;
— VI, 446.
Chopin (J.), V, 534.
Choteck (comte de), VI, 40, 58,
59, 81, 105, 107, 119, 213,
^7.
Choteck (comtesse de), VI,
357.
Chouuieu, conventionnel, III,
111.
Choulot (de), VI, 14.
Christophe (le roi), II, 113;
— V, 444; — VI, 151, 152.
Christophe (la reine), V, "^^8;
— VI. 151.
Christophe (les filles du roi^,
\l, 151, 152.
CicÉRi, VI, 231.
CicoGNARA (comte), VI, 236,
244.
CiMAROSA, I, 381.
Cintio (le cardinal), VI, 288,
289.
Clancarthy (ioid), III, 525.
CLANwiLLiAM(lord),IV,245,247.
Clara Wendel, V, 574, 575.
Glarke (Edward), II, 507.
Clary (Désirée), M"» Berna-
dotte, reine de Suède, IV,
467.
Clary (Julie), M™« Joseph Bo-
naparte, reine de Naples,
reine d'Espagne, IV, 469; —
V, rJ9.
Clary (le colonel), IV, 452.
ClauseldeCousseroues (Jean-
Claude), II, 402, 505, 586, 587,
589; — III, 13, 376, 492; —
V, 235.
Clausel de Coussergues (l'ab-
bé), grand-vicaire d'Amiens,
II, 593.
Clausel DE Codsseroues, trap-
piste, II, 592.
Jlausel de Montals (évêque
do Chartres), 11,592, 593; —
III, 12, 13.
Clément (Jacques), III, 364.
Clément XII, V, 150, 151.
Clément XIV, VI, 94.
Clerfayt (comte de), II, 74.
Clergeau (l'abbé), aumônier de
l'auteur, IV, 325
Clermont-Tonnerre (duc de),
IV, 230, 351, 357.
Clermont-Tonnerre (comte
Stanislas de), II, 300.
Clermont-Tonnerre (comtesse
Stanislas de), remariée an
596
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
marquis de Talaru, II, 299,
5i2, 5S2; — IV, 381.
Clermon r-ToNNERRE (cardinal
de), II, :336, 350, 393; — V
130, 158, 170, 173, 179, 194.
Cléry, II, 167; — III, 507.
Clive (lord), VI, 446.
CoBBETT (William), VI, 130.
CoBENTZEL (de), III, 133.
CocKBURN (sir Georges), IV,
98, 105.
CoGNi (Margherita), VI, 263.
CoiGNY (duc de), I, 206, 207.
CoisLiN (marquise de), I, 185,
260; — 11,469, 470, 471,472,
473, 474, 475, 476, 477, 479.
CoLBERT (le général de), III,
159.
COLBERT DE MaULÉVRIER
( Edouard - Charles - Viclur-
nien, comte de), I, 124.
COLBERT-MONTBOISSIER (cOm-
tesse de) , femme du précé-
dent, I, 124; — V, 576.
CoLET (Louise Révoil, dame),
VI, 406.
COLLOMUET, II, 540.
Collot-d'Herbois, III, 110.
Colomb (Christophe), IV, 96.
Colombier (M'ie), m, 82.
Colonna-Cecaldi, IV, 49.
CoMiNEs (Philippe de ) , VI ,
230, 232.
CoMPANS (le général), III, 288,
314.
CoMPÈRB (le général), III, 289.
CoNDÉ (le grand), VI, 188.
CoNDÉ(le prince de), U, 2,413;
- III, 494.
CoNDORCET, I, 234; — VI, 263.
CoNSALVi (le cardinal), II, 344,
345; —VI, 227.
Constant (Benjamin), I, xxvi;
— II, 288 ; — III, 401, 402, 408,
477, 478, 489, 524; — IV, 7,
30, 34, 342, 368, 376, 379. 387,
388, 399, 409, 455, 456, 457,
458, 460, 467, 470, 471, 474,
503, 504; — V, 1, 67, 317,
318,343, 346, 634; — VI, 166.
Constant (M. de), cousin de
Benjamin Constant, V. 435,
440.
Constant (M"e de), V, 440.
CoNTADES (le maréchal de), I,
24.
Contât (Louise), I, 220. 296.
CoNTENciN (A. de), II, 129. 130.
CoNYNGHAM (lord Francis), I,
398.
CoNYNGHAM (lady), I, 398; —
II, 471; — IV, 248, 258,267.
CooK (le capitaine), I, 121, 364;
— II, 506;- IV, 118, 194.
CooPER (Fenimore), I, 426.
CoppENS, m, 510.
CoyuEREAU (l'abbé), IV, 121,
122.
CoRHiÈRB (comte de), I, 285; —
IV, 149, 150, 151, 153, 169,
171, 172, 173, 175, 176, 210,
224, 225, 226, 227, 230, 290,
291, 292, 346, 351, 357.
CORBIGNY, IV, 420.
CoRBiNEAU (le général, comte),
III, 330.
CoRMENiN (de), IV, 290, 317; —
V, 232. 395.
Corneille (Pierre), II, 321; —
IV, 120.
Cornélius (Pierre de), V, 31
Cop.TOis DE Pressigny, évéquo
de Saint-Malo, I, 251, 253,
468, 469.
CoRvoisiER, receveur, I, 82.
CossÉ (comte de), VI, 71, 80, 95.
CossÉ (comtesse de), VI, ^,
96, 138.
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
597
CosTB (Jacques), V, 279, 280,
281.
CoïTENs (M™« de), IV, 326.
COTTRAU, V, 587.
CouDERT (Charles), IV, 4fô,
466.
CouDERT (Eugène), IV, 466.
CouDRiN (l'abbé), V, 165.
CouLANGES (de), V, 41, 42.
COURCHAMP (Mme de), V, 279.
Courier (Paul-Louis), III, 404,
Courtois (de l'Aube), IV, 132.
Courte-Blanchardière de la
BoucATELiÈRE-FoiRET (l'ab-
bé), VI, 521.
Courtois (l'abbé), V, 151.
CotTRVoisiER (de), V, 239, 254,
265.
Cousin (Victor), V, 295; —
VI, 427.
CowPER (William), II, 198, 201.
Crabbe (George), II, 198.
Crémieux (Adolphe), V, 519.
Créqui (le maréchal de), VI, 188.
Cristaldi (le cardinal), V, 163.
Croker (John -William), II,
199; — IV, 262, 263; — VI,
560.
Cromwell, IV, 111, 279.
Crosnier, V, 492.
Croy (le cardinal de), V, 158,
162.
Crussol (le bailli de), IV, 57.
Cujas, II, 323.
CujAs (Suzanne), II, 323.
Cumberland (Ernest-Auguste,
duc de), IV, 184, 185, 195.
CuMBERLAND (duchcssft de), IV,
184, 185, 195, 196. 204, 205,
207, 209, 229, 230
CuMBERLAjJD (duc de), pctlt-fils
de la précédente, IV, 204.
CuNAT (Charles), I, 24, 310; —
II, 551.
Corée, tribun, III, 191,
CuRTius, II, 247.
CossY (chevalier de), I, 173; —
IV, 1N2.
CosTiNE ("marquise de), II, 297,
pages 568 à 578; — III, 520,
546; — IV, 327, 328; — V,
4; - VI, 50, 223.
CusTiNE (Astolphe de), fils da
la précédente, II, 298, 576,
577, 578 ; -IV, 256, 327,328.
Custine (Louis -Philippe -En-
guerrand de), fils du précé-
dent, IV, 328.
Cyfrien-Dksmarais, V, 497.
Dalayrac, V, 432; — VI, 387
Dalbero (duc de), III, 414.
Dalesme (le général), III, 466.
Damas (baron de), IV, 291,
351, 358; — V, 252, 628; —
VI, 43,44, 74, 76, 77, 80,84,
92, 97, 99, 103, 104, 107, 150,
355.
Damas (comte Alfred de), VI,
95.
Damaze db Raymond, III, 53,
573, 574.
Dambray fie chancelier), III,
456, 497, 512;— IV, 480; —
V, 173.
Damrémont (Drnys, comte de),
m, 385.
Dandini (le cardinal), V, 166.
Danooi.o, VI, 260.
Danican (le général), III, 115.
Daniéx.o (Julien), secrétaire de
l'auteur, I, 5; — II, 594,595.
Danissy, III, 127.
Dante Alighieri, IV, 112, 360;
- V, 9. 10, 11, 13, 30, 228
— VI, 278.
598
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
Danton, II, 2, 20, 26, 27, 28,
29, 30, 31, 32, 171, 240; —
IV, 879; — V, 605; —VI,
375.
Daru (le comte), III, 33, 277,
311, 556, 567.
Darwin (Erasmus), II, 201.
Dasies, III, 433.
Dasté (Mme), IV, 166, 167.
David (Louis), le peintre, II,
25, 239; - IV, 395.
David (d'Angers), V, 576.
David, consul, V, 250.
Davout (le maréchal), prince
d'Eckmùlh, III, 206, 279, 283,
288, 289, 326.
Dazincourt, comédien, I, 220,
Deanb (Silas), II, 34.
Deboffe, libraire, I, xx, 365;
— II, 113, 119, 127, 146, 150.
Decazes (duc), I, 320; — II,
589; - IV, 136, 139, 140,
141, 142, 164, 169, 230, 231,
240, 347, 478, 479, 480, 481;
— V, 282.
Decazes (M.), père du duc,
IV, 142.
Decazes (baron E.), I, 318.
Degousék, V, 348.
Deguerry (l'abbé), I, xii; —
VI, 569, 570.
Delacroix (Charles), VI, 426.
Delacroix (Eugène), VI, 426.
Delalot (vicomte), IV, 513.
Delaporte (le Père V.), VI,
572.
Delarue, V, 334.
Delattre, médecin, II, 98.
Del Drago (la princesse), V,
55.
Delessert (Benjamin), V, 316.
Delessert (Gabriel), V, 316.
Delille (l'abbé), I, 228; — II,
159, 184; — III, 39, 351.
Delisle de Sales, I, 21 , 18;
— II, 152.
Delloye, éditeur, I, xi;— IV,
501 ; — VI, 298, 299.
Delon, IV, 466.
Delzons (général), III, 3i3,
328.
Démangeât, V, 539.
Denain (M™e), II, 465.
Denis, notaire, IV, 145.
Denon (baron), III, 9, 170.
Depagne III, 20.
Déplace (le Père), VI, 77.
Déplace, III, 536.
Desaix (le général), III, 72,
134, 169, 172, 184, 185.
Desbassyns, III, 164.
Desbordes-Valmorb (M°i»), V,
653; — VI, 405.
Desclozeaux, III, 463.
De Sèze (le comte), III, 366,
517; — IV, 166, 167, 361.
Desoarcins (M"«), I, 220.
Desoenettes (le baron), III,
162.
Desgranqes, V, 205,
Deshaybs, ambassadeur, V,
40.
Deshoulières (M™e), VI, 404.
Desmarest, II, 601 ; — III, 20.
Desmortiers, V, 525, 526, 527,
528.
Desmoulins (Camille), II, 23,
2r,, .SO, 31, 32, 238; — VI,
375.
Desmoolins (Lucile), II, 31.
Desmousseaux de Givré, V,
173, 179, 309, 311.
Desrenaudes (l'abbé), 111,503;
— VI, 426.
Desnoyers, restaurateur, VI, 9.
Despinois (générai), III, 125.
Desprès, maître d'écriture, I,
31
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
599
Desprez, statuaire, V, 100, 172.
Despuig (le cardinal), III, 233.
Determes, VI, 360.
Deutz, VI, 379.
Devéria (Achille), V, 578.
Devienne (M"e), II, 488.
Devoise (M. et M™»), II, 526.
Devonshirk (duchesse de), IV,
393, 395.
DiESBACH (M. de), VI, 541.
DiLLON (de), I, 301.
DiNO (duchesse de), I, 172.
Disraeli (Benjamin), lord
Beaconsfield, IV, 262.
Djezzar le Boucher, III, 158,
159, 160.
DoMBROwsKi (général), III, 329.
Donnadieu (général), III, 517.
DoRiA (princesse), V, 23.
Drake, II, 413.
Drouet d'Erlon (général), III,
473.
Drouot (général), IV, 37.
Drovetti, II, 522.
Droz, académicien, V, 250.
Druilhard (le Père), VI, 77.
Du Bellay (le cardinal), V,
207.
Dubois, directeur du Globe, I, !
vil ; — V, 529.
DuBOURO (le pseudo-général),
IV, 55 . — V, 306, 307, 308,
319, 320, 321, 345.
Du Camp (Maxime), II, 593,
594, 596, 597.
Du Canoë, III, 493.
Du Cayla (M""»), IV, 139.
DocHESNOis (M"«), II, 273,
274.
Ducis, III, 41, 401, 408; —
IV, 472.
DucLOS, académicien, I, 128;
- III, 74 ; — V, 49.
Du Cluzel (M"î»), II, 162, 163.
DuFAY (le major), V, ^3, 30i.
DuFouoERAis '(Alfred), VI, 349
DUFRAISSE, III, 117.
DUGAZON, I, 220.
DuoAZON (M™e)^ i^ 295.
DuGUA (général), III, 171.
Duouay-Trouin, I, 45.
Duhamel (l'abbé), I, 128.
Dulau (MM.), libraires, II,
181, 227, 557.
Dumas (général Mathieu), III,
105 ; — V, 300.
Dumas (Alexandre), I, xiv, xv;
— II, 302; — V,576; —VI,
151.
DuMONT (André), III, 110.
DuMONT (Jean), V, 42.
Dumorey, consul, V, 102,
Dumoulin (Evariste), V, 32(X
DuMOURiEZ (le général), II,39{
— III, 95 ; — IV, 87.
DuNi, I, 306.
Dupanloup (l'abbé), VI, 78,
430, 431.
DuPATY (le président), V, 50.
DupATY (Charles), sculpteur,
V, 51.
DuPATY (Emmanuel), académi-
cien, V, 51, 52.
Duperron (le cardinal), V, 207.
DupiN (aîné), II, 422, 423, 424,
425, 426, 427, 437, 4.38, 440 ;
— V, 277 ; — VI, 387.
DupiN (M™* A.), I, VII.
DuPLEix, VI, 445.
Du Plessix DE PARSCAu(comte),
beau-frère de l'auteur, II, 5,
547, 548, 549.
Du Plessix, frère du précè-
dent, V, 261.
Du Plessix de Parscau (Anne
Buisson de la Vigne, com-
tesse) , beUe-sœur de l'auteur,
11,5.
600
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PRûPR«S
Dupont (le général), III, 218,
456.
Dupont (M"»), II, 539.
Dupont (de l'Eure), V, 398.
Dupont db Nemours, III, 383,
414.
Duport du TePvTrb, II, 39.
DupuY (le Père), III, 86.
DuPwWO) DE Mareuil, IV, 470.
Doranton (M-^e), IV, 166, 167.
Duras (Eramanuel-Félicité de
Durfort, duc de), I, 27, 194,
204.
Dup.AS (Louise de Coétquen,
duchesse de), I, 27; — IV,
57.
Duras (Amédée-Bretagne-Malo
de Dur fort, duc de), III. 496 ;
— IV, 44,45 ; — V, 297, 3'j9.
DtiRAS (Claire de Kersaint,
duchesse de), II, 604;— III,
60. 377, 458, 460, 496, 498,
517, 559, 560, 561 ; — IV,
181, 274. 327, 461, 463, 484,
485, 487, 488; — V, 4, 5.
DuE-EAU DE La Malle, II, 534.
DURIS-DUFRESNE, V, 381.
DuROc (le maréchal), duc de
Frioul, III, 262, 352.
DtJROCHER, III, 117.
DoROSNEL (le général), 111,301.
DUSSAULT, 111, 573.
Du Theil (Jean-François), II,
168. 171, C>54.
Du Tilleul, II, 97.
Du ToucHBT, I, 268.
DtJVAL (Alexandre), V, 432.
DOVSPvGlBR DE HaUP>.ANNB, III,
445; — IV, 315, 502.
E
EBRHioroN (lord), III, 146.
Eblé (le général), lll, 330,
831.
EcKARD, III, 73, 75.
EcKSTEiN (le baron d'), IT, 22,
23.
EoGEWoaTH (Miss Maria), II,
196.
Egault (l'abbé), I, 75, 77,
93, 96, 106.
Egmont (comtesse d'), I, 228.
Elbée (le général d'), II, 169.
Eldon (lord), IV, 242.
Elisabeth (Madame), I, 274.
Elisabeth DE Brunswick (prin-
cesse), IV, 189.
Elgin (lord), VI, 246.
Elleviou, V, 432, 433.
Emery (l'abbé), II, 333, 334.
Enghien (le duc d"), I, xviii ;
— II, 251, 401, 404, 407,
pages 409 à 463 ; — III, 256 ;
— IV, 122, 450 ; — VI, 418,
473.
Epinay (marquise d ), II, 41.
Erard (Sébastien), IV, 197.
ESMÎSJARD, III, 42.
Estaing (comte d"), I, 280.
EsTERHAZY (le princo Paul),
III, 394; — IV, 241, 257,
498 ; — V, 357.
Esterhazy (comtesse), VI, 144.
EsTERHAZY (M" le), VI, 144.
Etienne, académicien, IV, 152,
341 , — V, 263.
EUQÉNB DB BbADHARNAIS (le
prince), III, 198. duO, 313,
321, 328, 329, 337, 339; —
IV, 399, 441.
Everett (Edward), VI, 384,
385.
ExELMANS (comte), V, 299, 497.
Eyck (Jean Van), III, 511.
F
Fabep-t (le maréchal), VI, 195,
Fabrb (Auguste), V, 267.
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
601
Fabre (Victorin), V, 267.
Fabre (Xavier), peintre, V, 46,
47.
Fabre o'EoiijmNE, II, 26, 30,
31, 32.
Fabry (Germain), III, 98, 99,
435.
Fabvier (baron), III, 308, 385;
— IV, 322.
Fagel (de), IV, 470.
F AIN (le baron), III, 280, 285,
306, 313, 337.
Falkland (lord), II, 62 ; — V,
583.
Falloux (comte de), V, 606.
Farcy (Georges), V, 301.
Farcy de Montavalon (An-
nibal, comte de), beau-frère
de l'auteur, I, 115; — VI,
482.
Farcy (Julia-Marie-Agathe de
Chateaubriand,comtesseà.e),
sœur de l'auteur, I, 21, 114,
177, 179, 180, 181, 193, 195,
211, 217, 260, 267, 447; —
II, 10, 178, 327, 495, 555 ; —
V, 227 ; — VI, pages 480 à
498.
Farcy de Montavalon (Pau-
line-Zoé-Marie de), fille de
la précédente, I, 117 ; — VI,
484, 485.
Faria (l'abbé), II, 302.
Fauche-Borel, IV, 303, 304.
Faure, V, 497.
Favras (Thomas Mahy, mar-
quis de), I, 282, 296.
Fayolle (de), principal du col-
lège de Rennes, I, 107.
Feltre (duc de), III, 474, 494.
Fénelon, II, 541, 543.
Péraud, conventionnel, III,
111.
Ferdinand IV, roi de Naple»,
IV, 444, 450; — VI, 15,
227.
Ferdinand VII, roi d'Espagne,
III, 363; — IV, 285; — VI,
228, 3Ô8.
Ferrand (comte), III, 389, 470,
557, 558, 561 ; — IV, 489 ;
— V, 638.
FeRRON de la SlGONNlÈRB, II,
75, 76, 86, 87.
Fesch (le cardinal), II, 333,
348, 349, 362, 376, 392, 393,
394 ; - III, 78, 79, 252, 264,
394, 546; — IV, 106, 108;
— V, 125, 139, 177, 199, 200,
209, 580.
Feuquières (marquis de), II,
64.
Feutrier (Msr), IV, 254, 358,
510, 511 ; — V, 130.
Fezensac (M™e de), I, xxxi ;
— Il, 29ô.
FlELDING, II, 194.
FiESCHi, III, 314; — V, 288,
Firmont (baron de), IV, 443.
FiTCHE, III, 356.
Fitz-James (Edouard, duc de),
IV, 238; — V, 501,512, 522,
526, 528, 536, 647, 648, 654,
657.
Fitz-James (Jacques, duc del,
VI, 557.
Flahaut (comte de), IV, 36
FLAUGER.GUES, III, 366.
Flavigny (vicomte de), IV, 183l
Fleischmann (M.), VI, 515, 516.
Flesselles (Jacques de), 1,271.
Fleury (le cardinal), VI, 445.
Fleury, comédien, I, 220, 296,
Fleury de Chaboulon, III, 445,
Flins des Oliviers (Carbon de)
I, 219, 221 ; — II, 12, 326.
Floirac (comte de), V, 462.
Flotte (baron de) VI, 564.
602
INDEX ALPUABÈTIQUE DES NOMS PROPRES
Foix (Gaston de), V, 13.
FoLARD (le chevalier de), III,
245.
FOLENTLOT, II, 536.
Folks, V, 283.
Fontaine, architecte, III, 461.
FoNTANES (Louis, marquis de),
I, 142, 219, 231, 300, 368; —
II, 163, 164, 165, 171, 173,
175, 176, 226, 236, 237, 241,
244, 245, 246, 253, 257, 259,
260, 261, 273, 288, 309, 311,
329, 332, 379, 387, 390, 391,
403, 405, 407, 505, 552, 555,
556, 558, 561, 562, 580, 581 ;
— III, 2, 7, 10, 13, 15, 39,
49, 63, 228, 376, 518, 533,
537, 553 ; — IV. 245, 372,
431, 474, 490. 491, 493, 494,
495, 496 ; — VI, 292.
Font ANES (marquise de), II,
562.
FoNTANES (M'i8 Christine de),
II, 165, 558.
FoNTENAY (de), IV, 301.
FoRBiN (comte de), II, 482, 483.
Forbin-Janson (Palamède de),
V. 314.
Foresta (marquis de), VI, 353,
Foucault (colonel de), VI, 31.
Fouché, duc dOtrante, II, 24,
i»4, 412,571,575; — III, 23,
519, 520. 521, 522, 524, 545;
— IV, 4, 11, 29, 32, 46, 47,
51, 53, 54, 57, 58, 60, 130,
425, 426, 445.
FoucHKR (général), III, 288.
Foullon (de), I, 267, 276.
FoUQUIER - TiNVILLE, II, 31,
130, 131 ; — III, 110 ; — V,
605.
Fourmont (comte de), V, 462.
Fox (Charles), II, 223; — III,
204 ; - IV, 243.
FoY (le général, IV, 339, 503,
504.
France (Anatole), I, 29, 143,
147.
Franceschbtti (le gêné rai), IV
449.
François I", roi de France,
II, 312; — m, 187 ; — V, 30.
François I»', roi des Deux-
SicUes, V, 242.
François II, empereur d'Alle-
magne, II, 10 ; — III, 196,
201, .394 ; — VI, 227.
François IV, duc de Modène,
V, 192.
Fr,ançois d'Assise (saint), VI,
362, 363.
Frankllv (Benjamin), II, 34.
Franqueville (de), V, 205.
Frayssinous (Mer), ly, 351,
357, 37)8, 510 ; — V, 265 ; —
VI. 77, 434.
Frédéric (le grand), I, 170,
188 ; — III, 206, 207 ; — IV,
182. 189, 190, 195, 205, 217.
Frédéric-Guillaume I^r, IV,
189.
Frédéric-Guillaume II, 1, 171;
— II, 53, 54, 84.
Frédéric- Guillaume III, II,
459; — III, 271, 339, 388;
IV, 183, 185 ; — V, 78, 91.
Frédéric-Guillaume IV ; IV,
185 ; — V, 78.
Frédéric-Guillaume-Charles
(le prince), frère de Frédé-
ric-Guillaume III; IV, 184.
Frémy (comte Edouard), II, 396.
Fréron (Stanislas), III, 96,
110, 112.
Friant (le général), III, 288.
Frisell (John Fraser), III,
559; — IV, 486; - V, 511,
512.
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
603
Feîseli, (Elisa), V, 512, 520,
521, 651.
Froissart, V, 235.
FuNCHAL (de), V, 28, 155,
209.
FuscALDO (comte), V, 26, 174.
Gaoarin (prince), V, 26.
GA1LLAE.D, secrétaire de Fou-
ché, III, 519.
Gaillard, médecin, IV, 121.
Gall, II, 302.
Galleffi (le cardinal), V, 138.
163, 621.
Gamba, VI, 238, 241.
Gamberini (le cardinal), V,
138.
Garât (Dominique), VI, 446.
Gasc (M'i» Honorine), II, 324,
325.
Gaspari, II, 537.
Gautier (Théophile), I, xiv.
Gay (Mmo Sophie), III, 50.
Gazola (le cardinal), V, 621.
Genlis (M'"» de), lY, 327, 374,
412,413, 414, 454; — V, 2, 27.
Gensonné II, 19.
Gentz (de), III, 395, 422; —
VI, 43, 227.
Geoffroy (Julien -Louis), I,
107.
George III, roi d'Angleterre,
II, 225.
George IV, roi d'Angleterre,
I, 320; — IV, 207, 231, 240,
241; — VI, 18, 227.
George V, roi de Hanovre, IV.
204, 207, 209.
Georges (M'i»), 11,273, 274.
GÉRARD (le baron), I, vi; —
IV, 184, 395, 410, 412, 413;
— VI, 7.
GÉRARD (le maréchal), III,
314; —V, 275, 294,306,316,
345.
Gerbet (l'abbé), I, vu.
Germé (l'abbé), 1, 107.
Gesbert (Sénéchal), I, 88.
Gesril du Papeu, I, 54, 55,
56, 112, 113, 114, 120, 121;
- II, 105; — III, 18.
Gessner, V, 557.
Gévres (duchesse de), VI, 9.
G iBERT- Arnaud, V, 497, 498.
Gibbon, II, 187; — IV, 327.
GiNGUENé, I, 107, 222, 223,
224, 225, 305, 306; — II, 42,
152. 238. 279.
GiNOUENÉ (M"»), I, 223.
GiORGiNi, Courier, V, 18.
GiRARDiN (comte Alexandre de),
IV, 162.
GiRARDiN (Saint-Marc), IV, 504.
GiRARDiN (Emile de), I, xi,
xiii; — VI, 395. 396.
GiRARDiN (M™« Delphine Gay,
dame Emile de), III, 50; —
V, 435, 653.
GiRAUD (Victor), V, 622, 623,
625, 626.
Girodet-Trioson, III, 8.
GiSQUET, préfet de police, IV,
316, 317;— V, 513,522,523,
529, 533, 535; — VI, 89.
GisQUET (M"»), V, 523.
GiSQUET (Mlle), V, 523, 524.
534, 535.
GiusTiNiANi, hébraisant, I, 335.
Giustiniani (le cardinal), V,
135, 136, 137, 142, 163, 621.
GoDOY (Manuel), V, 64.
Godwin (William), II, 196.
Godwin, médecin, II, 109.
GoETBE, V, 52; — VI, 268,
279.
GoLDSMiTH (Olivier), II, 194.
604
INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS PROPRES
GoNTAUT (duchesse de), II, 162;
— VI, 74, 75, 79, 80, 97, 98,
100, 101, 119, 346.
Gordon (capitaine), I, 384.
OouRGAUD (le général) , III,
281. 285, 308, 306, 323; —
IV, 72, 97, 99; — V, 282.
Goovion-Saint-Cyr (le maré-
chal), I, 2'.t4; — III, 486.
Gouton-Be.vufort (Luc-Jean-
comte de), I. 130.
GOUYON DE MlNIAC, II, 56, 86.
GoYON (de). V), 291.
Goyon-Vaur.ooault (de), III,
22, 23, 24.
Goyon-Vaurouault (M™8 de),
III, 23.
Grandménil, comédien, I, 220.
Granet, conventionnel, III,
iil.
Grant (M.), premier mari de
la princesse de Talleyrand,
III, 453.
Gray (Thomas), II, 218, 219;
— IV, 280; —V, 20; — VI,
333.
Grégoire (J.-F.), II, 540.
Grégoire XVI (Mauro Capel-
lari), V, 135, 138, 142, 163.
Gregorio (cardinal de), V, 135,
136, 137, 142, 163, 621.
Grenier (comte), IV, 32.
Grétry, I, 296.
Grey (lord), IV, 249, 278.
Griffio (comte), VI, 230, 257.
Grigxon (général), III, 111.
Ge-OGniard, ordonnateur de la
marine, III, 126.
Gros (le baron), III, 155, 209.
Grotius (Hugues), V, 208.
Grotius (Pierre), V, 208.
Grodchy (le maréchal de), III,
342, 489; — IV, 26.
Goasaoni (le cardinal), V, 151.
GuBicA, greffier, III, 77.
Guénan (le chevalier de), I,
185.
GUÉNEAU DE MUSSY, II, 263,
586.
GuER (le chevalier de), I, 182,
261.
GuÉRiN (Pierre), peintxe, V, 21,
33, 100.
Guernon-Ranvillb (comte de),
V, 255, 265, 266, 334.
GuiccioLi (comtesse), II, 212;
— V, 12, 218, 268. '
GuicHK (Antoine-Louis-Marie
de Gramont, duc de), IV,
256; — V, 334; — VI, 71,
72
GuicHE (duchesse de), IV, 256.
— VI, 76, 77, 79, 80, 106,
145.
GuiLLAtJMB LE Breton, III, 160.
Guillaume I, roi des Pays-Bas,
III, 206, 363; — IV, 25; —
VI, 15.
Guillaume I»', roi de Wurtem-
berg, VI, 513.
Guillaume de Prusse (Amélie-
Marianne de Hesse-Hora-
bourg, femme du prince), IV,
195.
Guillaume Tell, V, 556, 557,
560.
GUILLAUMY, I, 345.
Guilleminot (comte), V, 122,
156.
Guillemot (le commandant), V,
506.
GuiLLON (l'abbé), II, 350, 351,
393.
GuiNARD (Augustin), V, 302,
329, 342, 348.
GuiSCHARDT, III, 245.
GuisK (duc de), le Balafré,Y^
293.
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
605
QmsE (duc de), petit-fils du
précédent, V, 40.
GuizoT (François), I, xxxv; —
III, 455, 457,505, 534; pages
535 à 542; — IV, 249, 504;
— V, 106, 179, 252, 253, 263,
294, 315, 340, 361, 525, 526,
536.
GuizoT (Pauline de Meulan,
dame), III, 541.
Gustave-Adolphe, IV, 472.
Gustave IV, roi de Suède, II,
411.
GwvDiR (lady), I, 823.
H
Hall AY - Coetquen ( marquis
du), I, 27.
Hallay-Coetquen (comte du),
I, 27.
Halleck (Fitz-Greene) T, 427.
Hamilton (duc d'), IV, 394.
Hamilton (lady), IV, 433.
Hanka, VI, 116.
Hanriot, III, 101.
HARDENBER.a (princB de), IV,
201.
Harel, II, 429, 430; — V,576.
Harlay (Achille de), V, 524.
Harrowby (lord), IV, 258,
259.
Hatte-Longuerue (M"e de), II,
329, 583, 584.
Haugwitz, m, 196.
Haussez (le baron d'), V, 239;
— VI, US.
Haussonville (comte d'), V,
173.
Hadtefbuillh (comte d'), I,
206.
LIAUTEFEUILI.E (M"" de Beau-
repaire, comtesse d'), I, 206,
807.
Hauterive (comte d), III, 488;
— VI, 426.
Havre (duc d'), III, 447,
Hawkesburt (baron de), IV,
261.
Haymès, V, 339.
Hearne, I, 234.
Heber (Reginald), II, 534.
Hector (comte d'), I, 117, 121,
Hélkne-Paulowna (la grande-
duchesse) , IV, 187; — V,
195, 196, 197, 440; — VI, 25,
515.
Hello, V, 525, 526.
HÉNiN (M"' d'), I, 297.
Hennequin, avocat, VI, 217,
5v;7.
Hennin, II, 475.
Henri IV, III, 328; — V, 350,
V16, 496; — VI, 50, 83, 134,
250.
Henri VII, VI, 57.
Henri de Prusse (le prince),
frère du grand Frédéric, IV,
190.
Henry-Larivière, III, 17, 22.
Hentz, m, 111.
Hercé (Mer Urbain de), évêque
de Dol, I, 75,
Hbrcé (François de), frère du
précédent, I, 75.
HERfCHELL (William), II, 217.
Herjchell (Caroline), II, 218.
Heyoen (comte de), V, 77.
HiL . (Georges), I, 427.
HiNaANT DE LA TrEMBLAIS, II,
104, 114, 118, 119, 120, 121,
126, 133, 141; — IV, 245,
474; _ V, 444.
HiNORAY (Charles), V, 329, 342.
Hinton, III, 438.
HippoLYTE d'Estb (le cardinal,
VI, 278.
His (Charles), III, &70. 572.
606
LNDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
HOBBOtlSE, IV, 9.
Hoche (le général), III, 180,
400; —IV, 87; — VI, 188.
HOCQUART (Mme), H, 263.
HoFER (André), III, 197.
HoFFMAN (Benoît), III, 11, 12.
HoHENHAUSEN ( boTonne de),
lY, 186, 187.
HoHENLOHE (le princô de), VI,
515. 516.
HOLBEIN, V, 549.
HoLLAND (lord), II, 199; —
IV, lo6, 243
HoMPESCH (de), III, 135.
HoxoRius (rempereur), V, 12.
HoRRiON (le Père), VI, 361.
HORTENSE DE BeAUHARNAIS ,
reine de Hollande, III, 23,
200, 345, 489, 545, 546; —
IV, 11, 459; — V, 103, 125,
199, 578, 579, 580, 581, 583,
586, 587.
HOUDETOT (Mme (Je), II, 305,
306, 477.
HoussAYE (Henry), I, xxvi;
— III, 395, 471, 491; — IV,
9, 458.
Hovius, maire de Saint-Malo,
I, Liv, 442.
Hdart (général), III, 289.
Hubert, V, 342.
HucHET, m, 111.
HuDSON LowE (sir), IV, 105.
Hugo (Victor), II, 595; — III,
405; — IV, 27, 482, 483; —
V, 51, 457, 653; — VI, 3u7.
HuuN (le général), II, 422, 428,
429, 430, 431, 432, 433, 437;
— III, 22, 24, 345.
HULOT (Mme), IV, 402.
HuMBOLDT (Alexandre de), III,
6l); — IV, 94, 191.
HuMBOLDT (Guillaume de), IV,
191
HuMK (David;, II, 187.
HuNT (James-Henri Leigh), II,
199.
Huss (Jean), VI, 115.
Hyde DE Neuville (le baron),
I, xi; — H, 602; — IV, 50,
295, 296, 359, 365, 510, 511,
512, 513, 514; — V, 72, 230,
231, 310, 325, 512, 522, 525,
53G, 596, 647, 648, 654, 657;
— VI, 564,
1MBER.T DE SaINT-AmAND, V, 506.
j Irvinq ("Washington), I, 426.
IsNARD (Maximin), II, 19.
Isoard (le cardinal d') V, 153,
162.
IsoTTE (la grande), VI, 316.
IvES (M.), II, 134, 1^, 136.
IVES (Mme), n, 136, 149.
IvES (miss Charlotte), lady
Sutton, II, 134, 136, 137, 140,
141, 142, 143, 144, 145, 146,
149, 181; — III, 510; — IV,
231, 234, 281, 282, 283, 284;
— VI, 179, 560.
Jacowlef, III, 307.
Jacqueminot, V, 366
Jacques III (Jacques-Edouard
Stuart, dit le chevalier de
Saint-Georges), V, 36, 45.
Janin (Jules), I, VII, XXIX, 458,
469, 470.
Janson (Mme de), II, 311.
Ja.nvier (Eugène), I, 443.
Jaucourt (marquis de), III,
413, 455, 497; — IV, 41.
Jauge, banquier, VI, 88, 218.
Jean, roi de Bohême, VI, 149.
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
607
Jkan III, roi de Portugal, VI,
306.
Jean VI, roi de Portugal, III,
215; — IV, 213, 214.
Jeannin (le président), V, 207.
Jefferson (Thomas), I, 423,
424.
Jenny, femme de chambre, II,
298.
Jérôme Bonaparte, roi de
Westphalie, III, 214, 227,
229, 394;— IV, 24; — V,37,
199, 200, 201, 202.
Jersey (lady), I, 323: — II,
124; — IV, 248.
JoGUES (le père Isaac), I, 388.
Johnson (Samuel), II, 188.
JoHNSTON, contrebandier, IV,
107.
JoiNViLLE (le prince de), IV,
121.
JoMiNi (baron de), III, 181,
182.
Jordan (Camille), III, 401,408;
— IV, 339, 425, 474.
Joseph Bonaparte, roi de Na-
ples, puis roi d'Espagne, III,
199, 214, 219, 229, 367, 381,
393, 394, 472; — IV, 11; —
VI, 420.
Joseph, domestique, VI, 20.
Joséphine (l'impératrice), II,
416, 418,447, 448; — 111,23,
74, 114, 116, 118, 545, 546;
— ÎV, 61, 423; — VI, 177.
Jgubert (le général), III, 180,
400.
Joubert, carbonaro, V, 347.
JouBERT (Joseph), II, 164, 237,
255, 257, 258, 259, 263, 265,
266, 267, 270, 271, 273, 277,
334, 357, 363, 373, 380, 387,
465, 486, 492, 502, 504, 505,
6.13, 589, 594; — III, 4, 376,
534; — IV, 194, 474; — V,
4; — VI, 168.
JooBERT (Mme Joseph), II, 257,
258, 263, 267; — III, 52.
JooFFROY (Théodore), VI, 564.
Jourdan (le maréchal), IV, 13,
Julien, domestique de l'auteur,
II, 507, 508, 511, 514, 515,
518, 520, 521, 523, 524, 525,
528, 530, 546.
JuLLiEN (de la Drôme), III, 136.
JuLLiEN (M.), II, 273, 380.
JuNOT, duc d'Abrantès, III, 108,
113, 157; — IV, 398.
JussiEu (Alexis de), V, 113.
K
Kaumann (le capitaine), V, 291.
Keith (lord), IV, 72.
Kellermann, duc de Valmy,
II, 78; — III, 121; — VI,
188.
Kellermann (François-Etien-
ne), fils du précédent, III,
184.
Kemble (J.), acteur, IV, 2o6.
Kepler, VI, 36.
KÉRALio (de), III, 83.
Kerallain (René de), VI, 572.
Kératry (Jean-François de),
I, 247.
Kératry ( Auguste -Hilarion,
comte de), I, 247; — V, 171.
Keravenant (l'abbé de), IV,
404.
Kersalaun (de), I, 263.
Kerviler (René), VI, 572.
Kirgener (le général), III, 352.
Kléber, III, 134, 149, 157, 159,
174, 177, 185.
Knowles, II, 199.
KfflRNER (Théodore), III, 357,
3.61.
fl08
INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS PROPRES
KoLLER (le général), III, 421,
422, 429, 430, 434, 435.
KoMiEROwsKi (colonel), V, 297.
KoREFF, médecin, IV, 201.
KoTZEBUE (Auguste de), IV, 203.
KoTZEBUE (le capitaine Otto
de), IV, 194.
Krûdener (la baronne de), II,
366, 369, 474; — IV, 459,
460.
Kdtuzof, III, 196, 276, 283,
284, 294, 297, 303, 304, 307,
308, 313, 316, 327, 328, 329,
569; — IV, 69.
LaBaronnais (François-Pierre
Colas, seigneur de), II, 66.
La Baronnais (le chevalier de),
II, 66.
Labat (le Père), V, 42.
Labé (Loyse), II, 488; — VI,
403.
LABÉDOYèRH (comte de), IV, 38.
La Belinaye (Renée-Elisabeth
de), I, 217.
La Besnardière (comte de),
III, 5-24, 525; — VI, 426.
La Blbtterie (l'abbé de), VI,
185, 186.
Laborde (Alexandre de) III, 2,
59, 251, 372, 383, 384; - V,
278, 313.
j^A Borde (Jejai-Joseph dt), II,
468.
Laboejb {Roux de), II, 268;
— m, 383, 433, 504; — IV,
48.
Laborie fils, VT, 388, 389.
La Booétardais (comte de),
cousin de l'auleur, I, 36; —
II, 109, 122, 126; — IV, 245,
444; — VI, 560.
La Bouillerie (baron de), IV,
513; — V, l(X>.
La Bourdonnais (Mahé de), I,
45; — YI, 445.
La Bourdonnaye (comte de),
IV, 352; —V, 239, 253, 255.
Labrador (marquis de), V, 26,
142.
Labre (saint Benoît), II, 10,
La Briche (M™« de), I, xxxi;
— II, 269, 295.
Lacépède (comte de), III, 343,
363.
La Chalotais (Louis-René de
Garadeuc de), I, 44.
Laclos [Choderlos de), I, 301.
LacOiMbe (Charles de), I, xxvii;
— VI, 480, 5G3.
Lacretellk Vaîné, I, 90; —
III, 567.
Lacretellb le jeune, III, 115;
— V, 251.
Lacroix, polytechnicien, V,
303.
Ladvocat, libraire, IV, 325,
326.
Laênnec (le docteur), III, 59.
La Fap.e (cardinal de), V, 158,
162; — VI, 434.
Lafaye (M.), VI, 564.
La Fayette (général de) , I,
273, 309; — II, 17, 20; —
III, 72, 90, 401, 408, 483, 484;
— IV, 29, 32, as, 48, 338 ; —
V, 275, 294, 295, 298, 306,
308, 329, 331, 340, 341, 342,
345, 349, 350, 376, 383, 463,
497, 536; — VI, pages 383 à
368.
La Ferronnays (le comte Au-
guste de), I, 46; — IV, 277,
297, 298, 299, 301, 357; —
IV, 497, 500, 50i ; — V, 63.
65, 68, 107, 117, 118. 161
CITES DANS LES SIX VOLUMES
609
831, 246; — VI, 301, aSl,
pages 499 à 520 et pages
527 à 533.
La Ferronnays (Alexandrine
à'Alopeus, femme d'Albert
de), IV, 187.
La Ferté-Medn (de), III, 389.
Laffitte (Jacques), IV, 355;
— V, 294, 295, 296, 298,
308, 309, 314, 317, 329, 330,
331, 336, 342, 343, 344, 345,
850, 376, 541 ; — VI, 89.
Lafitte, III, 127.
Lafon, comédien, II, 274.
La Fontaine (Jean de), VI, 196.
La Fontaine (Auguste), VI, 47.
La Forcb (maréchal de), VI,
188.
Laforest, (de), II, 444, 457.
La Fouchais (M™» de), I, 161,
809.
La Galaizière (de), I, 267.
Lagarde, VI, 235.
L'Agneau, secrétaire de l'au-
teur, V, 622.
Lagorsse (colonel), III, 349.
Lagrange, II, 28.) ; — III, 351.
Laorené (Théodore de) , VI , 499.
La Guyomarais (M™« de La
Motte de), I, 161.
La Harpe, I, 219, 230, 300,
305; — 11,152,164, 165, 26 i,
279, 300, 326, 327, 328, 329.
pages 578 à 586 ; — III, 24,
114, 564; — IV, 379, 380,
382, 388; — V, 2; —VI, 33.
Laine, II, 393 ; — III, 365, 457,
483 ; — IV, 145, 171 ; — V,
595, 596 ; — VI, 158.
Lajard, III, 91, 95.
Lalande (de), V, 49.
Lallemant (le P. Jérôme), I,
388.
Lally - ToLBNDAL (Trophimc-
Gérard; marquis de), I, 273
309; — II, 465, 466; — 111.
497, 498, 502; — IV, 134,
339.
La Luzerne (marquis de), am-
bassadeur, I, 126.
La Luzerne (comte de), mi-
nistre de la marine, I, 267.
La Luzerne (Guillaume, comte
de), II, 370, 380.
La Luzerne (cardinal de), IV,
156.
La Marche (comte de), IV, 190.
La Marche (Jean-François de),
II, 160.
Lamarque (le général), V, 497,
502.
Lamartine (Alphonse de), I,
443; — II, 197; — III, 404;
— IV, 165, 304, 483 ; — V,
47, 215, 250, 042, 643, 653;
— VI, 34, 95.
La Martinière, lieutenant, I,
185, 187, 215; — II, 55; —
IV, 47 ; — VI, 6.
La Martinière (Antoine-Au-
gustin Bruzen de), I, 215.
Lamba Doria, II, 105.
Lambesc (prince de), I, 270.
Lambruschini (Msf), nonce, Y,
164, 184, 619.
La Mennais (l'abbé Félicité
Robert de), I, 45 ; — III,
270; — IV, 152, 483; — VI,
462, 463, 465, 466, 467.
Lameth (Alexandre de), IV, 39.
Lameth (Charles de), IV, 19S.
La Mettrie (Julien Offraye de),
I, 45.
Lamoignon (Auguste, marquia
de), II, 154, 226, 23ïi.
Lamoignon (Christian, vicomte
de), II, 154, 226, 254, 554;
— III, 385 ; — IV, 372.
39
GIO
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
La Morvonnais (Hippolyte), I,
442, 443, 444, 445.
Lamothb (général), IV, 48.
Lanckllotti (prince), V, 29
Lancellotti (princesse) , II ,
348 ; — V, 29.
Landrr (Richard), VI, 332.
Lanfrey (Pierre), III, 208.
Lanjuinais, m, 401, 408 ; —
IV, 29, 32.
Lannes (le maréchal), duc de
MontebeUo, III, 134, 159,
m, 174, 184, 243.
La Noue, dit Bras-de-Fer, II,
89 ; — V, 657.
Lansdowne (lord), IV, 255.
Lante (la duchesse), V, 55.
Lantier (Etienne), III, 146.
Lapanouze (César de), V, 438,
439.
La Péroosb (Jean-François de
GaZaup, comte de), I, 121.
Laplacb (marquis de), II,
289.
LAPi.ACRLiÈRB (Céleste Rapion
de), beiie-mère do l'auteur,
II, 4.
Laportb, m, 103.
La Porte (de), I, 267.
Lapoype (le général), III, %.
Laprade (Victor de), I, xu ;
— VI, 565, 566, 567.
Laqueuille (marquis de), 11,2.
Larcanowitz (prince Michel),
III, 308.
La Re\'ellièrb-Lépkaux, V,
319.
Lariboisièrk (général, comte
de), m, 281.
Larive, comédien, I, 220.
La Rochefoucauld (Ambroise-
Polj'carpe de) duc de Dou-
deauville, I, vu ; — IV- 146,
3&0, 351 ; — VI, 420.
La Rochefoucauld (Sosthèn*
del, III, 389, 450.
La Rochejaquelein (Henri de),
I, 309 ; — II, 169.
La Rochejaquelein (comte Au-
guste de), III, 290; — V,
353, 628.
La Rochejaquelein (Féliciié
de Duras, comtesse de), III,
459.
La Rochejaquelbqj (marquis
Henri de), I, xi.
La Romana (le général de), III,
222.
La RouËRiB (marquis de), I,
115, 161, 309, 358.
Larrey (le baron), III, 150.
Larrey (le D''), fils du précé-
dent, V, 291 ; — VI, 577.
Lasalle, II, 236.
La Saudre (MM. de), I, 255.
Las Cases (comte de), II, 453,
455 ; — III, 72, 164 ; — IV,
72, 1(», i06.
Las Cases (de) fils, IV, 99.
Latil (cardinal de), V, 155,
158,162.164,184, 210; — VI,
44, 77, 94, 96, lOi, 156, 35.3.
Latouche (Henri de), III, 405
Latour - Maubourg (marquis
de), m, 326,333, 353; —V,
286 ; — VI, 13, 16, 198, 19Q
352.
Lauderlale (lord), III, 203.
Laujon, III, 42.
Launay de la BlIARDIÈPvB
(Gilles-Marie), I, 81.
Launay^ de la Bliardièrb (Da-
vid), I, 81, 82.
Launey (marquis de), î, 271.
LiAURiSTON (maréchal de), III,
244, 272, 307 ; — IV, 230.
Lautr^c (maréchal de), II,
343 ; — V, 13.
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
611
Lavallette (M.), m, 4, 5, 346.
Lavalette (M«oe), III, 345.
Lavalette (comte de), Ilî. 163,
471, 533 ; — IV, 36.
Lavater, V, 577.
La Vauouyon (do), I, 267.
La VERONE (Léonce de), I, vu ;
— II, 323.
La ViLLATB (de), VI, 74, 104,
354.
Laville (César de), III, 243.
Laya, académicien, III: 22.
Lebeschu (M"e), VI, 299, 301.
Le Bon (Joseph), III, 110; —
IV, 132.
Lb Brun (Pons-Denis Escou-
chard) dit Lebt'un-Pindare,
I, 225, 226; — III, 401.
Lebzeltern (comte de), VI,
507, 508.
Le Chapelier, I, 285.
LeCOURT DELA ViLLETHASSETZ,
I, 456
Leckinsea (Marie), II, 474.
Ledru (Charles), avocat, V,
529, Ô03.
Ledru-Rollin, V, 529.
Leferre (le maréchal), duc de
Dantzick. III, 210, 341.
Lefebvre-Desnoêttes, III, 473.
Lefèvre, éditeur, I, viu.
LEF0RE6TIER (l'abbé), VI, 497.
Lefranc, IV, 102.
Leoendre, III, 110.
Lr Gobbien, I, 95.
Leoouvé (Gabriel), III, 42.
Leibnitz. III, 174 ; — V, 111.
Leidpjj (M. de), VI, 518.
Le Jay (M>°«), I, 300 ; — IV, 34.
Le Lavandibr, apothicaire, I,
99.
Lelièvre, III, 21.
Le Lorrain (Claude Gelée, dit),
y. 35, 59.
Lemercier (Népomucène), II,
288; — III, 401, 408, 566.
Lemierre, neveu du poète, II,
152, 238.
Lemoine, secrétaire de M. de
Montmorin, VI, 10.
Lemontey, V, 482.
Le Motha (le capitaine), V,
332.
Lenolet-Dufresnoy, VI, 273.
Lenoir-Laroche, II, 301.
Le Normant fils, imprimeur,
III, 507; — IV. 136. 152,
478, 479, 489: — V, 3îi3.
Lenormant (Charles), I, vu,
XIX, XXIV, 449 ; — V, 122,
261, 435,529; — VI, 476, 522,
Lenormant (M"" Giarles), I,
xn, XXIV, 448 ; — IV, 378,
405, 410, 426, 436, 509 ; — V
22, 108, 122.261,431; — VI»
534, 565.
Léon XII, II, a37 ; — III, 242?
— V, 18, 22, 29, pages 107 à
117, 124, 126, 132, 133, 134,
136, 138, 150, 164, 185, 188,
611, 615, 616, 618, 619; —
VI, 5, 94.
LÉONORA, la Romaine, V, 40,
Léonore d'Esté, VI, 277, 279,
285, 291.
Lboiacd, agent de police. Y,
516, 517,
Lepelletier, V, 329.
Le Pelletibr d'Aunay (NP'«
de Rosanbo, comtesse), 1, 232,
Leprince (l'abbé), I, 77, 97,
98, 106.
Le Ray de Chaomont, IV, 416.
Lerminier, VI, 173, 174.
Lescure (Michel de), I, xxti.
Lesbeps (baron de), III, 30i,
L'Estoilb (Pierre de), V, 416i,
417.
612
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
Lb Tasse, II, 190 ; — V, 17,
519 ; — VI, 25, 229, 274,
pages 276 à 297.
Lévis (Gaston- Pierre -Marie,
duc de), 111,513, 517;— IV,
44.
Lévis (duchesse de), III, 59,
376, 517, 518.
LÉVIS- Ventadour (duc de), fils
des précédents, I, xi ; — III,
518 : _ V, 334, 542, 637.
Lévts-Ventadour (duchesse de),
III, 519.
Lévis (Léo de), III, 389.
L'Hôpital (le chancelier de),
V, 213.
LiANcouRT (F. de La Roche-
foucauld, duc de), IV, 346,
347.
LiBBA, II, 79; — m, 16.
LiBRi, III, 75, 78, 79, 84, 87.
LicHTENAU (comtesse de), IV,
190.
LicHTENSTEDJ (princc de), III,
248.
LiBVEN (prince de), IV, 241,
249, 498.
LiBVEN (princesse de), IV, 249,
250.
Ligne (prince de), II, 92, 94.
LiMOÊLAN (Joseph-Pierre Picot
(de), I, 110, 111, 112, 113; —
III, 189.
Lippi l'ancien, V, 19.
LivERPOOL (lord), I, 321 ; — II,
225;-IV, 261, 278; - VI,
560.
LivoRET, I, 257, 258.
Llovd (Henri) III, 245.
LoBAU (comte de), V, 308, 502.
LoBKOwiTz (baron de), VI, 116,
148, 151.
Lœvenhiblm Ccomte de), V,354,
356
Lointier, restaurateur, V, 342.
Lola Montés, V, 167.
LoMÉNiE DE Brienne (Eticnne-
Charles de), I, 241.
LoNDONDERRY (lady), IV, 235.
LoNGUEViLLE (M™» de), II, 230.
LoRGERiL (de), député, V, 264.
LoTHON, polytechnicien, V, 298.
Louis (l'archiduc), III, 248.
Louis (le baron), I, 303; —
III, 456, 497, 502, 503; —
IV, 41, 42; - V, 239, 312,
397.
Louis 1er, roi de Bavière, V,
167, 195.
Louis XIV, IV, 80, 120, 126;
— V, 549; — VI, 29. 136,
187, 207, 537, 538, 539, 555.
Louis XVI, I, 205, 209, 269,
274, 279, 281, 287, 367, 416,
438; — II, 15, 20, 27; -III,
461,462,463;— IV, 110,132,
193, 309; — V, 401, 408, 418;
— VI, 134, 209, 383, 387, 436,
439, 441, 447, 553.
Louis XVII, I, 268, 269; —
II, 339.
Louis XVIII (Monsieur, puis),
I. 274, 304; — II, 63, 410,
411, 477; — ni, 346,438,439,
440, 444, 453, 459, 460, 463,
473, 478, 481, 482, 485, 487,
489, 491, 493, 494, 496, 505,
507, 513, 514, 515, 524, 526,
557; — IV, 2, 12, 39, 40,41,
42, 43, 45, 50, 51, 59, 60, 67,
127, 136, 138, 139, 142, 154,
176, 200, 240, 285, 301, 304,
307, 366, 407, 502;— V, 127,
199, 357, 397, 405, 477, 614,
635,644; — VI, 129, 130, 131,
133, 227, 421, 425, 436, 438,
501, 526, 548, 550.
Louis Bonaparte, roi de HoL
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
613
lande, lîl, 199, 209, 214; —
V, 199.
LiOuis-Ferdinand, prince de
Prusse, II, 457; — III, 204,
^06.
Louis -Philippe l" (duc de
Chartres, duc d'Orléans, roi
des Français), III, 412, 474,
494, 525; — IV, 161, 251,
368, 393;— V 295, 308,318,
325, 329, 330, 331, 336, 337,
338, 339, 340, 341, 343, 344,
345, 346, 347, 349, 350, 351,
352, 358, 360, 362, 363, 364,
372, 374, 375, 376, 377, 378,
380, 382, 397, 398, 422, 425,
453, 464, 467. 470, 475, 494,
528, 536, 601, 636, 638, 639,
655; — YI, 21, 86, i:>8, 211,
294, 301, 320, 321, 325, 345,
pages 365 à 373, 388, 552.
Louise (la reine) de Prusse,
ÎII, 213.
LouvEL, m, 438; — IV, 143,
163, 164; - V, 453.
Louvois, VI, 188.
LovELACE (Richard), V, 520.
LozzANO (la), V, 55.
LuBOMiRSKA (la maréchale), IV,
414.
Lucchesi-Palli (comte de), VI,
12, 15, 82, 84, 294, 296, 299,
529, 530, 532, 533.
Lucien Bonaparte, prince de
Canino, II, 253, 254,277, 330,
399; — III, 85, 99, 100, 101;
— IV, 7, 11, 38, 105, 384,
385, 387,388; — V, 2.
LuMBROso (le baron Alberto),
VI, 572.
Luther (Martin), IV, 182.
LuTzow (comte), V, 25, 140.
Luxembourg (maréchal de),
VI, 188.
Lyndsay (M-ne), II, 154, 155,
226, 227, 234, 236, 299, 562;
— III, 50.
M
Mac-Carthy (le Père de), VI,
84, 85.
MacHAULT d'ARNOUVILLB, IV
54.
Macchi (le cardinal), V, 155,
190, 621.
Macdonald (le maréchal), duc
de Tarente, III, 180, 439,
474: — IV, 50.
Macirone, IV, 449.
Mack (général), III, 196.
Mackensie, I, 234, 364, 36d.
Mackintosh (James), II, 216;
— III, 405.
Magon de Boigarein (Jean-
François-Nicolas), I, 23, 24.
Magon de Boisqarein (Elisa-
beth-Anne), I, 89.
Mahis (Berbis des), lieutenant
I, 185.
Mahmoud II (le sultan), III,
258 ; — V, 73, 74, 80, 84, 90,
97, 119, 129, 168, 169
Mailhe, conventionnel, III,
417.
Maillart db Lescourt, III,
392.
Mailly (M""» de), II, 472
Maine de Biran. III, 366.
Maintbnon (M">« de), VI, 534,
538.
Maison (le maréchal), III, 438,
439; - V, 365, 366; — \L,
540.
Maisonfort (marquis de La),
II. 351.
Maistre (Josefh de), IV, 482.
483. 484, 485, 486, 487 486,
614
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
Malcolm (sir Polteney), IV,
iOO.
Malesherbes (Chrétien -Guil-
laume de Lamoignon de), I,
9, 146, 232, 233, 234, 235, ^'^5,
307, 364, 365, 385, pages 465
à 468; - II, 33, 34, 35, 95,
127, 128; — III, 275; — IV,
132; — V, 225, 227, 596.
Malbsherbes (M™* de), II, 43.
Malet (le général), II, 429; —
III, 32.Î, 345, 346.
Malfilatrs (Alexandre-Henri
de), I, 145; —II, 270.
Malibran (Mme), VI, 407.
Mallefille (Félicien), I, xrv.
Mallet du Pan, I, 300; — II,
157.
Mallevillb (Claude de), V,
214.
Malouet (baron), II, 156. 157;
— III, 455.
Malte-Brun, III, 10.
Mandaroox-Vkrtamy , I, XI,
XII, XXVI, xxvn; — V, 59,67;
— VI, 480.
Mandini, I, 295.
Mangin, préfet de police, V,
276, 279.
Mansfield (lady), I, 323.
Manso, marquis délia Villa,
VI, 289.
Manuel, IV, 30, 339; — V, 536.
Manzoni, IV, 103 ; — V, 481 ;
— VI, 274.
Marat, I, 280; — II, 18, 19,
•23, 24, 25, 26, 27, 33, 240; —
III, 110; — VI, 375,393.
Marbeuf (de), III, 71.
Marceau (général), III, 400.
Marcellus (Marie- Louis -Au-
guste de Martin de Tyrac,
comte du), député, IV, 358,
483
Marcbllus (comte de), fils da
précédent), I, xxviii, 4, 76,
318, 397, 434; — II, 123,393;
— III, 577; — IV, 129, 143,
180, 244, 252, 280, 283, 345,
394, 473, 498, 500, 501, 502;
— V, 18, 28, 125, 160, 192,
194, 354, 398, 409, 611; —
VI, 18, 51, 52, 70, 145, 525
527, 567.
Marchais, V, 294, 348.
Marchal, V, 313.
Marchand (l'abbé), I, 107.
Marchand, valet de chambre
de Napoléon, IV, 99.
Marchanoy (de), V, 313.
Marchena, III, 114.
Marc Scla.rra, VI, 286.
Maret, duc de Bassano, II, 41,
599, 600, 601 ; — III, 93, 313,
397, 558, 559; — IV, 35.
Maroukritb de France, VI,
403.
Marguerite db Navarre, VI,
403.
Marie-Amélie, reine des Fran-
çais, V, 338, 339, 372, 373,
374, 376, 377, 378.
Marie -Antoinette, reine de
France, I, 205, 269, 367, 308;
— III, 193, 461 , — IV, 132 ;
V, 603.
Marie-Christine, reine d'Es-
pagne, V, 242.
Marie de France, VI, 402,
Marie-Isabelle, reine de Na-
ples, V, 242.
Marie-Louise (l'impératrice),
III, 240, 251, 252, 253, 26&,
270, 271, 285, 367, 381, 382,
384, 394, 469, 524; — IV-,
108; _ V, 8; — VI, 14
Marie Stuart, I, 413, 414; —
VI, 403.
CITES DANS LES SIX VOLUMES
613
iVïarie-Thérèsb, impératrice,
VI, 146.
Marigny (Marie- Anne -Fran-
çoise de Chateaubriand,
comtesse de), sœur de l'au-
teur, I, 21, 91, 115, 193, 194,
195, 447; — II, 185, 269; —
VI, 563.
Marin (le chevalier), IV, 395.
Marion (général), III, 289.
Marlborough (duc de), III,
272: — VI, 30.
Marmont (le maréchal), duc
de Raguse, III, 174, 376, 385,
484; — V, 275, 277, 278,279,
282, 2S5, 286, 295, 296, 299,
302, 303, 333, 334, 335.
Marmontel, I, 229.
Marmora (cardinal délia), V,
160.
Maroboduus, VI, 341,
Marolles (l'abbé Michel de),
I, 131.
Maroncelli, VI, 241.
Marot (Clément), VI, 268.
Mars (Mil»), I, 220.
Martignac (vicomte de), IV,
357, 510; — V, 3, 62, 230,
231, 232, 2.33, 321.
Mason (WilUam), II, 201.
Massena (le maréchal), prince
d'Essling, III, 119, 180, 181,
184, 244, 473, 486;— IV, 39,
87, 398, 407; — V, 563.
Masseria, III, 93, 125.
Massimo (prince), V, 29.
Masson (Frédéric), III, 75, 79,
94, 95, 99, loi ; — VI, 573.
Maubreuil (marquis de), III,
433, 434; — VI, 415, 416.
Maudoit, III, 21.
Mauouin, V, S"». 315, 634.
Maupertuis (MoREAO do), I,
2â.
I Maury (le cardinal), III, 42.
Maximilien II, roi de Bavière
V, 167.
Mayeux, V, 418.
Mazarin (le cardinal), V, 207»
- VI, 337.
MÉCHiN (baron), V, 344, 3it).
Meoacci, III, 231.
Méhée de la Touche, II, 600,
601 ; — IV, 6.
Méhémet-Au, III, 147; — Y,
67.
Melbourne (lady), IV, 393.
Melzi (François de), II, 343,
344.
Méneval (baron de), III, 248,
546, 550.
Mennechet (Edouard), I, ti,
XXIV.
Menou (général), III, 134.
Méot, restaurateur, II, 23.
Mercier (le sergent), IV, 31.
Mercœur (Elisa), VI, 406, 407.
Merfeld (général), V, 291.
Méricourt (Théroigne Te»-
WAGNE, dite de), II, 13.
Mérilhou, V, 277, 312, 313.
Merlin (de Douai), IV, 7.
Merll\ (de Thionville), II, 171,
Merlin, commissaire-priseur,
IV, 145.
MÉRY (Joseph), IV, 150.
Mesnard (comte de), VI, 216,
217.
Mesnard (V" de), secrétaire
d'ambassade, V, 173.
Mesnier, IV, 136.
Mestre (baron de), V, 462.
MÉTEL (Hugues), II, 69.
Metternich (prince de), III,
251;— IV, 11, 249, 250, 285,
295, 339;— V, 189, 272,324,
410;— VI, 87, 109, 183,321,
327, 506, 508, 509, 530,
616
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
Meunier (capitaine), V, 303.
Mêzy (Mma de), n, 468.
MicARA (cardinal), V, 142.
MicHAHD (Joseph), II, 366; —
IV, 346, 459.
Michel (le grand-duc), frère
d'Alexandre I*', VI, 515.
Michel-Ange, II, i90; —IV,
120; — V, 30, 31.
MicKiEwicz (Adam), III, 270.
MiGXERET, libraire, II, 238,
308, 328, 563, 567.
MiGNET, V, 256, 257, 258, 279,
294, 329, 440, 445, 446 ; — VI,
429.
MiLA, I, 392, 398; — VI, 256.
MlLCRADOWITCH, III, 319.
MiLORD Maréchal (lord Keith,
dit), IV, 3ul.
MiLTON, II, 189; — V, 40, 57,
337; — VI, 229.
Mina, VI, 228.
MioLLis (le général de), III,
Zoi, 233.
MioLLis (Ms"" de), évêque de
Digne, III, 231.
MiONNET, V, 211.
MioT (François), III, 151, 166,
184.
MioT, comte de Mélito, III,
151.
Mirabeau (le marquis de), I,
284.
Mirabeau (le Bailli de), I, 284.
Mirabeau, I, 127, 267, 283,
284, 285, 286, 287, 288, 289,
299, 300, 302, 303, 31 1 ; — II,
•^, 15, 29, 171;— III, 72, 90,
i93, 206; — IV, 80, 135, 181,
205, 216, 217 ; — VI, 222,
378.
Mirabeau (le vicomte de), I,
290, 291, 300; II, 2, 125.
MissoM (François), V, 42.
MoDÈNK (François-Joseph-Jean
de Lorraine, duc de), VI,
273, 304.
MoDÈNE (comte de). VI, 519,
520.
MoDÈNH (Mil* de), VI, 519.
MoËLiEN (Thérèse-Josèphe de)
I, 115, 161, 217,
Mœllenborf (comte de), III,
206.
MoHL (Jules de), VI, 565.
MoHL (Mm*), VI, 565.
MoLÉ DE Champlatreux, pré-
sident au Parlement, II, 296,
Molé (le comte), I, xxxi ; —
II, 257, 296,504, 505; — IV,
169, 323, 325.
MoLÉ, comédien, I, 220, 296.
Molière, II, 189, 190, 260; —
IV, 128.
Moligny (l'abbé de), VI, 78,
92.
MoLTEDO, conventionnel, III,
99.
MoNBRUN (le général), III, 289.
MoNCEY (le maréchal), duc de
Conégliano, III, 440; — IV,
13, 307.
MONET, I, 306.
MoNET (Mii«), I, 306.
MONGE, III, 174.
MoNMiRAiL, cuisinier, VI, 19.
Monselet (Charles), I, xiv.
Montaigne (Michel de), V, 17,
37, 38, 39, 57, 238, 612; VI,
230, 283, 333.
Montalembert (Charles de), I,
xxxvii.
MoNTALivEi (Jean-Pierre , c*«
de), III, 563, 564.
MoNTALiVET (Camille de), IV,
315, 316; — V, 507, 526, 539.
Montbel (comte de), V, 239,
254, 255, 265 i — VI, 103. 301,
CiTES DANS LES SIX VOLUMES
617
325, 326, 327, 528, 529, 532,
533.
MoNTBOissiER (baroii de), gen-
dre de Malesherbes, I, 232;
— II, 51, 78, 95.
MoNTBOissiER (Françoise-Pau-
line de Lamoignon de Ma-
lesherbes, dame de), I, 232.
MoNTBouRCHER (coHite de), I,
264.
MoNTCALM (marquis de), 1, 380;
— VI, 446.
MoNTCALM (M™6 de), sœur du
duc de Richelieu, IV, 169,
170; — VI, 129.
MoNTCHENu (de), IV, 98.
MoNTEBELLO ( Napoléon- Au-
guste, duc de), fils du maré-
chal, V, 125, 128, 155, 173, 174.
Montesquieu, V, 268.
MoNTESQuiou (l'abbé de), III,
414, 455, 457, 497, 503; —
IV, 223.
Montesquioi>-Fezensac (Elisa-
beth-Pierre, comte de), VI,
419, 420.
Montesquiou (comte Anatole
de), V, 338, a39, 372, 373.
MoNTGASCON (de), V, 334.
Montgelas (de), IV, 219.
MoNTHOLON (comte de), IV, 71,
97, 99, 106, 116, 117.
MoNTHOLON (comtesse de), IV,
97.
MoNTi (Vincenzo), VI, 274.
Montlosier (comte de), II,
113, 156, 157; — IV, 298,
331, 333.
Montlouet (comte de), I, 130.
MoNTLUc (maréchal de), 1, 191 ;
— VI, 104.
MONTMIREL, IV, 288.
Montmorency (Mathieu, vicom-
te, puis duc de), I, 278; —
II, 384. — III, 450; — IV
146, 175, 230, 235, 239, 241
252, 254, 265, 267, 269, 271
277, 283, 330, 358, 392, 399
400, 407, 409, 420, 425, 426,
464, 467, 474, 497, 501, 502
508; —V, 102; — VI, 227
386.
Montmorency (Adrien de), duc
de Laval, II, 277, 278: —
III, 450, 560 ; — IV, 36U. 361,
389, 391, 392,474,507; — V,
127, 133, 141, 153, 172, 206,
209, 231, 247, 614.
Montmorency ( la duchesse
Adrien de), III, 560.
Montmorency (le prince de), I,
vil.
Montmorency (la baronne de),
II, 49; — m, 23.
Montmorin-Saint-Hérem (Ar-
mand-Marc comte de), 1,241,
263, 267, 297; — 11,255,382,
400.
Montmorin (Auguste de), II,
375.
Montmorin (Calixte de), II,
263.
Montolieo vMme de), IV, 326.
Montpensier (duc de), IV, 393.
Monvel {Boutet, dit), comé-
dien, I, 220; — VI, 387.
MooRE (Thomas), II, 198.
Morand (le général), III, 288.
Morandais (François -Placide
Maillard, seigneur de la), I,
87, 90.
Moreau (Julie-Angélique-Hya-
cinthe de Bédée, dame), tante
de l'auteur, I, 465.
MoREAD (Annibal), cousin de
l'auteur, I, 176, 177, 196, pa-
ges 460 à 465; — II, 69; —
III, V», 540„
618
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
MoREAU (le général), I, 262;
— IV, 87, 398, 399, 400, 401,
402, 403, 405, 406,407; — V,
2; — VI, 114, 188.
MoREAU (la générale), IV, 401,
402, 465.
MoREAu DE Saint-Méry, I, 275.
MoRELLET (l'abbé), II, 81, 248,
249; — III, 31, 40, 114, 566.
MoRTEMART (VictoF de Roche-
chouart, marquis de), I, 18j;
— II, 55.
MoRTEMART (duc dc) , V, 304,
3U5, 308, 309, 314, 315, 316,
317, 318, 324, 325, 330. ,
Mortier (le maréchal), duc Ai
TréTise, III, 300, 312, 314,
316, 376, 385, 486, 493, 4 4;
— IV, 13.
MosBOURG (comte de), IV, 439.
MoucHY (le maréchal de), II,
602.
MoDCHY (Philippe do Noailles,
prince de Poùc, duc de), III,
447.
MoucHY (Nathalie de La Borde
do Méréville, vicomtesse dî
Nouilles, duchesse de), II,
468, pages 602 k 604; — IV,
256.
MouNiER (baron), fils du Cons-
tituant, III, 75, 504; — IV,
42.
MuiRON, aide d? camp de Bo-
naparte, IV, 98.
MULLER, V, 552.
MuRAiRE (comte), IV, 142.
MuRAiRE (M"e), première fem-
me du duc Decazes, IV, 142.
MoRAT (Joachim), roi de Na-
ples, II, 343, 399, 418, 438,
442, 450; — III, 105, 134,
157, 171, 174, 178, 199, 2u9,
219, 232, 278, 279, 288, 293,
294, 308, 314, 316, 337, 339,
370,468,489; — IV, 11, 141,
43-2, 438, 439, 440, 441, 442,
443, 444, 445, 448, 449, 450,
451; — V, 1, 2.
MuRAT (prince Lucien), II, 344.
MuRBT (Théodore), II, 443
N
Nagot (l'abbé), I, 310, 334 —
II, 333.
Napoléon I«', I, xviii, xxxi,
XXXII, XXXVIII, 17, 23, 124
290, ^9, 360, 361, 362, 363,
368; — II, 86, 184, 216, 243,
280, 289, 311, 3313, 331, 332.
333, 393, 397, 399, 400, 402,
406, 410, 412, 416, 417, 442,
443, 445, 446, 448, 449, 450,
451, 452, 455, 456, 457, 461,
462, 490, 600, 601; — III, 2,
3, 4, 12, 20, 22, 23, 30, 31,
as, 52, de la page 64 à la
page 530; — IV, de la page
2 à la page 126; 127, 128,
130, 136, 251, 252, 308, 369,
387, 398, 399, 439, 440, 442,
443, 445, 448, 449, 450, 451,
453, 456, 458; — V, 1, 18,
29, 52, 54, 95, 198, 202, 204,
216, 251, 292, 322, 357, 363,
405, 409, 44Q» 453, 488, 536,
588, 633, 638; —VI, 30, 111,
118, 122, 1^3, 133, 178, 187,
204, 208, 225, 235, 250, 260,
330, 373, 418, 419, 420, 421,
422. 424, 438, 441, 448, 473,
553. 555. 574.
Napoléon II, roi de Rome, III,
253, 254,381; —IV, 31, 108;
— V, 199; — VI, 326.
Napoléon III, IV, 248; — "S?;
579, 582, 587, 593.
QTÉS DANS LES SIX VOLUMES
619
Narbonnb (Louis, comte de),
I, 301; — III, 273.
Narbonne (duc de), VI, 355.
NaPvBONnk (duchesse de), VI,
355.
Narischkink (M™« Alexandre),
V, 26.
Nariskin (comte), III, 315.
Navarre (M™» de), II, 501.
Nay, V, 522, 523, 535.
Neale (miss Mary), II, 153.
Necker (Jacques), I, 241, 267,
268, 269, 274, 278, 297, 302,
303; — II, 382; — III, 85;
— IV, 388, 407 ; — V, 590.
Necker (M^e), V, 590.
Necker de Saussure, V, 435.
Neipperg (comte de), IV, 435;
— V, 8; — VI, 14, 228.
Nelson, II, 217; — III, 134;
— IV, 433.
Nesle (marquis de), II, 473.
Nesselrode (comte de), III,
389; — VI, 109, 5a2, 503,
508, 511, 512, 515, 518.
NesselPwOdb (comtesse de), VI,
70.
Nettement (Alfred),I, vu, vin
s.i; — III, 421, 455; — IV,
27, 224, 353, 502 ; — V, 283,
287, 303; — VI, 347.
Neveu, peintre, II, 300, 304.
Nevillb (George), VI, 34.
Ney (le maréchal), prince de
la Moskowa, III, 287, 292,
321, 324, 326, 329, 336, 337,
339, 355, 439, 477, 490; —
IV, 36, 38, 142.
Nicolaï (Mflf), V, 60.
Nicolas I«'. empereur de Rus-
sie, I, 173; — IV, 184, 185;
— V, 74, 75, 77, 83, 84, 85,
87, 90, 91, 94, 96, 97.
Nicolas ( Grande - D uchesse ) ,
impératrice de Russie, 1, 173j
— IV, 184, 185.
Nicolas de Pise, "VI, 246.
Nicolle (1 abbé), IV, 254.
NiEBUHR, V, 25.
Nina Barcarola, V, 40.
Nisard (Désiré), I, vii, viu.
Nivernais (de), I, 267.
Noailles (Alexis, comte de),
III, 450; — IV, 452.
Noailles (vicomte Louis de),
I, 27S, 301.
Noailles (Paul, duc de), I,
VII : — VI, 534, 542, 565.
Noailles (duchesse Paul de),
VI, 542.
Noailles (vicomtesse Alfred
de), II, 603; — IV, 256,257.
NoiROT, lieutenant, V, 291.
NoRviNS (J. de), III, 253 ; —
IV, 426, 429.
Noya (Jean de), IV, 93.
NuGENT (vicomte de), VI, 68,
349.
0 Connell (Daniel), IV, 278.
Odelcaschi (cardinal), \, 137,
142.
Offalia (comte d'), VI, 510,
511.
O'HÉGERTY père, VI, 91, 95.
101, 355.
O'HÉGERTY fils, VI, 144. 146.
O'Larry (M°»«), II, 153.
Olewief, III, 43j.
Olimpia Pamfili, V, 150-
Olivarès, V, 208.
Olivet (l'abbé d'), VI, 221,222.
Olivier (le chancelier), V, 207.
Olivier (M"«), comédienne, I,
220, 296.
O'Meara (le docteur), III, 141,
164, 250 ; - IV, 108.
620
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
Onondaoas, sachem, I, 378.
Oppizzoni (le cardinal), V, 24,
155, 160, 163, 618, 621.
Ops (M. et Mm» d'), III, 510.
Orfila, VI, 389.
Orléans [FhilipTp^-E galité, duc
d'), I, 269, 270, 300, 303.
Orléans (duchesse d'), femme
du précédent, IV, 145, 436.
Orléans (princesse Adélaïde
d'), sœur de Louis-Philippe,
V, 300, 330, 372, 373, 377,
379, 634.
Orléans (due d'), fils de Louis-
Philippe, VI, 101.
Orsay (comte d'), IV, 247.
OsMOND (marquis d'), II, 161.
OssAT (le cardinal d'), V, 207,
213, 235.
OSSIAN, IV, 103.
Ottoboni (cardinal), V, 151.
Otway (Thomas), VI, 267.
Oubril (d'). VT. 510 ^^y 512.
Oddart, V, 339.
OuDiNOT (le maréchal), duc de
Reggio, III, 330, 336, 447,
449; — IV, 351.
OUVRARD, V, 336.
Ouvrier, polytechnicien, V,
303.
OvBRBECK (Frédéric), V, 31.
Pacca (le cardinal), III, 230,
233, 348 ; — V, 135, 136, 163,
621.
Pailhès (l'abbé G.'!, II, 335,
396, 555, 571. 597; — IV,-
488 ; — V, 102 ; — VI, 572,
573.
Paisiello, I, 381.
Pajol (comte), V, 299. 343, 367.
Palestrina (la), V, 55.
Palissot de Montenav
(Charles), I, 229.
Palm, libraire, III, 396, 422.
Palucci (i'eld- maréchal), VI,
250.
Panât (chevalier de), II, 156,
182, 184.
Panckoucke, III, 68.
Panoalo, II, 537, 538, 539.
Panormita, VI, 307.
Paoli (Hyacinthe), III, 81.
Paoli (Pascal), III, 72, 76, 81,
86, 90, 93.
Pardessus, V, 596.
Paris-Jallobert (l'abbé), VI,
572.
Parme (Louise-Marie -Thérèse
de Bourbon et d'Artois, fille
du duc de Berry, Mademoi-
selle, puis duchesse de), I, v;
_ V, 628 ; — VI, 74, 75, 79,
80, 81, 97, 98, 99, 100, 101,
108, 118, 434; — VI, 540,
541, 562, 563.
Parny (Evariste-Désiré de For-
ges de), I, 108, 221,222,304;
— III, 42.
Parqdin (Charles), V, 584.
Parquin (M"» Cochelet, dame),
V, 584.
Parry (capitaine), III, 177; —
VI, 333.
Partarieu-Lafosse, V, 300.
Partouneaux (général, comte
de), III, 336.
Paskéwitch (maréchal), V, 72.
Pasquier (le chancelier), I, 63;
— II, 257, 403; — III, 434;
— IV, 169, 177, 201, 210,
225, 268, 396.
Pasta (Mm»), II, 134.
Pastoret (marquis de), V,
306, 595, 596; — VI, 198,
352, Wà.
CITÉS DANS LES
VOLUMES
621
Patin (Charles), VI, 306.
Patterson (Elisabeth), femme
de Jérôme Botiaparte, III,
227.
Paul I*'", empereur de Russie,
III, 189, 211.
Paulin, libraire, V, 330.
Pavani (le Père), V, 620.
Payra (Adolphe), VI, 399.
Pecqukt (Jean), anatomiste, I,
216.
Pedicini (cardinal), V, 142,
160, 163.
Peel (sir Robert), IV, 260, 505.
Pelletan (Eugène), I, xiv.
Peltier (Jean - Gabriel) , I ,
xxxiu; — II, 111, 113, 114.
119, 125, 126, 154, 216, 218 ;
— III, 179, 405 ; — V, 444 ;
— VI, 30.
Pepe (général), IV, 211.
PerciePw, III, 461.
Pépier (Augustin), V, 315.
Périer (Casimir), IV, 355, 356,
365, 513, 514;— V, 265, 278,
281, 282, 295, 298, 308, 316,
317, 331, 368, 480.
Perray (de), III, 528 ; — FV,
45.
Persil, V, 605, 606.
PÉRUGIN (le), V, 31.
Petion (Jérôme), II, 17, 20.
Petit (baron), III, 420.
Pétrarque, II, 313, 314, 315.
Peyronnet (comte de), IV, 230,
321, 339, 351, 354; —V, 265,
418.
Pezay (marquis de), I, 277.
Phélippeaux (A. le Picard de),
III, 160,
Philipon (Charles), V, 530, 532,
533.
Piat (M1i«»), II, 492.
Pibrac, 11, 323.
Picard, II, 260.
Pichegru (général), II, 397,
402 ; — IV, 87, 403 ; — VI,
188.
PicHOT (Amédée), V, 651.
Pie VI, III, 235, 237,238, 239;
V, 53; — VI, 94.
Pie VII, I, xxxviii ; — II, 345,
346, 347 ; — III, 12, 194, 226,
227, 232, 233, 234, 235, 236,
237, 238, 241, 242, 349, 367,
369, 370, 371 ; — IV, 14, 64,
127, 132, 133, 139, 164, 166,
204, 614 ; — VI, 227.
Pie VIII, III, 242 ; — V, 135,
138, 163, 171, 174, 178, 184,
186, 188, 190.
Piégard Sainte-Croix, V, 466.
Pierre-le-Grand, III, 310.
Piet-Tardiveau, IV, 149, 150
Pignatelli, III, 371.
PiloPvGe (Hyacinthe), secrétaire
de l'auteur, IV, 202, 275,
286, 482, 507 ; — V, 120, 173,
268, 269, 322, 431, 432, 465,
490, 491 ; — VI, 19, 26, 38,
40, 41, 57, 304, 307, 308,331,
343, 344, 357, 396.
Pindemontk (Hippolyte), VI,
274.
Pindemontb, (Jean), V, 274.
PiNELLi, graveur, V, 34.
Pinot du Petit-Bois, I, 82,
Pinsonnière, polytechnicien,
V, 298.
Pitt (William), II, 108, 224,
225 ; — III, 189 ; — IV, 263,
279, 325.
Placidie (l'impératrice), V, 12.
Planta, IV, 235.
Platof (l'Hetman), III, 279,
Plauzonne (général), III, 28&,
Pleineselve (colonel), V, 291.
Plessix db Parscad (comU
622
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
du), beau-frère de l'auteur,
II, 5, 547, 548, 549.
Plessix de Parscao (Anne
Buisson de la Vigne, com-
tesse du), belle-sœur de l'au-
teur, II, 5.
Pline lk Jeune, V, 219.
Plouêr (Gertrude de Contades,
comtesse de), marraine de
l'auteur, I, 24, 28.
PoDENAS (Mn»» de), VI, 294,
299, 302.
Poix (M"e de), I, 297.
PoLASTRON (M"»» de), VI, 94,
95.
PoLiGNAC (duchesse de), I, 274.
PoLiQNAC (Armand de), IV, 403.
PoLioNAC (Jules, prince de),
m, 450 ; — IV, 174, 352,
353, 403; — V, 231, 233,
235, 238, 239, 242, 243, 244,
245, 246, 247, 258, 265, 272,
274, 277, 278, 284, 285, 296,
299, 353, 418,419; —VI, 10,
97, 103, 326, 331.
PoMBAL (marquis de), V, 208.
PoMMEREUL (Françols • René -
Jean, baron de), I, 182, 183;
— III, 53, 181, 570, 571.
PoNCELET (Louis), V, 468.
PONOERVILLE, II, 550.
PoNiATOwsKi (prince), III, 265,
279, 300, 361.
PoNs (de l'Hérault), III, 469.
Pons (de Verdun). II, 83.
PONTCARRÉ (de), IV, 301.
PoNTÉcooLANT (comte de), IV,
34, 38.
PoNTMARTiN (Armand de), I,
XIX ; — V, 287.
Porcher (l'abbé), I, 74, 106.
PoRTALis (comte), IV, 356 ; —
V, 117, 118, 123, 128, 133,
153, 157, 161, 162, 172, 176,
182, 188, 193, 202, 205, 206,
207, 210, 230, 231, 246, 618.
PoTELET (François-Jean-Bap
tiste), I, 81.
Potier, comédien, II, 302.
PoTOCKi (comte), V, 19.
Poubelle, V, 342.
PoujouLAT (François), VI, 44.
PouLLAiN (Louis), valet de
chambre, II, 43, 44, 45.
PouQUEViLLE, V, 445, 487.
POURRAT (M"*), II, 264.
PouRTALÈs (comte de), IV, 303.
Poussin (Nicolas), V, 35, 36,
59, 101, 102, 121, 128.
Pozzo Di BoRoo, III, 375, 472;
— IV, 16, 17, 23, 253 ; — V,
355, 356, 357; — VI, 500,
509, 510, 512.
Pradel (de), IV, 513.
Pradt (Dw/"oMr de), archevêque
de Malines, III, 265, 266,
273, 413, 422, 452 ; — V, 28.
Princetbau (Mm»), IV, 142.
Proddhon (P.-J.), V, 466.
Prudhomme, VI, 376.
Prunbllh, IV, 326.
Q
QuBBRiAC (comte de), beacu-
frère de l'auteur, I, 21, 91,
185.
Quecq, V, 34.
Quélen (Mf de), V, 499, 500.
Quinet (Edgar), I, vu, xxix.
QUINETTE IV, 32.
Quintal, III, 17, 20, 24.
Rabbe (Alphonse), V, 28a
Rabelais, V, 37.
Racine (Jean), V, 215 ; — VI,
33,537
aTÉS DANS LES SIX VOLUMES
623
Radcliffe (Anne), II, 1%.
Radet (général), III, 232, 233,
236, 371.
Radziwill (princesse), IV, 204.
Rainnevillb (vicomte de), IV,
287.
Raphaël, V, 30.
Rapp (général), III, 248.
Raulx, garde-chasse, I, 84.
Rauzan (duc de), IV, 507.
Rauzan (Clara de Duras, du-
chesse de), III, 459, 499,
Rauzan (le Père), V, 311.
Ravaillac, VI, 135.
Ravez, IV, 31.
Raymond de Todloose, II, 461,
Raynal (l'abbé), I, 192 , — III,
85.
Rayneval (comte de), IV,
294; — V, 118;— VI, 228.
Raynouard, III, 42, 366.
REAL (comte), II, 414, 449,
598 à 601 ; — III, 115, 116,
117.
Rebodl (Jean), II, 319.
RÉCAMIER (M.), II, 583 ; — IV,
378, 407, 408, ; — V, 102.
RÉCAMIER (madame), I, vi, xii,
XXIV, 449; — II, 254, 323,
395, 583, 584 ; — III, 460 ;
— IV, 124, 184, 324, 325, 327,
pages 371 à 475, 508; — V,
1, 3, 21, 22, 63, 99, 100, 103,
118, 128, 133, 156, 161, 167,
174, 186, 206, 226, 228, 274,
372, 380, 431, 433, 434, 437,
463, 528, 577, 578, 579, 584,
a86, 588, 589, 590, 591, 592,
615, 617, 639 ; — VI, 70, 223,
235, 241, 245, 252, 303, 308.
REGNAtJD DE SaINT-JeAN-d'An-
GÉLY, III, 253, 552, 553, 566,
567.
Rk«3nier-Desmarais,1V,33, 34.
Reinhard (comte), VI, 426, 429.
Rémusat (Abel), V, 251.
Rémusat (madame de), 11,417,
448; — III, 23, 51, 396, 544,
545, 546.
RÉMUSAT (Charles de), V, 295.
Reschid-Pacha, V, 208.
Retz (cardinal de), V, 41, 150.
RicHARDsoN (Samuel), II. 194,
195.
RiccÉ (de), IV, 41, 43; — VI,
576.
Richelieu (cardinal de), III,
208 ; — IV, 472 ; — V, 207,
214.
Richelieu (duc de), III, 491,
496; — IV, 132, 136, 169,
172, 173, 174, 223, 254, 271,
363, 478, 481 ; _ V, 536 ; —
VI, 129, 130.
Ricord, conventionnel, 111,96,
103, 104.
RiEDMATTEN (de), II, 399.
RiOAUD, V, 438.
RiGNY (amiral de), V, 239.
RiGORD (le moine), III, 159.
RiouFFE (Honoré), II, 82.
RivAROL (Antoine de), I, 300 ,
II, 51, 125 ; — III, 495 ; —
VI, 383.
Rivarola (cardinal), V, 24.
Rivaux, V, 291,
Rivera (M"" de), VI, 540.
Rivière (duc de), IV, 358,
403; — V, 462;— VI, 103.
Robert (Léopold), V, 33.
Robespierre (Maximilien de),
I, 289, 299; — II, 29, 31,32,
243 ; — III, 110 ; — IV, 84 ;
— VI, 375, 393.
Robespierre (Augustin de),
III, 102.
Robespierre (Charlotte de), VT,
133.
624
/NDEX ALPHABETIQUE DES NOMS PROPRES
RoccA (de), IV, 421, 462.
RocHAMBEAD /général, comte
de), I, 370, 372,
Roche (Achille), II, 438.
Rœderer (comte), VI, 420.
Roger (capitaine), IV, 470, 471
Rogers (Samuel), II, 198.
RoH (Jacques), VI, 224.
RoHAN /^ princesse Charlotte de)
II, 443.
Rohan-Chabot (prince de Léon
duc de), IV, 435, 437 ; — V
226 ; — VI, 353.
Rohan-Chabot (M"« de Sérent
duchesse de), IV, 43S.
ROLAM) DE LA PlATIBRB, II
18, 39.
Roland (Madame), II, 15, 40
— VI, 375.
Romain (Jules), V, 31.
ROMANZOF (comte de), III, 276
— IV, 194.
Ronsard (Pierre), I, 413.
RosANBO Louis Le Peletier de)
président. I, 217, 231, 234
305 ; — II, 45 ; — V, 225.
RosANBO (Marie- Thérèse de
Lamoignon de Malesherbes
dame de), I, 232, 234 ; — II
127, 570.
RosANBO (LoTiis Le Peletier
vicomte de), fils des précé
dents), I, -233.
Rose (Madame), I, 174, 175
— III, 105.
Rossignol (Jean), III, 111 ; —
IV, 102.
Rothschild, de Londres, IV,
244. 257,
Rothschild (Mayer), V, 64.
RosTOPCHiN, ni, 294, 2%, 296,
297, 298, 304, 381, 392.
Rostrenkn (Grégoire de), 1.243.
RoTHKNFLtTB (Gaspard), VI, 224.
RouiLL&c (l'abbé de), I, 128.
Rousseau (Jean-Jacques), 1, 195.
211 ; — II, 251, 306, 387; —
III, 81 ; — IV, 302, 329, 33C,
456 ; — V, 579. 591 ; — VT,
261, 263, 264, 266, 267, 409.
Rousseau (M"»), II, 250
Roussel, III, 17.
Roux (Jacques), FV, 132.
RovEDiNO, I, 295.
RoviQO (Savary, duc), II, 416,
418, 422, 431, 436, 437, 438,
439, 440, 441, 443. 444, 446,
449, 450, pages 598 à 601;
— III, 365, 550 ; — IV, 65,
420.
RoY (comte), IV, 357, 359,360.
RoYER-CoLLARD (Paul), II, 28 ;
— IV, 228, 354, 357, 365,
510 ; — V, 596 ; — VI, 158.
Rozis, III, 144.
RuLHiÈRE (Claude- Carloman
de), I, 228, 229 ; — II, 11.
Rdssell (John), IV, 242.
Sabran (comte de), I, 24
Sacken, III, 393.
Saget, II, 487, 488, 489.
Saint-Aignan (comte de), V,
507.
Saint-Anoe (Ange • François
Fariau, dit de), II, 10.
Saint -Aubin (M™») , canta-
trice, I, 195,
Saixt-Balmont (comtesse le),
II, 84.
Saint-Chamans (général de),
V, 287.
Saint-Farobau (Mme de)^ n^
467.
Saint-Germain, II, 374, 380,
465, 501, 502, 503»
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
625
Saint-Germain (M™*), II, 374,
376, 46ô.
Saint-Huberti (Marie- Antoi-
nette Clavel, dite), I, 197 ;
— III, 87.
Saint- Hyacinthe (Hyacinthe
Cordotinicr, dit), VI, 153.
Saint-Just, VI, 375.
Saint-Lambkrt (de), II, 304,
306; — III. 564.
Saint - Marcellin {Fontanes
de), III, 518; — IV, pages
490 à 494.
Saint-Martin (Claude de), II,
300, 301. 303, 304.
Saint-Martin, orientaliste, V,
251.
Saint-Marsault (baron de), 1,
206, 207.
Saint-Phal, comédien, 1, 220.
Saint- Priest (F.-E. Gui^nard,
comte de), I, 267.
Saint-Priest (vicomte de), I,
XI, — VI, 297, 299, 300, 301,
302, 303, 319, 528, 529, 532.
Saint-Priest (vicomtesse de),
VI, 297, 300, 302.
Saint-Régeant, III, 189.
Saint-Riveul (André-François-
Jean dxi Rocher de), I, 109,
112, 113, 265.
Saint-Simon (duc de), III, 258.
Saint-Simon (Claude-Anne, vi-
comte, puis marquis, puis
duc de), I, 85.
Saint- Val cadette, comédienne,
I, 220.
Saintb-Aulaire (comte de), IV,
142 ; — V, 380, 381 ; — VI,
320.
Sainte-Adlairb (M"' de), se-
conde femme du duc De-
cazes, IV, 142.
Saintk-Biïuvb, I, vu, xvin,
XXII, xxxvm, xxxix, 458,
477 ; — II, 165, 386, 549, 550,
551, 552, 558, 579, 594 ; —
III, 528, 533, 544, 545, 551 ;
— IV, 303, 317 ; — V. 622;
— VI, 405, 426, 429.
Sala (Adolphe), V, 287, 288;
— VI, 298, 299, 301, 480.
Salaberry (comte de), IV,
416.
Saladin. III, 110.
Saliceïi, III, 86, %, 103, 104,
105, 112.
Salisbury (marquise de), IV,
393.
Salvage dk Faverolles (M™*)
V, 102. 119, 586.
Salvandy (conue de), IV, 315;
V, 604.
Salverte (Eusèbe de), V, 294.
Sakpietro, III. 80.
Samoyloff ^cumiesse de) VI,
330.
Sand (Charles-Louis), IV, 203.
Sand (George), I, xxxix; —
II, 596; — VI, 235, pages
408 à 415.
Sandeau iJules), 1, xiv.
Sanson (Charles-Henri), I, 268;
III, 109.
Sapho, VI, 414.
Sarpi (fra Paolo), VI. 255.
Sarrazin (général), III, 182.
Saulnier (Frédéric), 1, 20, 29,
145,147;— VI, 572.
Saunois, IV, 102.
Sauret, III, 125.
Sautelet, libraire, V, 256; —
VI, 397, 398.
Sauvo (François), V, 315.
Savoie-Carignax hugène,
prince de), I, 89.
Say (Thomas), I, 425.
ScHEFFBR (Ary), '•/, ci3G.
40
626
INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES
Schiller, V, 52, 552; — VI,
151, 166.
ScHNETz (Jean-Victor), V, 32.
ScHONEN (baron de), V, 282,
308, 365.
ScHouwALOF, III, 393, 421, 425,
429, 430.
ScHWARTz, domestique déplace,
VI, 20. 58, 177.
ScHWARZENBERO (priiice de),
III, 339, 384.
ScHWED (margrave), IV, 190.
Sébastiani (maréchal), III, 257;
— IV, 33, 322, 339, 356; —
V, 265, 295, 315, 325, 368.
Sedaine, I, 306.
SÉGALAS (Mme Anaïs), VI, 406.
SÉGUiER, III, 75, 76.
Seguin (l'abbé), confesseur de
Chateaubriand, VI, 561, 564,
565.
SÉouR (comte de), III, 41, 262,
553. 554, 555.
Ségur (général Philippe de),
III, 263, 264, 281, -^85, 286,
303, 332, 335. 345. 437, 553;
— V, 250.
SÉGUR (vicomte de), III, 262.
SÉLiM III, III, 258.
Selkirk (lord), I, 394.
Semallé (comte de), III, 389.
Sémonville (marquis de), IV,
310, 347;— V, 305, 308,309,
314, 317, 323, 398.
Senozan (marquise de), II, 467.
SÉRiLLY (Anne-Louise Thomas
dame de), I, 297.
Sérionne (comtesse de), V,
462.
Serre (comte de\ IV, 230,297,
339, 497; — VI. 227.
Sérurier (maréchal), III, 125,
440.
Servan, III, 96.
Sesmaisons (comte Donatien
de), V, 173.
Sesmaisons (vicomte de), V.
173.
Severoli (cardinal). Y, 134,
139.
SÉviGNÉ (M°>« de), I, 73, 184,
245; — II, 361, 478; — III,
438; — V, 41.
Sévin (l'abbé), recteur de Com-
bourg, I, 83.
Shakespeare, II, 91, 189, 190,
191, 193, 194; — IV, 2; —
VI, 114, 228, 267.
Sheridan, III, 405.
SicARD (l'abbé), III, 22, 567.
Siddons (mistress), IV, 255
SiDNEY Smith (sir), III, 160.
Sieyès (l'abbé), III, 178; — V,
232
Silvio Pellico, VI, 241, 243,
255, 274, 308, 309, 311, 312,
313, 315, 317, 318.
SiMiANE (M°>« de), I, 297.
Simon (Antoine), I, 268.
Simon (Richard), I, 215, 216.
Simon de Monfort, II, 323.
SiMOND, V, 58,
SiREJEAN, IV, 466.
SisMONDi (Simonde de), IV, 7;
— V, 435.
SivRY (de),. IV, 326.
Skrzynecki (général), VI, 106.
Skrzynecka (Mme), VI, 106.
Smollett (George), II, 187.
Socrate, VI, 402.
SoMAGLiA (cardinal Della), V,
136, 138, 154.
Somerset (duc de), II, 108;—
IV, 251.
Somerset (duchesse de), IV,
394.
Sorbier (général comte), III,
287.
CTTÊS D/iHS LES SIX VOLUMES
627
SocLT (maréchal), duc de Dal-
matie, III, 218, 374, 456, 473,
474, 478, 520; — IV, 13, 27,
251 ; — V, 594.
SouTHEY (Robert), II, 199.
SouzA (c^esse de Flahuut, puis
m'" de), IV, 36.
Spon (Jacob), V, 42.
Spontini, IV, 197.
Spontini (M"»), IV, 197.
Staël (W^' de), I, vi,278, 297,
302; — II, 153, 165,209,244,
274, 277, 288, 382, 383, 387,
457, 458, 481,482;— 111,285,
296, 390, 401, 499, 534 ; — IV,
327, 372, 374, 388, 389, 396,
398, 407, 410, 413, 414, 415,
416, 418, 419, 421, 422, 453,
461, 462, 463, 472, 483, 507;
— V, 1, 52, 102, 432, 440,
590, 591 ; — VI, 222, 268.
Staël (Auguste de), IV, 414,
415, 422, 423, 590.
Stapss (Frédéric), III, 249,
250.
Steibelt, IV, 473.
Sterne (Laurence), II, 194; —
IV, 260.
Stolzenbero (baronne de), IV,
190.
Strangford (lord), VI, 506,
507.
StUART DEROTHESAY(lord),IV,
276; — V, 355; — VI, 518.
SuARD, III, 34, 40, 41, 536.
SuARD (M"« Panckoucke,
dame), II, 475.
Sully, V, 207.
Sulton (capitaine), II, 143; —
IV, 284.
SuRcouF (Robert), I, 45.
SuwAROW, III, 181 ; — V, 563.
SussY (comte de), III, 80; —
V, 316, 324, 330.
SwETCHiNE (M™»), I, xxxix; —
II, 604 ; — IV, 485, 486.
Swift, trafiquant américain,
1,369.
Tabamica, I, 407.
TaBOOREAU DBS RÉAUX, I, 277,
Talaru (marquis de), II, 513;
~ IV, 294, 353; — VI, 512. ^
Talaru (marquise de); voir i
Clermont-Tonnerrb.
Tallart (le maréchal de), V,
30.
Talleyrand (prince de), 1,224,
301, 302;— 11,268,269, 335,
392, 405, 406, 412, 422, 436,
438, 439, 442, 444, 445, 446,
447, 450, 457, 599 ; — III, 130,
204, 382, 383, 389, 394, 395,
413, 414, 415, 434, 452, 453,
454, 455, 489, 497, 502, 503,
524, 525, 526, 527, 528, 529;
— IV, 15, 16, 18, 29, 40, 41,
42, 43, 44, 45, 46, 48. 50, 53,
54, 57, 77, 130, 170; — V,
257; — VI, 18, 19, 218, pages
415 à 433, pages 545 à 550.
Talleyrand (M"» de), III, 452.
Tallien, III, 118, 145.
Tallien (M"»), III, 145.
Talma, I, 220, 296; — II, 12,
274, 275, 276, 299; — IV, 471,
472.
Talma (Julie), II, 299.
Talon (général), V, 289.
Tasso ( Bernardo ) , père du
Tasse, VI, 277.
Tastu (M™» Amable), I, vu; —
V, 653; — VI, 401, 407,543.
Tavernier (Jean-Baptiste), I,
155.
Taylor (baron), II, 413; — V,
100.
628
INDEX ALPHABÉTIQUE DES ROMS PROPRES
TcHiTCHAGOF (amiral), III, 330,
331, 332.
Tempelhoff, III, 245.
Ternaux (baron), IV, 321,328.
Testaferrata, V, 621.
Teste (Charles), V, 329, 342.
Tharin (Mgr), IV, 359.
Thiard-Bissy (Henri- Charles,
comte de), I, 241, 249, 250,
262; —V, 381.
Thibaudead (comte), IV, 9.
Thibault de la Guichardière,
VI, 562.
Thierry (Amédée), V, 546.
Thierry (Auguitin), V, 62, 105,
106, 172, 448, 546, 547.
Thiers (Adolphe), I, xvii; —
II, 599, 600; —III, 149,339,
368, 375; — IV, 27, 7i!, 106;
— V, 256, 257, 258, 277, 279,
280, 294, 309, 329, 330, 338,
342, 347, 349, 455, 4*», *;0,
463; — VI, pages 374 à 382.
Thirria (H.), VI, 577.
Thomas (Antoine-Léonard), I,
277.
Thomas (Clément), V, 302, 347,
349.
Thomas (Victor), V, 604.
Thorwaldsen, V, 34, 119.
Thdisy (MM. de), III, 56.
Thumery (marquis de), II, 415.
Thureau - Danoin ( Paul) , V,
506.
Tintoret (le), VI, 245.
Tinténiac (de), I, 82,
TiTE-LivB, VI, 307.
Le Titien, V, 30; — VI, 244.
TocQDEViLLE (comte de), 1, 232;
— II, 467;— III, 559; — VI,
194.
TocQUEviLLE (M'>« de Rosanbo,
comtesse de), I, 232.
TocQCBviLLB { Alcxis de), I.
I 233; — II, 467; — VI, 19».
Tolstoï (comtesse), VI, 228.
ToRLONiA (Jean), duc de Brac-
! ciano, V, 64, 156, 160.
I ToRRENTÉ (de), II, 399.
I ToRRiNOTON (lord), II, 108.
I ToucHEBŒUF (vicoiiite de), V
I 649.
TocREL, V, 497.
I TouRNEux, polytechnicien, V,
j 298.
TooRNON (comte de), V, 58; —
VI, 169.
TouRTON, III, 384.
Toussaint -LouvERTURB, III,
190; — VI, 222.
TouTELMiNB (de), III, 307.
Towsend, I, 425.
Travanet (marquise de), II,
59.
Treilhabj), III, 129.
TikEsL,At, V, oie, S4Ï., 349.
Trémaroat (Louis-Anne-Pierre
Geslin, comte de), I, 249,
261.
Trémaudan (de), I, 83.
Trémigon (comte de), I, 33; —
VI, 341.
Troooff (comte de), VI, 137,
138, 144, 145, 159.
Tromelin (comte de), V, 296.
Tronjoli (comtesse de) ; voir
MoËLISN.
Trublet (l'abbé), I, 28; — V,
639.
Tolloch (Francis), I, 333, 334,
336, 337, 353, 354, pages 472
à 476.
Turenne, III, 246; — IV, 120;
— VI, 188.
Turenne (comte de), IV, 27.
TuRREAO (général), II, 170.
Tycho-Brahk, VI, 114.
QTÉS DANS LES SIX VOLUMES
629
UOARTE, VI, 512.
Ulliac, étudiant, I, 264.
Ursins (princesse des),V, 207,
Vachon (Mlle), VI, 79.
Vancouver, I, 364.
Vanead, polytechnicien, Y, 303,
304.
Vanina d'Ornano, III, 80.
Vatimesnil (de), IV, 358.
Vauban, IV, 120.
Vaublanc (comte de), 111,501.
Vaudoncourt (général de), III,
335.
Vaudran, fossoyeur, VI, 400.
Vaudreuil (de), I, 226.
Yaudreuil (Mme de), I, 297.
Vaufreland (de), V, 596.
Vauvenargues, VI, 113, 162.
Vauvert (Michel Bossinotde),
II, 6.
Vauxelles (abbé de), II, 164,
165.
Velasquez, V, 30.
Venoux, III, 159.
Vernet (Carie), V, 432.
Vernet (Horace), V, 33.
Vibraye (marquis de), IV, 161.
Victoire (Madame), fille de
Louis XV, I, 274,303; — III,
532.
Victor (maréchal), duc de Bel-
lune, III, 184, 336, 500, 501;
— IV, 230: — V, 462.
VlCTOR-EMMAiNUEL I*', II, 349.
Vidal (Pierre), troubadour, VI,
24.
ViDOCQ, V, 524.
ViDONi (cardinal), V, 24.
Vieillard (Narcisse), V, 586.
VïTiNîTiTT, aradômicien, II, 549,
550; — IV, 345; — V, 344
345.
VlOANONI, I, 295.
Vigier (comte), VI, 377.
ViQNALE (l'abbé), IV, 106, 108,
109.
ViONY (Alfred de), I, 447- —
III, 442; — V, 332.
ViLLARS (maréchal de), VI,
188.
ViLLEDBNEU (M""» de la), I, 34.
ViLLÈLE (comte de), I, xix, 169,
214: — II, 576; — III, 164;
— IV, 148, 149,150,151,153,
154, 169, 170, 171, 172, 173,
175, 176, 210, 224, 225, 226,
227, 230, 267, 269, 277, 2S3,
286, 287, 288, 289, 290, 291,
293, 309, 310, 321, 333, 334,
345, 346, 351, 353, 355, 356,
357, 358, 362, 363, 364, 365,
366, 367, 502, 506, 507, 508,
514; — V, 231,265, 409, 536,
595; — VI, 73, 90, 157, 352.
Villeneuve (la), nourrice de
Chateaubriand, I, 29, 48, 163.
Villeneuve (Pierre), subré-
cargue, I, 331, 332.
Villeneuve (marquis de), VI,
65, 100, 101.
Villemain, II, 207, 397; — III.
533, 557, 566; — V, 60, 62,
174, 263, 373, 377, 529, 533;
— VI, 564.
ViLLEROi (Nicolas de Neuf-
ville, seigneur de), V, 207.
ViLLEROi (duc de), IV, 80; —
VI, 136.
ViLLETTE (marquis de), I, 304.
ViLLKTTE (marquise de), 1, 2S5i,
303, 304.
Vincent (baron de), IV, 14
17. 25
630
INDEX ALPHABÉTIQUE DEl «OMS PROPRES
ViNET (Alexaiidre) , I, xxii,
xxxvi.
ViNTiMiLLB (M»» de), II. 263,
264, 295; — II, 468; — III,
30.
Violet, maître de danse, I,
370, 371, 373; — II, 113.
Virgile, V, 215; — VI, 21,
382.
ViscoNTi (Eimius-Quirinus), V,
120.
ViscoNTi (le chevalier Philippe-
Aurélien), V, 120.
ViscoNTi (Louis), V, 120,
ViTROLLES (baron de), III, 382,
474, 520; — IV, 153; — V,
305, 308, 309.
ViTROLLES (baronne de), III,
520.
Viviers (du), V, 118, 173.
VoLNEY, I, 262; — ni, 106,
542.
Voltaire, I, 2, 3; — IV, 189,
205, 221; — V, 50, 441, 442,
591, 638, 639; — VI, 168,
172, 302.
Voss (M"«), IV, 190.
VovBR d'Argenson, V, 586.
Waldbourg-Truchsess (c*«),
m, 421, 422, 432, 434, 435,
437.
Waldeck (prince de), II, 63,
66, 69, 77, 81, 82.
Waldor (Mm« Mélanie), VI,
405.
"Walewska (comtesse), III,
469, 470.
Wallenstein, VI, 166.
Walsh (vicomte Joseph), VI,
433.
Walsh (vicomte Edouard,, VI,
433.
Walter Scott, II, 190, 192,
197; — 111,148, 164, 437; —
IV, 96; — V, 27, 506.
Warnen, III, 164.
Wassinoton, I, 309, 351, -356,
357, 358, 359, 360, 361, 362,
363, 367, 368, 423; — II,
331; — IV, 65; — VI, 284,
473, 574.
Wellington (duc de), I, 332;
— II, 124 ; — III, 149, 218,
351, 354, 422, 513, 527; —
IV, 16, 20, 24, 25, 26, 27, 30,
51, 54, 69, 118,252,273, 274,
460, 461.
Wence8la8 VI, roi de Bo-
hême, VI, 115.
Werther (baron de), IV, 498;
— V, 356. 357.
West (Benjamin), II, 169.
Westmorbland (lord), IV,
260.
Whitblockk II, 189.
WiBicKi, III, 268, 276
Wionacourt (marquis de), I,
86.
WiLSON (Alexandre), I, 425.
WiLSON (sir Robert), III, 148,
163, 164, 338, 316, 327.
WiMPFEN (baron de), II, 64.
Witt (le grand pensionnaire
de), V, 208.
Witzinqerodh, III, 315, 316.
WoLFE (général), I, 380; — II,
168; — VI, 446
Wordsworth, II, 199.
Wrède (prince de}, III, 362.
WURMSER, III, 123.
WoRTiBotJRO (duc de;, VI, 176,
177.
Wurtemberg (Marie Ft* do-
rowna, princesse de), i^upé*
CITÉS DANS LES SIX VOLUMES
63i
ralrice de Russie, femme de
Paul I«, V, 93.
Wl rtemberg ( Paul , prince
de), V, 195.
Xt.MEN&8 (le cardinal), Y, 208.
York (le cardinal d'), frère
du prétendant Charles-Edou-
ard, V. 48, iù.
York (Frédéric, duc d'), Il
107, 123; — IV, 253, 258.
York (le général), III, 3:3'.).
YouNo (Arthur), II, 205.
Zaoarola (la), V, 55.
Zanzb (Mme Brollo), VI, 243
272, 307, 308, 316, 317, 318
319, 328.
Zarvi3ka, IV, 425.
ZiMMER, V, 306.
Zjrla (le cardir.jj), V, 142
163; — VI, 301.
Paris. (France). — Imp. Paul Dupont (Cl.). - 10.S.25
UC SOUTHERN REGIONAL UBRAF
A 000 414 81